Cours d’agriculture (Rozier)/ARBRE DE JUDÉE

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Hôtel Serpente (Tome premierp. 635-637).


Arbre de Judée, ou Gainier. M. Tournefort place cet arbre dans la première section de la vingt-deuxième classe, qui comprend les arbres à fleur papilionnacée, qui ont les feuilles seules & alternes ou verticillées autour des branches, & il l’appelle siliquastrum. M. le chevalier Von Linné le nomme cercis siliquastrum, & le classe dans la décandrie monogynie.

Fleur. Le calice court, d’une seule pièce, renflé par le bas, & divisé en cinq. La fleur imite les papilionnacées, & en diffère par la disposition des étamines & du pistil. Elle est composée de cinq pétales. Son étendard est ovale, terminé par une pointe obtuse, attaché sous les ailes ; les ailes relevées, plus longues que l’étendard, attachées au calice par de longs appendices ; la carenne composée de deux pétales rapprochés, large, renfermant les parties de la génération. Les étamines au nombre de dix, dont quatre sont plus longues que les autres, & elles ne sont point réunies par leur filet. Ses fleurs paroissent avant les feuilles.

Fruit. Légume oblong, large, aigu, & à une seule loge. Les semences sont ovales, attachées à la suture supérieure.

Feuilles, portées sur des pétioles assez longs. Elles sont très-entières, en forme de cœur arrondi, grandes, fermes, lisses & d’un beau verd.

Racine, ligneuse.

Port. L’arbre est de moyenne grandeur ; son écorce est purpurine, noirâtre ; le bois cassant, coloré ; il jette beaucoup de rameaux. Les fleurs sont pourpres ou blanches, ou couleur de chair, suivant les individus ; elles naissent des aisselles des feuilles, disposées en grappes à l’extrémité des branches, & quelques-unes sur les tiges mêmes : les feuilles sont placées alternativement sur les branches.

Lieu. L’Espagne, l’Italie, le midi de la France : il fleurit au premier printems.

Propriété. Le goût du fruit est doux, aigrelet ; il est rafraîchissant, astringent : les semences sont, dit-on ophtalmiques, & le tout, rarement employé en médecine. Son bois, veiné de verd & de noir, & qui prend un beau poli, peut être employé utilement pour la marqueterie.

Il existe un autre gainier du Canada qui diffère du premier par ses feuilles velues.

Cet arbre mérite une place distinguée dans les bosquets, soit du printems, à cause du coup d’œil agréable qu’offrent ses fleurs, soit d’été, par le beau verd & le nombre de ses feuilles. Quoique cet arbre ne s’élève qu’à la hauteur de douze à quinze pieds, il seroit cependant très-avantageux de le multiplier dans les provinces méridionales de France pour former des abris contre l’ardeur du soleil. Il se prête avec la plus grande facilité à la main de celui qui prend soin de diriger ses branches. Si l’on veut palissader un mur, elles s’élèveront jusqu’à la hauteur de vingt pieds, & peut-être plus, je n’en ai pas encore fait l’expérience ; & ses branches & ses feuilles le couvriront de manière à ne laisser aucun vide. Il forme encore, quand on le veut, la palissade isolée, bien garnie & peu épaisse ; alors on laisse à des distances réglées, des tiges s’élever perpendiculairement ; & lorsqu’elles sont parvenues à une certaine hauteur, elles forment une tête semblable à celle de l’oranger, pour peu qu’on y donne quelque soin. C’est donc un arbre très-utile pour la décoration des jardins. La distance des tiges perpendiculaires doit être de douze pieds, & celle des palissades à trois pieds, & même à quatre. Il ne s’agit que de ravaler la tige à deux ou trois pouces près de terre, en la plantant, & de donner aux premières pousses la direction qui leur convient. On jouira promptement, si on plante des pieds un peu forts.

La même manière de planter doit avoir lieu pour les berceaux & pour les tonnelles. De distance en distance, on laissera les tiges s’élever ; elles commenceront à former la voûte, tandis que leurs voisines travailleront à garnir les côtés.

Si on veut en faire un taillis, il convient de planter des pieds forts & vigoureux, de les couper à deux pouces au dessus du collet, & de les planter à quatre pieds de distance. Après sept, huit ou neuf ans, on les coupe comme les taillis. Dans les provinces méridionales, combien ne reste-t-il pas de terrains incultes, qu’on nomme garigues ? Pour peu qu’elles aient de fond de terre, il vaudroit mieux les semer ou planter en arbre de Judée. Elles sont couvertes de cistes, de petits genêts, de garou ou thymelée, de petit chêne verd rampant, &c. que l’on coupe chaque année, & même jusqu’à deux fois, afin d’avoir du bois pour chauffer les fours, faire cuire la chaux, &c. tant la disette du bois est grande. Ces taillis exigeroient tout au plus d’être légèrement travaillés dans les premières années, pour détruire les mauvaises herbes ; & leurs feuilles auroient bientôt accru la couche de terre végétale, tandis qu’on la détruit chaque jour, en coupant sans cesse les broussailles qui l’auroient formée.

Dans les pays moins méridionaux que le Bas-Dauphiné, la Provence & le Languedoc, &c. on ne peut se procurer ce joli arbre que par les semis. Ayez une terre légère, garnie de terreau ; semez dans des caisses en Février ou Mars, &, suivant le climat, placez-les dans de bons abris du vent du nord, ou bien enterrez-les dans une couche ; arrosez suivant le besoin, peu à la fois : les graines doivent lever six semaines ou deux mois après. Sortez les caisses de la couche ; placez-les sous des vitrages à l’approche de l’hiver & au printems suivant ; séparez les pieds, & plantez-les en pépinière : le terrain en sera bien travaillé, sa terre meuble & légère. Si les froids sont très-rigoureux, couvrez le tout avec de la paille longue ; & dès que le froid commencera à passer, donnez de l’air. Cet arbre doit sa délicatesse uniquement à la manière dont il a été élevé. Lorsqu’on élaguera le jeune arbre dans la pépinière, une observation importante à faire, c’est de ne laisser aucun bec au tronc dans l’endroit où l’on enlève la branche inutile. Ce bec ou prolongement retient l’humidité ; & un seul coup de soleil, après une pluie froide, endommage tout autour l’écorce de l’arbre. Dès que l’arbre est assez fort, suivant l’objet pour lequel on le destine, il est tiré de la pépinière, & il faut avoir grand soin de ne couper aucune racine. Le plus prudent est de les fouiller par une tranchée ouverte. Plus les racines seront ménagées, plus la reprise sera facile & la végétation prompte & vigoureuse.