Correspondance de Voltaire/1756/Lettre 3147

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Correspondance : année 1756
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 39p. 18-19).

3147. — À M. L’ABBÈ DE CONDILLAC[1],
à paris.

Vous serez peut-être étonné, monsieur, que je vous fasse si tard des remerciements que je vous dois depuis si longtemps ; plus je les ai différés, et plus ils vous sont dus. Il m’a fallu passer une année entière au milieu des ouvriers et des historiens. Les ajustements de ma campagne, les événements contingents de ce monde, et je ne sais quel Orphelin de la Chine qui s’est venu jeter à la traverse, ne m’avaient pas permis de rentrer dans le labyrinthe de la métaphysique. Enfin j’ai trouvé le temps de vous lire avec l’attention que vous méritez. Je trouve que vous avez raison dans tout ce que j’entends, et je suis sûr que vous auriez raison encore dans les choses que j’entends le moins, et sur lesquelles j’aurais quelques petites difficultés. Il me semble que personne ne pense ni avec tant de profondeur ni avec tant de justesse que vous.

J’ose vous communiquer une idée que je crois utile au genre humain. Je connais de vous trois ouvrages : l’Essai sur l’origine des connaissances humaines[2], le Traite des Sensations, et celui des Animaux. Peut-être, quand vous fîtes le premier, ne songiez-vous pas à faire le second, et, quand vous travaillâtes au second, vous ne songiez pas au troisième. J’imagine que, depuis ce temps-là, il vous est venu quelquefois la pensée de rassembler en un corps les idées qui régnent dans ces trois volumes, et d’en faire un ouvrage méthodique et suivi qui contiendrait tout ce qu’il est permis aux hommes de savoir en métaphysique. Tantôt vous iriez plus loin que Locke, tantôt vous le combattriez, et souvent vous seriez de son avis. Il me semble qu’un tel livre manque à notre nation ; tous la rendriez vraiment philosophe : elle cherche à l’être, et vous ne pouvez mieux prendre votre temps.

Je crois que la campagne est plus propre pour le recueillement d esprit que le tumulte de Paris, Je n’ose vous offrir la mienne, je crains que l’éloignement ne vous fasse peur ; mais, après tout, il n’y a que quatre-vingts lieues en passant par Dijon. Je me chargerais d’arranger votre voyage : vous seriez le maître chez moi comme chez vous : je serais votre vieux disciple ; vous en auriez un plus jeune dans Mme Denis, et nous verrions tous trois ensemble ce que c’est que l’âme. S’il y a quelqu’un capable d’inventer des lunettes pour découvrir cet être imperceptible, c’est assurément vous. Je sais que vous avez, physiquement parlant, les yeux du corps aussi faibles que ceux de votre esprit sont perçants. Vous ne manqueriez point ici de gens qui écriraient sous votre dictée. Nous sommes d’ailleurs près d’une ville où l’on trouve de tout, jusqu’à de bons métaphysiciens. M. Tronchin n’est pas le seul homme rare qui soit dans Genève. Voilà bien des paroles pour un philosophe et pour un malade. Ma faiblesse m’empêche d’avoir l’honneur de vous écrire de ma main, mais elle n’ôte rien aux sentiments que vous m’inspirez. En un mot, si vous pouviez venir travailler dans ma retraite à un ouvrage qui vous immortaliserait, si j’avais l’avantage de vous posséder, J’ajouterais à votre livre un chapitre du bonheur. Je vous suis déjà attaché par la plus haute estime, et j’aurai l’honneur d’être toute ma vie, monsieur, etc.

  1. Etienne Bonnot de Condillac, frère puîné de l’abbé de Mably, naquit à Grenoble le 30 septembre 1714, et mourut le 3 août 1780.
  2. Cet ouvrage parut en 1746 ; le Traité des Sensations vit le jour vers novembre 1754, et fut suivi, un an après, du Traité des Animaux.