Cours d’agriculture (Rozier)/BOULEAU (supplément)

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BOULEAU, Betula alba L. Cet arbre qui croît abondamment dans les forêts de la Suède, de la Norwège, et dans celles des autres contrées boréales, semble avoir été formé par la nature pour dédommager les habitans de ces contrées de la privation d’un grand nombre de plantes utiles, qui ne peuvent croître dans des climats aussi rigoureux.

Il se plaît sur les terrains secs et arides des montagnes ; il vient aussi dans les lieux humides ou marécageux ; il brave les froids les plus rigoureux ; et on le voit s’élever sur le sommet des hautes montagnes, là où les sapins cessent de croître, et dans les lieux mêmes où l’on apperçoit à peine quelque trace de végétation. « Il croît (dit Miller) dans tous les sols, quelque mauvais qu’ils puissent être, et même dans les endroits remplis de sources, et dans des terrains graveleux et sablonneux, où il y a peu de fond ; de sorte qu’une terre qui ne produit que de la mousse, si elle est plantée en bouleaux, peut, lorsqu’ils sont en état d’être coupés, rapporter dix livres sterling par acre, (deux cent trente-une livres, argent de France.)

» Ainsi, les personnes qui possèdent de ces mauvaises terres, ne peuvent pas mieux les employer qu’en y plantant de ces arbres, les frais de ces plantations ne coûtant pas beaucoup.

» Lorsqu’on veut taire une plantation de bouleaux, on commence par se pourvoir, dans les forêts où ils croissent naturellement, d’une bonne quantité de jeunes sujets ; mais si on ne peut point s’en procurer de cette manière, on se contente ne recueillir leurs semences en automne, aussitôt que les écailles sous lesquelles elles sont renfermées commencent à s’ouvrir ; (car, un peu plus tard, elles se répandroient sur terre et seroient perdues.) Comme les semences sont petites, il ne faut point les enterrer profondément ; on leur choisit, autant qu’il est possible, une situation ombragée, où elles réussiront mieux que si elles étoient exposées au grand soleil ; et on pratique cette opération en automne. Ou se rapproche par-là de la marche de la nature ; car, par-tout où il y a de ces arbres, leurs semences en produisent en abondance et sans aucun soin, pourvu qu’ils ne soient point détruits par les troupeaux. Lorsque les jeunes plants ont acquis assez de force, on les enlève avec soin et sans endommager leurs racines ; la terre qui leur est destinée n’exige aucune préparation ; elle doit être seulement labourée avec la bêche ou le hoyau, dans l’endroit où l’on veut mettre les plants. On y fait des trous pour y placer les racines, qu’on recouvre ensuite, en observant de presser fortement la terre tout autour. Si leurs plantes sont jeunes, et que leurs têtes ne soient pas trop fortes, ils n’auront pas besoin d’être taillés ; mais si leurs têtes sont épaisses et touffues, il faudra les raccourcir, pour empêcher le vent de les secouer ou de les déplacer. Quand ces plants ont pris racine, on ne leur donne plus aucun autre soin que de couper avec une faucille les grandes herbes qui pourroient faire pencher les plants, en prenant garde de couper ou endommager les jeunes arbres. On répète cette opération deux ou trois fois, pendant l’été des deux premières années ; après quoi, les plants seront assez forts pour étouffer les mauvaises herbes, ou u moins pour n’en pas essuyer de dommages.

» On peut planter ces arbres vers le milieu d’octobre, jusqu’au milieu de mars, pourvu que la terre ne soit pas gelée. Cependant si le sol qui leur est destiné est naturellement sec, on doit préférer l’automne ; si, au contraire, c’est un terrain humide, on fera beaucoup mieux de différer cette opération jusqu’au printemps. On les place à la distance de six pieds en carré, parce qu’étant ainsi serrés ils couvriront bientôt la terre, ils monteront plus facilement, et profiteront beaucoup mieux que s’ils étoient plus éloignés.

» Si ces arbres réussissent bien, ils seront en état d’être coupés après dix ans environ de crue ; et les coupes suivantes pourront se faire tous les sept ou huit ans, s’ils ne doivent servir qu’à faire des balais ; mais si on les destine à faire des cercles, il ne faut les couper que chaque douzième année.

» La dépense qu’exigeront ces plantations, dans les endroits où l’on peut se procurer aisément de jeunes plants, n’excédera pas quarante schellings par acre de terre ; ce qui fait quarante-cinq livres, argent de France, et environ vingt schellings, pour nettoyer la terre l’année suivante ; de sorte que le total des frais n’excédera pas trois livres sterling. Si la terre qui est employée à cette plantation est de peu de valeur, le propriétaire ne peut pas mieux placer son argent ; car à la première coupe, il sera remboursé de sa dépense et de l’intérêt de son argent, et sa terre se trouvera garnie pour l’avenir. J’ai vu de ces plantations, faites sur des terrains dont l’acre n’auroit pas été loué un schelling par année, et qui ont produit dix à douze livres sterling par acre chaque douzième année, déduction faite de la dépense qu’exige la coupe. »

Le bouleau qui croît presque exclusivement à tout autre arbre, dans les régions glacées, telles que le Groenland et l’Islande, jouit d’un très-grand nombre de propriétés économiques qui peuvent être avantageuses aux babitans de nos campagnes.

Les familles de Lapons nomades que nous avons vues en Norwège, à l’est de Drontheim, construisent leurs cabanes avec les tiges de bouleau ; ses branches répandues sur le sol, et recouvertes de peaux de rennes, leur servent de siège durant le jour, et de lit pendant la nuit. Ils emploient indistinctement le sapin ou le bouleau pour faire les vases dans lesquels ils conservent le lait, le beurre, l’eau, ou ceux qui leur servent au tannage des peaux. Ils font encore, avec le bois de bouleau, des brosses, des gobelets, des cuillers, des assiettes, des coffres et autres meubles à leur usage ; ils enlèvent l’écorce de l’arbre, et ils en forment des provisions, soit pour allumer journellement le feu, soit pour faire des ceintures ornées avec des plaques de métal ; des souliers, des paniers, des nattes, des cordes, et des boites dont ils réunissent les différentes pièces avec du fil d’étain. Tous ces produits du loisir et de la patience sont ordinairement exécutés avec plus d’adresse que de goût.

L’art que les Lapons possèdent le mieux, et celui qu’ils ont porté à sa perfection, est l’art de tanner les peaux. Comme le chêne et les autres arbres qui nous donnent une écorce propre au tannage, ne croissent pas dans le Nord, les Lapons emploient l’écorce du bouleau au même usage ; ils la coupent par petits morceaux, et ils la mettent dans un chaudron avec de l’eau ; lorsqu’ils peuvent avoir du sel, ils en ajoutent une poignée par chaque peau de renne qu’ils se proposent de tanner. Après avoir laissé macérer ces substances durant quarante-huit heures, ils les font bouillir pendant une demi-heure, et ils versent une partie de l’infusion qu’ils ont obtenue sur les peaux, en les frottant avec force ; ils les plongent ensuite dans l’infusion qui doit être tiède, et ils les laissent dans cet état pendant deux ou trois jours ; après quoi ils font tiédir de nouveau la liqueur, et ils y laissent les peaux le même espace de temps. Ils les font ensuite sécher au grand air, ou auprès du feu, dans leurs cabanes.

La peau de renne, ainsi préparée, a une couleur roussâtre ; elle est très-souple, dure long-temps, et se laisse difficilement pénétrer par l’eau.

Les paysans de la Norwège, qui préparent eux-mêmes le cuir dont ils se servent pour les usages domestiques, emploient également l’écorce du bouleau pour cette préparation ; ils en font aussi une décoction avec laquelle ils teignent en brun leurs filets ; ce qui leur donne plus de consistance et une plus longue durée.

Les feuilles et les jeunes branches du bouleau offrent une nourriture abondante aux troupeaux des Lapons ; ceux-ci ne font aucune provision de fourrages pour la mauvaise saison, soit par imprévoyance, ou plutôt à cause que leur vie errante s’oppose à tout soin de ce genre ; tandis que les cultivateurs norvégiens ou suédois ramassent les branches du bouleau pour affourrager, pendant l’hiver, leurs vaches et leurs moutons.

On nourrit aussi la volaille, dans quelques parties du Nord, avec les jeunes feuilles du bouleau ; on les conserve, après les avoir fait sécher dans des fours ou dans des étuves ; et on les donne aux poules, aux oies et aux canards, en les mélangeant avec d’autres nourritures. Il nous seroit aussi facile qu’avantageux d’employer au même usage une grande quantité de plantes que nous laissons perdre habituellement.

Les Finlandais récoltent les feuilles de bouleau pour faire une infusion qu’ils prennent à défaut de thé. Les paysans suédois et norvégiens font des paniers avec ses racines, et des torches avec des bandes d’écorce qu’ils roulent les unes sur les autres ; leurs femmes savent extraire de cette même écorce une substance insoluble dans l’eau, dont elles se servent pour enduire les fentes des pots de terre. Elles torréfient légèrement écorce, et elles en obtiennent la substance par la mastication. Cette écorce presque incorruptible, imperméable à l’eau, et même à l’humidité, est employée avec avantage pour différens usages économiques. On s’en sert pour couvrir les maisons dans la Norwège et dans le nord de la Suède ; on en forme les toits en planchers, sur lesquels on pose des écorces de bouleau qu’on recouvre avec des gazons très-épais : ces toits durent long-temps ; ils rendent les habitations saines et pittoresques.

Lorsqu’on pose en terre des pièces de bois pour la construction des maisons, ou qu’on enfonce des pieux pour former un enclos, on entoure avec l’écorce du bouleau la partie du bois qui doit rester en terre ; cette enveloppe la garantit de l’humidité, et sert aussi à prolonger la durée de ces sortes de constructions.

L’écorce de bouleau, mince et flexible, offre aux habitans des campagnes une matière très-propre à faire des semelles de souliers ; aussi l’usage en est-il général dans quelques parties de la Suède et de la Norwège. On coud plusieurs plaques d’écorces entre deux semelles de cuir, et l’on a ainsi des souliers moins coûteux, plus chauds, et moins sujets à l’humidité que les souliers ordinaires. Un voyageur rapporte que certains peuples du Nord, et sur-tout les habitans du Kamtschatka, se servent de l’écorce du bouleau comme d’une substance alimentaire ; ces peuples, moins délicats que les nations civilisées de l’Europe, coupent cette écorce en petits morceaux, et ils la mangent après l’avoir mêlée avec des œufs de poissons. L’écorce de sapin triturée, et mêlée avec la farine d’avoine, sert également à appaiser la faim des paysans norvégiens, lorsque la récolte ne peut suffire à leurs besoins journaliers.

Les habitans des campagnes, en Suède et en Norwège, qui sont industrieux, et qui d’ailleurs peuvent difficilement se procurer les objets nécessaires à leur consommation, exercent dans leurs ménages différentes espèces d’arts. Les femmes emploient l’écorce de bouleau, pour donner à la toile une teinte roussâtre, et elles se servent des feuilles pour teindre la laine en jaune.

Le bois de bouleau qui croît promptement, et qui acquiert une plus grande dureté dans les pays du Nord que dans ceux du Midi, est propre à plusieurs ouvrages et s’emploie dans différens arts, tels que ceux du tourneur, du tabletier, du menuisier, du charron et du tonnelier ; on en fait toutes sortes d’instrumens aratoires, des cercles de roue d’une seule pièce, des échelles, des balais, et des cerceaux qui résistent mieux à l’humidité que ceux de bois de châtaignier.

Ce bois est très-propre au chauffage, et il est sur-tout employé pour les fours et pour les poêles suédois, où il faut une combustion vive et un brasier durable. Il produit une assez grande quantité de potasse, et son charbon sert à faire une poudre à canon de bonne qualité ; enfin, il remplace le chêne dans les pays où ce dernier arbre ne peut croître. Gilibert dit, dans ses Démonstrations élémentaires de Botanique, que les feuilles du bouleau sont la base de la couleur rouge que donne la garance, et qu’en les faisant bouillir avec l’alun, on obtient une pâte couleur de safran. Le même auteur ajoute qu’on retire une espèce de cire des chatons, et le noir de fumée utile aux imprimeurs.

Je terminerai cet article en parlant des usages auxquels on emploie la sève du bouleau ; les Russes s’en servent pour faire la bière, en place de la liqueur qu’on obtient après avoir fait infuser la drèche dans l’eau chaude ; ils y ajoutent du houblon, de la levure, et lui font subir les manipulations qu’on donne ordinairement à la bière.

On a fait, en Suède, avec cette sève, un sirop qui sucre moins que celui de l’érable, mais qui peut cependant remplacer le sucre dans plusieurs usages domestiques ; on a obtenu six livres de sirop sur quatre-vingt cannes, ou deux cent quarante bouteilles de sève.

Les habitans du Nord, cherchant à suppléer au vin que la nature leur a refusé, ont appris à composer des liqueurs spiritueuses avec le suc de certaines plantes, de certains fruits indigènes. Ils font, avec la sève du bouleau, un vin blanc et mousseux qui a à peu près le même goût que nos vins de Champagne, et qui est réputé très-salubre. On met ordinairement au fond du verre un morceau de sucre sur lequel on verse la liqueur, afin de produire une plus grande quantité de mousse, ou afin de donner au vin une saveur plus douce et plus agréable.

On emploie plusieurs méthodes pour obtenir la sève du bouleau. Celle qui est le plus usitée consiste à perforer le tronc de l’arbre à la profondeur d’un ou deux pouces, et un peu obliquement, de bas en haut. Le trou doit être fait à peu de distance du sol, et à l’exposition du Midi ; un seul trou suffit, quoiqu’on puisse en faire un plus grand nombre ; mais, dans tous les cas, on doit craindre d’épuiser l’arbre par une soustraction trop abondante de sa sève. On ajuste dans chaque trou un tube de bois, ou un tuyau de plume, qui sert a conduire la liqueur dans des vases qu’on place au dessous.

Quelques personnes coupent l’extrémité des branches de l’arbre, et laissent couler la sève dans des vases destinés à la recevoir. Lorsqu’on a obtenu une quantité suffisante de sève, ou bouche les trous avec des chevilles de bois, ou bien l’on enduit l’extrémité des branches avec de la poix.

Cette opération se pratique toujours au commencement du printemps, et l’on obtient d’autant plus de sève que l’hiver a été plus rigoureux. Les arbres de moyen âge, et ceux qui croissent dans les lieux élevés, produisent une plus grande quantité de sève. C’est vers l’heure de midi que cette sève coule en plus grande abondance.

Si l’on veut conserver l’arbre dans toute sa vigueur, et en retirer chaque année une récolte, il faut arrêter l’écoulement lorsqu’on a obtenu cinq ou six bouteilles de liqueur ; une plus grande extraction épuiseroit l’arbre, et pourroit même le faire périr.

Lorsqu’on a rassemblé une assez grande quantité de sève, on en fait du vin avec une addition de sucre, de levure de bière et d’aromate ; on met, sur cinquante bouteilles de sève, six ou huit livres de cassonade ; on fait bouillir ce mélange à un feu également soutenu, jusqu’à ce qu’il soit réduit aux trois quarts, ayant soin d’enlever l’écume qui se forme à la surface ; on passe la liqueur à travers une flanelle ; on la met dans un tonneau ; on y ajoute, lorsqu’elle est encore tiède, six ou sept bouteilles de vin blanc, et deux cuillerées à bouche de levure de bière ; on jette dans le tonneau six citrons coupés par tranches, et dont on a ôté les pépins. On peut aromatiser cette liqueur avec de la cannelle, de la muscade, des clous de girofle, etc. Quelques personnes y mettent, au lieu de sucre, du miel ou des raisins secs.

On laisse fermenter la liqueur pendant vingt-quatre heures, après quoi on la verse dans un tonneau qui a contenu du vin. Ce tonneau étant bien fermé est déposé dans une cave où on le laisse pendant trois ou quatre semaines ; le vin ayant alors fini son travail, on le soutire, et on le met dans des bouteilles dont les bouchons doivent être goudronnés.

Si le règne végétal offre des plantes dont les usages économiques soient d’une importance plus grande que ceux du bouleau, il n’en existe aucune qui puisse lui être comparée, par la multitude et la variété de ses usages. (Lasteyrie.)