Correspondance de Voltaire/1750/Lettre 2079

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Correspondance : année 1750
Texte établi par Condorcet, Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 37p. 120-122).

2079. — DE FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE.
Potsdam, 25 avril.

J’espérais qu’au premier signal
Les Grâces et votre génie
Viendraient sans cérémonial
Réveiller ma muse assoupie ;
Mais de ce bonheur idéal
L’espérance est évanouie,
Et, dans ce séjour martial,
D’Arnaud, votre charmant vassal,
N’est arrivé qu’en compagnie
De sa muse aimable et polie.
Lorsqu’on n’a point l’original,
Heureux qui retient la copie !

Il est enfin venu, ce d’Arnaud qui s’est tant fait attendre. Il m’a remis votre lettre, ces vers charmants qui font toujours honte aux miens ; et je redouble d’impatience de vous revoir. À quoi sert-il que la nature m’ait fait naître votre contemporain, si vous m’empêchez de profiter de cet avantage ?


Depuis deux mille ans nous lisons
Les vers de Virgile et d’Horace ;
Avec eux plus ne conversons.
Qui pourrait les voir face à face
S’instruirait bien par leurs leçons.

Oui, la mort ainsi que l’absence,
Sépare les pauvres humains ;
L’Homère même de la France
Est pour nous, ses contemporains,
Qui vivons loin de sa présence,
Aussi mort que ces grands Romains.
Tous les siècles seront les maîtres
De vos ouvrages immortels ;
Ils pourront à leur tour connaître
Tant de talents universels.
Pour moi, j’ose un peu plus prétendre ;
Avide de tous vos écrits,
Je veux, de vos charmes épris,
Vous voir, vous lire, et vous entendre.

Dans ce moment je reçois le tome où se trouve Oreste, une lettre sur les Mensonges, etc., et une autre au maréchal de Schulembourg[1]. Vous m’avez placé tout au milieu d’une lettre où je suis surpris de me trouver. Vous savez relever les petites choses par la manière dont vous les mettez en œuvre. Je vois combien vous êtes un grand maître en éloquence. Oui, si l’éloquence ne transporte pas des montagnes comme la foi, elle abaisse les hauteurs, elle relève les fonds, elle est maîtresse de la nature, et surtout du cœur humain. La belle science ! qu’heureux sont ceux qui la possèdent, et surtout qui la manient avec autant de supériorité que vous !

J’ai cru que vous aviez, il y a longtemps, ces Mémoires de notre Académie. On les relie actuellement, et on vous les enverra incontinent. Vous y trouverez répandus quelques-uns de mes ouvrages ; mais je dois vous avertir que ce ne sont que des esquisses. J’ai employé, depuis, un temps considérable à les corriger. On en fait actuellement une édition avec des augmentations et des corrections nombreuses, qui sera plus digne de votre attention. Vous l’aurez dès que l’imprimeur aura achevé sa besogne. Vous me demandez mon poëme ; mais il ne peut point se montrer. D’Arnaud vous mandera ce qu’il contient.


J’osais de mes pinceaux hardis
Croquer le ciel du fanatique,
Son enfer et son paradis,
Et me gausser en hérétique
De ces foudres hors de pratique
Dont Rome écrase les maudits ;
Mais de mes vers tant étourdis.
Dont je connais le ton caustique,
Je cache le recueil épique
À vos indiscrets de Paris.
Certain Boyer, qui chez vous brille,
Grand frondeur de plaisants écrits,

Ferait condamner par ses cris
Mes pauvres vers à la Bastille.
Je hais ces funestes lambris ;
Ma Muse, les Jeux et les Ris,
Dans ma demeure tant gentille
Ne craignent point pareils mépris.
C’est assez lorsqu’on sa jeunesse
On a tàté de la prison[2] ;
Mais dans l’âge de la sagesse
Y retourner, c’est déraison.

Ainsi, mon cher Voltaire, si vous voulez voir de mes sottises, il faut venir sur les lieux ; il n’y a plus moyen de reculer. Le poëme, à la vérité, ne vous payera pas des fatigues du voyage ; mais le poëte qui vous aime en vaut peut-être la peine. Vous verrez ici un philosophe qui n’a d’autre passion que celle de l’étude, et qui sait, par les difficultés qu’il trouve dans son travail, reconnaître le mérite de ceux qui, comme vous, y réussissent aussi supérieurement.

Il est ici une petite communauté qui érige des autels au dieu invisible ; mais, prenez-y bien garde, des hérétiques élèveront sûrement quelques autels à Baal, si notre dieu ne se montre bientôt. Je n’en dis pas davantage. Adieu.

Fédéric
.

  1. Voyez ci-dessus, page 117 ; et tome V, page 78.
  2. Allusion au séjour forcé que Frédéric fit à Cüstrin, du 4 septembre 1730 au 26 février 1732.