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Cours d’agriculture (Rozier)/ANTISEPTIQUES

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Hôtel Serpente (Tome premierp. 576-585).


ANTISEPTIQUES, Médecine rurale. On donne le nom d’antiseptiques aux alimens & aux médicamens qui préviennent la putréfaction ou pourriture du corps vivant, & qui s’opposent à ses progrès.

Or, pour comprendre quelle est la manière d’agir de ces médicamens, & pour connoître les circonstances dans lesquelles il est nécessaire de les employer, il est important que nous fassions connoître la putréfaction, les causes qui la produisent, & les effets qui l’accompagnent.

Nous donnerons à cet article une extension plus considérable, parce que les maladies de putréfaction sont très-multipliées parmi les gens de la campagne, & que les préjugés, ces dangereux enfans de l’ignorance, font commettre bien des abus dont les suites sont toujours funestes. Nous avons suivi notre propre expérience & les meilleurs ouvrages écrits sur cette importante matière, à la tête desquels nous plaçons une dissertation de M. de Boissieux sur les antiseptiques, couronnée par l’académie de Dijon en 1767. Nous nous faisons un devoir de rendre à cet estimable médecin le tribut d’hommage qui lui appartient ; & comme l’intérêt de l’humanité anime nos travaux, nous sommes charmés de l’avoir pour coopérateur dans cette intéressante portion de notre Ouvrage.

Tous les corps de la nature changent leur manière d’être ; ils prennent des formes différentes, mais ne sont jamais anéantis. Or, ce changement d’une forme à une autre se fait par la putréfaction ; elle n’est pas la même dans les trois règnes ; cependant le règne animal & le règne végétal se décomposent par les loix inconnues de la putréfaction ou pourriture ; les minéraux se décomposent aussi. Cette vérité est constante, & elle a fourni à Pithagore son systême ingénieux de la métempsicose.

La putréfaction ou pourriture, est un mouvement particulier qui s’excite dans le corps vivant, & dans le corps privé de la vie, forme de nouveaux principes, les dissipe, & détruit par degré le corps, en le réduisant à ses principes, l’eau, l’air, la terre & le feu.

Pour fixer davantage les idées, examinons les phénomènes de la putréfaction dans les substances animales privées de la vie.

Un morceau de viande qui se gâte, présente d’abord une odeur de relent, fournit un peu d’air ; s’il se corrompt dans un vaisseau fermé, il devient mol ; mais si c’est à l’air libre, sa surface se dessèche.

Quand la putréfaction commence, la viande a une odeur aigre, elle perd de son poids, elle exhale une odeur désagréable, elle pâlit & s’amollit. Quand elle est dans un vase fermé, elle laisse échapper une sérosité rougeâtre ; mais exposée à l’air libre, elle se dessèche de plus en plus, & prend une couleur d’un rouge foncé, brun & noirâtre.

Si la putréfaction avance, la viande fournit une odeur due à la formation d’une substance connue sous le nom d’alcali volatil : cette odeur est fétide & insupportable ; elle excite même des envies de vomir.

Enfin, quand la putréfaction est achevée, le morceau de viande ne donne plus d’alcali volatil, l’odeur fétide diminue ; il perd de son poids de plus en plus, il fournit une gelée qui se dessèche & se change en une matière terreuse & facile à casser.

C’est ainsi que la putréfaction décompose les corps & les réduit à leurs principes, mais nous ignorons par quel mécanisme cette décomposition s’opère. Examinons cependant ces phénomènes.

L’air est un des élémens qui entre dans la composition de tous les corps de la nature ; & plus un corps est dur, serré & compacte, plus il contient d’air. Il est en outre nécessaire de savoir que l’air contenu ainsi dans les corps, n’est pas de la même nature que celui que nous respirons, & qu’il est privé d’élasticité, quoiqu’il fasse tous ses efforts pour recouvrer cette qualité qu’il possède. Or, toute cause qui tendra à faciliter la sortie de cet air combiné dans les corps, & à permettre l’entrée de l’air que nous respirons, fera naître dans le corps un mouvement particulier, connu sous le nom de putréfaction.

On peut donc hasarder de dire que le mouvement qui se fait dans un corps qui entre en putréfaction, vient de l’action combinée de l’air fixe & de l’air que nous respirons ; que cette action consiste dans les efforts que fait l’air fixe pour se dégager des parties d’un corps en vertu de son élasticité, & dans les efforts de l’air que nous respirons pour pénétrer dans les parties de ce même corps d’où l’air fixe tend à sortir.

On peut conclure de cette théorie, appuyée sur l’expérience, que les antiseptiques sont tous les alimens & remèdes capables de conserver l’air fixe dans nos parties, de le rétablir quand il en sera sorti, & d’empêcher l’air que nous respirons de pénétrer dans la substance de ces mêmes parties.

Les causes qui peuvent faciliter cette sortie de l’air combiné dans nos corps, sont en très-grand nombre ; il nous suffira d’en examiner quelques-unes.

1º. Une chaleur trop forte. Elle distend toutes les parties d’un corps, & facilite la sortie de l’air combiné, en rompant l’équilibre établi par la nature entre l’air que nous respirons & l’air fixé dans nos parties. Cette cause, unie à plusieurs autres que nous aurons occasion d’examiner, donne naissance à ces fièvres putrides & malignes qui viennent à la suite d’un été très-chaud & humide.

2º. L’humidité, parce que son effet est de relâcher les corps, de diminuer la jonction des parties, de les dissoudre même, & de lever l’obstacle qui empêchoit à l’air fixe de jouir de son élasticité.

3º. Les alimens tirés des animaux. Ils contiennent peu d’air fixe, se putréfient promptement, & ils accélèrent la tendance de nos humeurs à la putréfaction.

4º. La disette d’alimens, & leurs mauvaises qualités. Les végétaux gâtés, les blés ergotés dans les tems de famine, produisent beaucoup de maladies putrides ; le chyle produit par ces alimens altérés est mauvais, & il communique au sang cette qualité.

5º. L’abus des liqueurs spiritueuses. Les spiritueux contiennent peu d’air ; ils retardent la fermentation nécessaire dans l’estomac pour la digestion, & empêchent que l’air fixé dans les alimens ne se dégage.

6º. Une grande quantité de bile. C’est le fluide du corps humain le plus enclin à la putridité ; il contient peu d’air. Si elle est en trop grande quantité, ou si elle est de mauvaise qualité, elle augmente trop le mouvement de fermentation commençante dans les voies de la digestion, & elle dispose le résultat de la digestion à la putréfaction.

7º. Le mouvement trop ralenti de nos humeurs. Ce qui est putride dans nos humeurs, n’est point alors chassé au dehors ; il gâte ce qui est sain, & la putridité gagne de proche en proche.

8º. Le mouvement trop accéléré de nos fluides. C’est ce que produit la chaleur trop forte. (Voyez plus haut)

9º. L’air chaud & humide, concourant ensemble, accélèrent la putridité, ce qui produit des maladies putrides épidémiques, pestilentielles, quand cet état de l’air dure long-tems.

10º. Un air chargé d’exhalaisons putrides, & qui n’est pas assez renouvelé. On a vu plus haut qu’un morceau de viande se corrompt plus vite dans un vase fermé, que dans l’air libre, & l’expérience démontre tous les jours cette vérité, dans les lieux bas, humides & marécageux, qui ne sont pas exposés au vent, où beaucoup de plantes se putréfient. Ces parties putrides répandues dans l’air qu’on respire, sont reçues dans les pores de la peau & du poumon, & vont communiquer au sang leurs mauvaises qualités.

11º. Le tempérament. Les gens d’un tempérament bilieux & sanguin, ceux qui font trop d’exercice, & ceux qui n’en font pas assez, qui mangent beaucoup, qui souffrent la faim, qui abusent des liqueurs spiritueuses, qui usent de mauvais alimens, qui mangent beaucoup de viande, & peu ou point de végétaux, qui habitent les villes, les pays chauds, les lieux humides, marécageux ; enfin, ceux qui respirent un air putride, sont les plus exposés aux maladies de putréfaction. De fameux médecins ont observé que la peste est plus rare en Europe, depuis que l’on use davantage de végétaux & de sucre.

Or, toutes ces causes de putridité peuvent, dans une personne disposée à la contracter, agir séparément, ou plusieurs ensemble ; elles peuvent produire la pourriture dans une partie de la machine, ou dans toutes les parties du corps ; elles peuvent se borner aux fluides, ou s’étendre jusqu’aux solides. Les effets qui en naîtront se manifesteront dans une partie externe, ou dans les premières voies de la digestion, ou dans la masse du sang ; ce qui nécessite trois articles.

1º. Usage des antiseptiques dans les maladies produites par la putréfaction qui affecte une partie externe.

2º. Usage des antiseptiques dans les maladies qui sont occasionnées par la putridité qui a son siège dans les premières voies.

3º. Usage des antiseptiques dans les maladies où la masse du sang elle-même est dans un état putride.

Avant d’examiner ces trois classes de maladies putrides, disons un mot de la manière d’agir en général des antiseptiques.

Pour connoître la manière d’agir des antiseptiques en général, il faut savoir que toutes les parties de l’animal vivant tendent perpétuellement à la putréfaction ; car la formation du sang, & le changement des alimens en la substance du corps animé, ne peuvent se faire sans un commencement de putréfaction, & ce commencement de putréfaction a besoin d’être contenu dans de justes bornes, car s’il est pouffé trop loin, les maladies de putréfaction paroissent. La nature, qui veille sans cesse à sa conservation, oppose à ce mouvement de putréfaction commençante, les mouvemens de différentes liqueurs produites par le sang, & ce mouvement est connu sous le nom de mouvement vital ; il empêche que l’air élémentaire fixé dans nos parties n’en sorte ; & par un effet de ce même mouvement vital, les différentes substances qui, après avoir séjourné dans un lieu chaud & humide, comme le corps, commençoient à se putréfier, sont expulsées au-dehors par les selles. Le produit de la digestion (le chyle) remplace aussitôt ce que le corps a perdu, & s’oppose au progrès de la putréfaction : les jeunes sujets sont moins exposés aux maladies de putréfaction, que les sujets avancés en âge, parce que chez les premiers le mouvement vital est dans toute son activité, tandis qu’il est foible & languissant chez les seconds, & proportionné à l’âge.

L’air intérieur fixé dans nos parties, qui leur sert de ciment, qui donne la force au solide, & la consistance aux fluides, tend continuellement à s’échapper, comme nous l’avons dit plus haut : mais la nature oppose ses forces à celles qu’il emploie ; & par l’air que le chyle contient, & par celui que nous respirons, qui doit être de la plus grande pureté, & par celui que fournissent les alimens dont nous faisons usage, elle s’oppose non-seulement à la sortie de l’air fixé dans les parties, mais elle en remplace les portions qui se sont échappées ; & l’ordre, l’équilibre, & la santé qui n’est que le produit des deux premiers, se maintiennent.

Mais si, par quelques-unes des causes énoncées plus haut, la perte de l’air fixé excède la réparation qu’en fait la nature, l’équilibre est dérangé, la santé s’altère, & la maladie paroît ; les fluides sont dissous, les solides sont affoiblis, la putréfaction donne des signes de son commencement, & delà toutes les maladies putrides, & l’indispensable nécessité de recourir à des médicamens capables d’empêcher la sortie de l’air fixé, & de réparer la perte de cet élément.


I. Usage des Antiseptiques dans les maladies produites par la putréfaction qui affecte une partie externe.

On doit se ressouvenir que dans le commencement de cet article, nous avons admis quatre degrés dans la putréfaction : la nature suit la même marche dans la putridité des parties externes.

Les causes qui déterminent la putréfaction à se déclarer à l’extérieur, sont en général les mêmes que celles dont nous avons parlé ; elles roulent quelquefois dans le torrent de la circulation, & vont se déposer sur une partie externe : la putréfaction externe doit aussi le jour à des maladies déjà existantes, comme les obstructions, l’hydropisie & les paralysies : quelquefois aussi elle est la suite des mauvais traitemens que l’on fait dans le commencement de la maladie. Dans toutes ces circonstances, les fluides croupissent dans une partie, s’altèrent, & la putréfaction commence à se faire sentir. Une inflammation traitée avec les corps gras, les onguens & les emplâtres, ne tarde pas à tourner en putréfaction & en gangrène.

Si une partie est vivement frappée par le froid, & qu’on l’expose indiscrétement au feu, la gangrène ne tarde pas à s’y manifester. Le froid avoit coagulé les humeurs & ralenti la circulation, en détruisant l’action des vaisseaux ; la chaleur vive fait évaporer l’air fixé qui commençoit à se développer, & de là, la putridité & la gangrène ; il faut, pour éviter cet accident funeste, frotter avec de la glace ou avec de la neige, la partie vivement frappée du froid, l’exposer par degré à un air moins sec & plus doux ; l’air fixé qui commençoit à sortir, est alors repompé par les humeurs dont la circulation se rétablit, parce que les vaisseaux ont repris leur mouvement vital ordinaire.

Premier degré de la putréfaction externe. Quant à la suite d’une inflammation vive, ou d’une sorte de commotion, il ne se fait ni suppuration, ni résolution ; quand le pus qui couloit d’une plaie ou d’un ulcère dégénère ; c’est-à-dire, de blanc qu’il étoit, & sans mauvaise odeur, il devient jaune, verd, roux & puant ; quand la suppuration augmente beaucoup, ou quand elle diminue prodigieusement ; & quand les chairs deviennent molles, la putréfaction est à son premier degré, sur-tout si le malade a le sang infecté de quelques vices, soit vénérien, écrouelleux, scorbutiques ou dartreux ; s’il a vécu dans la misère & dans la débauche ; s’il a été mal nourri ; s’il a respiré un air mal-sain, & s’il a été épuisé par le travail & par le chagrin.

Dans ce premier degré de la putréfaction, il faut faire usage des émolliens, traiter la maladie qui donne naissance à la putridité externe, employer la saignée si l’inflammation est forte, réduire le malade à ne vivre que d’herbages & de farineux, lui faire boire de l’eau chargée de partie muqueuse d’orge, de graine de lin, &c. S’il y a des humeurs amassées & du sang croupissant, il faut en procurer la sortie le plutôt possible.

Il faut purifier l’air que respire le malade, & le tenir sur-tout dans la plus grande propreté.

Second degré de la putréfaction externe. La chaleur de la partie diminue, la couleur devient plus foncée, il s’élève autour de la partie de petites ampoules pleines d’une eau roussâtre, & les chairs commencent à prendre une couleur noire.

Comme dans ce second degré l’air fixé commence à sortir, il faut employer tous les moyens propres à empêcher son évaporation, ce que l’on obtiendra en bassinant avec des décoctions d’aristoloche, d’iris de Florence, d’absynthe, de menthe & de camomille. On emploie encore avec succès, pour rétablir le mouvement vital près de s’éteindre, l’eau-de-vie camphrée, la teinture de myrrhe & d’aloès ; mais rien n’est au dessus du quinquina en décoction pour laver les plaies & pris intérieurement. Dans les ulcères, l’onguent styrax sur un plumaceau, & par-dessus une compresse trempée dans la décoction de quinquina. Si cette putréfaction vient de ce que le malade est grand mangeur, souvent un vomitif & un purgatif administrés à tems, ont prévenu des suites qui auroient pu devenir funestes, parce que l’estomac & les intestins, chargés de matières indigestes, alimentoient toujours la putridité externe.

Les moyens dont nous venons de parler, excitent une inflammation qui fait naître une bonne suppuration, & cette suppuration rétablit la partie qui commençoit à se gâter, & détache celle qui ne peut pas se rétablir. Il faut bien se garder de faire usage de ces remèdes dans le tems que l’inflammation est vive, car on feroit naître précisément tout ce qu’on redoute ; c’est aux gens de l’art à diriger ce traitement.

Troisième degré de la putréfaction. Ce troisième degré se nomme gangrène. Tous les symptômes énoncés plus haut augmentent, le froid, la mollesse & l’insensibilité de la partie croissent ; elle prend une couleur livide & noire, l’odeur qui s’en exhale est fétide : quelquefois aussi, dans une espèce de gangrène connue sous le nom de gangrène sèche, la partie se durcit & se racornit ; & si c’est un ulcère, il creuse dans les chairs, & les bords qui étoient enflammés noircissent. Dans cet état malheureux, les solides sont dans le relâchement le plus complet, les fluides dissous & corrompus sont extravasés, l’organisation de la partie est détruite, le mouvement vital aboli, & il est impossible de rappeler la partie à la vie ; il ne reste d’autre ressource, que d’empêcher les progrès de la gangrène sur les parties saines qui avoisinent celles qui sont gangrenées ; & pour y parvenir, il faut solliciter une inflammation autour des parties gangrenées, afin de faire détacher tout ce qui est corrompu. On se sert alors de médicamens irritans, le sel ammoniac, les cendres gravelées, l’eau phagédénique, l’onguent égyptial, & la pierre à cautère sur-tout, remplissent ces indications : on a vu employer avec succès le feu. Si la gangrène est profonde, on fait des scarifications jusqu’au vif ; on facilite la sortie de toutes les matières putréfiées, & l’entrée aux médicamens actifs. On donne aussi des cordiaux pour soutenir les forces, & les antiseptiques internes, comme nous l’avons dit plus haut, à la tête desquels nous plaçons les décoctions de quinquina.

Quatrième degré de la putréfaction. On donne au quatrième degré de la putréfaction, le nom de sphacèle, ou mort d’une partie dans un animal vivant. La chaleur, le mouvement & la sensibilité, sont entiérement éteints, la couleur de la partie est noire, l’odeur qui en sort est cadavéreuse, & la partie se détache en détail, tombe en lambeaux, & durcit. Dans ce dernier degré, tous les secours humains ne peuvent parvenir à rappeler à la vie une partie morte ; il faut couper tout ce qui est gâté bien exactement, afin de préserver d’un sort aussi funeste les parties voisines.


II. Usages des antiseptiques dans les maladies produites par la putridité qui a son siège dans les premières voies.

On reconnoît la présence des matières putrides dans l’estomac, aux signes suivans, & ces signes sont toujours proportionnés aux différens degrés de la putridité.

Premier degré. Le malade éprouve du dégoût pour la viande, son appétit diminue, sa langue blanchit, sa bouche est pâteuse, le matin sur-tout ; il trouve le vin mauvais, il ne veut boire que froid, il éprouve des rapports aigres, & quelques nausées.

Deuxième degré. La pourriture commence à se développer, le malade éprouve un dégoût plus considérable, son appétit est entiérement perdu, sa langue est jaune, sa bouche est amère, il a une horreur invincible pour le bouillon gras & pour toute substance animale, son altération croît, il a des rapports amers, des vomissemens de matières bilieuses, & il est tourmenté de coliques de bas-ventre, suivies de diarrhées bilieuses & putrides.

Troisième degré. La pourriture croît, le malade sent des chaleurs d’entrailles, ses dents, sa langue & sa bouche sont couvertes d’une croûte sèche, jaune, noire, son ventre se soulève & s’enflamme, les évacuations sont jaunes, vertes, noirâtres, peu copieuses & très-fétides.

Quatrième degré. Le malade est accablé, le délire s’empare de lui, sa langue est noire, sèche, quelquefois rouge, ou d’un brun livide ; il refuse tout ce qu’on lui présente, son ventre est soulevé, tendu & sans douleur, les matières coulent involontairement, & elles infectent par leur odeur cadavéreuse.

Tels sont les degrés que parcourt la putridité qui a son siège dans les première & seconde voies, c’est-à-dire, dans l’estomac & dans les intestins.

La cause des différens degrés de la putridité, tire sa source des dérangemens qui surviennent dans la digestion : la digestion se fait par un mouvement de fermentation commençante, excitée par l’action des sucs de la digestion, & par la chaleur & le mouvement des parties qui servent à la digestion sur les substances alimentaires. De cette fermentation commençante, il résulte une liqueur blanche & douce, nommée chyle, qui sert à la réparation des pertes continuelles que fait le corps. Si cette fermentation est poussée au delà des bornes prescrites, le désordre s’introduit dans la fonction intéressante de la digestion, & de là naissent les différens degrés de la pourriture. Or, si les alimens séjournent trop long-tems dans l’estomac, comme chez les gens délicats ou usés par l’intempérance, la débauche & les maladies ; chez ceux qui troublent leur digestion par le travail forcé après avoir mangé, comme les malheureux qui travaillent à la terre, & ceux qui mangent trop, la digestion se fait mal : le désordre croît, si les alimens sont de mauvaise qualité & contiennent peu de cet air fixé qui s’oppose à la putréfaction commençante. Tels sont les végétaux gâtés, & les animaux dont la viande est passée. Si à toutes ces causes vous ajoutez un air mal-sain, dans lequel plusieurs infortunés sont obligés de vivre par état, la masse entière de leur sang, gâtée, & ces sucs destinés par la nature pour faire une bonne digestion, ne feront, au contraire, que la détruire entiérement. Donnons maintenant les moyens de combattre victorieusement ces différens états de la putridité.

Dans le premier degré, il faut diminuer la quantité des alimens, proscrire la viande, & conseiller l’usage des végétaux cuits dans l’eau, & animés avec quelques plantes aromatiques ; il faut que le malade boive de la limonade légère & froide, afin de fortifier les solides ; les boissons chaudes procurent un effet contraire ; il faut défendre & le vin & les liqueurs, car ces moyens incendiaires, que l’ignorance & les préjugés ont tant accrédités, arrêtent ces évacuations que la nature produit, & qui sont de la plus grande nécessité. Si le malade a des envies de vomir, il faut lui faire boire abondamment de l’eau, même froide ; ce moyen suffit souvent pour exciter un vomissement qui débarrasse l’estomac ; si à ces moyens simples, mais pris dans la nature, on ajoute un exercice modéré & un air pur, le malade ne tardera pas à recouvrer la santé.

Dans le deuxième degré. Ici la putridité se répand de l’estomac dans le bas-ventre. C’est dans ce deuxième degré sur-tout qu’il faut défendre le bouillon gras ; mais la raison & l’expérience élèvent en vain leur voix, le préjugé l’emporte, & les bouillons sont administrés ; de là naissent des maladies longues & douloureuses, & qui, le plus souvent, finissent par la mort.

D’ailleurs, que l’on fasse seulement attention au dégoût invincible que les malades éprouvent à l’aspect d’un bouillon gras, & ce trait seul servira pour éclairer, s’il est possible, des têtes en proie à l’habitude machinale & à l’ignorance. Les boissons abondantes ne suffisent pas ici pour exciter le vomissement ; il faut employer les émétiques. Il en est de deux espèces : ceux qu’on retire du règne végétal, l’ipécacuanha ; & ceux qu’on tire du règne minéral, le tartre stibié : ces deux remèdes conviennent ; les circonstances en déterminent le choix.

On doit se servir de l’ipécacuanha dans les cas où le relâchement est considérable, où les évacuations sont abondantes, parce qu’il joint à sa vertu émétique, la vertu antiseptique & astringente ; c’est par cette raison qu’il réussit d’une manière aussi victorieuse dans les dyssenteries : mais cette même vertu astringente s’oppose à ce qu’on le mette quelquefois en usage, quand il existe fièvre putride, lorsque les évacuations sont peu abondantes, quand les solides sont irrités, & que l’estomac est disposé à s’enflammer.

La diarrhée putride, & les borborismes qui ont lieu dans ce deuxième degré, exigent des purgatifs, mais ils doivent être légers. On emploie les feuilles de séné, les tamarins, la manne, les sels neutres, & la crême de tartre. Si cet état dure, on fait usage des antiseptiques fébrifuges, à la tête desquels il faut placer le quinquina ; ils redonnent du ton aux solides ; & aux sucs digestifs, leurs qualités naturelles ; mais il faut avoir la précaution de ne les employer jamais seuls ; il faut les joindre aux purgatifs dont nous avons parlé plus haut. Il est en outre fort intéressant d’observer qu’il ne faut employer le quinquina ainsi marié aux purgatifs, que lorsque l’usage continué des purgatifs seuls aura fait sortir suffisamment de matières putrides ; car si les solides étoient encore tendus, par la présence d’une trop grande quantité de ces matières, l’inflammation reparoîtroit, parce que ces mêmes matières seroient retenues, bien loin d’être chassées. Nous avons insisté sur cette observation, parce que l’on tombe journellement dans cette erreur, qui conduit aux événemens les plus sinistres.

Dans le troisième degré, le ventre est tendu par la séparation de l’air, les solides sont irrités & enflammés ; il ne se fait aucune évacuation ; les efforts que fait la nature, forment des dépôts d’humeurs qui ne tardent pas à se gangrener. Or, dans un tel désordre, il faut chercher les moyens, non de faire sortir encore les matières putrides ; ces efforts seroient non-seulement vains, mais mortels ; mais il faut adoucir l’acrimonie des matières putrides, & empêcher les progrès de l’inflammation du bas-ventre : c’est encore ici que nuisent les bouillons gras ; il faut les proscrire dans cet état ; il faut boire tiède pour diminuer la tension des solides, & diminuer l’inflammation ; on conseille l’usage des acides légers ; de tems en tems le mélange de jus de citron & de sel d’absinthe ; les boissons faites avec les semences froides, l’huile d’amandes douces, l’eau de poulet nitrée, le petit-lait avec le sirop : on fait boire souvent, mais peu à la fois. On applique sur le ventre des fomentations avec les herbes émollientes, des cataplasmes, des flanelles imbibées d’huile, des épiploons de moutons récemment tués : on a soin de les ôter promptement à cause de leur corruption qui nuiroit, bien loin d’être utile. On fait usage des décoctions émollientes, du nitre, du vinaigre : en suivant cette route, on est souvent assez heureux pour faciliter la coction & la séparation de tout ce qui avoit été altéré par la putréfaction. On ranime les forces vitales par quelques cordiaux, si le besoin l’exige.

Si la langue s’humecte, si le ventre devient plus souple, si les matières sont plus liées, on emploie les purgatifs, qui secondent les efforts de la nature : si on les employoit avant ces indications, on feroit accroître l’inflammation, & l’on renverseroit l’édifice de la convalescence. Il en est cependant quelques-uns dont on peut faire usage avant les indications dont nous venons de parler : tels sont les tamarins, la manne, l’huile d’amande douce, la crême de tartre, sur-tout quand les premiers jours de la maladie ont été perdus sans évacuations. On termine la guérison par les fébrifuges amers, tels que le quinquina, en ayant attention de les employer comme nous l’avons prescrit dans le second degré.

Dans le quatrième degré, la putridité a détruit tous les ressorts des solides, la nature n’a plus de ressource, & la destruction menace de tout côté. L’art se tait, car la nature lui fournit peu de moyens dans cette déplorable position : il faut cependant écouter encore la voix de l’humanité, & tenter quelques moyens. Il faut réveiller & soutenir les forces par des stimulans, les alexipharmaques, les cordiaux, les aromatiques & les vésicatoires : il faut faire usage de boissons froides, afin d’arrêter les progrès de la putréfaction. Pour la corriger & pour la détruire, on prescrit des décoctions de quinquina dans le vin rouge, & on en applique des compresses sur le ventre ; on se sert encore de l’huile d’amande douce, dans laquelle on fait fondre du camphre, & on l’applique sur le ventre : on a recours aux acides les plus puissans, tels que l’acide vitriolique étendu dans l’eau ; on donne le quinquina souvent, & à grande dose : si cet état malheureux change un peu en bien, alors on suit la marche indiquée dans le troisième degré.


III. Usage des antiseptiques dans les maladies où la masse du sang elle-même est dans un état putride.

La putridité répandue dans la masse du sang donne naissance à des maladies de deux espèces ; des maladies aiguës, & des maladies chroniques.

Les maladies aiguës, produites par la putréfaction répandue dans la masse du sang, sont les fièvres putrides & malignes : celles que l’on nomme chroniques, sont, le scorbut, les suppurations internes, & les gangrènes. Nous renvoyons à ces différens articles, qui seront traités avec toute l’attention que des sujets de cette importance le méritent. Nous nous sommes étendus sur les antiseptiques peut-être un peu plus que nous ne l’aurions dû, parce que ces objets sont très-négligés & de la plus grande utilité, sur-tout pour les malheureux & respectables habitans de la campagne, en faveur desquels cet Ouvrage a été entrepris. M. B.