Correspondance de Voltaire/1760/Lettre 4172

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Correspondance : année 1760
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 40p. 444-445).

4172. — À M. SÉNAC DE MEILHAN.
Aux Délices, 4 juillet.

Faites de la prose ou des vers, monsieur ; donnez-vous à la philosophie ou aux affaires, vous réussirez à tout ce que vous entreprendrez. Je suis bien surpris de la conversation du maréchal de Noailles et de milord Stair[1]. Ils ne se parlèrent certainement à Ettingen qu’à coups de canon. M. le maréchal de Noailles s’en alla d’un côté, et l’Anglais de l’autre. Milord Stair vint à la Haye, où je le vis. Ces deux généraux s’écrivirent : j’ai leurs lettres ; mais la prétendue conversation est des Mille et une Nuits.

Soyez très-sûr que jamais le lord Stair ne parla à Louis XIV qu’en présence de M. de Torcy ; et le président Hénault sait bien que M. de Torcy na jamais entendu cette rodomontade qu’on attribue à Louis XIV, et qui eût été assurément bien mal placée.

Tout ce que vous m’envoyez sur M. le maréchal de Saxe me paraît très-conforme à son caractère. Il est étrange qu’il ait fait la guerre avec une intelligence si supérieure, étant très-chimérique sur tout le reste. Je l’ai vu partir, pour aller conquérir la Courlande, avec deux cents fusils et deux laquais ; revenir en poste pour coucher avec Mlle Lecouvreur, et construire sur la Seine une galère qui devait remonter de Rouen à Paris en douze heures. Sa machine lui coûta dix mille écus, et les ouvriers se moquaient de lui. Mlle Lecouvreur disait : Qu’allait-il faire dans cette galère[2] ? C’est pourtant lui qui a sauvé la France, parce qu’il en savait plus que les hommes bornés à qui il avait affaire.

Vous me parlez, monsieur, d’un voyage philosophique vers mon petit pays roman. Vos lettres inspirent le désir de voir celui qui les écrit ; ma retraite serait très-honorée, et je serais charmé. Je félicite monsieur votre père[3] d’avoir un fils aussi aimable. Assurez-le, je vous prie, de mon attachement, et soyez persuadé de tous les sentiments que vous faites naître dans le cœur du Suisse V.

  1. Jean Dalrymple, comte de Stair, mort en 1747. Il commandait l’armée anglaise à la journée d’Ettingen, le 27 juin 1743. À cette époque Voltaire se trouvait effectivement à la Haye. (Cl.)
  2. Molière, Fourberies de Scapin, acte II, scène ii.
  3. Jean Sénac, né près de Lombez vers 1693, premier médecin du roi depuis 1752, mort le 20 décembre 1770.