Correspondance inédite de Balzac et Zulma Carraud

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Revue des Deux Mondes7e période, tome 12 (p. 814-841).


UNE AMITIÉ DE BALZAC
CORRESPONDANCE INÉDITE[1].

« Je ne veux pas, je n’ai jamais voulu de cette amitié charmante que vous offrez aux femmes qui, sous mille rapports, valent mieux que moi. Je prétends à un sentiment plus élevé. Il faut que vous m’estimiez assez pour me mettre en réserve, pour ainsi dire ; et si quelque mécompte vient troubler votre joie, si quelque déception froisse votre cœur, vous m’évoquerez alors, et vous verrez comme je saurai répondre à cet appel. »

Ainsi Mme Zulma Carraud définissait cette noble et pure affection qu’elle voua passionnément, pendant plus de trente années, à Honoré de Balzac. Cette amitié d’une qualité si rare, la Correspondance générale de Balzac et les Lettres à l’Étrangère nous l’avaient fait entrevoir ; la correspondance particulière de Balzac et de Mme Carraud, dont nous allons publier de nombreuses lettres, la révélera complètement.

Nous la suivrons, au jour le jour, à travers les années, de l’École Saint-Cyr à la Poudrerie d’Angoulême, de la Poudrerie d’Angoulême au petit château de Frapesle, près Issoudun, et de Frapesle à Nohanten-Graçay, sa dernière étape. Nous connaîtrons ainsi qu’elle fut le réconfort le plus sûr de Balzac aux heures de lassitude physique et intellectuelle, sa consolation la plus douce aux heures de détresse morale. « Je serais presque tentée, écrivait Mme Carraud, s’il n’y avait pas malheur pour vous, de remercier tous ceux qui vous tourmentent et vous jettent pour ainsi dire dans nos cœurs. »

Tout d’abord, le romancier trouva chez les Carraud, au milieu des tourmentes de sa vie, ce qui lui manquait le plus, ce qui lui manqua toujours : un foyer, un calme foyer. « Ne croyez pas, lui expliquait Mme Carraud, qu’il faille des aspects toujours nouveaux à la vie ! les nuances sont ce qu’elle offre de plus délicieux. Comprenez donc tout ce qu’il y a dans cette sécurité que cette heure actuelle, si douce, sonnera le lendemain, puis encore après, puis toujours. Pour les âmes sèches, il y a là ennui, pour les âmes communes, bonheur matériel, mais pour vous, il y aurait raffinement. » Elle ajoute que ce bonheur, elle le connaît, que tous deux, son mari et elle, le sentent au même degré : « Je ne le donnerais pas, conclut-elle, pour l’existence la plus remplie selon les idées reçues. »

Elle avait grandement raison, car il eût été difficile de rencontrer sur le chemin de la vie un compagnon d’un caractère plus noble et d’une intelligence plus élevée que son mari le commandant d’artillerie Carraud. C’était aussi, nous le savons, l’avis de Balzac, qui jamais ne sépara dans son cœur le mari de la femme et leur conserva, à-tous deux, jusqu’à la mort, la plus profonde, la plus respectueuse, la plus reconnaissante affection.

Les Carraud occupent une large place dans la vie de Balzac, et dans l’œuvre du romancier, leur souvenir se retrouve à tout instant. C’est à Mme Carraud que la Maison Nucingen est dédiée en ces termes : « N’est-ce pas vous, madame, dont la haute et probe intelligence est comme un trésor pour vos amis, vous qui êtes à la fois pour moi tout un public et la plus indulgente des sœurs, à qui je dois dédier cette œuvre ? Daignez l’accepter comme témoignage d’une amitié dont je suis fier. Vous et quelques âmes, belles comme la vôtre, comprendront ma pensée en lisant la Maison Nucingen accolée à César Birotteau. Dans ce contraste, n’y a-t-il pas tout un enseignement social ? » Le commandant devait, lui aussi, avoir sa dédicace dans les Scènes de la vie militaire, mais Balzac mourut sans avoir composé la scène qu’il destinait à son ami.

C’est auprès des Carraud que mainte œuvre de la Comédie humaine fut élaborée ou composée : à Saint-Cyr les premières pages de la Peau de chagrin’, à Angoulême les dernières pages de Louis Lambert, à Frapesle, près d’Issoudun, le début de César Birotteau. Balzac a entendu conter le Voyage de Java à la Poudrerie d’Angoulême, et c’est là qu’il a improvisé la Grenadière entre deux parties de billard.

C’est à Angoulême qu’il a situé de nombreuses scènes d’Illusions perdues, à Issoudun qu’il a placé la Rabouilleuse, et c’est à Limoges, où résidait la sœur de Mme Carraud, qu’il a fait vivre Mme Graslin, au début du Curé de Village. Bénassis, du Médecin de campagne, Évangelista, du Contrat de mariage, sont des noms angoumoisins. Silas, le prénom du propre frère de Mme Carraud, a été attribué par Balzac à un Piédefer de la Muse du Département, Frapesle est devenu un château du Lys dans la Vallée.

Chez les Carraud, Balzac est chez lui, il y travaille librement, il y est reçu comme l’enfant de la maison, choyé, soigné, distrait. « Ah ! s’écriait-il un jour, il vaudrait mieux être à Angoulême, à la Poudrerie, bien sage, bien tranquille, à entendre sauter les moulins et à s’empâter dans les truffes, à apprendre de vous comment on met une bille en blouse, et à rire et à causer !…[2] »

Il confie à ses amis ses projets, ses espoirs, ses amours, ses chagrins. Il en fait même des collaborateurs occasionnels et l’on peut sans crainte attribuer au commandant Carraud quelques-unes des idées sociales de Balzac, homme politique, et du Médecin de campagne : « Si M. Carraud m’aime un peu, écrivait Balzac, en 1832, il me gardera toutes ses idées d’améliorations et je les proclamerai en les coordonnant dans mon système[3]. »

Vers la même époque, il projette avec les Carraud de monter une grande affaire de librairie. Le papier sera fabriqué par un papetier d’Angoulême, c’est le commandant qui s’en occupera.

Et plus tard, en 1838, au moment de tenter une entreprise sur les minerais argentifères de Sardaigne : « M. Carraud, écrit Balzac, m’a décidé, je lui ai soumis mes conjectures d’un ordre scientifique.. Succès ou insuccès, M. Carraud a dit qu’il estimait une pareille idée autant que la plus belle découverte comme chose ingénieuse… Il est, ajoutait Balzac, l’ami intime de Biot (le grand mathématicien), à qui j’ai entendu déplorer dans l’intérêt des sciences l’inaction où demeure constamment M. Carraud… Il n’est pas de problème scientifique qu’il n’explique admirablement quand on l’interroge[4]. »

L’intelligence de Mme Carraud n’était pas moins goûtée par Balzac, surtout son sens critique très fin, très sûr : « Vous qui avez le courage, lui écrivait-il, de m’aider à arracher les mauvaises herbes dans mon champ, vous que je n’ai jamais vue ni entendue sans avoir gagné quelque chose de bon ! »

Mais le sens critique de Mme Carraud ne s’exerça pas seulement sur les œuvres littéraires de son ami. Il s’exerça aussi, avec une rude franchise, sur les opinions politiques du romancier, et l’on en trouvera un ample témoignage dans la correspondance qui va suivre. Mme Carraud aurait voulu son grand homme inaccessible aux petitesses de la politique et c’est avec une âpreté républicaine qu’elle lui reproche de s’inféoder aux carlistes pour les beaux yeux de la marquise de Castries. Elle se rappelle que le commandant Carraud a jadis compromis sa carrière par fidélité à ses convictions en refusant de voter le Consulat à vie. Elle rougit de trouver en Balzac moins de grandeur. Mais son admiration pour l’écrivain reste la même : file place Balzac au-dessus de Goethe et préfère Louis Lambert à Faust.

Dans le cortège féminin de Balzac, cette femme, qui fut une amie et rien qu’une amie, mérite une place à part, une place de choix, car sa pure et ardente amitié avait la puissance d’un amour.

Zulma Tourangin et Laure de Balzac, sœur d’Honoré, étaient amies d’enfance. Zulma avait épousé en 1816, à vingt ans, à Issoudun, son cousin issu de germain, le capitaine d’artillerie Carraud, ancien polytechnicien. Laure épousa en 1820, à dix-neuf ans, un autre polytechnicien, l’ingénieur des Ponts et Chaussées Surville. Puis les hasards de la carrière réunirent les deux ménages. En 1826, les Surville vinrent habiter 2, rue Maurepas, à Versailles, où le mari de Laure remplissait les fonctions d’ingénieur de 1re classe, et retrouvèrent tout près d’eux, à Saint-Cyr, leurs amis Carraud, qui, depuis huit ans déjà, habitaient dans les tristes bâtiments de l’École spéciale militaires. Balzac, en allant à Versailles, chez sa sœur, poussait plus d’une fois jusqu’à Saint-Cyr, et visitait les Carraud dont il était le bienvenu.

Le monde de Saint-Cyr exerçait sur le romancier des Chouans un puissant attrait. N’y retrouvait-il pas dans toutes les mémoires ces souvenirs épiques de la Révolution et de l’Empire, dont il était avide ? Que de nouvelles de Balzac ont été inspirées par les conversations de Saint-Cyr ! L’Adieu, Chabert à Eylau, et ce grand roman de la Bataille, qui ne vit jamais le jour !

Le commandant Carraud, directeur des études, avait combattu en Italie, à Naples, en Calabre, il avait connu la captivité anglaise ; le capitaine Périolas, professeur d’artillerie, — que nos lecteurs connaissent déjà[5], — avait roulé à travers l’Europe, combattu à Wagram ; le capitaine Chapuis avait commandé, à Waterloo, une compagnie de grenadiers ; sans compter le colonel Nacquart (frère du Dr Nacquart, médecin d’Honoré), et bien d’autres !

Balzac, très prisé de tous ces militaires, qu’il égayait par son intarissable verve, séjournait parfois plusieurs jours, à l’École, pour se reposer entre deux corrections d’épreuves ou composer quelque récit. Plusieurs pages de la Peau de chagrin furent écrites à Saint-Cyr. Mais plus que l’écritoire on pratiquait le tric-trac et le reversi, en contant des histoires, en dissertant de littérature et de politique, et Balzac, qui commençait son évolution royaliste, entamait de longues discussions avec la républicaine Mme Carraud. La Révolution de Juillet mit fin à ces beaux jours. Un vent de disgrâce souffla sur l’Ecole que l’on soupçonnait d’attachement au roi déchu et Carraud allait être, sans raison, l’une des premières victimes.

Balzac s’entremit aussitôt pour conjurer le péril. Il écrivit à Mme Carraud en lui offrant ses bons offices :

Paris, mercredi, 8 heures du matin.
29 septembre 1830.
Madame,

Venez, je vous en supplie, à Paris[6] vendredi. Je vous communiquerai toutes les découvertes de la somnambule[7]. Je resterai chez moi jusqu’à cinq heures du soir.

Mon Dieu, que vous êtes bonne et scrupuleuse !

Demain je dîne avec le secrétaire particulier du ministre de la Guerre, bon ami et bon compagnon, qui n’aurait rien à me refuser. Vous avez encore le temps de me faire passer une note succincte ou de venir me voir demain matin. Que de fois il faut servir les gens malgré eux ! Laissez-moi porter tout le poids de cette affaire. Ainsi voyez et jugez.

J’ai mille millions de remerciements à vous faire pour la bonté que vous avez mise à vous occuper du Temps. J’y suis arrivé rédacteur de la manière la plus simple. Émile de Girardin, mon ami, m’a présenté à Coste, et, après qu’il a eu lu mes articles de journaux[8] et mon livre[9], il a paru attacher beaucoup d’importance à m’avoir. Mais je vous conterai toute cette affaire ; elle demanderait trop de détails, et ma lettre ne finirait pas. Ce serait vous occuper de moi par trop.

Si vous veniez demain matin, peut-être verriez-vous la séance de la somnambule, et cela en vaudrait la peine. Je reçois à l’instant le paquet[10]. Le docteur Chapelain[11] ne me donnera de rendez-vous que pour demain. Je le fixerai à une heure et je resterai chez moi jusqu’à midi.

Espérons, madame, que vous, comme toutes les âmes nobles et grandes, trouverez un jour votre véritable vie, cette vie féconde d’émotions vraies, sans laquelle j’avoue que richesses et bonheur ne sont que des mots. Ce vœu est celui d’un ami qui s’est attaché bien sincèrement à vous, et qui s’associe à toutes vos espérances, à tous vos désirs. Aussi voudrais-je que vous eussiez un peu moins de cette pudeur qui empêche de dire ce qui est. M. Carraud aurait la place qu’il doit occuper. C’est une duperie de se battre en duel avec des gens qui ont une cuirasse quand nous sommes nus.

Je travaille jour et nuit, car ma situation se complique et, malheureusement, je suis si fortement appréhendé par le sort que je crains, par délicatesse, d’offrir à mes amis un cœur qui ne serait qu’un fardeau.

Adieu, madame. Dites à M. Périolas que vous seule peut-être désirez plus ardemment que moi sa guérison. Présentez mes amitiés à M. Carraud, et gardez-en la plus forte part.

Votre dévoué

Honoré.


Mme O’Reilly[12] ne reviendra que dans douze jours.


Les efforts de Balzac pour sauver ses amis restèrent sans résultat. Le commandant fut prévenu que ses fonctions étaient supprimées, et le 30 juillet 1831, il était nommé inspecteur de la Poudrerie d’Angoulême. Cependant, Mme Carraud, ignorant encore cette nomination, écrivait à Balzac :


Frapesle[13], le 29 juillet 1831.

Aucun pressentiment ne nous a avertis que nous nous voyions pour la dernière fois, et pourtant, Honoré, rien de plus vrai. Mon imagination s’est réchauffée pour la dernière fois à l’ardeur de la vôtre ! Peut-être vous reprocherez-vous de m’avoir tant négligée, maintenant que vous ne pouvez plus me dédommager. Me voilà comme au début de ma vie, ignorant ce que le sort me garde et où il va me jeter.

Tout ce que j’ai de fier dans l’âme, tout ce que j’ai de tendre est en souffrance : mes habitudes, mes liaisons, mes affections sont rompues violemment. Mon amour-propre souffre par réflexion : il faut renoncer à jamais à cette vie intelligente qui m’eût rendue si heureuse, et à laquelle je préludais dans cette noire prison de Saint-Cyr. Paris était là tout près, je le sentais, puis vous et quelques autres veniez de temps en temps me rappeler que je n’avais pas été créée pour végéter passivement. Vos visites donnaient pâture à mon esprit et plaisir à mon cœur. Il faut renoncer à tout cela… Vous qui avez étudié la femme et qui avez tenté de la peindre, vous ne saurez jamais ce qu’il faut de grandeur d’âme pour vivre de la vie vulgaire, alors qu’elle est blessée. Il vous faudrait la communication d’une de ces âmes privilégiées qui sentent tout, et vous ne l’aurez jamais, pauvre Honoré ! Votre célébrité met en jeu l’amour-propre des femmes qui sont en contact avec vous, et cette passion une fois surexcitée chez nous, adieu le reste ! Je ne vous ai pas averti de mon départ, parce que je comptais revenir, puis vos projets électoraux[14] m’étaient encore présents, et je ne vous crus pas à Paris. Carraud a dû être victime de sa probité, et il l’a été ; après toutes les révolutions, les intrigants s’agitent ; ce régime devait être funeste à mon pauvre mari, qui non seulement ne se met pas en garde contre eux, mais même les regarde comme des êtres fantastiques, et il a cinquante ans ! Il méritait bien de perdre sa place, mais moi, combien je suis fière de sa candeur et de son désintéressement ! Pour plus amples détails, je vous adresse à Saint-Cyr où il est retourné, et où le bon capitaine Périolas reste encore. Lui aussi, je le plains ! toutes ses habitudes perdues pourront nuire à sa santé, et j’avais le privilège de le soigner, privilège qui en valait bien un autre, et que je n’aurais échangé contre aucun.

Dites-moi ce que vous faites, cher Honoré, vos projets et vos espérances, que je ne devienne pas tout à coup étrangère à ce qui agite votre existence. Le temps, la différence de notre genre de vie, ne met que trop de barrières entre nous ; qu’un souvenir, quelque rare qu’il soit, vienne au moins me prouver que nous ne sommes pas morts l’un à l’autre. Dans des années, je reviendrai à Paris, peut-être ; je serais heureuse de vous devoir de n’y être pas dans un étonnement continuel ; si, par vos bons soins, je me trouvais encore a la hauteur, j’aurais bien grand plaisir à vous en témoigner ma reconnaissance.

C’était bien le cas de prendre de suite notre vie terminale. C’était le plus ardent désir de Carraud ; moi je le voulais aussi. Cette dernière circonstance m’a fait voir les hommes sous un jour peu favorable, et je suis peu tentée de faire de nouvelles expériences. Mais des obstacles tout à fait insurmontables nous chassent d’ici et nous forcent à l’exil. Si, dans quelques années, vous n’avez pas oublié l’affection sincère que je vous conserve, je vous supplierai de venir passer quelques mois ici ; vous y serez aussi isolé qu’il vous plaira de l’être ; vous trouverez un petit ruisseau inspirateur, une campagne un peu agreste, mais qui ressort admirablement par sa fraîcheur au milieu de la plaine brûlée qui nous entoure ; puis, tout ce que l’amitié peut imaginer de plus ingénieux vous sera prodigué avec effusion. La teinte provinciale se sera étendue sur moi, mais vous saurez encore me retrouver sous cette croûte. Et nos belles nuits dont je ne vous parle pas ! C’est ce qui vous plaira le plus, j’en suis sûre. Point d’humidité qui vous chasse et vous force a rentrer ; aucun malaise ne vient rompre la méditation. En attendant cette époque, je vais probablement aller dans le midi, à Montpellier peut-être ; le voyage par Lyon est ravissant. Si Nîmes et les antiquités, Avignon et Vaucluse vous tentent, vous aurez par là des amis qui vous recevront avec joie. Et si nous allions en Corse ! Là, du moins, il y a riche matière à romantisme ! Je suis toute résignée à subir toute espèce de destination. Les Alpes, les forts des Pyrénées, peu m’importe, je n’attache plus assez de prix aux choses pour craindre ou me réjouir. D’ailleurs, n’ai-je pas des souvenirs pour longtemps ? Puis-je être sensible à l’alignement d’un grand nombre de maisons, à l’égalité du pavé, au talent d’une première chanteuse, seuls avantages des grandes villes ? Je suis si bien décidée à n’avoir rien de commun avec les habitants !

Adieu, Honoré, j’ai une fièvre d’esprit qui m’ôte toute suite dans les idées. Je n’ai point encore accoutumé mes pensées à de nouveaux objets ; la secousse que j’ai ressentie me laissera longtemps une vibration. Je ne veux pas vous fatiguer plus longtemps du désordre de ma pauvre tête : comme je suis sûre qu’au milieu de tout cela vous aurez compris combien je vous suis attachée, je ne m’inquiète pas du reste.

Quand je saurai quelque chose de certain sur mon sort, tout de suite je vous en instruirai, bien sûre de ne jamais vous trouver indifférent à ce qui m’adviendra. Mille tendresses à Laure ; ne la reverrai-je donc plus aussi ? Combien je me reproche d’avoir négligé les rares occasions qui se sont présentées de la voir ! C’est le temps des remords… Si j’avais su que je devais si tôt quitter Paris, comme j’aurais bien mieux employé mes instants !


Peu après, à Frapesle, Mme Carraud apprit la décision qui l’exilait en province, loin de Paris, à la Poudrerie d’Angoulême. Elle écrivit aussitôt à Balzac :


Frapesle, le 6 août 1831. [5

Je serai ici jusqu’au 10 septembre à peu près, Honoré, et je serai bien heureuse de vous y recevoir ; munissez-vous d’un grand fonds de tolérance ; mon père, qui tient la maison, est vieux, ses domestiques sont vieux ! il y a ici un laisser-aller qui vous fera peur ; il faut, à Frapesle, vivre dehors pour être bien, mais le plaisir que vous me ferez vous donnera du courage ; je compte donc sur d’agréables instants. Nous allons à Angoulême : Carraud y est nommé inspecteur de la Poudrerie. L’État me loge dans une maison où je serai seule, où j’aurai un jardin, dans une position ravissante. Dans ma maison, seule, j’aurai une chambre d’ami. Je suis enchantée de tous les arrangements. Je ne suis pas dans la ville, mais à trois quarts de lieue. Comme je vais travailler à oublier Saint-Cyr et ses amertumes, surtout si quelques-uns de vos souvenirs, et ceux de quelques amis choisis, viennent me trouver aussi loin de Paris !

Adieu, Honoré, je ne vous écris pas, parce que des dames m’ont donné leur journée et que je ne puis les quitter, mais quand vous serez ici nous parlerons !

A vous d’amitié.
Zulma.

Je n’ai pas de cachet[15] ; faites m’en faire un qui vous plaise, je ne veux mettre que vingt francs.


Mme Carraud s’installa donc, tant bien que mal, dans la maison d’Angoulême attendant Balzac, dont elle escomptait la venue pour adoucir les débuts de son exil. Mais Balzac ne venait pas, retenu à Paris par ses travaux littéraires, par le lancement de la Peau de chagrin et par ses obligations de candidat à la députation. Des élections complémentaires devaient avoir lieu et Balzac se préparait à poser simultanément sa candidature, comme royaliste, à Cambrai et à Angoulême. Mme Carraud s’attristait de ces retards.


Le 8 novembre 1831, à la Poudrerie d’Angoulême.

Le 20 août, le 20 septembre, puis le 20 octobre sont passés ; je vous ai attendu en vain, pas un mot, même pas un souvenir ! Ce n’est pas bien, Honoré, j’en ai été affectée, quoique je ne vous aie point mis au nombre des amis qui ont décliné ce titre aussitôt que nous avons quitté l’École.

Une chose, cependant, a adouci l’amertume de cet oubli ; je crois que je ne le dois qu’aux nouveaux succès que vous avez sans doute obtenus[16], à un surcroît de bonheur, et je sens alors que vous avez eu raison. Vous me retrouverez toujours quand vous sentirez le besoin d’un épanchement. Carraud dit que vous avez craint la contagion du vulgarisme provincial ; mais, cher Honoré, si Paris vous entretient dans vos traditions d’élégance, vous offre-t-il l’affection si vraie que vous eussiez trouvée à Frapesle ? Ne vous reste-t-il donc rien pour vos amis exilés ? Ne me croyez pas blessée jusqu’à l’irritation ; non vraiment, vous ne sauriez arriver jusque-là. Oubliez-nous même, si cela vous rend plus heureux. Permettez seulement que nous ne vous oubliions pas, et que nous nous rappelions à vous, si quelque chose manquait à l’harmonie de votre existence et qu’il vous fallût un cœur dévoué pour la rétablir.

Je conçois et j’apprécie la différence de nos positions ; vous, acteur dans un monde qui vous reçoit con amore, qui vous demande cent fois plus qu’il ne vous donne, vous ne pouvez même pas vous rendre compte de vos impressions, encore moins satisfaire à toutes les exigences. Occupé à peindre les sentiments d’êtres fictifs, vous négligez forcément le trésor autrement précieux des vôtres propres. Aussi me garderai-je bien d’ajouter au poids déjà trop lourd de ces exigences dont je vous parle ; je ne veux pas, je n’ai jamais voulu de cette amitié charmante que vous offrez aux femmes qui, sous mille rapports, valent mieux que moi. Je prétends à un sentiment plus élevé. Oui, Honoré, il faut que vous m’estimiez assez pour me mettre en réserve, pour ainsi dire ; et, si quelque mécompte vient troubler votre joie, si quelque déception froisse votre cœur, vous m’évoquerez alors, et vous verrez comme je saurai répondre à cet appel.

Il y a un mois que j’ai pris possession de ce lieu d’exil, et j’ai senti le besoin de vous dire combien ce complet isolement convient à mon âme maladive. J’ai seize heures par jour, dont je dispose à mon gré. Cruel trésor, Honoré ; vous voudriez bien en avoir la moitié ; je ne dis pas cela pour vous tenter. À Saint-Cyr, je pouvais émettre le vœu de vous avoir quelquefois chez moi, ce n’était pas un voyage. C’était peut-être vous rendre service que de vous enlever pour un jour à vos travaux et à vos distractions bruyantes ; mais ici, à cent vingt lieues, Honoré ! il y a de quoi faire reculer l’amour même… Je suis bien logée ; deux belles chambres à la disposition de mes amis, un bon petit billard, un boudoir qui serait tolérable, à Paris même, et jusqu’au tric-trac qui nous a suivis ici ; puis, un vaste jardin qui produit avec profusion les plus belles pêches de France ; des bois charmants, et tout près, la Charente, délicieuse en cet endroit ; et par-dessus tout, bon cheval, voiture de ville et de campagne ; vous voyez que la partie matérielle a été soignée ; je me suis établie ici comme si j’y devais mourir.

Au moral, nous sommes un peu plus restreints : Ivan[17], Carraud et moi, combinés de toutes les façons possibles, voilà toutes nos ressources sociales. Heureusement, nous vivons bien ensemble l’un avec l’un, et l’un avec les autres ; nous redoutons même l’envahissement d’un employé et de sa famille qui vont s’établir ici dans le mois, mais je ne crois pas que nous soyons jamais familiers, à moins que ce ne soient des gens bien bons ou bien distingués.

Vous ne sauriez croire tout ce qu’il faut de mérite pour se supporter, vus de si près ; et je ne vous parle pas de la mort qui vous guette à la Poudrerie, et qui donne un ton si particulier à chacun des instants qu’on y passe. Il faudra que je vous analyse cela quelque jour, quand j’aurai la certitude que vous avez le temps de me lire ; cette étude ne sera pas perdue pour vous, sans cesse à la recherche de tout ce qui peut affecter le cœur humain et colorer la vie.

Je vais reprendre la Physiologie du mariage ; je vous en parlerai, et il vous paraîtra peut-être curieux d’avoir une opinion vierge sur l’ensemble de cet ouvrage, alors que toutes les opinions du monde se sont déclarées. Je crains d’avoir été injuste avec vous en me prononçant trop vite. J’ai cédé comme toujours à ma première impression. On m’a reproché mon intolérance, depuis le renvoi de Saint-Cyr. On ne vous épargne pas quand la faveur vous abandonne ; ce n’est point un mal, sans cela on s’endormirait asphyxiée par les gâteries et les caresses de l’amitié. Je l’ai peut-être été avec vous, intolérante ; s’il en avait été ainsi, une seule chose allégerait le chagrin que j’en aurais, ce serait le peu de poids de mon jugement.

Savez-vous bien, Honoré, qu’il est presque effrayant d’être jetés si loin du centre de toute intelligence et de toute lumière ? L’idée d’être stationnaire me glace. Trop heureuse encore si nous ne devenons pas rétrogrades. S’il vous arrivait de faire quelque grand péché, et que vous sentissiez le besoin d’apaiser votre conscience par quelque œuvre méritoire, pensez à nous et nous faites part de ce qui se passe en ce monde, de la façon dont on y parle, dont on y agit, afin que si jamais nous rentrons en circulation, nous n’ayons pas l’air de monnaies hors de cours. Le bon M. Périolas est venu en Berry[18] nous faire ses adieux ; il a trouvé le pays très supportable ; j’espère qu’il y reviendra ; il nous a promis une visite à la Poudrerie. Dieu l’entende ! car ici, nous sommes veufs de tout ce que nous avons aimé ; pas une sympathie, pas même une antipathie !

Adieu, Honoré, puisse le ciel toujours vous sourire !
Zulma.

J’oubliais de vous mentionner le meilleur thé Caravane[19], et la crème la plus fine. J’ai des vaches, ne vous déplaise, et les pâturages de la Poudrerie sont les meilleurs de la province.


C’est à Saché que cette lettre vint trouver Balzac. Ayant besoin de repos, mais craignant de troubler Mme Carraud dans son installation, le romancier s’en était allé prendre l’air des champs en Touraine, chez M. de Margonne, vieil ami de la famille. Il répondit donc à Mme Carraud, qu’il avait craint d’être indiscret en débarquant si vite dans une maison dont ses amis venaient à peine de prendre possession. La réplique ne se fit pas attendre.


Le 5 décembre 1831.

Votre lettre me désole, Honoré ! Elle est arrivée hier au soir, et où vous prendre maintenant ? Mon Dieu ! Mon Dieu ! Et avec cette idée que nous ne sommes pas toujours disposés à vous accueillir avec empressement ! Vous n’étiez pas dans vos jours de lucidité quand vous pensâtes pareille chose, et peut-être ne viendrez-vous pas ! Et puis, vous m’accuserez ! Honoré, je vous en veux.

Adieu, je n’ai que le temps de vous dire que je vous attends.

Zulma.


Mme Carraud n’attendit pas longtemps : à la fin du mois, Balzac arrivait à la Poudrerie. Il n’y trouva pas, comme à Saint-Cyr, des vainqueurs de Wagram et des survivants de la Bérésina, mais un brave commissaire des poudres M. Grand-Besançon qui avait voyagé en Extrême-Orient. Et, au coin du feu, il fit conter à M. Grand-Besançon les merveilles de Java. Ce furent de bons jours pour tous les habitants de la Poudrerie, et Mme Carraud ne manqua pas d’en remercier Balzac, qui, lui aussi, plein de gratitude, lui répondit :


Paris, janvier 1832.

Oh ! votre bonne lettre m’a réchauffé le cœur et l’âme. Que c’est une bonne chose que d’être aimé ! Je vous prouverai, d’ici à quinze jours, que je me suis occupé des bons jours d’Angoulême. Je vous enverrai une relation du voyage[20] que j’ai fait à Java pendant mon séjour à la Poudrerie. Il y a un exemplaire pour le bon M. Grand-Besançon, dont je n’ai pas voulu citer le nom sans savoir si mes fervents éloges ne blesseraient pas sa modestie. Mais le fait est que l’Upar, la Javane, le Bengali, le Prêtre des singes, tout cela est consigné dans la Revue des Deux Mondes ou le sera bientôt. J’espère que vous verrez bien que j’étais entre vous trois en écrivant ces lignes.

Ici, je n’ai trouvé que des ennuis. Mon article Cornélius, de la Revue de Paris, massacré par le directeur[21] ; des ennemis partout ; des dettes plus que je n’en voudrais ; notre grande affaire[22] ajournée encore, parce que nous voulons donner les quatre-vingt-six volumes pour quatre-vingts francs par an, — nous en avons trouvé les moyens ; — tout cela me fait travailler nuit et jour. J’ai, pendant un mois, à ne pas quitter ma table, où je jette ma vie comme un alchimiste son or dans un creuset.

Le temps est si mauvais, et mes deux chevaux[23] si chers que je n’ose aller à Saint-Cyr. Cependant, au premier jour, je tomberai chez le capitaine Périolas, qui m’a écrit une lettre, ravissante de grâce, de style et d’amitié.

Le grand Borget[24] a vu démolir mon projet. Il n’est plus question de voyages.

Quant au papier, je vous enverrai un échantillon. Quant au carrick de mon commissaire, il est parti sérieusement ; j’ai le reçu de la diligence. Quant à la femme, il s’en présente quelques-unes, mais je ne me lierai qu’à bon escient. Et si je suis riche, comptez que j’aurai le moins de valets possible, que je vivrai pachaliquement dans une terre et que je ne serai que quatre mois à Paris ; que je préfère des amitiés à toutes les richesses, et que la meilleure jouissance sera toujours, pour moi, une causerie au coin du feu, avec trois ou quatre bonnes amies à moi, indulgentes et gaies,

Pour tout ce que vous souhaiterez, comptez sur moi ; mettez-moi à l’épreuve, et ne craignez jamais d’user l’attachement sincère et profond que vous a voué

H. Balzac.


La visite de Balzac a revivifié la pauvre exilée et la correspondance va prolonger ces heureux effets. Dès le 19 janvier elle lui écrit :


Le 19 janvier 1832.

Depuis quinze jours, je croyais chaque matin partir pour, Limoges[25] ; c’était de cette ville que je comptais vous écrire, cher Honoré. Mais, soit le temps, soit la volonté du maître, tout a fait obstacle, et, comme il gèle bien fort, je ne puis guère prévoir, à une semaine près, quand j’irai. Je remets donc à vous parler porcelaine. Comptez bien sur mon zèle pour ajouter par mes choix aux jouissances que vous vous promettez, car, bien que ma fortune ne me permette pas d’atteindre à la vie élégante, j’en ai l’instinct, et je rougis quelquefois des regrets que je lui donne. Je trouve que les choses ont encore trop d’empire sur moi, et je ne me pardonne pas cette faiblesse. C’est une guerre continuelle ; ma raison prêche à merveille, mais dans l’occasion, l’entraînement est le plus fort ; il y a quelque chose derrière tout cela… enfin, Dieu m’assiste !

Je ne puis vous dire combien j’ai été attristée de votre indisposition ; il me semblait que je pouvais me l’attribuer en partie. J’aurais dû vous empêcher de travailler autant. L’ennui eût mieux valu pour vous que cet excès d’excitation. Bien des causes ont agi sur moi. Je sentais que notre vie monotone ne pouvait vous être offerte qu’à petites doses, et seulement comme antidote à vos longs travaux. Puis, je n’osais aller dans votre chambre, vous déranger, vous enlever pour quelques instants à vos méditations. Je me l’étais promis avant votre arrivée ; pendant votre séjour, je tâchais de me donner du courage pour cela ; je n’ai pu me vaincre, et c’est bête ; aussi, vous avez été malade ! Et une idée désagréable va s’unir étroitement à celle de votre séjour ici. Je suis mécontente de moi, Honoré. Si vous regrettez de ne pas nous avoir parlé amitié, nous sommes ici dans le même cas. Mais, à nous, est restée la douce impression de votre attachement, que votre présence prouvait plus que toutes les paroles. Puisse-t-il en être ainsi en vous, et puisse l’ensemble de nos actions et de nos paroles, même les plus indifférentes, vous avoir laissé la conviction intime du plaisir que vous nous avez fait, et de l’affection que nous vous portons ! À propos d’affection, le capitaine au front sévère et aux anecdotes qui le sont un peu moins, vous attend {{lang|it|con amore}}, avec le roi des saucissons de Lyon[26]. Le temps, qui fuit si vite en détail, nous paraît long en masse ; il nous semble qu’il y ait six mois que vous nous avez quittés.

Votre venue ici a fait ère, nous ne comptons plus qu’avant ou après Honoré. Le reversi qui tente quelquefois de refleurir est l’occasion Je citer vingt fois votre nom, parce que nous le jouons à trois, mais en divisant quatre jeux, et le jeu sans joueur s’appelle le jeu Balzac. La place vide est la vôtre, ce qui évoque continuellement des souvenirs, et nous apporte à chacun, selon sa nature, des jouissances d’autant mieux senties peut-être qu’elles sont presque insaisissables. Vous avez eu raison de renoncer au filet amaranthe pour les vases ; leur beauté est dans leur unité. J’ai déjà demandé à Limoges quelle serait l’augmentation qu’occasionnerait le filet au service, afin de vous en instruire, et que vous soyez servi le plus vite possible.

Je conçois votre empressement de compléter votre petit paradis[27] ; après la porcelaine et l’argenterie, il ne faudra plus qu’une âme femelle pour qu’il n’y manque plus rien. Choisissez bien, cher Honoré ! ni vos observations, ni vos instructions, ni même vos suppositions exagérées ne peuvent vous approcher du malheur d’une union mal assortie. Là, la gloire est amère, le bonheur matériel intolérable, les affections du dehors douloureuses ; ne faites pas ce chapitre à vos œuvres. J’ai fait demander en vain à la poste les livres dont vous parlez, et aux diligences le carrik du commissaire ; chaque fois on renouvelle les démarches ; je vous renverrai les livres, ou Revues, ou épreuves, je ne sais quoi, dans les vases, en supposant que la poste les retrouve. La grande affaire[28] est décidée à l’heure où je vous écris ; puisse-t-elle l’être à votre satisfaction, et à celle du compatriote Borget !

Si vous voulez envoyer un modèle de papier, nous verrons à la fameuse papeterie de Ruelle[29]. Nous avons pensé qu’il était impossible que des intermédiaires pussent vous donner de bon papier pour le plus bas prix. Il faut un fabricant, et qui ait les reins forts, en termes de commerce, et une réputation d’intégrité inattaquée. Que la fortune arrive, et qu’elle vous donne ses jouissances dorées que vous aimez ! Je ne la connais pas. Quand, comme le banquier dont vous nous avez parlé, vous auriez douze valets à chaque palier de votre escalier, et les plus beaux chevaux anglais à votre phaéton, il vous restera toujours un souvenir pour le trictrac de Saint-Cyr et pour le reversi de la Poudrerie. Soyez vite heureux, on meurt si rapidement !

Et Laure ? Parlez-moi de Laure ? est-elle contente de sa position ? Et votre intérieur, comment peut-il marcher ? Dieu vous garde des tracasseries domestiques qui se renouvellent chaque jour ! Adieu, mille vœux bien sincères pour votre prospérité. Le commissaire se rappelle à vous. Carraud et moi sommes vos meilleurs amis.


Mais Balzac est un mauvais correspondant, car il est accablé de travail. Et, de janvier à mai, la plume de corbeau ne court que pour les revues et les libraires : Histoire du chevalier de Beauvoir, le Grand d’Espagne, Madame Firmiani, le Message, Chabert, le Curé de Tours, un dizain de contes… et j’en passe. Le 3 mai 1832, inquiète, Mme Carraud lui écrit :


Mon bien cher Honoré,

Ne dirait-on pas que le choléra a visité l’un de nous ? Je ne me pardonne pas d’être restée si longtemps sans m’occuper de vous, à une époque où toute lettre peut être la dernière, où la mort se place entre les amis ! Il y a bien des causes à ce silence, mais aucune ne m’excuserait à mes yeux, si vous aviez été malade. Cela n’est pas, j’espère. J’ai eu de vos nouvelles par M. Périolas et M. Borget, jusqu’à cette dernière quinzaine. Honoré, la famille du commissaire est arrivée. Sa femme a une passion de vous voir ; elle est intelligente et bien faite pour vous apprécier, mais elle a une telle idée de vous qu’elle assure ne pas avoir le courage de vous parler. Aussi, si jamais vous vous égarez de nos côtés ; si, fatigué de cette survie que vous menez, vous sentez le besoin de donner répit à votre active intelligence, et d’avoir recours à la vie purement matérielle, nous avons résolu de taire votre nom à cette dame, afin de la laisser en jouissance de tout son esprit et vous laisser, l’un et l’autre, les moyens de vous juger sainement.

Il y a en outre, chez le commissaire, deux jeunes demoiselles fort bien ; vous voyez que la Poudrerie a pris une activité sociale qu’elle était loin d’avoir. Mes relations personnelles avec le commissaire y ont perdu, je le vois à peine, mais sa femme le remplace avec avantage.

Vous ne sortirez donc jamais de cette vie tempestueuse, cher Honoré ? Vous nierez donc toujours les douceurs de cette existence, seulement nuancée, remplie par une affection puissante, mais calme, forte de sa force seulement ?… Votre imagination ne vous aurait-elle donc pas initié aux délices d’une sympathie qui peut se nourrir du regard seulement ? J’y crois, moi, comme je crois à mes deux natures. Comme l’alchimiste aussi, après avoir prodigué votre or, vous ne trouverez rien au fond du creuset.

Vous vous jetez dans la politique[30], m’a-t-on dit. Oh ! prenez bien garde ! mon amitié s’effraye. Ce n’est pas vous qui devez vous vouer aux personnes ; il ne peut y avoir de gloire à cela qu’alors qu’on a vécu dans l’intimité des grands de la terre. Alors, ce peut être de la fidélité dans l’affection. Mais vous qui devez vous survivre, donnez-vous à un principe quelconque, celui auquel vous aurez appliqué votre intelligence, que vos habitudes vous auront rendu plus sympathique. Mais laissez la défense des personnes à la domesticité de Cour, et ne salissez pas votre juste célébrité de pareilles solidarités, — n’étouffez pas, sous de pareilles passions, de telles disputes votre beau talent, destiné à devenir encore plus beau si vous le respectez. Cher, bien cher, respectez-vous, dussent les chevaux anglais et les chaises gothiques y passer ! Je me tourmente du désir de vous savoir ce que vous devriez être… pardonnez-le moi… Votre réputation vous fait craindre avec raison de ne plus être aimé pour vous-même ; c’est une expiation de vos succès. Pourquoi faut-il que vous y ajoutiez d’autres chances d’amitiés factices, en vous faisant l’homme de la mode ? Quoi qu’il en arrive, n’oubliez pas que je vous aime, moi, malgré votre talent. Mais le torrent vous entraîne avec une rapidité qui ne vous laisse même pas la conscience des heures qui s’écoulent ; cela me fait peur pour vous.

Vous ne vous lierez qu’à bon escient ? Comment l’entendez-vous ? C’est pécuniairement sans doute ? Moins qu’aucun autre, vous avez besoin de cette harmonie intérieure qui fait le charme de cette éternité conjugale. Votre amour-propre et votre imagination sont alimentés assez, pour que votre femme ne soit que secondaire. Pourtant, Honoré, choisissez bien pour que vous n’ayez jamais à souffrir de votre moitié ; ce serait pour vous une plaie incurable. Quand vous aurez quelque projet de ce genre arrêté, que je le sache tout de suite, afin que je sois heureuse de votre bonheur ; mon éloignement, et surtout mon dévouement vous répondent de ma discrétion.

Puissiez-vous effectuer votre projet de voyage à Bordeaux ; nous irions ensemble, et ce serait charmant. La famille du commissaire est des plus agréables, et doublera les agréments de ce voyage. Venez quand le cruel fléau ne pèsera plus autant. Nous sommes tranquilles ici, tous assez philosophes pour ne pas augmenter les chances de danger par de sottes appréhensions. Nous subirons le choléra comme nous subissons le Gouvernement, comme une conséquence forcée d’antécédents. Le temps seul remédie à d’aussi grands maux ; toute tentative prématurée est plus qu’insignifiante ; seulement, il faut se tenir hors du courant.

Adieu, Honoré ; nos arbres ont des fleurs et des feuilles ; mon boudoir est terminé ; la Poudrerie a un autre aspect ; le soleil du midi ne nous a pas encore réchauffés, au grand étonnement des indigènes, qui, de mémoire d’homme, n’ont pas eu une rigueur semblable. L’inspecteur est dans les romans jusqu’aux yeux. J’attends avec impatience la remise en activité des usines, afin de le sortir de ce régime, si peu convenable à un goutteux.

À propos de romans, quand vous pourrez m’écrire, donnez-moi le titre de quelques nouveautés que nous puissions lire en commun. Mme Grand-Besançon aune grande partie de mes idées. Il faut aussi que des oreilles de demoiselles puissent entendre les lectures. Adieu encore, puisse la réussite couronner toutes vos entreprises, et que les mécomptes ne vous révèlent jamais leurs amertumes ! Songez à ce que l’on doit dire de vous dans cinquante ans, et ne vous laissez éblouir par aucun avantage du moment.

Votre bien affectionnée,

Zulma.


La réponse de Balzac se fit attendre près d’un mois, car le 20 mai, notre dandy avait failli se tuer en tombant de tilbury. Sa tête avait rudement porté sur le pavé : « Je suis au lit, écrit-il le 1er juin, saigné, à la diète et sous la défense d’écrire, de lire et de penser ! »

Les reproches de Mme Carraud l’ont piqué au vif et sa riposte est véhémente :

« Quant à la politique, lui répond-il[31], croyez bien que je ne me conduis que par l’inspiration d’une probité haute et sévère, et, malgré l’anathème porté par M. Carraud sur les journalistes, croyez bien que je n’écrirai et n’agirai que par conviction. Mon plan et ma vie politiques ne peuvent pas être appréciés en un moment. Si je suis pour quelque chose dans le gouvernement du pays, plus tard, je serai jugé ; je ne crains rien ; je tiens plus à l’estime de quelques personnes parmi lesquelles vous êtes au premier rang, comme une des plus belles intelligences et une des âmes les plus élevées que j’aie connues, qu’à l’estime de toutes les masses, pour lesquelles j’ai du reste un profond mépris. Il y a des vocations auxquelles il faut obéir, et quelque chose d’irrésistible m’entraîne vers la gloire et le pouvoir. Ce n’est pas une existence heureuse. Il y a chez moi le culte de la femme et un besoin d’amour qui n’a jamais été complètement satisfait ; désespérant d’être jamais bien aimé et compris de la femme que j’ai rêvée, ne l’ayant rencontrée que sous une forme, celle du cœur, je me rejette dans la sphère tempétueuse des passions politiques, et dans l’atmosphère orageuse et desséchante de la gloire littéraire.

J’échouerai peut-être dans l’une et dans l’autre ; mais croyez bien que, si j’ai voulu vivre de la vie du siècle même, au lieu de passer heureux et obscur, c’est que précisément le bonheur pur et médiocre m’a manqué. Quand on a une fortune entière à faire, il vaut mieux la faire grande et illustre, car, peine pour peine, il est préférable de souffrir dans une haute sphère que dans une basse, et j’aime mieux les coups de poignard que les coups d’épingle.

Vous avez raison dans tout ce que vous me dites, d’ailleurs. Si je rencontrais une femme et une fortune, je me résignerais très facilement au bonheur domestique ; mais où trouver cela ? quelle est la famille qui croirait à une fortune littéraire ? Je serais au désespoir de tenir mon avenir d’une femme que je n’aimerais pas, aussi bien que de la devoir à des séductions ; je reste donc forcément isolé.

Dans ce désert, croyez bien que des amitiés telles que la vôtre et la certitude de trouver un asile dans un cœur aimant sont les plus douces consolations que je puisse avoir. Votre lettre a été bien précieuse pour moi ; elle a été exactement rafraîchissante pour mon âme tendue, occupée, mais irritée plus qu’attendrie. Mon souhait le plus vif est encore pour la vie de campagne, mais avec de bons voisins et un intérieur heureux. En quelque pays que ce soit, j’irais l’accepter, et ne ferais plus que de la littérature d’amateur, par besoin, et pour ne pas être désœuvré, si jamais on peut l’être, quand on voit des arbres et qu’on en plante. Me consacrer au bonheur d’une femme est pour moi un rêve perpétuel, et je suis désespéré de ne pas le réaliser ; mais je ne conçois pas le mariage et l’amour dans la pauvreté. »

Et Balzac terminait sa lettre en annonçant l’envoi d’un paquet et son intention de voyager en Suisse et en Italie pour se détendre l’esprit.

Mme Carraud ne tarda pas à lui répondre :


16 juin 1832.

Réparation, cher Honoré ! en allant réclamer à la diligence les livres que vous m’aviez annoncés, et qu’en vain j’avais envoyé chercher, je demandai si l’on n’avait pas, depuis longtemps, un paquet à l’adresse du commissaire. On me répondit que depuis bien longtemps il y en avait un avec une adresse illisible. Je pris la peine de le chercher, et je ne reconnus pas l’adresse, mais, en insistant, je vis qu’il venait de vous, et, sous la date du 3 janvier, je trouvai le paquet inscrit comme illisible. Carraud ni le commissaire n’avaient pensé, chaque fois qu’ils étaient allés à la diligence, à faire mention de vous. J’ai rapporté le carrick en triomphe, bien honteuse de mon insistance auprès de vous, parce qu’en somme, la faute en était à qui l’avait réclamé.

Si jamais vous avez quelque chose à m’envoyer, adressez-le à la Poudrerie ; on nous l’envoie de suite. Que vous dirai-je pour l’hommage de vos deux ouvrages ? J’en suis touchée, et fière aussi ; je les avais demandés à Paris, et j’ai offert ceux qu’on m’avait envoyés à Mme Grand-Besançon, qui est une de vos ardentes admiratrices. Votre quatrième volume des Scènes est un chef-d’œuvre[32], de quelque façon qu’on l’envisage. Vous avez une intelligence du cœur de la femme qui jamais ne fut donnée à aucun autre homme. Si jamais vous vous mariez et que vous soyez un mari comme ils sont tous, vous serez bien coupable. Rien ne m’a plus ravi que ce quatrième volume, rien ne rentre plus dans mes idées. Il est bien encore quelques-unes des misères de ce pauvre sexe qui vous ont échappé ; mais certes, jamais homme n’entra plus avant dans leur existence. Que vous devez être fatigué, harassé, si vous songez à tenir les promesses que vous faites au public pour cette année[33] ! Mais oui, vous aurez besoin de faire un voyage de repos ; l’Italie p>t un beau pays ; ses campagnes vous fourniront de belles descriptions. Mais, pour vos études du cœur humain, vous trouverez peu de matière ; il n’y a plus guère de grandes passions sous ce ciel ; la civilisation y a tout nivelé, sans y verser ses trésors d’instruction. Au point où nous sommes parvenus, les teintes s’étant presque égalisées, il n’y a plus que la culture des intelligences qui puisse produire les oppositions, les grands effets, inaperçus, il est vrai, par le vulgaire.

Vous êtes tombé, bon Dieu ! mais vous me direz une autre fois comment cela est arrivé. J’espère bien que vous ne compromettez pas une vie qui ne vous appartient plus, pour le plaisir d’avoir un cheval anglais plus beau que celui de tel ou tel dandy. Je vous pardonne d’aspirer à tous les genres de succès, de vouloir tous les mérites ; mais risquer d’affliger vos amis, de les inquiéter, pour gagner de quelques secondes en vitesse tel ou tel fashionable, je ne vous le pardonnerais pas, tant que je conserverai la croyance que vos livres n’ont pas employé toute votre chaleur d’âme et que le travail de l’esprit n’a pas étouffé en vous les mouvements du cœur. Une des misères, et en même temps un des écueils de la vie opulente, ou simplement élégante, est la dépendance des choses ; elle ossifie à la longue la plus chaleureuse organisation. Tournez cet écueil, Honoré, qu’une vie comme la vôtre ne vienne pas y échouer ! Je vous ai souvent entendu vanter les fauteuils et le bureau de chêne de M. de Chateaubriand.

Quant à la politique, croyez bien, cher Honoré, que je n’ai pas suspecté votre confiance ; quoique, avec des idées en tout opposées aux vôtres, je ne prétende point avoir seule la bonne foi de mon côté. Je vous plains de tout cœur, d’être entré si avant dans la vie réelle que le bonheur de tous, l’appel de tous aux bienfaits du développement de l’intelligence, placée au cœur de chaque individu, ait été par vous mise au nombre de ces utopies que l’on case dans son cerveau, comme ces vieux ouvrages qui, dans les bibliothèques, occupent les tablettes élevées auxquelles on n’atteint qu’avec peine.

Vous aimez le privilège, parce que vous jouissez de celui accordé aux esprits supérieurs ; vous avez oublié, ou n’avez jamais connu, peut-être, les misères de celui qui sent en lui quelque chose d’élevé, qui comprend la vie large et grande, mais que des préjugés, des exigences de position, des mépris non mérités paralysent. Moi qui me suis faite, j’ai été élevée avec la plus brute, ou censée telle, la plus brûle portion du peuple ; comme tous les enfants maladifs, j’avais de la précocité, surtout comme observateur. Bien que jusqu’à treize ans, je n’aie point appliqué la réflexion à tout ce que j’avais amassé dans ma jeune tête ; bien que la nécessité de m’instruire, et plus tard celle de me poser dans la vie, m’aient éloignée de cet ordre d’idées, j’ai tout retrouvé quand la maturité est survenue.

J’ai à un haut degré l’intelligence des besoins moraux de la classe pauvre, tant calomniée, tant exploitée par les passions du riche ; et, quoique je manque de je ne sais quoi qui fait la popularité, si j’étais homme, ou sur un autre théâtre, je lui éviterais bien des maux. J’en suis au regret, qu’une indolence, résultat de crises violentes, me cloue chez moi, et plus encore, qu’une timidité, ou une pudeur, ou quelque chose que vous rendrez par un de ces mots puissants que vous savez créer, me trouble quand j’en viens au contact avec des gens d’éducation différente ; je crains de les blesser, car je conçois leurs susceptibilités réputées sottes ; j’aime leur orgueil ; il est à mes yeux une vertu. Tout cela se formule en eux d’une manière qui inspirerait du dégoût, si l’on s’en tenait à la superficie. Ce dégoût, je l’éprouve plus que personne, car j’aime l’idéal en tout. Vous tenez à l’aristocratie fixe (car il y en aura toujours une flottante, et c’est la seule que je conçoive en morale, et la seule bonne en politique), à l’aristocratie privilégiée ; puissiez-vous ne jamais vous réveiller de cette illusion ! Votre peine serait trop amère : vous avez le cœur noble. Je n’ai rien à dire de votre vocation du pouvoir. Je verrais plus de bonheur, et au moins autant de gloire pour vous, à vous en tenir aux enseignements théoriques ; mais vous seul êtes juge de vos forces, et si le fardeau du pouvoir, exercé avec une sévère probité, sans partialité, et sans népotisme, ne vous effraie pas, je désire qu’il vous tombe en partage ; il a été l’écueil de riches organisations, et de réputations bien cimentées. Puisse le ciel bénir vos entreprises, et vous éviter toute chute ! Et si les vœux d’une amie dévouée y peuvent quelque chose, votre place est marquée bien haut, puisque là vous avez placé le bonheur. Le bonheur médiocre a reculé devant vous ; vous l’avez effrayé ; il y a une clarté dans votre regard qu’il n’est pas donné à tout le monde de supporter. On le craint, ou parce qu’on ne peut le comprendre, ou parce qu’il est des replis obscurs que l’on veut dérober à cette inquisition. Puis, l’idée de votre supériorité se jette au travers de l’intimité ; une femme ne peut bien aimer que l’homme qui lui est supérieur ; mais si pourtant elle se sent par trop petite, elle souffre ; il faut une certaine égalité en amour.

Désespérez-vous donc de trouver une femme qui s’associe à votre nom, par penchant et non par calcul ? Ne se trouvera-t-il donc pas une famille qui sera digne de vous ? Il y a tant de gens, médiocres et sans fortune, qui font de beaux mariages !

Vous ai-je dit que j’avais entrepris de lire consciencieusement, par petites doses, la Physiologie du mariage ? J’aurai encore une réparation à vous faire, et ce sera avec bonheur, je n’aime pas à vous savoir en faute.

Adieu, Honoré ; le commissaire, qui est entré quelques instants pendant que je vous écrivais, se rappelle à vous de cœur ; sa femme serait désolée de mourir sans vous voir. Vous m’aviez parlé du voyage à faire ; qu’est devenu ce projet ? Et qu’avez-vous pu faire du peu de notions que vous aviez reçues ? Un de nos amis communs est ici, Auguste Borget ; il va dans les Pyrénées, l’heureux mortel ! Et notre projet ? il est allé où vont tous les rêves d’un moment qui viennent vous charmer. Savez-vous qu’à votre place, j’aimerais bien mieux faire un long séjour au pays basque que votre voyage d’Italie ? Vous ne voulez pas faire de l’antique ; au pays basque, des mœurs nouvelles, étranges, des traditions inconnues et pleines de charmes peuvent être mises en œuvre ; un de mes frères y est demeuré un an, et le souvenir qu’il en a rapporté a survécu à tout ; tout intérêt personnel à part, Honoré. Si j’aime à vous voir, j’aime mieux encore à entendre vanter vos belles pages.

Zulma


Ce ne fut pas en Italie, ni en Suisse, mais en Touraine que Balzac pensa trouver le calme nécessaire à la convalescence et au travail. Il retourna donc à Saché chez M. de Margonne, en attendant de rejoindre la marquise de Castries, en Savoie, aux eaux d’Aix :

« Ah ! écrivait-il à Mme Carraud, le 2 juillet 1882[34], si l’on avait voulu aller aux Pyrénées, je vous eusse vue, mais il faut que j’aille grimper à Aix, en Savoie, courir après quelqu’un qui se moque de moi, peut-être : une de ces femmes aristocratiques que vous avez en horreur, sans doute ; une de ces beautés angéliques auxquelles on prête une belle âme, la vraie duchesse, bien dédaigneuse, bien aimante, fine, spirituelle, coquette, rien de ce que j’ai encore vu ! Un de ces phénomènes qui s’éclipsent, et qui dit m’aimer, qui veut me garder au fond d’un palais à Venise… (car je vous dis tout à vous !) et qui veut que je n’écrive plus que pour elle ; une de ces femmes qu’il faut absolument adorer à genoux, quand elles le veulent, et qu’on a tant de plaisir à conquérir ; la femme des rêves ! jalouse de tout ! Ahl il vaudrait mieux être à Angoulême… Adieu ; pensez qu’il y a en moi une âme, et que cette âme aime à penser à vous. Je suis ici pour quinze jours ; si je puis, si vous êtes à la Poudrerie, si…, si… J’essaierai enfin ! »

Mme Carraud répondit aussitôt :

8 juillet 1832.

À Azay-le-Rideau, à soixante lieues de nous, Honoré ! Que n’ai-je des titres à l’exigence, que n’ai-je pu vous rendre, ou mieux, recevoir de vous, un de ces services qui permettent le : Je le veux ! Alors je vous dirais : « Honoré, votre chambre est prête ; votre thé infuse sur votre table, et j’ai moi-même préparé la crème et apporté le fromage de Brie ! Un cœur affectueux vous offre le repos ; le repos si utile dans les passions, dans la vie factice à laquelle vous êtes condamné. » Avec moi, avec nous, vous pourrez vivre quelques instants de l’existence qui vous plaira le mieux. Car nous, nous ne vous aimons pas pour votre gloire ; elle n’est même pas un lien pour nous ; nous en jouissons comme si nous y avions part ; souvent, nous la redoutons.

Ainsi, vous aimez[35]… vous aimez, Honoré, une de vos créations que le hasard a réalisée, et que, dans un jour de faveur, il a placée à votre portée. Vous en êtes encore à vous demander si elle a une âme ! Honoré, cher Honoré, n’auriez-vous donc plus de foi ! quels dédommagements mon amitié pourrait-elle vous offrir pour une telle misère ! Cette femme, cette sylphide, si avide de votre gloire qu’elle veut l’engloutir à elle seule, ne faut-il pas qu’elle ait une âme pour vous payer de tout, une âme dans laquelle vous vous réfugierez, quand vous aurez tout abdiqué, tout renié, même vos amis. Et puis, l’aimeriez-vous, la suivriez-vous, si elle n’était que la perfection idéale, moins l’âme, vous, si savant dans la science de la femme, pourriez-vous donc être encore dupe de votre délirante imagination ? Pourquoi croire que la femme éminemment aristocratique ne m’inspire que de l’horreur ? S’il s’en trouve qui aient pu échapper à la sécheresse d’âme qu’amènent nécessairement leur éducation et leur manière de vivre, qui n’aient pas tout placé dans cette sensibilité vibrante et résultant de leur position élevée, s’il s’en trouve qui aient entrevu tout ce qu’il y a de dégradant pour un être privilégié à se contenter de servir de jouet à des hommes qui n’ont jamais fait usage de leur intelligence pour quoi que ce soit de noble, qui n’ont jamais appliqué la réflexion à rien d’élevé, je les aime. Et celles qui, aux avantages d’une éducation supérieure et d’habitudes épurées, joignent l’intuition du vrai bonheur, celle que vous suivez, de laquelle vous rêvez, je l’aime si elle peut embellir une seule heure de vos journées, et si, surtout, elle ne plonge jamais votre cœur dans un amer océan de déceptions. Dans ce cas, Honoré, vous saurez où trouver les consolations d’une vraie sympathie, n’est-ce pas ? vous saurez où vous devez décharger le fardeau qui rendra votre vie trop lourde encore pour vos épaules d’homme.

Je trouve singulier que des femmes vous écrivent sans vous connaître, et seulement sur votre réputation[36] ; pareille idée m’est venue pour un auteur et pour un artiste, mais j’en ai eu honte ! Cela me paraissait si opposé au caractère de la femme ; je n’ai jamais vu l’auteur ; l’artiste, je vous dois de le connaître du regard. Toujours des soucis, mon Dieu ! ne vous verrai-je donc jamais vous ébattre largement dans ce monde imaginaire que vous peignez si bien ? Je vous y suivrais de grand cœur, pour me délasser un peu des réalités pesantes de celui-ci.

Ici, l’on peut bien travailler, et, le soir, se promener sur la Charente, et observer le scintillement de la lune dans la cascade ; puis, si cela vous rendait le travail plus coulant, je m’établirais avec ma tapisserie près de votre table, silencieuse, mais prête à vous répondre ; de cette façon, je perdrais de cette crainte que vous m’inspirez en dépit de moi, et que je ne vous avoue pas sans rougir, car c’est presque vous faire injure.

Le commissaire est radieux de savoir que vous ne l’oubliez pas. Il désire bien aussi que vous veniez. Si une telle faveur nous était réservée, nous serions résolus de vous présenter à sa femme sous le nom de l’une ou l’autre connaissance de Saint-Cyr. Vous vous prêteriez à cette plaisanterie ; c’est le seul moyen de la mettre à l’aise avec vous, le subterfuge ne durât-il que deux heures.

Adieu, Honoré, je voudrais bien vous serrer la main, vous embrasser : je n’ose y croire. Amitiés de Carraud à vous, et grand désir de vous voir.

Zulma.

Et Balzac répliqua de suite :

Saché, 10 ( ?) juillet 1832.

Oui, j’irai vous voir, et je vous écrirai précisément le jour de mon arrivée, afin que si les chevaux du commissaire et les vôtres sont encore ensemble, vous puissiez me faire la grâce de me prendre, car je suis toujours comme un enfant qui a besoin d’une nourrice, et je serais tout aussi embarrassé pour aller d’Angoulême à la Poudrerie que pour aller en Chine.

Mais vous aurez un hôte bien triste, et, si mon cœur est plein d’amitié tendre et de choses douces pour vous, je suis condamné à un travail si forcé que mon attitude ressemble à de l’impertinence.

Ici, je suis gêné par la vie de château. Il y a du monde, il faut s’habiller à heure fixe, et cela semblerait étrange, à des gens de province, de rester sans dîner pour suivre une idée. Ils m’en ont déjà bien étranglé avec leur cloche ! Mais j’allais retourner à Paris. Je vais donc aller vous accabler de mon amitié et faire comme les enfants qui abusent de la tendresse qu’on leur montre.

Adieu, à bientôt. Vous voir est une idée qui chasse bien des tristesses, car il est si doux, si bon d’être avec les gens que l’on aime ! J’ai grand peur d’être ramené ici par quoique intérêt dont je vous parlerai[37].

Mille tendresses de cœur, et ne m’oubliez ni auprès de M. Carraud, ni auprès du commissaire. J’imagine que maître Ivan va bien, que je le trouverai grandi.

Adieu.

Honoré.


Puisque je vais chez vous, vous voyez que la grande dame a tort.

Balzac arriva donc à Angoulême le 17 juillet, ayant fait, à pied, à midi, par une chaleur torride le chemin de Saché à Tours pour aller prendre la diligence.

Pendant le séjour d’un mois qu’il fit à la Poudrerie, le romancier ne chôma point : « Je me lève à six heures (du soir) écrivait-il, je corrige les Chouans. Puis je travaille à la Bataille, de huit heures à quatre heures du matin, et pendant le jour je corrige ce que j’ai fait la nuit. » Il termina en dix jours Louis Lambert, commencé à Saché six semaines auparavant. Et, en une seule nuit, il écrivit la Grenadière, improvisée entre deux parties de billard. Formidables efforts ! « Je vous rappelle, écrivait, longtemps après, Balzac à Mme Carraud, ce que vous avez dit un jour de moi à Angoulême, lorsque, brisé d’avoir fait Louis Lambert, malade, et vous savez comment, je craignais la folie, je parlais de l’abandon où l’on laisse ces malheureux : « Si vous deveniez fou, je vous garderais ! » Jamais ce mot, votre regard ni votre expression n’ont été oubliés. Tout cela est encore en moi comme au mois de juillet 1832 ! » Et cependant, le 22 août 1832, Balzac quittait les Carraud pour aller rejoindre à Aix la marquise de Castries.

Marcel Bouteron.
(À suivre.)
  1. Copyright by Marcel Bouteron, 1922.
  2. Correspondance, I, 207.
  3. Lettres à l’Etrangère, I, 467.
  4. Correspondance, I, 161.
  5. Voyez la Revue du 15 janvier 1922.
  6. 1, rue Cassini (près l’Observatoire), où Balzac habitait alors.
  7. Balzac avait la plus entière confiance dans les somnambules. Il les consultait à toute occasion : « C’est un moyen, disait-il, de n’être abusé par personne. » (Lettres à l’Étrangère, I, 252, 261, 267.)
  8. Ses articles du Voleur, de la Mode, du Feuilleton des journaux politiques et de la Silhouette.
  9. La Physiologie du mariage ou les Scènes de la vie privée.
  10. Ce paquet devait contenir sans doute les objets nécessaires à la somnambule : » Si vous êtes curieuse de consulter, écrivait, plus tard, Balzac à Mme Hanska, il faudrait m’envoyer un petit morceau de linge de coton que vous mettriez pendant la nuit sur l’estomac de votre fille et qu’elle mettrait elle-même, sans que personne y touche, dans ce papier quelle mettrait dans une de vos lettres. » (Lettres à l’Étrangère, I, 261.)
  11. C’est à ce docteur Chapelain que Balzac écrivait en 1832, l’année du choléra, pour lui suggérer l’idée de « mettre aux prises une somnambule bien lucide avec les causes du fléau. » (Corresp., I, 147.)
  12. Le mari de Mme O’Reilly appartenait au journal le Temps. (Corresp., I, 226.)
  13. Frapesle, près d’Issoudun, appartenait au père de Mme Carraud.
  14. Balzac, en juillet 1831, voulut se présenter simultanément à Cambrai et à Angoulème, comme légitimiste, mais tout se borna à des démarches sans résultat.
  15. On sait à quel point Balzac aimait les cachets. Il en avait de toutes sortes sur lesquels le fameux Perry, du Palais-Royal gravait des devises hébraïques, des emblèmes, des couronnes de comte, des armoiries, etc.
  16. La Peau de chagrin et la Femme de trente ans venaient de paraître.
  17. Fils des Carraud, âgé de cinq ans.
  18. À Frapesle.
  19. Il fallait pour satisfaire Balzac un thé de qualité rare, thé que M. de Humboldt lui procurait, disait-il, et qui provenait, ni plus ni moins, de la récolte réservée au Fils du ciel lui-même.
  20. Le Voyage de Paris à Java ne parut qu’en novembre 1832 dans la Revue de Paris et non dans la Revue des Deux Mondes. Il y est daté d’Aix-les-Bains, septembre 1832.
  21. Maître Cornélius, publié en décembre 1831 dans la Revue de Paris dont le directeur était alors Amédée Pichot. Ce Pichot, avec qui Balzac se brouilla dans la suite, n’avait pas hésité, pour bien tomber en pages, à mutiler de ci de là Maître Cornelius.
  22. Une grande affaire de librairie, qui n’aboutit pas.
  23. Balzac, très fastueux à cette époque, possédait groom, tilbury et deux chevaux de prix, dont l’un avait nom Smogler.
  24. Auguste Borget, peintre orientaliste, ami de Mme Carraud qui l’avait présenté à Balzac. Borget habita quelque temps 1, rue Cassini, en compagnie du romancier.
  25. Où habitait Mme Philippe Nivet, née Lucile Tourangin, sœur de Mme Carraud. M. Philippe Nivet était fabricant de porcelaines et devint le fournisseur atittré de Balzac.
  26. Cf. Lettre de Périolas à Balzac du 12 février 1832 dans la Revue du 15 janvier 1922.
  27. De la rue Cassini.
  28. Cette affaire de librairie dont il est question plus haut.
  29. Ruelle-sur-Touvre, près Angoulême.
  30. C’était l’époque où Balzac collaborait au journal légitimiste le Rénovateur et se préparait à rompre des lances en faveur de la Duchesse de Berry récemment débarquée en France.
  31. Correspondance, I, 149.
  32. Entre autres : la Bataille et les Trois cardinaux qui ne parurent jamais.
  33. Même histoire, devenue depuis la Femme de trente ans complétée.
  34. Correspondance, I, 161.
  35. Il aimait, mais il ne fut pas aimé : la gracieuse marquise de Castries, en effet, ne voulut jamais accorder à Balzac que la plus amoureuse des amitiés. La déception du romancier nous a valu la Duchesse de Langeais.
  36. C’est par une lettre non signée que se nouèrent en 1831 les relations de Balzac et de Mme de Castries, à propos de la Physiologie du mariage ; il en fut de même quelque temps après, en 1832, pour Balzac et Mme Hanska…
  37. Un projet de mariage qui n’eut pas de suite.