Correspondance de Voltaire/1756/Lettre 3275

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Correspondance : année 1756
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 39p. 144).

3275. — À M. D’ALEMBERT.
Aux Délices, où l’on vous regrette, 22 décembre.

Mon cher maître, mon aimable philosophe, vous me rassurez sur l’article Femme ; vous m’encouragez à vous représenter en général qu’on se plaint de la longueur des dissertations vagues et sans méthode que plusieurs personnes vous fournissent pour se faire valoir ; il faut songer à l’ouvrage, et non à soi. Pourquoi n’avez-vous pas recommandé une espèce de protocole à ceux qui vous servent, étymologies, définitions, exemples, raison, clarté, et brièveté ? Je n’ai vu qu’une douzaine d’articles, mais je n’y ai rien trouvé de tout cela. On vous seconde mal ; il y a de mauvais soldats dans l’armée d’un grand général. Je suis du nombre ; mais j’aime le général de tout mon cœur.

Si j’étais à Paris, je passerais ma vie dans la Bibliothèque du roi, pour mettre quelques pierres à votre grand et immortel édifice. Je m’y intéresse pour l’honneur de ma patrie, pour le vôtre, pour l’utilité du genre humain. Si j’avais eu l’honneur de voir M. Duclos quand il vous donna l’article Étiquette, je l’aurais détrompé de l’idée vague où l’on est que Charles-Quint établit dans ses autres États l’étiquette de la maison de Bourgogne. Celles de Vienne et de Madrid n’y ont aucun rapport. Mais surtout, si je travaillais à Paris, je ferais bien mieux que je ne fais ; je n’ai ici aucun livre nécessaire.

Les tracasseries civiles de France sont tristes, mais les guerres civiles d’Allemagne sont affreuses. La campagne prochaine sera probablement bien sanglante. Continuez à instruire ce monde, que tant de gens désolent.

L’édition infirme de la Pucelle m’afflige ; mais la justice que vous me rendez, ainsi que tous les gens d’honneur et de goût, me console.

Mme Denis et moi, nous vous embrassons de tout notre cœur.