Cours d’agriculture (Rozier)/GOMME

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Hôtel Serpente (Tome cinquièmep. 315-319).


GOMME. Les chimistes définissent cette substance en l’appelant un suc végétal mucilagineux, qui suinte à travers l’écorce de certains arbres, soit naturellement, soit par incision, & qui s’endurcit ensuite & devient concret par l’évaporation de la plus grande partie de son eau surabondante.

La gomme observée attentivement & analysée, offre un corps mucilagineux, dissoluble dans l’eau, susceptible d’une espèce de fermentation vineuse, & d’une vraie fermentation vineuse, pour peu qu’on y ajoute une portion sucrée. La gomme, en sa qualité de mucilage, est nourrissante, & les arabes, pendant la traversée des déserts, font un grand usage de l’espèce de gomme nommée arabique. Les gommes en général ne sont pas pures. Il y a beaucoup de gommes-résines ; celles-ci sont en partie solubles dans l’eau, & en partie dans l’esprit de vin, tandis que les vraies gommes comme celles des cerisiers, amandiers, pruniers, pêchers, abricotiers, le sont complètement dans l’eau simple. Au mot Végétal, nous entrerons dans de plus grands détails.

Je regarde la gomme comme une modification de la sève un peu altérée, puisqu’elle ne contient que sa partie aqueuse & mucilagineuse, & non la substance saline ni huileuse. Si la gomme pure dont il est ici question, & telle que celle des arbres déjà cités, renfermoit des portions huileuses, elle seroit une gomme-résine, & par conséquent elle ne seroit pas entièrement soluble dans l’eau.

D’après cette définition & ces observations, je pense que la manière dont s’explique, au sujet de la gomme, M. Roger de Schabol, n’est pas juste. « La gomme, dit ce savant, est le suc naturel & comme le sang de toute plante ; dans son principe elle est claire & liquide, & elle ne se fige que quand elle n’est plus dans les conduits, comme notre sang qui se caille quand il n’est plus dans nos veines. » Quoique très-ingénieuse, cette comparaison ne me paroît pas bien juste. Dans le sang est le principe de vie de tout animal, cela est vrai ; mais non pas dans la gomme celui de l’être végétal, puisque les principes constituans de la gomme, ne sont qu’une partie de ceux de la sève ; cependant il est possible, jusqu’à un certain point, de concilier les deux opinions. J’offre comme des probabilités ce que je vais dire.

Je regarde l’eau gommeuse comme une eau exçrémentitielle, c’est-à-dire, qui auroit dû s’échapper à travers les pores de l’écorce, par la transpiration insensible après avoir déposé dans le tronc, les branches, les feuilles, &c. &c. les autres principes constituans de la sève qu’elle contenoit ; (quant à la partie mucilagineuse, nous y viendrons tout à l’heure). En effet, la gomme est beaucoup plus abondante dans les temps variables, dans les passages du sec à l’humide, du chaud au froid, &c. circonstances qui dérangent singulièrement la marche de la transpiration insensible, & même de l’ascension de la sève dans l’arbre. En effet, on voit les pleurs de la vigne cesser de couler dès qu’il fait froid, & reprendre ensuite leur premier cours au renouvellement de la chaleur. Les belles expériences de M. Hales, dans sa Statique des végétaux, démontrent encore la différence très-grande dans la transpiration de cette vigne chargée de feuilles, lorsqu’il fait froid ou chaud, &c.

Je regarde la partie mucilagineuse comme l’humeur propre de l’écorce & non du reste de l’arbre ; je crois avoir déjà dit que la portion terreuse étoit le principe de la charpente ; la saline le principe du goût ; l’huileuse de la saveur ; que le fluide servoit de véhicule à ces principes, & que l’air fixe (voyez ce mot) formoit le lien de combinaison & d’amalgame des différentes substances. En effet, les bois fournissent plus de terre que les fleurs, celles-ci en général plus d’huile essentielle que la chair des fruits, & les fruits plus de sels quelconques que toutes les autres parties de la plante. De ces grandes divisions, en suivant l’analogie qui se trouve entre la vie & l’accroissement de la plante & de l’animal, il seroit possible de trouver dans l’organisation de chacune des parties, une humeur qui lui est particulière, ou plutôt de démontrer que c’est la même humeur, mais différemment modifiée, soit par les sécrétions, soit par la diversité & la configuration des vaisseaux qui y portent la nourriture. La greffe est un trait frappant du perfectionnement des sucs par le simple changement de conformation dans la direction des couloirs ou vaisseaux séveux. Je dis plus : je pense qu’il est possible de démontrer que la matière de la transpiration du tronc diffère de celle des feuilles, des fleurs, des fruits, & ainsi successivement ; & il est déjà même très-bien prouvé que la matière de la transpiration des plantes n’est pas la même pendant le jour que pendant la nuit ; il en est encore ainsi de l’espèce d’air qu’elles laissent échapper. Dans le végétal comme dans l’homme, chaque partie a sa sécrétion particulière ; les yeux ont les larmes ; le nez, les oreilles, &c. ont leurs humeurs propres. Pourquoi de semblables sécrétions, mais analogues aux plantes, n’existeroient-elles pas, puisqu’il y a une si grande analogie entre le végétal & l’animal ?

Je dis donc que le mucilage est plus essentiel à l’écorce qu’à tout le reste de la plante ; qu’il facilite l’ascension & la descente de la sève, & qu’il y fait les mêmes fonctions que le velouté ou le glaireux, ou le mucilagineux qui tapisse notre estomac, nos intestins, &c. Dans le corps de l’homme & de l’animal, il empêche les érosions, émousse les frottemens. Si les choses sont effectivement ainsi que je les présente, on doit regarder la gomme comme une simple maladie de la peau, une simple extravasions du suc qui lui est propre. Plusieurs raisons m’invitent à le croire ; par exemple, si à un abricotier, un prunier, je fais autour d’une branche une ligature avec une corde, la branche en grossissant formera dans cet endroit un bourrelet, & à mesure de sa croissance, cette corde sera ensevelie & cachée par ce bourrelet, mais il n’y aura point de gomme. Si, au contraire, en formant cette ligature, j’écorche, je meurtris cette écorce, la gomme surviendra au temps de la sève ; si par une contusion, un coup, une déchirure, j’altère l’écorce, il y aura de la gomme dans cet endroit. Si j’ampute une grosse branche après l’hiver, & que la plaie ne soit pas recouverte avec l’onguent de St. Fiacre, la gomme suintera tout autour de la plaie, parce que la cicatrice ne sera pas encore formée, &c, &c.

Examinons actuellement un des effets de variations subites de l’atmosphère, du chaud en froid, & considérons l’effet des gelées tardives ou du printemps sur les bourgeons (voyez ce mot) des arbres à fruit à noyaux, & supposons-les au moment qu’ils sont chargés de fleurs. Si la gelée survient sans pluie, ni les fleurs ni les fruits ne seront pas endommagés ; si le temps est humide, pluvieux ou neigeux, & sur-tout si le soleil paroit, les fleurs & même les fruits noués sont perdus. Le sommet des bourgeons périt également, parce qu’il commence à pousser, & qu’il est plus tendre que sa partie inférieure ; & cette partie inférieure se chargera de gomme dans toutes les places où les gouttelettes d’eau se seront réunies, y auront formé un glaçon. Deux fois entr’autres j’ai observé exactement ce phénomène. C’est donc parce que l’écorce a été altérée dans ces endroits, que la gomme s’y forme, qu’elle suinte dissoute par l’eau, & qu’elle y devient concrète par l’évaporation de cette eau.

L’écorce, les bourgeons, les branches seront toujours dépourvues de gomme, tant que des accidens ou la maladresse de l’homme n’y contribueront pas ; par exemple, qu’une branche d’un abricotier, en espalier, soit balottée par les vents, qu’elle frotte contre un mur, l’écorce sera endommagée, écorchée, & la gomme surviendra ; il en sera de même par-tout où deux branches se croiseront & se heurteront.

Qu’un jardinier taille un pêcher, un cerisier, &c, lorsque la sève commence à monter ou est montée dans les branches, alors chaque coup de serpette prépare la sortie de la gomme ; la cicatrice n’a pas eu le temps de se former. Qu’un vigneron taille la vigne au moment qu’elle pleure, ou rafraîchisse à cette époque l’ancienne cicatrice, les pleurs couleront en plus grande abondance, &c. On voit par ces seuls exemples combien il est important de tailler de bonne heure. Que pensera-t-on de la mauvaise coutume établie dans plusieurs de nos provinces, où l’on attend que le pêcher soit en pleine fleur pour le tailler, & où on l’ébourgeonne au renouvellement de la sève du mois d’août ?

Après avoir examiné les causes de la gomme, voyons le mal qu’elle cause, & le remède qui lui convient. Pendant tout le temps que la sève monte dans l’arbre, la gomme augmente de volume & principalement pendant les jours pluvieux. Voilà donc déjà une perte réelle de la substance de la nourriture des branches, &c. ; aussi on voit petit à petit leurs forces diminuer, pousser des bourgeons petits, pauvres, chétif & mesquins, & ils se dessécheront à la longue.

Si la gomme est sur une forte branche, elle sera plus abondante en proportion que sur une petite, & elle augmentera toujours de volume, même pendant plusieurs années si la branche n’est pas détruite, ou si des pluies très-fréquentes, ne diminuent pas son volume. Les pores de la place occupée par la gomme ne permettent plus, pendant le jour, aucune transpiration de la partie superflue & excrémentitielles des sucs intérieurs ; ces pores ne jouissent plus du bienfait de l’air, & n’absorbent plus pendant la nuit les principes vivifians répandus dans l’atmosphère ; l’humeur excrémentitielles s’y corrompt, devient âcre & mordicante, & à la longue y forme un véritable chancre.

Rétablir le cours de la transpiration est le remède unique ; à cet effet, visitez souvent vos arbres, sur-tout après la pluie ; alors avec les doigts ou avec des linges, du drap, de la paille, &c., enlevez toute gomme. Si le chancre est formé, opérez comme il a été dit à ce mot. Si vous découvrez de la gomme pendant la sécheresse, & qu’il soit difficile de l’enlever sans nuire à l’écorce, couvrez la plaie avec des linges constamment tenus mouillés, la gomme se ramollira, & sera enlevée sans peine. Le pêcher est de tous les arbres à fruits à noyaux, celui qui est le plus endommagé par la gomme. Si elle suinte par plusieurs points d’une branche, répétez la même opération, & ne plaignez pas vos peines. Après avoir ainsi nettoyé les branches, il convient d’abattre le bois mort, & de retrancher ce qui est languissant & dont on ne peut rien espérer, en couvrant d’onguent de St. Fiacre chaque coupe.