Cours d’agriculture (Rozier)/COUSIN

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Hôtel Serpente (Tome troisièmep. 535-536).


COUSIN. Insecte malheureusement trop connu dans nos provinces méridionales & dans les pays aquatiques. Le cousin, dans son état parfait, dépose ses œufs à la surface de l’eau : ils éclosent, & il en sort une larve ou ver qui se précipite dans l’eau, où elle vit pendant quinze à vingt jours, suivant la saison. Après ce temps, sa tête grossit, & l’insecte passe à l’état de nymphe très-agile, très-sémillante. Huit ou dix jours après, l’animal se dépouille de l’enveloppe qui le tenoit emmailloté : enfin, porté sur l’eau comme dans une nacelle, il déploie ses ailes & s’envole. Une seule femelle pond depuis deux cents jusqu’à trois cent cinquante œufs, fait plusieurs pontes, &, dans une même année, on peut compter jusqu’à six générations. Quelle fécondité !

Chacun a proposé des remèdes contre la piqûre des cousins, & je puis répondre d’après ma propre expérience, que presqu’aucun ne produit l’effet qu’on en attend. Les étrangers qui voyagent dans nos provinces méridionales, sont abymés par ces insectes ; ils se jettent sur eux par préférence, & leurs piqûres sont plus fâcheuses que pour les habitans du pays. Lorsque j’ai eu fixé ma retraite dans le bas-Languedoc, j’ai payé bien cher le plaisir de vivre sous un beau ciel, ainsi que les personnes venues avec moi : nos corps ressembloient à ceux des lépreux, & la nuit & le jour nous étions en proie à l’avidité de ces insectes. On peut croire que, dans cette perplexité, j’ai éprouvé tous les remèdes indiqués, sur-tout l’alcali volatil fluor, qui peut produire de bons effets à Paris, & non pas ici : le sel marin ou sel de cuisine m’a passablement réussi. J’en porte avec moi, réduit en poudre, & dès que je suis piqué, j’humecte la plaie avec de la salive, & la couvre de sel marin ; il sèche, la démangeaison diminue, & cesse si le sel a été mis aussitôt après la piqûre. Le second moyen a eu un succès plus marqué, mais il n’est pas fort agréable. Je dînois, un cousin de l’espèce noire, plus cruelle que la première, me piqua au front : tout-à-coup la peau s’éleva, blanchit de la largeur d’une pièce de six sols, & la douleur fut vive. Je ne fais par quel instinct je coupai un morceau de fromage de gruyères de la largeur d’une pièce de vingt-quatre sols, d’une ligne & demie d’épaisseur environ, & je l’appliquai sur l’endroit douloureux. Ce morceau de fromage se colla fortement sur ma peau ; la chaleur occasionnée par la piqûre & l’enflure, diminua en la proportion que le fromage fondit dans la partie qui touchoit la peau relevée en bosse, enfin, jusqu’à ce que toute cette proéminence eut fait son moule dans le fromage, ce qui fut l’affaire d’un quart d’heure. Aujourd’hui les piqûres des cousins sont moins funestes pour nous, & nous jouissons presque du privilège des natifs du pays. Règle générale, tous les remèdes sont inutiles, s’ils ne sont appliqués sur le champ, d’après mon expérience. L’eau fraîche, la glace même sont des moyens inutiles, quoique très-vantés.

La chaleur du climat oblige, lorsque le soleil est passé, de tenir ses portes & ses fenêtres ouvertes, pour établir un courant d’air, & ramener la fraîcheur dans les appartemens ; la plus petite lumière appelle les cousins d’une quart de lieue à la ronde. Mon seul expédient a été de garnir les portes & fenêtres avec du canevas clair, cloué sur des châssis ou cadres mobiles. Alors on voit par centaine contre ce canevas, les cousins faire des efforts inutiles pour entrer. Si on connoît des expédiens plus sûrs, je prie de me les communiquer.

Si, près de votre habitation, vous avez des réservoirs, des pièces d’eau, &c., il s’en élèvera, chaque soir, des nuées entières : peuplez ces pièces d’eau d’un très-grand nombre de petits poissons qui les dévoreront dans leur état de larve, de ver, sans en laisser un seul.