Correspondance de Voltaire/1749/Lettre 2001

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Correspondance : année 1749
Texte établi par Condorcet, Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 37p. 50-51).

2001. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL.
À Lunéville, le 23 août.

Je reçois, ô anges, votre foudroyante lettre du 17 ; ne contristez pas votre créature, et ne me demandez pas un secret qui m’aurait fait une affaire très-sérieuse avec une personne très-aimable et très-puissante. Il était impossible de faire secrètement Catilina dans cette cour-ci, et il eût été fort mal à moi de n’en pas instruire Mme de Pompadour. C’est un devoir indispensable que j’ai rempli avec l’approbation de tout ce qui est ici.

Je sais bien tout ce que j’aurai à essuyer ; je sais bien que je fais la guerre, et je la veux faire ouvertement. Loin donc de me proposer des embuscades de nuit, armez-vous, je vous en prie, pour des batailles rangées, et faites-moi des troupes, enrôlez-moi des soldats, créez des officiers. Le président Hénault est l’homme de France qui m’est le plus nécessaire. Je vous prie . très-instamment de le mettre dans mon parti. Il est assurément bien disposé ; il est indigné de la monstrueuse farce dans laquelle Cicéron a été représenté comme le plus imbécile des hommes. Il m’en écrit encore avec émotion. Je lui ai promis un premier acte ; dégagez ma parole, mon respectable ami.

Comptez que la scène de César et de Catilina fera plaisir à tout le monde, et surtout au président Hénault. Soyez sûr que tous ceux qui ont un peu de teinture de l’histoire romaine ne seront pas fâchés d’en voir un tableau fidèle. J’avais oublié de vous dire que le sujet de cette tragédie est encore moins Catilina que Rome sauvée. C’est là, je crois, son vrai nom, si on n’aime mieux l’appeler Cicéron et Catilina.

Ces misérables comédiens allaient jouer tranquillement l’Amant précepteur[1], où il y avait cinquante vers contre moi, que ce bon Crébillon avait autorisés gracieusement du sceau de la police. Ma nièce les a fait retrancher. C’est une obligation que j’ai aux attentions de Mlle Gaussin, malgré ses infâmes confrères, qui ne songeaient qu’à gagner de l’argent avec la boue qu’on me jette.

Me voilà comme Cicéron, je combats la canaille ; j’espère ne point trouver de Marc-Antoine, mais j’ai trouvé en vous un Atticus.

Mme du Châtelet joue la comédie, et travaille à Newton, sur le point d’accoucher.

Pas un mot de lettre de monsieur le coadjuteur.

  1. C’est-à-dire le Faux Savant, ou l’Amour précepteur, comédie de Duvaure jouée en cinq actes dès 1728, et en trois seulement le 13 août 1749.