Correspondance de Voltaire/1749/Lettre 2020

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Correspondance : année 1749
Texte établi par Condorcet, Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 37p. 66-68).

2020. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL.
À Châlons, le 3 octobre.

Je vous avais bien dit, mes adorables anges, que je voyagerais à petites journées. Me voici à Châlons ; j’irai passer deux ou trois jours à Reims, chez M. de Pouilly[1]. C’est une âme comme la votre, et un esprit bien philosophique ; c’est la seule société qui puisse me consoler quelque temps, et me tenir un peu lieu de la vôtre, s’il est possible. Je viens de relire des matériaux immenses de métaphysique que Mme du Châtelet avait assemblés avec une patience et une sagacité qui m’effrayent. Comment pouvait-elle pleurer avec cela à nos tragédies ? C’était le génie de Leibnitz avec de la sensibilité. Ah ! mon cher ami, on ne sait pas quelle perte on a faite.

Mme Denis m’a mandé que vous aviez lu sa pièce[2], et que vous en étiez plus content qu’autrefois ; mais ce n’est pas là mon compte. Si elle n’est que mieux, ce n’est pas assez. Je voudrais qu’elle fût bonne, ou qu’elle ne la donnât point. Le bel honneur d’avoir le succès de Mme du Boccage ! Je l’ai conjurée d’avoir en vous autant de confiance que j’en ai, et je vous supplie de lui dire la vérité sur son ouvrage, comme vous me la dites sur les miens. Mandez-moi du moins ce que vous en pensez. Il me semble qu’une femme ne doit point sortir de sa sphère pour s’étaler en public, et hasarder une pièce médiocre. Ayez la bonté de m’écrire à Reims, chez M. de Pouilly. Les lettres arrivent en moins de deux jours, et je vous avertis que j’y attendrai la vôtre, et que je n’en partirai qu’après l’avoir reçue. Vous me direz comment se portent Mme d’Argental, monsieur votre frère, M. de Choiseul, et notre coadjuteur. Dans la longueur de mes journées solitaires, j’ai achevé une seconde leçon de ce Catilina dont je vous avais envoyé l’esquisse au milieu du mois d’août. Depuis le 15 août jusqu’au 1er septembre, j’avais travaillé à Électre, et je l’avais même entièrement achevée, afin de perdre toutes les idées de Catilina, afin de revoir ce premier ouvrage avec des yeux plus frais, et de le juger moi-même avec plus de sévérité. J’en avais usé de même avec Électre, que j’avais laissée là après l’avoir faite, et j’avais repris Catilina avec beaucoup d’ardeur, lorsque cet accident funeste abattit entièrement mon âme, et ne me laissa plus d’autre idée que celle du désespoir. J’ai revu enfin Catilina dans ma route ; mais qu’il s’en faut que je puisse travailler avec cette ardeur que j’avais quand je lui apportais un acte tous les deux jours ! Les idées s’enfuient de moi. Je me surprends des heures entières sans pouvoir travailler, sans avoir d’idée de mon ouvrage. Il n’y en a qu’une qui m’occupe jour et nuit. Vous serez bien mécontent de moi, et sans doute vous me pardonnerez. Ah ! mon divin ami, je ne recommencerai à penser que quand je vous verrai. Adieu, la plus aimable et la plus respectable société qui soit au monde.

  1. Lévesque de Pouilly ; voyez tome XXXV, page 194.
  2. Voyez la note de la lettre 2002.