Correspondance de Voltaire/1761/Lettre 4499

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Correspondance : année 1761
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 41p. 243-245).

4499. — À M. LE BRUN.
Aux Délices, 26 mars.

Je confie, monsieur, à votre probité, à votre zèle, et à votre prudence, qu’un gentilhomme des environs de Gex, nommé M. de Crassier[1], capitaine au régiment de Deux Ponts, nous a demandé Mlle Corneille en mariage pour un gentilhomme de ses parents.

Celui qui avait cette alliance en vue demandait une fille noble, bien élevée, et dont les mœurs convinssent à la simplicité d’un pays qui tient beaucoup de la Suisse. Le hasard a fait que la feuille de Fréron, dans laquelle Mlle Corneille est déshonorée, a été lue par ce gentilhomme ; il y a lu que « le père de la demoiselle est une espèce de petit commis de la poste de deux sous, à 50 livres par mois de gages, et que sa fille a quitté son couvent pour venir recevoir chez moi son éducation d’un bateleur de la Foire ». Cette insulte a fait beaucoup de bruit à Genève, où les feuilles du nommé Fréron sont lues. On a les yeux sur notre maison. Le scandale a circulé dans toute la province. Le gentilhomme qui se proposait pour Mlle Corneille a été très-refroidi, et il est vraisemblable que cet établissement n’aura pas lieu. Enfin Mlle Corneille a été instruite des lignes diffamatoires de Fréron. Jugez de son état et de son affliction ! Elle a pris le parti d’envoyer un mémoire de dix ou douze lignes à M. le comte de Saint-Florentin ; à M. Seguier, avocat général ; et à monsieur le lieutenant de police[2]. Nous lui avons conseillé cette démarche. Ce mémoire est aussi simple que court ; et, pour peu qu’il y ait encore de justice et d’honneur chez les hommes, la plainte de Mlle Corneille doit faire une grande impression. Nous savons bien que M. Seguier ne se mêlera pas directement de cette affaire ; mais, étant informé qu’il est personnellement outré contre ce monstre de Fréron, nous avons cru qu’il était bon de lui adresser un mémoire.

Nous pensons, Mme Denis et moi, que si vous voulez bien, monsieur, appuyer les justes plaintes d’une demoiselle qui porte le nom de Corneille, qui vous a déjà tant d’obligations, et qui se trouve publiquement déshonorée par un scélérat, enfin qui est sur le point de perdre un établissement avantageux, vous réussirez infailliblement en représentant à M. de Saint-Florentin, et à M. de Sartine, déjà instruit de l’atrocité du nommé Fréron, l’impudence avec laquelle il diffame en six lignes une famille entière, le tort irréparable qu’il fait à une demoiselle d’un nom respectable ; vous engagerez aisément M. Seguier à protéger cette victime que Fréron immole à sa méchanceté.

Je le répète, monsieur, si on avait fait cet outrage à la fille d’un procureur, l’auteur de l’insulte serait puni.

Vous communiquerez sans doute ma lettre à M. du Tillet, qui doit ressentir plus vivement que personne l’affront et le tort faits à Mlle Corneille. Il me semble que vous pouvez parler fortement à M. de Saint-Florentin et à M. de Sartine. J’ose même présumer que monseigneur le prince de Conti accordera sa protection à la vertu et à la noblesse insultées ; je ne sais par quelle méprise on a pu confondre la diffamation de cette demoiselle avec des critiques de vers. Il s’agit ici de l’honneur. Nous attendons tout de vous, et de l’auguste maison où vous êtes.

Votre très-humble et très-obéissant serviteur.


Voltaire.

  1. Crassy, que Voltaire écrit quelquefois Crassier.
  2. Antoine-Raymond-Jean-Gualbert-Gabriel de Sartine, né à Barcelone en 1729, lieutenant général de police depuis le Ier décembre 1759 jusqu’en mai 1774 ; ministre de la marine la même année, et jusqu’en 1780 ; mort à Tarragone en 1801. (B.)