Cours d’agriculture (Rozier)/CERF (supplément)

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Marchant (Tome onzièmep. 324-327).


CERF, (Cervus elaphus Lin.) Addition à l’article Cerf du Cours, tome II, page 631. Cet article, déjà traité dans le Cours par M. Mongez, ayant une certaine étendue, je n’y ajouterai que ce qui a rapport à la chasse du cerf. Je rétablirai seulement une légère omission dans la série des dénominations que le cerf prend selon ses différens âges. Les veneurs distinguent par le nom particulier de cerf dix cors jeunement, l’animal qui pousse sa cinquième tête, ce qui arrive à la sixième année de son âge. Ce n’est qu’à sept ans qu’il reçoit le nom de cerf dix cors.

L’espèce du cerf a disparu en France pendant la révolution, dans ces temps tumultueux où toute modération est bannie, et où les excès et les extrêmes paroissent sagesse et raison. Si l’on considère l’agriculture dans son ensemble, il ne sera pas difficile de juger qu’elle n’a rien gagné à la destruction des cerfs, et qu’elle n’est pas plus productive qu’à l’époque à laquelle ces animaux existoient. Loin de moi la pensée d’engager à favoriser leur multiplication ! Les dégâts réels qu’ils font dans les forêts et les champs voisins, me sont trop connus ; et assez d’autres causes semblent conjurées pour la ruine de nos bois, sans y ajouter celle-ci ; mais un petit nombre de cerfs que les chasseurs, les loups, et les combats à mort que les mâles se livrent entr’eux empécheroient de s’accroître, pourroit être maintenu, sans de graves inconvéniens, au sein des grandes forêts, dont ces beaux animaux feroient l’ornement et non la perte. L’exemple de la Toscane, cité par Rozier, à la suite de l’article Cerf, n’est d’aucun poids pour la France. Il n’en est pas d’un petit État, où tout peut se régler pour ainsi dire en famille, comme d’un vaste empire. Ici, les règlemens doivent être moins minutieux, et moins s’appesantir sur les détails ; les vues du gouvernement s’y agrandissent pour embrasser toute l’étendue d’un immense territoire ; et, dans les actes de sa puissance, il sait ménager à la fois l’intérêt, les goûts, et jusqu’aux foiblesses des différentes classes de la société ; il sait que l’on peut sacrifier quelquefois sans danger une portion presqu’insensible d’utilité à l’agrément, aux plaisirs, et à la nécessité d’un exercice salutaire, principalement pour ceux qui, sans cesse occupés des affaires publiques, n’ont guères à leur disposition d’autre délassement que la chasse. Ces considérations, appuyées par une longue expérience, sont pour le moins aussi philosophiques que les éternelles déclamations contre le gibier ; déclamations outrées, toutes les lois que la quantité des animaux sauvages (les bêtes carnassières exceptées) n’est point assez considérable pour devenir sensiblement nuisible. Aussi voyons-nous que le gouvernement actuel de la France a profité de la conquête du Hanovre pour tirer de ce pays, abondant en toutes sortes de gibiers, des cerfs destinés à peupler les parcs, et à renouveler, mais non sans doute à propager outre mesure cette belle espèce d’animaux dans nos contrées.

Chasse du cerf. Le cerf donne lieu à la plus belle, et à la plus savante des chasses ; elle exige un grand appareil ; un équipage considérable d’hommes, de chiens & de chevaux. Dans toute l’Europe, elle est l’apanage de la puissance. C’est de cette chasse que s’est principalement formé l’art de la vénerie, art compliqué, difficile, et qui ne s’acquiert que par un long exercice. J’en donnerai une idée à l’article Vénerie.

Il est important pour les chasseurs, et agréable pour ce qui ne le sont pas, de savoir distinguer l’âge, la taille, et le sexe de l’animal, à ses traces, ou à ses fumées. Les veneurs ne courent jamais la biche, et ils en reconnoissent la voie à l’empreinte d’un pied long, étroit, mal fait, pince et os pointus, et à talon serré ; d’ailleurs, la biche place mal ses pieds, ce qu’on appelle se méjuger ; quand elle est pleine, elle appuie davantage du talon, et ouvre la pince.

Le pied du daguet ou du cerf à sa première tête, ressemble beaucoup à celui de la biche, et il faut avoir de l’expérience pour ne pas les confondre. Le daguet a le pied creux et bien fait, plus gros et plus grand que celui de la biche, les pinces plus rondes au pied de devant qu’à celui de derrière ; le premier plus grand que le second ; les os tournés en croissant, et loin du talon ; enfin, les allures plus grandes. Si la biche est accompagnée d’un daguet, elle rentre toujours la première au fort, et les voies du daguet se trouvent dans les siennes.

À la seconde tête, ou à la troisième année, le cerf a la pince plus grosse et plus pointue que le daguet, le talon plus plein et plus large, et le pied de derrière un peu fermé.

Les pinces grossissent, et le talon s’élargit encore davantage à la troisième tête, ou à la quatrième année de l’animal ; son pied de derrière, plus petit que celui de devant, est presque fermé ; et ses allures, plus larges que dans sa première jeunesse, sont aussi mieux réglées.

Parvenu à sa quatrième tête, ou à sa cinquième année, le cerf ne présente plus autant de difficultés pour la reconnoissance de ses voies ; il a les pinces grosses et rondes, le talon large, les os pleins et arrondis, le pied de devant plus grand et plus plein que celui de derrière, les allures larges et longues.

Il a encore bien plus de pied à sa cinquième tête, c’est-à-dire lorsqu’il devient cerf dix cors jeunement, et plus encore devant que derrière ; il met le pied de derrière dans celui de devant ; ses pinces sont plus grosses, son talon et ses jambes plus larges, ses os plus gros, et plus arrondis. Il commence, en marchant, à tirer, du bout des pinces, la terre en arrière.

Le cerf dix cors a encore les pieds et les os plus gros et mieux tournés, les pinces plus rondes, et la sole plus large que le précédent, les côtés larges et entièrement usés, et les allures larges et bien réglées. Quand il va d’assurance, ses pieds sont bien fermés du devant et du derrière ; il met ordinairement le pied de derrière sur le talon du pied de devant, et il attire toujours, en marchant, la terre avec ses pieds.

Plus le cerf avance en âge, plus ses os se rapprochent du talon ; plus son pied de devant s’use et s’allonge, en même temps que celui de derrière se rapetisse, plus aussi l’impression de son pied est profonde, à cause de la pesanteur de son corps.

Ces remarques ne sont pas tellement générales qu’elles ne souffrent des exceptions suivant les localités : par exemple, dans un pays pierreux, et de montagnes, les côtés du pied du cerf sont plus usés, et les pinces plus arrondies ; le pied lui-même est plus court que lorsque l’animal est dans des cantons humides.

J’ajouterai, aux reconnoissances qu’indique le pied du cerf, une observation essentielle pour les veneurs, et que l’on doit à M. Desgraviers, ancien capitaine de dragons, et commandant des véneries du prince de Conti. Aucun auteur n’en a encore parlé, beaucoup de veneurs l’ignorent, et M. Desgraviers l’a consignée dans la seconde édition qu’il vient de publier, de son excellent ouvrage sur la vénerie, sous le titre trop modeste & d’Essai, puisque c’est un traité abrégé, mais complet, de cet art brillant et difficile[1].

« Pour distinguer, à l’instant, dans plusieurs pieds levés de différens cerfs, le droit d’avec le gauche de devant, le droit de derrière d’avec le gauche, et enfin le pied de devant d’avec celui de derrière, on doit observer qu’au pied de devant, l’os du dehors est presque toujours plus bas que l’os du dedans. Voici une remarque encore plus sûre : à chaque pied de devant, au dessus des os, le poil est toujours renversé en dehors du canon, c’est-à-dire, si c’est le pied droit, le poil au dessus des os de ce pied sera de gauche à droite du dedans du canon ; si c’est le pied gauche, il sera de droite à gauche : vous verrez aussi dans la jambe un épi couché du même sens que le poil qui est au dessus des os. Quant aux pieds de derrière, la sole du dedans est plus étroite que celle du dehors ; il en est de même de l’épi qui se trouve dans la jambe ; en outre, ces pieds ont en dehors un épi au défaut du jarret. Ainsi, trois signes principaux les font reconnoître ; savoir : 1°. l’épi au défaut du jarret ; 2°. ces pieds sont toujours plus haut jointés que ceux de devant ; 3°. leurs soles du dedans sont plus étroites. » Pag. 9 et 10 de l’ouvrage cité.

Les fumées ou fientes servent encore plus souvent, et au moins aussi sûrement, pour juger les cerfs que le pied dont l’empreinte ne paroît pas toujours. Cependant, ce n’est qu’en avril et mai qu’elles commencent à fournir des indices ; petites, dures et sèches en hiver, elles ne peuvent donner aucune connoissance. Au printemps, les cerfs, les vieux sur-tout, les jettent en bouzards de la grosseur d’un œuf de poule ; à la fin de mai, et au mois de juin, elles sont en plateau, et en juillet, en troches ; à la fin de juillet, et en août elles sont formées, et dorées depuis la mi-août jusqu’à la mi-septembre. (Voyez, au mot Fumées, l’explication des diverses épithètes qu’on leur donne.)

Un cerf manqué ou blessé ne jette que des fumées sèches, plus petites, plus aiguillonnées et moins nombreuses que celles des autres cerfs de son âge. Plus un cerf est gros, plus ses fumées sont grosses, nouées, formées, dorées et martelées ; elles ont aussi moins d’aiguillon.

Les fumées des biches sont toujours plus petites, plus plates, et en plus grande quantité que celles des cerfs ; à l’époque du part, ces fumées sont glaireuses et même sanguinolentes.

Par les Abattures, (Voyez ce mot) on peut connoître la hauteur et la grosseur d’un cerf, sur-tout s’il a de la boue sur lui, parce qu’il en laisse, en passant, aux branches et aux feuilles. C’est encore un moyen de savoir la route qu’il tient, les branches étant toujours pliées du côté où il va.

Quand les cerfs sentent leur tête refaite, ils la frottent contre les arbres pour en détacher la peau velue qui l’enveloppe ; c’est ce qui s’appelle frayer ou toucher au bois. (Voyez les mots Frayer et Bois.) L’écorce que ces animaux déchirent dans cette opération, peut faire juger de la grosseur de leur tête. D’ailleurs, ce sont les plus gros cerfs qui frayent les premiers, et ils se frottent contre les plus gros arbres ; les jeunes, au contraire, ne commencent guères à frayer avant le mois d’août.

Indépendamment de la grande chasse du cerf, il en est de moins dispendieuses, de moins pénibles ; mais aussi de moins nobles. On peut surprendre et tuer un cerf à l’affût ; ou peut encore lui tendre des pièges de différentes sortes ; quelques uns de ceux que l’on tend au loup sont de nature à être employés, et l’on peut facilement en imaginer d’autres. Plusieurs livres de chasse font mention de ces pièges ; mais ils y sont décrits d’une manière si confuse et si incorrecte, qu’il est impossible d’en comprendre la construction ni d’en saisir le mécanisme. (S.)


  1. Voici le titre de cet Ouvrage : Essai de Vénerie, ou l’Art du Valet de Limier ; suivi d’un Traité sur les Maladies des Chiens et sur leurs remèdes ; d’un Vocabulaire pour l’intelligence des termes de Chasse et de Vénerie, et d’un état des divers rendez-vous de chasse et placemens des relais dans les forêts qui avoisinent Paris. Seconde édition, revue, corrigée et augmontée ; par M. Leconte Desgraviers, etc. 1 vol. in-8°. À Paris, de l’imprimerie de Xhrouet, rue des Moineaux, n°. 425. An xii. — 1804.