Correspondance de Voltaire/1742/Lettre 1487

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Correspondance : année 1742
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 36p. 112-114).

1487. — À M. DE CIDEVILLE.
À Grai en Franche-Comté, ce 19 janvier.

Le plus ambulant de vos amis, le plus écrivain, et le moins écrivant, se jette au pied de l’autel de l’Amitié, et avoue d’un cœur contrit sa misérable paresse. J’aurais dû vous écrire de Paris et de Cirey, mon aimable Cideville fallait-il attendre que je fusse en Franche-Comté ? Nous en partons d’aujourd’hui en huit, nous retournons à Cirey passer quelques jours, et de là nous faisons un petit tour à Paris. Nous y logerons dans la maison de Mme la comtesse d’Autrey, près du Palais-Royal, qui appartientà la dame de la ville de Grai, où nous sommes actuellement. Je ne sais si Mme du Châtelet vous a fait tout ce détail dans sa lettre, mais je vous dois cette ample instruction de mes marches, pour avoir sûrement quelques lettres de vous, à mon arrivée à Paris.

Ne serez-vous point homme à passer, dans cette grande capitale des bagatelles, une partie du saint temps de carême[1] ? N’ai-je pas entendu dire que le philosophe Formont y doit venir ? Il serait très-doux, mon cher ami, de nous rassembler un petit nombre d’élus, serviteurs d’Apollon et du plaisir. Je ne sais pas trop comment vont les spectacles. Voilà ce qui m’intéresse, car, pour le spectacle de l’Europe, les armées d’Allemagne, et la comédie[2] de Francfort, je n’y jette qu’un coup d’œil. Je paye mon dixième pour être un moment debout au parterre, et je n’y pense plus mais nous manquons d’acteurs à la Comédie française, c’est là l’objet intéressant. J’ai plus besoin de voir Dufresne remplacé que de voir Maximilien de Bavière sur le trône de Charles VI.

Un grand comédien d’Allemagne, nommé le roi de Prusse, m’a mandé qu’il aurait La Noue ; d’un autre côté, on se flattait de l’avoir à Paris, et je voudrais bien que La Noue fît comme moi, qu’il quittât les rois pour ses amis. Je ferai jouer Mahomet, s’il vient dans la troupe, supposé, s’entend, que vous soyez content de cet illustre fripon, que j’ai retaillé, recoupé, relimé, raboté, rebrodé, le tout pour vous plaire : car il faut commencer par vous, et je serai sûr du public.

J’aurai encore le temps d’attendre que l’ambassadeur turc soit parti car, en vérité, il ne serait pas honnête de dénigrer le prophète pendant que l’on nourrit l’ambassadeur, et de se moquer de sa chapelle sur notre théâtre. Nous autres Français, nous respectons le droit des gens, surtout avec les Turcs.

Mon Dieu, mon cher ami, que je voudrais vous retrouver à Paris pendant notre ramazan ! Car, que je fasse jouer ou non mon fripon, je n’y resterai pas longtemps. Il faut encore aller boire à Bruxelles la lie du calice de la chicane, et végéter deux ans dans le pays de l’insipidité. Quelques étincelles de votre imagination, et quelques jours de votre présence, me serviront d’antidote. Je cours grand risque de rester encore deux ans au moins chez les barbares. Ne pourrai-je avoir la consolation de vous voir deux jours ?

Adieu, mon cher ami, à qui mon cœur est uni pour toute ma vie. Je vous embrasse bien tendrement.

  1. Du 7 février au 25 mars.
  2. Cette comédie, dont on s’occupait alors à Francfort-sur-le-Mein, était l’élection de Charles-Albert de Bavière, fils de Maximilien-Emmanuel. Charles-Albert (Charles VII), élu empereur le 24 janvier 17f2, fut couronné à Francfort le 12 février suivant.