Correspondance de Voltaire/1713/Lettre 14

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Correspondance : année 1713
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 33p. 17-19).
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14. — À MADEMOISELLE DUNOYER.

La Haye, ce samedi soir, 16 décembre.

Est-il possible, ma chère maîtresse, que je ne puisse du moins jouir de la satisfaction de pleurer au pied de votre lit, et de baiser mille fois vos belles mains, que j’arroserais de mes larmes ! Je saurais du moins à quoi m’en tenir sur votre maladie, car vous me laissez là-dessus dans une triste incertitude ; j’aurais la consolation de vous embrasser en partant, et de vous dire adieu, jusqu’au temps où je pourrais vous voir à Paris. On vient de me dire qu’enfin c’est pour demain ; je m’attends pourtant encore à quelque délai ; mais, en quelque temps que je parte, vous recevrez toujours de moi une lettre, datée de Rotterdam, dans laquelle je vous manderai bien des choses de conséquence, mais dans laquelle je ne pourrai pourtant vous exprimer mon amour comme je le sens. Je partirai dans de cruelles inquiétudes, que vos lettres adouciront à leur ordinaire. Je vous ai mandé, dans ma dernière lettre, que je ne m’occupais que du plaisir de penser à vous ; cependant j’ai lu, hier et aujourd’hui, les Lettres galantes de Mme D…[1] ; son style m’a quelquefois fait oublier

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Je suis à présent bien convaincu qu’avec beaucoup d’esprit on peut être bien… J’ai été très-content du premier tome, qui ôte bien du prix à ses cadets. On remarque surtout, dans les quatre derniers, un auteur qui est lassé d’avoir la plume à la main, et qui court au grand galop à la fin de l’ouvrage. J’ai imité l’auteur en cela, et je me suis dépêché d’achever. J’ai reconnu le portrait de B… ; c’est un des plus mauvais endroits de tout l’ouvrage ; mais en vérité il me semble que je parle un peu trop des personnes que je hais, lorsque je ne devrais parler que de celle que j’adore. Que je vous sais bon gré, mon cher cœur, d’avoir pris le bon de votre mère, et d’en avoir laissé le mauvais ! Mais que je vous saurai bien meilleur gré lorsque vous la quitterez entièrement, et que vous abandonnerez un pays que vous ne devez plus regarder qu’avec horreur ! Peut-être, dans le temps que je vous parle de voyage, n’êtes-vous guère en état d’en faire ; peut-être êtes-vous actuellement souffrante dans votre lit… Qu’il vaudrait bien mieux que je fusse dans votre chambre au lieu d’elle ! Mes tendres baisers vous en convaincraient, ma bouche serait collée sur la vôtre. Je vous demande pardon, ma belle Pimpette, de vous parler avec cette liberté ; ne prenez mes expressions que comme un excès d’amour, et non comme un manque de respect. Ah ! je n’ai plus qu’une grâce à vous demander : c’est que vous ayez soin de votre santé, et que vous m’en disiez des nouvelles. Adieu, mon cher cœur ; voilà peut-être la dernière lettre que je daterai de la Haye. Je vous jure une constance éternelle ; vous seule pouvez me rendre heureux, et je suis trop heureux déjà quand je me remets dans l’esprit les tendres sentiments que vous avez pour moi ; mon amour les mérite. Je me rends avec plaisir ce témoignage ; je connais trop bien le prix

de votre cœur pour ne vouloir pas m’en rendre digne : adieu, mon adorable Olympe ; adieu, ma chère ; si on pouvait écrire en des baisers, je vous en enverrais une infinité par le courrier. Je baise, au lieu de vous, vos précieuses lettres, où je lis ma félicité. Adieu, mon cher cœur.

Arouet.


  1. L’édition des Lettres historiques et galantes de Mme Dunoyer, qui parut en 1713, a six volumes. La première édition est de 1710, cinq volumes petit in-12.