Cours d’agriculture (Rozier)/CITROUILLE OU POTIRON OU COURGE

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Hôtel Serpente (Tome troisièmep. 373-383).


CITROUILLE, ou POTIRON, ou COURGE ; dénominations très-variées, suivant les provinces, & qui ont souvent fait confondre les espèces de concombres & de melons, avec celles des citrouilles ou courges, &c. Il est aisé cependant d’établir un caractère spécifique, qui les différencie : le pistil des fleurs de courges est divisé en cinq parties, celui des concombres en trois ; la semence des citrouilles est environnée d’un renflement sur ses bords, formé par la réunion des deux enveloppes coriaces qui renferment l’amande ; au contraire, la semence des concombres & des melons, est pointue des deux côtés, plus en haut qu’en bas, alongée & sans rebord ; enfin, ils diffèrent encore par la forme du nectaire. D’après ces caractères, il est difficile de se méprendre sur les individus de ces deux familles, qu’on a désignées sous le nom général de plantes cucurbitacées, tiré du mot latin cucurbita.

La dénomination de citrouille convient à toutes les espèces jardinières, (voyez ce mot) dont le fruit est gros & rond ; celle de courge convient plus particulièrement aux fruits longs & de formes variées. Nous ne parlerons pas ici des concombres, parce qu’ils sont un genre à part. Les concombres, les melons, les citrouilles, les courges & les pastèques, sont autant de genres séparés par M. Tournefort, & M. von Linné n’en constitue que deux ; l’un comprend les courges, les citrouilles ; & l’autre, les concombres, les melons & les pastèques.

Plan du travail sur les Citrouilles, Courges & Potirons.
CHAPITRE PREMIER. Description du Genre.
CHAP. II. Des espèces particulières de Courges, Citrouilles, Potirons, &c..
CHAP. III. De la culture des Citrouilles, Courges & Pastèques..
CHAP. IV. De leurs propriétés économiques.
CHAP. V. De leurs propriétés médicinales.


CHAPITRE PREMIER.

Description du Genre.


M. Tournefort place les citrouilles & les plantes dont on va parler, dans la septîème section de la première classe, qui comprend les herbes à fleur d’une seule pièce, en forme de cloche, dont le calice devient un fruit charnu, & il l’appelle pepo. M. von Linné les classe dans la monoecie syngénésie, & les nomme cucurbita.

Les fleurs mâles sont séparées des fleurs femelles, quoique sur le même pied. Il en est ainsi de toutes les fleurs des plantes cucurbitacées. Elles exigent chacune une description.

Le calice des fleurs mâles est d’une seule pièce, en forme de cloche, découpée en cinq dentelures aiguës ; la corolle est de même forme, beaucoup plus grande. À la base de la corolle, & tout autour des filamens qui portent l’étamine, on découvre un nectaire rempli d’une liqueur sucrée. Les filets, au nombre de cinq, divisés par leur base, & réunis au sommet, forment une espèce de pyramide, sur laquelle les utricules des étamines sont attachés.

La fleur femelle est facile à distinguer de la fleur mâle, quoique la forme & la couleur soient les mêmes ; ce qui la différencie, est une grosseur ou ronde ou alongée, directement au-dessous de la fleur qui devient le fruit après la maturité de la fleur, & après qu’elle est tombée. Le pistil, ou la partie de la génération femelle, porte directement sur l’ombilic de la partie charnue dont on vient de parler, & il est divisé en cinq à son sommet.

Si l’on supprimoit toutes les fleurs mâles avant l’épanouissement, la fleur femelle ne seroit pas fécondée ; elle donneroit cependant sa citrouille, sa courge, &c. mais la graine qui proviendroit, ne produiroit pas une nouvelle plante. Si on veut répéter cette expérience, il faut absolument n’avoir qu’une seule plante, & être assuré que, dans le voisinage, il n’en existe point de cette famille, parce que les utricules s’ouvrent avec force, &, par leur mouvement élastique, lancent au loin la poussière fécondante. Le vent est encore un des moyens de la propager. La nature, pour parvenir à ses fins, & pour conserver les espèces, a beaucoup plus multiplié les fleurs mâles que les fleurs femelles. Si on veut avoir des semences bien franches, il faut avoir soin de planter, dans des carrés très-éloignés, les différentes espèces de courges, de citrouilles. Sans cette précaution, on aura souvent des espèces hibrides, (voyez ce mot) ou des espèces dégénérées, ou perfectionnées suivant la nature du mélange.


CHAPITRE II.

Des espèces jardinières de Courges, Citrouilles, Potirons, &c.


Section première

Des Citrouilles & Potirons.


Il est bien difficile de concilier les auteurs botanistes & les auteurs jardiniers, sur la distinction de leurs espèces : ceux-ci l’étendent trop, & ceux-là la restreignent trop également. Un autre embarras naît encore de la multiplicité des noms différens donnés au même individu, d’une province à l’autre.

J’appelle du nom de citrouille ou de potiron, toute plante cucurbitacée, dont le fruit acquiert une certaine grosseur, & une grosseur régulière, dont la peau ou écorce est lisse, plus ou moins jaune, plus ou moins verte, plus ou moins marbrée ; dont la chair est ferme, blanche ou jaune, ou orangée ; dont l’intérieur du fruit, lors de sa maturité, renferme une cavité, & dans cette cavité, est contenue une substance pulpeuse & fibreuse, où sont les graines ; dont la plante, garnie de racines menues, fibreuses pousse de longues tiges, appelées bras ; elles sont rampantes, anguleuses, très-rudes au toucher, à cause des épines molles qui les recouvrent : dont les feuilles sont grandes, entières, découpées. De leur aisselle il sort une vrille ou main, & une fleur. Tel est, en général, le vrai caractère des citrouilles & potirons.

Si on a soin de conduire contre un arbre les bras de la plante, elle s’attache à ses branches par ses vrilles, comme le sarment de la vigne, à l’échalas ou à la treille, & il est assez plaisant de voir ensuite des fruits, monstrueux par leur grosseur, pendre des grosses branches de l’arbre, même sans soutenir ces fruits : j’en ai fait l’expérience. Je dois convenir cependant que, si on les fait soutenir & porter sur une planche, ils deviennent beaucoup plus gros. On doit bien prévoir que si la branche est trop mince, elle pliera ou cassera. C’est un badinage, & je le donne pour ce qu’il est.

I. Citrouille commune ou verte, ou Courge de saint-jean. C’est, si je ne me trompe, le cucurbita pepo de von Linné, & le cucurbita rotundo folio aspero de Bauhin. C’est la première prête à manger. On commence, dans les provinces méridionales, à en faire usage vers la Saint-Jean, d’où elle a tiré son nom. Le fruit est vert-foncé, très-rarement marbré, aplati par ses deux extrémités, ordinairement de six à huit pouces de diamètre, & à peu près d’un quart moins de hauteur ; les feuilles, comme celles des autres citrouilles, plus petites, & rarement panachées. Seroit-ce le potiron hâtif, dont parle l’auteur du Nouveau la Quintinye, & qui dit : « sa maturité est dans le commencement du mois d’août ; sa queue est jaune, & non verte. » Cette variété existe sans doute dans les environs de Paris où l’auteur écrit.

2. Citrouille. (grosse) ou Potiron. De toutes les espèces jardinières, c’est celle qui varie le plus pour la grosseur, pour la forme & pour la couleur du fruit, qui varie aussi du jaune au vert. Il y en a qui sont aplaties par les deux extrémités, & ont souvent jusqu’à dix-huit pouces de diamètre ; d’autres, dont la forme approche d’une poire ; d’autres, qui ont des côtes saillantes ; d’autres, qui ont le double de longueur sur la grosseur. Cette espèce est fort commune du côté de Perpignan.

3. Potiron d’Espagne. Je ne l’ai jamais vu, & je vais parler d’après l’auteur cité, N°. i. Ce petit potiron, qui n’a du potiron que le nom, fait une seule tige droite, fort grosse, cannelée, haute de quinze ou de dix-huit pouces, sur laquelle les feuilles sont beaucoup moindres que celles des potirons ; elles naissent fort près les unes des autres. Les fruits, au nombre de six à dix, sont tellement serrés, qu’ils forment comme une grappe. Ils ont rarement plus de six pouces de diamètre, sur sept ou huit de longueur, de forme presque conique, étant beaucoup plus renflés vers la queue, que vers l’autre extrémité. Leur couleur est jaune, peu foncée, quelquefois tachetée de vert. Ces petits fruits se conservent longtemps, & sont aussi bons que puissent être des potirons. Dans les années pluvieuses, il est nécessaire de les éclaircir, afin qu’étant moins serrés les uns contre les autres, ils ne pourrissent pas sur le pied.

Parmi le grand nombre de variétés utiles, on peut compter la citrouille en forme de poire, longue ordinairement de huit à dix pouces, & largue de six à huit. Toute la partie inférieure, & jusqu’au tiers de la hauteur, est verte, & la supérieure est jaune-paille. Ces deux couleurs tranchent d’une manière prononcée. On pourroit, absolument parlant, la ranger avec les courges.


Section II.

Des Courges.


J’appelle courge, tout fruit de ce genre, qui affecte une forme singulière.

i. Courge longue. Cucurbita oblonga flore albo, folio molli. C.B.D. Tige sarmenteuse comme celle des citrouilles, s’étendant à plusieurs toises sur la terre, & s’élevant à vingt, & même trente pieds, lorsqu’elle peut s’accrocher aux arbres. De l’aisselle des feuilles sortent une fleur blanche, & une vrille ou main, & souvent deux. La fleur est velue en dedans, garnie d’un duvet court en dehors ; d’une odeur forte & désagréable, ainsi que celle des feuilles, qui sont très-amples, d’un vert brun, quelquefois arrondies à leur sommet, plus souvent terminées en pointe, en forme de cœur à leur base, douces au toucher, quoique couvertes de poils.

Son fruit a la forme d’un long cylindre, presqu’égal en grosseur, & se replie de différentes manières. Il ressemble quelquefois à l’instrument nommé serpent, employé dans nos églises. Sa longueur varie beaucoup : j’en ai plusieurs de six pieds, venus d’une plante que j’avois fait grimper sur un arbre.

2. Bonnet d’Électeur, ou Bonnet de Prêtre, ou Pastissou. Ses tiges sont sarmenteuses, anguleuses, creuses, dures au toucher ; les feuilles portées par de longs pétioles ronds, creux, durs au toucher, sillonnés du haut en bas par des lignes vertes & blanches. La forme de la feuille approche de celle de certaines espèces de vignes : cinq grands lobes pointus composent cette feuille, dentelée tout autour en manière de scie. La fleur est jaune, & de la même forme que celle des citrouilles, mais plus petite. Le fruit est aplati au sommet, comme chantourné par neuf à dix proéminences ; il est moins plat du côté de la queue sa couleur est jaune, marbrée de vert.

3. Courge de Pèlerin ou Calebasse. Cucurbita melopepo. Lin. Melopepo clypei formis. Tourn. Ses tiges sont plus menues que celles des deux autres, & très-rapprochées de celles du N°. 1, dont elle est peut-être le type ; car ses feuilles se ressemblent bien, quoique moins grandes, plus rondes, point dentelées sur les bords, & la fleur est de la même couleur, & profondément échancrée comme l’autre. On trouve sur toutes les deux la même odeur désagréable. Le fruit est comme étranglé aux deux tiers de sa hauteur, & la partie inférieure est ordinairement moitié moins grosse que l’inférieure. C’est le cucurbita lagenaria de von Linné. Ces trois espèces fournissent beaucoup de variétés.


Section III.

Des Pastèques.


On ne peut absolument décider si les pastèques appartiennent plus aux citrouilles, aux courges, qu’aux concombres : elles paroissent tenir, le milieu entr’eux. Je crois devoir les séparer, afin de mieux me faire entendre de ceux qui liront cet Ouvrage.

J’appelle pastèque le fruit des plantes cucurbitacées, qui est entièrement charnu, & dont les semences sont implantées dans la chair, sur un, deux à trois rangs.

i. Pastèque ou Citrouille à confire. Cucurbita citrullus. Lin. Anguria citrullus dicta. Tourn. Tige grêle, quarrée, couverte de quelques poils, armée de vrilles qui se divisent en deux. Ses feuilles sont découpées profondément en lobes ; les deux lobes du bas sont subdivisés en deux autres, & une portion de la feuille courante sur la nervure, jusqu’au second lobe supérieur à celui-ci, & ainsi de suite jusqu’au lobe du sommet, tous les lobes sont terminés en pointes, & légèrement dentelés, en manière de scie dans les jeunes pousses, & arrondis dans les feuilles anciennes. Sa fleur la rapproche des concombres ; elle est petite, jaune-pâle, découpée en rosette. Son fruit est rond, dur, charnu, & n’a aucune cavité dans sa maturité. Les graines rouges, disposées sur trois rangées, sont implantées dans la chair, à peu près dans le tiers de l’épaisseur du fruit. La couleur de la chair est d’un blanc verdâtre : son écorce est verte, marquée de jolies bandes chinées, qui prennent de la queue au point ombilical.

2. Pastèque-Melon d’eau. M. von Linné la classe parmi les concombres, & la nomme cucumis anguria. M. Tournefort l’appelle anguria americana fructu echinato eduli. D’après l’examen le plus suivi, je n’ai vu aucune différence sensible entre ses tiges, ses feuilles, & celles de la précédente. Ce qui la caractérise le mieux, est la forme de son fruit, beaucoup plus long que rond ; son écorce d’un vert foncé, sa chair rouge, très-succulente ; ce qui l’a fait nommer melon d’eau. Sa graine est noire, & elle a le caractère de celle des courges, des citrouilles ; cependant ses bords sont moins renflés, & plus que ceux des concombres. Je pense qu’il sera actuellement facile, d’après ces descriptions, de ne plus confondre ces deux espèces de pastèques, ni les citrouilles & courges, avec les concombres & les melons.

Je ne parlerai pas des courges-oranges, dont la couleur & la forme ressemblent à celles des oranges ; des courges-poires, qui ressemblent, par leur forme, à la poire perle, dont l’écorce est quelquefois singulièrement chamarrée en jaune ou en vert. Elles tiennent plus à l’agrément qu’à l’utilité ; cependant on fait d’excellens beignets avec la courge-orange, lorsqu’elle est encore tendre.

CHAPITRE III.

De la culture des Citrouilles, des Courges & des Pastèques.


Toutes les plantes cucurbitacées, en général, craignent le froid ; les petites gelées les endommagent, & les sont périr, surtout quand la plante est encore tendre ; ce qui porte à croire qu’elles ne sont pas originaires de France.

Comme les chaleurs sont modérées dans le nord de ce royaume, sa culture exige plus de soin que dans son midi, afin que les citrouilles aient le temps d’acquérir leur complette maturité avant les froids, & qu’on puisse les conserver pendant l’hiver. À Paris, on les sème sous cloche & sur couche, dès le commencement de mars, & chaque cloche recouvre cinq à six grains seulement.

Je ne rapporterai point ici toutes les puérilités décrites par les auteurs, sur les préparations de la graine : il faut être bien simple pour y ajouter foi. Choisissez de bonnes graines ; plantez-les avec les soins nécessaires : voilà le grand, & le plus immanquable de tous les secrets.

Au commencement de mai, & rarement plutôt, à moins que la saison n’y invite, on les replante dans un creux préparé à cet effet. Il faut, autant qu’il est possible, soulever & séparer le jeune plant, sans endommager les racines, & surtout sans en détacher la terre, afin que la plante, mise en place, ne s’apperçoive pas d’avoir changé de demeure.

Le trou destiné à les recevoir est une fosse de deux pieds de largeur, sur un de profondeur, rempli de fumier & de terreau, & dans chaque fosse on place deux plantes. S’il existe des courtillières, (voyez ce mot) ou taupes-grillons ; attirées par la chaleur de ce fumier, elles y accourront en foule, & les racines seront bientôt dévorées. C’est pourquoi la prudence exige de réserver plusieurs plants sur les couches, afin de remplacer ceux qui manquent.

Aussitôt que le plant est à demeure, il est indispensable de lui donner une forte mouillure, & de le garantir de l’ardeur du soleil avec de la paille, des feuilles sèches, &c. jusqu’à ce qu’il ait complètement repris. Dès que le soleil est couché, on enlève ces parasols, afin que la plante profite de la fraîcheur & de l’humidité de la nuit ; & au soleil levant, on les recouvre de nouveau pendant autant de temps qu’exige la reprise de la plante. L’action du soleil est très-vive sur ces plantes, en raison de l’aquosité des jeunes pousses.

Dans les provinces du midi, on sème en février, non sur des couches, ou sous des cloches qui y sont inconnues, mais sur les monceaux de fumier destinés au jardinage. De la paille, ou des feuilles sèches garantissent les jeunes plants au besoin. Ceux qui n’ont pas de pareils fumiers à leur disposition, sèment en pleine terre, vers le milieu du mois de mars, & au plus tard au commencement d’avril. Ces plantes ne sauroient prospérer sans la chaleur & sans beaucoup d’humidité, surtout quand leurs bras se sont alongés. On y pratique des fosses comme à Paris, & la terre qu’on en retire reste sur les bords, afin de chauffer les plants lorsque le besoin l’exige. Si le nombre des pieds est trop considérable dans ces fosses, on les éclaircit pour les replanter ailleurs ; les premiers réussiront mieux que les seconds, parce qu’ils n’éprouveront point un transport qui, tant bien fait qu’il soit, suspend & dérange toujours un peu le cours de la végétation.

Lorsque les bras se sont étendus à une toise ou une toise & demie, ici commence le travail du jardinier ; aussitôt que le fruit est arrêté, il pince la traînasse un peu au-dessus du fruit, c’est-à-dire, à trois feuilles au-dessus. De l’aisselle de ces feuilles, il sort de nouveaux bras & de nouvelles fleurs, qu’on recouvre de terre de distance en distance, si on les laisse subsister. Cette coutume a lieu également dans beaucoup d’endroits des provinces méridionales. On la regarde comme indispensable, parce que, dit-on, les fleurs & les fruits qui naîtront dans la suite, feront couler le premier fruit noué. Voilà une assertion bien tranchante, & qui a force de loi parmi les jardiniers. Pour moi, qui ai toujours pensé que la nature ne faisoit rien en vain, & que presque toutes nos pratiques tendoient à contrarier sa marche, j’ai essayé de livrer à eux-mêmes des citrouilles, des courges, des concombres, des melons, & tous m’ont donné beaucoup de fruit. Je le demande ; si on pinçoit ainsi les pastèques, les melons d’eau, la grosse citrouille, la courge longue, &c. quel bénéfice retireroit-on, surtout des deux premiers, dont les fleurs femelles, ou à fruit, sont toujours placées presqu’à l’extrémité des branches ? Un jardinier des environs de Paris, ne croira jamais qu’il existe dans le royaume, beaucoup de provinces dans lesquelles on ne pince ni les courges ni les melons, &c. qu’il y existe des champs entiers couverts de l’un & de l’autre, & semés en pleine terre, dans des fosses, il est vrai, de dix-huit pouces de diamètre, sur un pied de profondeur, remplies de fumier très-consommé, & presque réduit à l’état de terreau. Cependant, dans ces provinces, on y mange des courges, des melons délicieux.

Le premier but des jardiniers de Paris a été, sans doute, de rassembler une plus grande masse de fruit dans un moindre espace, & c’est beaucoup ; mais comme dans les campagnes on sème les courges, les melons, &c. pour la nourriture des bestiaux autant pendant la fin de l’automne, que pendant l’hiver, je ne conseille, en aucune manière, de pincer, mais, au contraire, de laisser la plante ramper autant qu’elle voudra. La vérité exige de dire que les premières fleurs femelles, même nouées, avortent quelquefois ; mais je n’attribue point cet effet au desséchement causé par l’alongement des bras qui sont supposés l’affamer, mais plutôt aux matinées & nuits froides du mois d’avril, qui agissent sur un fruit encore aqueux à l’excès. Si la chaleur est bien décidée, la fleur n’avortera pas ; & comme toute plante se nourrit autant par ses feuilles que par ses racines, la nature fait pousser des fruits par-tout où elle peut les conduire à leur maturité ; elle ne celle de produire des fleurs à fruit, que lorsque la chaleur de l’atmosphère diminue : à cette époque, les dernières fleurs, & les derniers fruits avortent, & tous les pincemens imaginables n’assureront pas leur durée.

On peut cependant justifier le pincement des jardiniers des environs de Paris, à cause de la chaleur modérée de ce climat, dont le terme moyen, pendant l’été, est de dix-huit degrés, & parce que ces plantes exigent beaucoup de chaleur pour nouer ou aoûter (voyez ce mot) les fleurs femelles qui épanouissent après les premières.

Lorsque j’ai dit qu’on devoit livrer à elles-mêmes les plantes cucurbitacées, dans les provinces ou le terme moyen de la chaleur d’été étoit de vingt, vingt-deux à vingt-quatre degrés, je n’ai pas entendu conseiller de n’en prendre aucun soin. Au contraire, à mesure que les bras s’étendent, à mesure que les fleurs femelles nouent, on doit, tout auprès & au-dessous de la fleur, creuser la terre en détournant les bras, la bien émietter, la mêler avec du fumier consommé, ensuite enterrer le bras à quatre ou cinq pouces de profondeur, & le recouvrir avec la terre tirée de la petite fosse. Si on peut arroser sur le champ, ce ne sera que mieux. Ces moyens peu dispendieux, assurent une forte végétation ; & si on les répète de toise en toise, on est assuré d’avoir des fruits de la plus belle venue. Les cultivateurs moins zélés, ou plus pressés par l’ouvrage, se contentent de jeter quelques pellées de terre sur les nœuds qui portent les fleurs mâles.

Il convient de sarcler souvent ; d’arroser de temps en temps, lorsqu’on le peut, surtout lorsque la plante est dans la grande vigueur de la végétation. Lorsque le fruit approche de sa maturité, les arrosemens ou les pluies abondantes le font gercer, fendre, & on ne peut plus le conserver pour l’hiver.

Dans les provinces du nord, il convient de faire porter les fruits sur des carreaux, sur des tuiles, & de couper les feuilles qui les ombragent, afin d’accélérer leur maturité. Dans celles du midi, ces précautions sont superflues, le soleil dessèche les feuilles, le fruit reste exposé à son ardeur, & il y mûrit complètement.

Lorsque le fruit est bien mûr, ce que l’on reconnoît à l’écorce, quand l’ongle peut difficilement y faire des impressions, séparez-le de sa tige, portez-le dans un lieu sec & à couvert, exposé au gros soleil, afin de faire évaporer son humidité superflue. Placez ensuite ces fruits dans un lieu sec, aéré, à l’abri des gelées, & vous les conserverez non-seulement pendant l’hiver, mais jusqu’à ce que les autres soient prêts à être mangés dans l’année suivante. Je parle des citrouilles, car les courges longues, les bonnets d’électeurs, &c. ne sont bons que lorsqu’ils sont jeunes.

La meilleure manière de conserver les graines est de les laisser dans le fruit, quand même il pourriroit. La pourriture qui attaque la pulpe charnue, n’endommage pas la graine. Si la partie pourrie se dessèche, comme cela arrive ordinairement, la graine y reste à l’abri des impressions de l’air. Les rats, souris, &c. sont singulièrement friands de ces graines, ils percent l’écorce & la pulpe pour les manger.


CHAPITRE IV.

Des propriétés économiques des Citrouilles, Courges & Pastèques.


I. Relativement aux hommes. Les plantes cucurbitacées n’ont pas une saveur aussi décidée, dans les provinces du nord, que dans celles du midi ; malgré cela elles conservent toujours une chair un peu aromatique, fondante, & qui fournit un aliment de facile digestion. Le bonnet d’électeur & la courge sont à préférer à tous les fruits dont nous venons de parler. Ces fruits offrent une ressource précieuse pour nourrir les gens de la métairie : on en fait des loupes, & on les prépare en ragoût, soit avec du lait, soit en aiguisant un peu avec le verjus, ou avec le vinaigre. Quelques auteurs disent qu’on en fait du pain, & c’est d’après eux que je vais en décrire la manipulation, car je ne l’ai jamais vu mettre en pratique.

« Si vous avez une grande quantité de citrouilles, ou plus qu’il n’en est besoin pour nourrir votre famille, vous en mettrez dans le pain de vos domestiques, & dans le vôtre. Pour cela, vous ferez bouillir la citrouille, de la même façon que celle qu’on veut fricasser ; il faut pourtant qu’elle soit un peu plus cuite ; puis vous la passerez à travers un gros linge, pour en retirer de petites fibres qui s’y rencontrent. Après quoi vous détremperez votre farine avec une citrouille parlée, en ajoutant, s’il est nécessaire, de l’eau dans laquelle elle aura été cuite, & vous en ferez du pain de la même manière que l’on fait le pain ordinaire. Ce pain est jaunâtre & de bon goût, un peu gras quand il est cuit, très-sain pour ceux qui ont besoin de rafraîchissement ».

C’est du pain à la citrouille, & rien de plus. Il vaut mieux manger le pain seul, & conserver ces fruits, ou pour l’assaisonnement, ou pour les bêtes.

La pastèque & la courge longue sont la base des fruits qu’on jette dans le vin cuit. Ils le rendent moins âpre que les poires, que les coins, & que les pommes : c’est la confiture des gens de la campagne. On mange la pastèque-melon d’eau ; sa chair est sucrée, un peu fade, remplie d’une eau douce & abondante, qui calme singulièrement la soif. La calebasse bien vidée de sa pulpe & de ses grains, lorsqu’elle est sèche, tient lieu de bouteille pour porter du vin dans les champs, & les jardiniers s’en servent pour renfermer leurs graines.

II. Relativement aux bêtes. Tout fruit de cucurbitacée, dont la pulpe n’est pas desséchée, fournit pour le bétail, une bonne nourriture d’hiver, & surtout pour les troupeaux, dès que la rigueur de la saison les prive de manger du vert : on les donne aux bœufs & aux moutons, coupés par morceaux, & il n’est pas à craindre qu’il en reste. On peut les donner également aux vaches, mais il vaut mieux les passer simplement à l’eau bouillante, & jeter dans cette eau quelques poignées de son, afin qu’elle ait un peu de consistance. Cette nourriture pâteuse entretient leur lait pendant l’hiver.


CHAPITRE V.

Des propriétés médicinales des Citrouilles, Courges & Pastèques.


Les semences triturées dans une grande quantité d’eau nourrissent très-peu, tempèrent la soif fébrile, celle occasionnée par de violens exercices, ou par des matières âcres ; elles favorisent le cours des urines, calment l’ardeur d’urine, & l’inflammation des voies urinaires : elles sont indiquées, i°. dans les maladies inflammatoires, avec chaleur âcre, ardeur d’urine sans météorisme, ni penchant des humeurs vers l’acide ; 2°. dans la colique néphrétique produite par des graviers ; 3°. dans l’insomnie, avec pouls fréquent, & agitation du corps ; 4°. dans la gonorrhée virulente. Un trop long usage des semences affoiblit l’estomac, rend la digestion plus lente, cause des renvois, & souvent des coliques. Toutes les semences des potirons, citrouilles & courges sont mises au nombre des quatre semences froides majeures. L’huile tirée par expression de ces semences en onction, relâche les tégumens & les adoucit.

La chair du melon d’eau calme singulièrement la soif, & on la prescrit dans les isles d’Amérique, dans les accès de fièvre avec ardeur, & dans toutes les maladies inflammatoires.

Pour faire l’émulsion des semences, prenez des semences récentes, desséchées & mondées de leur écorce, depuis demi-drachme jusqu’à une once ; triturez-les dans un mortier de marbre, ajoutez peu à peu de l’eau de rivière ou de source, ou l’eau de puits, mais filtrée, jusqu’à la quantité de huit onces, passés à travers un linge fin, & vous aurez une émulsion… On les donne pour boisson à la même dose, triturées & en décoction dans douze onces d’eau. L’huile tirée par expression des semences, à la propriété des huiles de noisettes, d’olives, &c.