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Correspondance de Voltaire/1753/Lettre 2503

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Correspondance de Voltaire/1753
Correspondance : année 1753, Texte établi par Condorcet, GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 37 (p. 556-557).
2503. — À M. FORMEY.
Le 17 janvier.

Est-ce vous qui avez fait l’extrait des Lettres de Mme de Maintenon ? Vous dites qu’il faudrait savoir par quelles mains ce dépôt a passé. M. le maréchal de Noailles, son neveu, avait ce dépôt ; son secrétaire le prêta à un écuyer du roi, et celui-ci au petit Racine. La Beaumelle le vola sur la cheminée de Racine, et s’enfuit à Copenhague ; c’est un fait public à Paris. La Beaumelle, de retour à Paris, devait être mis à la Bastille. Il a obtenu la protection de Mme la duchesse de Lauraguais[1], dame d’atour de madame la dauphine. Cette princesse a sauvé le cachot à La Beaumelle, ne sachant pas que ce galant homme, dans l’édition de ses belles Pensées[2] faite à Francfort, a dit du roi de Pologne et de sa cour : « J’ai vu à Dresde un roi imbécile, un ministre fripon, un héritier qui a des enfants et qui ne saurait en faire, etc. »

Apparemment qu’il aura aussi la protection de la Prusse, car il dit que l’armée est composée de mercenaires qu’on mène à coups de bâton, qui seront battus à la première occasion, et qui étrangleraient le roi si on les faisait caserner. Il n’a tiré que peu d’exemplaires dans ce goût, et j’en ai un. Il a substitué d’autres feuilles dans d’autres exemplaires. Cet homme-là ira loin. Ne manquez pas de le louer dans votre journal, car voilà des gens qu’il faut ménager. N’est-il pas de l’Académie ? Maupertuis est fort lié avec lui ; il l’alla voir à Berlin, et l’engagea à écrire au roi ; il corrigea même sa lettre.

Pourquoi dites-vous que Mme de Maintenon eut beaucoup de part à la révocation de l’édit de Nantes ? Elle toléra cette persécution, comme elle toléra celle du cardinal de Noailles, celle de Racine ; mais certainement elle n’y eut aucune part : c’est un fait certain. Elle n’osait jamais contredire Louis XIV. Mme de Pompadour n’oserait parler contre l’ancien évêque de Mirepoix, qu’elle déteste autant que je le méprise.

Pourquoi dites-vous que Louis XIV était mille fois plus occupé de misères domestiques que du soin de son royaume ? On ne peut avancer rien de plus faux et de plus révoltant, et il n’est pas permis de parler ainsi. Sachez que Louis XIV n’a jamais manqué d’assister au conseil, et qu’il a toujours travaillé au moins quatre heures par jour. Songez-vous bien que vous jugez dans Bernstrass un homme tel que Louis XIV ? Vous !

Pourquoi dites-vous que Mme de Montespan était la femme la plus bizarre et la plus folle qui fut jamais ? Qui vous l’a dit ? Avez-vous vécu avec elle ? Tout Paris sait que c’était une femme très-aimable ; elle fut indignée du goût du roi pour Mme de Maintenon, qu’elle regardait comme une domestique ingrate. En quoi a-t-elle été la femme la plus bizarre et la plus folle qui fut jamais ? Je vous parle net, comme vous voyez, parce que je veux être votre ami.

  1. Diane-Adélaïde de Mailly-Nesle, née en 1714, mariée en janvier 1742 à Louis de Brancas, duc de Lauraguais. Elle avait été maîtresse de Louis XV comme la plupart de ses sœurs. (Cl.)
  2. Le livre intitulé Mes Pensées (Copenhague, 1751) est dédié à M. F., initiale qui désigne probablement Formey.