Correspondance de Voltaire/1759/Lettre 3855

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Correspondance : année 1759
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 40p. 106-107).

3855. — À M. LE PRÉSIDENT DE BROSSES[1].
23 mai, aux Délices.

Nouvelles importunités, monsieur. On me persuade que vous pouvez finir cette désagréable affaire du centième denier, qui en entraînerait d’autres. La terre de Tournay est dans un cas si singulier, et a de si étranges privilèges, qu’il ne faut sans doute en perdre aucun, MM. de Faventine et Douet sont les deux fermiers généraux chargés du domaine. Les connaissez-vous, ces Douet et Faventine ? Non, vous connaissez Salluste et Horace. Mais il vous est aisé d’avoir accès auprès de ces puissances ; il ne s’agit que d’un délai, d’une surséance de leurs édits. Vous êtes dans Paris, président chez les Bourguignons, beau-frère d’un ex-contrôleur général, si je ne me trompe[2]. Il faut se remuer, se trémousser, agir, parler, et l’emporter. J’ai embelli Tournay, j’ai amélioré la terre ; mais je brûlerai tout si on me vole le moindre de mes droits. Je suis Suisse, je n’entends point raison quand on me vexe. J’ai de quoi vivre sans Tournay. Et j’aime mieux y laisser croître des ronces que d’y être persécuté. Heureusement, monsieur, ma cause est la vôtre. Qui empêcherait un jour un intendant qui ne serait pas votre ami de dire, ou à vous ou aux vôtres : La terre a perdu ses droits ; la propriété a passé en des mains étrangères, et si bien passé que le centième denier a été payé ! Vous pouvez très-aisément, monsieur, prévenir ces difficultés en exigeant par vos amis qu’on attende seulement quelques mois la décision de cette affaire. Je vous répète que, par trois lettres de M. le garde des sceaux Chauvelin, au nom du roi, l’exemption du centième denier est comprise dans l’exemption de toutes les charges et impositions quelconques. Je n’ai transigé avec vous qu’à cette condition préalable que je jouirais de toutes les franchises. Vous le savez, vous me les avez garanties par écrit. Je lui garantis les lods et les franchises de l’ancien dénombrement[3]. Voilà vos expressions. J’ai votre parole d’honneur que vous soutiendrez vos droits et les miens ; votre intérêt vous y engage. Vous n’avez certainement pas voulu me tromper, et vous ne vous êtes pas trompé vous-même, en stipulant vos privilèges. Tous les motifs vous déterminent à les maintenir. En un mot, je compte que vous en viendrez à bout. M. de Chauvelin peut aisément engager MM. de Faventine et Douet à se taire.

J’ajouterai, moi qui ne me tais point, que si vous pouviez voir aujourd’hui le château de Tournay, vous verriez que j’en ai fait une terre qu’un jour vous vendrez le double de ce que vous l’auriez vendue. J’ose dire que vous ne devez pas être mécontent de mon aversion mortelle pour tout ce qui est délabrement. Je vous ai mieux servi que vous ne l’espériez, rendez-moi le bon office que j’espère.

Mille respects très-tendres. V.

Je compte sur vos bontés auprès de monsieur l’intendant.

  1. Éditeur, Th. Foisset.
  2. Voltaire se trompait. M. de Moras, contrôleur général de 1756 à 1757, puis ministre de la marine, n’était point beau-frère de M. de Brosses, mais cousin germain de sa femme.
  3. Ces mots ne se trouvent ni dans l’acte du 11 décembre 1758, ni dans la lettre du 17, qui lui sert de complément. Au reste, la question n’était pas là. Le point était de savoir si, pour un bail à vie, Voltaire devait ou non un demi-droit de mutation, comme pour un achat d’usufruit, ce qui n’avait rien de commun avec l’exemption d’impôt foncier et les autres franchises de la terre de Tournay. (Note du premier éditeur.)