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Cours d’agriculture (Rozier)/ABREUVOIR

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Hôtel Serpente (Tome premierp. 183-185).


ABREUVOIR. Ce mot se présente ici sous deux acceptions différentes. Dans la première, il désigne le lieu où l’on mène boire les animaux ; & dans l’autre, un vice dans l’organisation d’un arbre.

De l’abreuvoir pour les animaux. Il y en a de deux espèces. La première doit tout à la nature & très-peu à l’art : c’est l’abreuvoir que fournissent les rivières & les ruisseaux ; & c’est le meilleur, parce que l’eau s’y renouvelle sans cesse. Les seuls soins à avoir, consistent à adoucir la pente qui conduit à l’eau, à la paver, si le terrain est glaiseux, ou du moins à la charger de graviers. Le propriétaire veillera à ce que la rivière, dans ses débordemens, n’y fasse pas des excavations, & examinera attentivement lorsque les eaux se seront retirées. Sans cette observation, il risqueroit de faire blesser ses animaux, & peut-être de perdre leur conducteur, si la rivière est profonde & son cours rapide. Combien ne voit-on pas de pareils accidens sur les bords des grandes rivières ?

La seconde espèce d’abreuvoirs est due à la prévoyance & aux soins de l’homme, qui y est contraint par la loi impérieuse de la nécessité. C’est communément un lieu dont le bord d’un seul côté est en pente douce & pavée. Presque tous les abreuvoirs de ce genre sont environnés d’une muraille garnie par derrière d’un fort corroi de terre glaise bien battue, qui empêche l’échappement des eaux. Il seroit à desirer que l’eau pût en être souvent renouvelée, & que les conducteurs des chevaux ne les fissent pas baigner & trotter dans cet abreuvoir, quand même il seroit entiérement pavé. Il est constant que dans le fond, il y a toujours une couche de la terre que les eaux ont charriée, ou formée par la poussière transportée par les vents. Les chevaux, par leur piétinement, divisent cette couche limoneuse ; la terre se mêle avec l’eau, la trouble, & l’animal est obligé de la boire dans cet état.

Si l’on jette un coup d’œil sur l’organisation intérieure de l’animal, on verra qu’elle diffère bien peu de celle de l’homme, & que les fonctions vitales s’exécutent de la même manière. La boisson doit donc être pour l’un comme pour l’autre, c’est-à-dire, claire & limpide.

Il est essentiel d’insister sur cet objet, pour détruire une erreur presque généralement reçue. Croiroit-on que des hommes qui ont joui d’une réputation, je dirois même d’une certaine célébrité, ont été les premiers à écrire que les chevaux boivent l’eau trouble & épaisse avec plus d’avidité que l’eau claire ? il étoit cependant si aisé de se convaincre de l’absurdité de cette assertion par la simple expérience du contraire. Ils ont même été jusqu’à dire que l’eau trouble engraissoit l’animal, & qu’elle étoit pour lui infiniment plus salutaire que l’eau claire. Par quels moyens inconnus jusqu’à ce jour, cette portion grossière & terreuse peut-elle devenir une substance alimentaire ? Comment peut-elle s’élaborer dans l’estomac pour former ensuite le chyle, le sang, &c. ? Ne doit-on pas craindre plutôt qu’elle ne cause des engorgemens, des obstructions, de même la pierre dans les reins & dans la vessie, surtout chez les ânes & les mulets, qui y sont plus sujets que les chevaux ? L’expérience & la raison démontrent pour les hommes, comme pour les animaux, que les eaux légères, pures, douces, claires, & qui passent facilement dans tous les vaisseaux excrétoires, sont les seules eaux bienfaisantes : au contraire, celles qui sont crues, pesantes, croupissantes, imprégnées de substances hétérogènes, fournissent une boisson étrangère à la constitution de l’animal. On objectera l’exemple des pays où les animaux n’ont pour se désaltérer que des mares bourbeuses. En traitant cet article, cette objection sera discutée.

Abreuvoir des arbres. C’est une altération occasionnée par l’effet des fortes gelées qui fait fendre les arbres dans la direction de leurs fibres ligneuses. Si cette fente se manifeste à l’extérieur, ce n’est ordinairement que par la proéminence de l’écorce. L’arbre a beau grossir, les fentes ne se remplissent plus, & on trouve même quelquefois une portion du bois morte intérieurement. Dans les arbres, la substance qui forme le bois, une fois entamée & endommagée, ne se régénère plus. Il en est ainsi dans l’homme pour les portions charnues. Dans ceux-là, l’écorce recouvre seule les plaies, & la peau seule dans l’homme revêt le vuide laissé par le dépérissement des chairs. Il est très-démontré aujourd’hui qu’il ne se fait aucune régénération dans l’un ni dans l’autre cas. Ce qui est mort ou détruit, l’est pour toujours. Comme ce sujet a un rapport direct avec la gélivure des arbres, on en parlera plus au long dans cet article, & il ne faut pas confondre l’abreuvoir avec la gouttière des arbres.