Cours d’agriculture (Rozier)/ALPISTE

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ALPISTE, Phalaris L. genre de plante établi par les botanistes modernes, que les anciens confondoient avec celui du chiendent ou gramen, et que Tournefort a placé dans sa quinzième classe, troisième section. Linnæus l’a rangé dans sa triandrie digynie ou sa troisième classe, seconde section. Il fait partie de l’humble, mais utile famille des graminées qui composent le cinquième ordre de la classe deuxième dans la méthode naturelle. Enfin, les agronomes placent plusieurs des espèces qui composent ce genre dans la division des céréales, parmi les plantes d’usage dans l’économie rurale et domestique. Le nom de phalaris vient d’un mot grec qui signifie blanchâtre : il lui a été donne à cause de la couleur de ses semences.

Son caractère générique consiste en une glume à deux valves comprimées, naviculaires, égales ; en un calice à deux bâles concaves, pointues, inégales, plus courtes que celles de la glume, et en ce que ses fleurs sont disposées en épis rameux.

L’espèce cultivée en grand se nomme alpiste des Canaries, Lam. dict. n°. 1. C’est le phalaris Canariensis de Linnæus. Elle est connue, dans différens endroits, sous les noms vulgaires de graine d’Espagne, d’oiseau, de canaris et de serins ; c’est le gramen spicalum, semine miliaceo, albo, griseo, aut flavo de Tournefort. En Italie et à Alger, on la nomme escaiolo ; à Valenciennes et à Auch, on la connoît sous la fausse dénomination de millet, nom affecté au panicum miliaceum L. Cette plante est annuelle et ne vit que trois à cinq mois, suivant les latitudes où elle croît. Voici sa description :

Racines, nombreuses, touffues, déliées, ne s’enfonçant en terre que de six à huit pouces, et dans un diamètre d’environ un pied.

Tiges, droites, feuillées, noueuses, cylindriques, creuses, hautes de dix-huit pouces à trois pieds, de consistance molle, et de saveur légèrement sucrée lorsqu’elles sont vertes, roides, et d’un jaune de paille quand elles sont sèches.

Feuilles, larges de trois à quatre lignes, longues de quatre à six pouces, molles, tendres, sans aspérités, de couleur vert tendre, et de saveur herbacée.

Fleurs, terminales, disposées en épis ovales, cylindriques, de dix-huit lignes de long sur cinq de diamètre, très-serrées et panachées de vert et de blanc.

Semences, aplaties, un peu pointues par les deux bouts, lisses, luisantes, grisâtres, dures, farineuses, et imitant un peu, pour la forme, la graine de lin, mais plus petites de moitié. Un épi contient cinquante semences, souvent davantage, et un pied rapporte douze à quinze épis, suivant que les pieds sont plus ou moins près les uns des autres.

Lieux. Croit naturellement dans les îles Canaries, à Malte, sur la côte de Barbarie et dans le Levant, au milieu des champs, parmi les plantes céréales. On la cultive en rase campagne, en Espagne, en Italie, dans le midi de la France, à Aubervilliers, près Paris, dans les départemens de la Seine-Inférieure, du Nord, de l’Escaut et des Deux-Nèthes. Cette culture est aussi établie en Angleterre, dans l’île de Thanet, au comté de Kent. Ainsi, on rencontre celle plante cultivée ou sauvage, depuis le vingt-cinquième degré jusqu’au cinquante-unième de latitude de l’hémisphère boréal. Il n’est pas douteux qu’on ne puisse la cultiver dans tous les pays où il existe une température moyenne de quinze degrés de chaleur pendant trois à quatre mois ; la durée de cette céréale, année commune, est de cent cinquante jours en Angleterre, et de quatre-vingt-dix sur la côte de Barbarie.

Usages. Les semences de cette plante sont apéritives et salutaires dans les embarras des reins et de la vessie.

Propriétés économiques. La graine d’alpiste sert à la nourriture des serins ou canaris, qui l’aiment beaucoup. On la leur donne lorsqu’ils sont dans le temps de la mue ; elle les échauffe, les fait chanter, et les excite à l’amour. Les autres petits oiseaux que l’on tient en cage en mangent avec plaisir, et ceux du pays qui sont libres la recherchent avec passion. Les perdrix et les faisans en sont très-friands.

En temps de disette, on peut en faire du pain ou des bouillies, et en nourrir les nommes. Sa farine n’est pas aussi blanche que celle du froment ; mais le pain qui en est fait a la saveur de celui fabriqué avec du millet. Il est savoureux et nourrissant.

Comme cette plante est originaux des climats chauds, que sa carrière végétative est courte, et qu’elle craint peu la chaleur et la sécheresse du sol, elle peut être d’un grand secours pour remplacer les semis de grains qui ont été détruits par les débordemens et par les grêles qui arrivent avant floréal. À cette époque, on est encore à temps de semer la graine dans le centre ; et jusqu’au 15 du même mois, dans le nord de la France, et l’on peut en espérer de bonnes récoltes.

L’alpiste peut être considéré comme fourrage vert, soit en le semant seul, au printemps, lorsqu’il n’y a plus de fortes gelées à craindre, ou aux premières pluies de la fin de l’été et du commencement de l’automne, soit en le mélangeant avec les graines de sainfoin, de luzerne, ou d’autres plantes vivaces, dont le jeune plant a besoin de quinze à dix-huit mois de temps pour garnir le terrain et fournir des coupes de fourrage abondantes. L’alpiste, arrivant en sa floraison en six semaines, peut être coupé, et donné à manger au bétail. Il laisse, dans le terrain qu’il occupoit, de nombreuses touffes de racines, dont la décomposition tourne au profit des plantes qui restent sur le sol. Après avoir protégé leur germination de son ombrage léger, il fournit l’humus nécessaire à leur végétation.

Culture. L’alpiste des Canaries étant une plante annuelle, qui gèle à un froid de trois à quatre degrés, ne doit être semé, dans le nord de la France, que lorsque ce froid n’est plus à craindre. Il est même utile d’attendre l’arrivée des premières pluies chaudes qui excitent dans la terre cette douce chaleur, si propre à hâter la germination des graines, et la prompte croissance des plantes. Cette époque arrive, dans le climat de Paris, vers la fin de ventôse.

Le terrain qui paroît convenir le plus à sa culture est celui qui est meuble, plus léger que fort, perméable à l’humidité, mais qui ne la recèle pas plus de dix à douze jours, et dans laquelle elle ne tourne pas à la putridité ; enfin, un sol reposant sur un fond calcaire, ayant de six à huit pouces de profondeur au moins.

Les expositions découvertes et chaudes conviennent de préférence à l’alpiste ; s’il est placé à l’ombre, et si les étés sont pluvieux, il est sujet aux maladies de la rouille et du charbon qui en appauvrissent beaucoup les récoltes et souvent les anéantissent.

La préparation du terrain, pour recevoir les semis de cette plante, consiste en deux labours, lorsqu’ils s’exécutentsur des terres annuellement en culture. L’un se donne à la fin de l’automne, et l’autre huit à dix jours avant de semer les graines. Deux traits de herse croisés sont nécessaires pour diviser et unir le terrain ; les engrais doivent être de même nature et de même quantité que pour les semis du froment, si l’on fait succéder la culture de l’alpiste à une autre céréale ; mais on en économise la moitié, s’il remplace une légumineuse ou une plante d’une famille différente de la sienne. On peut se passer de toute espèce d’engrais, si l’on fait le semis sur le sol d’une prairie naturelle ou artificielle nouvellement retournée. Le terrain disposé en planches plates convient aux petites cultures qui se pratiquent dans les jardins ; mais pour les grandes qui s’effectuent en plein champ, il est préférable de les faire sur des terres disposées en billons, d’autant plus bombées que le sol est humide, et le climat pluvieux.

Les semis s’exécutent à la volée, c’est-à-dire de la même manière que ceux des autres céréales ; mais, comme la graine est des deux tiers plus petite que celle du froment, il convient de la mêler avec deux tiers de terre sèche, afin que la poignée, qu’a l’habitude de répandre le semeur, ne contienne que la même quantité de semences. Il est utile que ce semis soit plus clair que celui des autres grains. Lorsqu’il est trop épais, les plantes ne talent point, elles s’étiolent, deviennent foibles, et une pluie d’orage accompagnée de vent les abat et fait perdre la récolte. Miller a reconnu, par expérience, que les semis faits en rayons, à un pied de distance les uns des autres, étoient plus avantageux aux produits, que ceux faits en planches. Aux environs de Saint-Malo, on sème onze pots de graines, mesure du pays, par journal de terrain. Les semis s’enterrent avec la herse, et, lorsque le terrain est de nature sèche et contient des mottes friables, on passe le rouleau par dessus, pour l’unir et l’affermir. Les graines récoltées dans le pays peuvent être employées à cet usage sans qu’il soit besoin de faire venir les semences de loin.

La culture de l’alpiste, après que les semis ont été faits, se réduit à des sarclages, qu’on répète deux ou trois fois, suivant le besoin. Ils se font à la main, ou avec l’échardonnoir en houlette, avant que cette plante ne commence à montrer ses épis. Lorsque les semis ont été faits par rayons, on se sert de la binette, ou de la houe, pour détruire les mauvaises herbes.

L’époque de la maturité des semences est annoncée par la couleur jaune de la plante, de ses épis, et sur-tout de ses bâles intérieures qui, jaunissant les dernières, annoncent le terme précis de la maturité de la graine. Elle arrive communément, dans le nord de la France, à la fin de messidor, et, dans le midi, en prairial. Il est bon de ne pas différer de faire la récolte de cette graine lorsqu’elle est mûre, parce qu’elle tombe facilement et que les oiseaux en consomment une très-grande quantité, sur-tout si les cultures de cette espèce sont rares dans le pays. On se sert le plus ordinairement de faucilles pour couper les alpistes. On les lie sur place, et on transporte les gerbes dans les greniers, lorsqu’elles sont parfaitement sèches.

Les graines se séparent de leurs épis au moyen du fléau, se vannent, se criblent et n’emmagasinent en sacs, comme les autres semences céréales. Placées dans un lieu sec, elles se conservent en état de germination, pendant dix années et plus.

Les graines d’alpiste se vendent, à St-Malo, de dix-huit à vingt sous le pot. Il s’en fait une consommation assez considérable, dans les grandes villes, pour la nourriture des petits oiseaux. Cette culture est productive sous différens rapports, et mérite de fixer les spéculations es agriculteurs.

Il existe une variété de l’alpiste des Canaries, dont la semence est jaune, et deux autres espèces très-voisines ; l’une est l’alpiste bulbeuse, Lam. Dict. n°. 3. (Phataris bulbosa L.) La semence de celle-ci est plus grosse que celle de la précédente. L’autre espèce est l’alpiste rongée, Lam. Dict. n. 9 ; (Phalaris paradoxa L.) celle-ci s’élève moins haut que les deux premières, et sa graine est plus petite. Ces deux plantes pourroient être employées aux mêmes usages que l’alpiste des Canaries, si elles n’étoient un peu plus délicates et moins productives.

Enfin, une variété d’une autre espèce de ce genre, connue sous le nom d’alpiste roseau, Lam. Dict. n°. 10, (Phalaris arundinacea picta L.) et nommée chiendent panaché, ou l’herbe à ruban, est cultivée pour une autre destination.

On la recherche dans les jardins d’agrément, non seulement pour la beauté de sa feuille qui est élégamment variée de lignes jaunes, blanches et vertes, mais encore pour ses épis en forme de panaches, qui sont d’une couleur purpurine fort agréable. On place cette plante sur le bord des eaux, et même dans l’eau, à un pied ou deux de profondeur. Quand c’est une petite rivière ou un ruisseau, il suffit de la planter dans la vase ; mais dans les bassins plombés ou enduits de ciment, il convient de la mettre dans un grand pot, avec de la terre argileuse, et de la descendre sous l’eau, depuis un pied jusqu’à trois de profondeur. Cette plante produit un très-bel effet dans les eaux, parmi les rochers, et l’on prétend qu’elle protège le frai du poisson. (Th.)