Cours d’agriculture (Rozier)/GRANIT

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Hôtel Serpente (Tome cinquièmep. 337-339).
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GRANIT. Pierre communément fort dure, quelquefois susceptible du poli, formée par Passen-blage de petites pierres différemment colorées & liées ensemble par un ciment naturel. Plusieurs Naturalistes regardent cette pierre singulière comme un indice de l’ancien monde ou pierre primitive. Cela peut être ; mais les substances particulières, très-distinctes, dont elle est composée, supposent au moins une préexistence de ces substances. Tous les granits ne se ressemblent pas par leurs matériaux plus ou moins variés dans les uns & dans les autres. Les matières ordinaires du granit sont, le quartz, le schorl, le feld-spath, le mica, le jade, la pierre ollaire, & quelquefois des portions calcaires, &c. Ce seroit sortir du but de cet Ouvrage, d’entrer dans de plus grands détails sur sa formation, d’examiner pourquoi il se trouve ordinairement en blocs immenses, & quelquefois en masses détachées, arrondies dans leurs angles, & accumulées les unes sur les autres ; cet examen est du ressort du Naturaliste, & non de l’Agriculteur.

On doit plaindre les habitans des pays à granit ; l’agriculture doit y languir, & le cultivateur, malgré ses travaux, y végète dans la misère. Cette proposition générale est vraie, & elle souffre peu d’exceptions.

La terre des champs est le résultat des débris & de la décomposition des pierres & des montagnes qui les environnent, à moins qu’elle n’ait été apportée & déposée par les rivières. Or, de toutes les espèces de pierres connues, le granit est celle, en général, qui se décompose le moins, & dont la décomposition de chaque substance dont il est formé soit la moins propre à la végétation, Il n’est donc pas possible que l’agriculture fleurisse dans les pays à granit. Lorsqu’il est en blocs accumulés, comme en Bretagne, en Corse, &c., il se forme entre leur division des dépôts de terre végétale, &, dans ces dépôts, les châtaigniers, les chênes, y réussissent très-bien ; mais de beaux arbres, en quelque nombre qu’ils soient, n’offrent jamais que des ressources secondaires. Dans aucune province du royaume, on n’a tiré aussi bon parti des vallons granitiques qu’en Limosin. L’expérience a appris à ces industrieux habitans, que la culture des grains rendoit peu, que les pluies entraînoient le peu de terre qui couvroit les rochers ; ils ont conservé cette terre, & l’ont convertie en prairies. Comme les chaleurs n’y sont pas fortes, & les eaux de sources sont très-communes & abondantes ; par le moyen des irrigations singulièrement bien étendues, ils ont des récoltes d’excellens fourrages, très-fins & très-odorans, &, après les récoltes, de bons & nombreux pâturages pour les bestiaux qu’ils engraissent. Cette province, très-pauvre par sa position géographique, & par la nature de son sol, doit tout à son industrie.

Dans tous les pays où les granits sont accumulés en blocs, on fera très-bien de semer dans leurs intervalles des glands, des châtaignes, des fînes, des noix & telle autre graine d’arbre analogue au climat ; si ces terrains ne sont pas abandonnés à la vaine pâture des moutons, des chèvres, &c., alors il faut renoncer à tout espoir de réussite dans les semis, à moins qu’on n’ait la sage précaution de former tout autour des enceintes avec des pierres ou des épines mortes. Le premier parti est à préférer, parce que les murs a pierres sèches, durent fort longtemps, & sur-tout parce que les bergers auroient bientôt brûlé les haies pour se chauffer. C’est par la seule multiplication des arbres & des enceintes qu’on parviendra à la longue à rassembler une certaine masse de terre végétale. Le patient hollandois, placé dans tout autre position que la sienne, ne manqueroit pas de suivre cet avis, dans la douce espérance que, s’il ne jouit pas de ses travaux, ses enfans en recueilleront les fruits. Les françois, au contraire, sacrifient tout au moment présent ; ils ne voient que cela, & comptent pour rien l’avenir.