Cours d’agriculture (Rozier)/NOYÉ, SUBMERGÉ

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Hôtel Serpente (Tome septièmep. 119-122).


NOYÉ, SUBMERGÉ. Médecine Rurale. On a beaucoup écrit sur la cause de la mort des noyés, & malgré les expériences & les découvertes faites à ce sujet, le peuple & les gens de la campagne regardent encore la présence de l’eau dans l’estomac, comme la véritable cause de ce genre de mort.

D’après cette erreur que les différens écrits publiés par ordre du gouvernement, n’ont pas détruite, il ne se noye personne qu’on ne le suspende par les pieds, immédiatement après qu’on l’a retiré de l’eau, afin de lui faire rendre, par la bouche, celle qu’on suppose qu’il a avalée ; il est bien prouvé que cette suspension ne produit rien ; qu’elle est au contraire nuisible, & ne procure la sortie que de l’eau contenue dans la bouche ; c’est un malheur pour l’humanité, & un obstacle pour le progrès de l’art de guérir : mais les préjugés se détruisent à la longue, lorsque l’expérience sert de guide. Tissot, dans son avis au peuple, dit « que l’on a trouvé quelquefois de l’eau dans l’estomac des noyés, mais que le plus souvent il n’y en a point ; d’ailleurs (continue-t-il) la plus grande quantité qu’on y en ait jamais trouvée, n’excède point ce qu’on peut en boire, sans s’incommoder ; ainsi, ce n’est point-là la cause de la mort des noyés, il n’est pas même aisé de dire comment ils peuvent avaler cette eau : ce qui les tue, c’est la suffocation par le défaut d’air, & l’eau qui s’insinue dans le poumon, & qui y est portée dans les mouvemens qu’ils font nécessairement & involontairement pour respirer après qu’ils sont sous l’eau ; car il n’entre absolument point d’eau dans l’estomac, ou le poumon de ceux qu’on met sous l’eau après leur mort. » Cette eau intimément mêlée avec l’air qui est dans le poumon, forme une écume visqueuse, sans ressort, qui empêche absolument les fonctions de ce viscère, & par-là le malade est suffoqué ; de plus, le sang ne pouvant pas revenir de la tête, les vaisseaux du cerveau se remplissent : & l’apoplexie se joint à la suffocation.

L’eau qui entre dans le poumon ne doit pas être regardée comme une seconde cause générale de la mort des noyés ; & l’on en trouve beaucoup dans lesquels elle ne paroît pas avoir existé, & qui ont péri uniquement par la suffocation ; c’est aujourd’hui le sentiment le plus suivi, le plus probable & le plus conforme aux expériences rapportées par Waldsmicht, desquelles il résulte qu’il n’entre pas une goutte d’eau dans la poitrine : Beker, médecin d’Asseld, a mis cette vérité dans le plus grand jour, Détharding s’en est convaincu par l’ouverture des cadavres retirés de l’eau. Sennal, Morganni, Haller, de Haen, cités par M. Gardane, ayant examiné le même sujet, n’ont point trouvé d’eau dans la poitrine des noyés, & M. Gardane lui-même, qui a noyé des chiens dans l’eau colorée avec de l’encre, n’en a pas trouvé une seule goutte dans la poitrine ; mais il a observé une certaine quantité d’écume dans le trajet de la trachée-artère, sans qu’un seul point de cette capacité fût teint en noir.[1] Après avoir disséqué ces parties, il a remarqué quelques points noirs sur la base de l’épiglotte, beaucoup sur la langue qui étoit (à la vérité) en grande partie hors de la gueule de ces animaux. Les secours qu’on donne aux personnes noyées, sont de deux espèces ; les uns utiles, & les autres inutiles, ou pour mieux dire, nuisibles.

Dans cette dernière espèce, on doit comprendre les vomitifs & l’usage où l’on est de suspendre par les pieds, les noyés, dans la vue de leur faire évacuer les eaux contenues dans l’estomac & dans le poumon. S’il est prouvé, par les expériences multipliées, qu’il n’en entre aucune goutte dans ce dernier viscère, & que le plus souvent il n’y en a point dans l’estomac, ce moyen doit être absolument proscrit, puisqu’il augmente l’engorgement de la tête & du poumon. Il est étonnant que de Haen recommande une méthode aussi meurtrière, & veuille qu’on roule, dans, un tonneau, le cadavre du noyé ; outre qu’elle fait perdre un temps précieux, elle expose le noyé au plus grand de tous les dangers.

Le premier secours consiste à dépouiller le noyé de ses habits mouillés, à lui essuyer le corps avec des linges chauds & secs, à le mettre dans un lit modérément chaud, à frictionner tout son corps avec des flanelles, pendant très-long-temps ; les frictions ont presque toujours de l’efficacité, & peuvent redonner le mouvement aux parties solides, la fluidité au sang, & rétablir sa circulation avec le concours de la chaleur.

On fera ensuite souffler dans la bouche, par une personne saine & robuste, de l’air chaud, & de la fumée de tabac dans ses poumons, par le moyen d’un entonnoir, ou d’un tuyau de plume ; mais on doit avoir le plus grand soin de boucher ses narines, afin que cet air ne se perde point, & que le noyé en reçoive une assez grande quantité, pour qu’il raréfie, par sa chaleur, l’air qui, mêlé à l’eau, forme l’écume, & le force à se dégager de cette même eau, pour reprendre du ressort, dilater le poumon, & ressusciter, pour ainsi dire, le principe de vie dont les premiers mouvemens s’annoncent par une respiration foible & à peine sensible, & un mouvement presque imperceptible dans l’artère.

C’est dans ce même temps, qu’il faut pratiquer la saignée de la veine jugulaire, comme le moyen le plus propre à rétablir la circulation du sang, à diminuer l’engorgement de la tête, & comme le secours le mieux indiqué en pareille circonstance, d’après les loix de la dérivation, sur-tout si le noyé n’est pas resté long-temps sous l’eau, si son visage est noir ou violet, & si ses yeux sont luisans & tuméfiés, ses membres flexibles, & son corps chaud.

La saignée, au contraire, seroit nuisible, si son corps est glacé, & si ses muscles sont dans un état de roideur.

Après la saignée, l’usage des eaux spiritueuses & volatiles, telles que l’alcali-fluor, l’eau de luce, produisent de bons effets : on peut lui en faire avaler quelques gouttes délayées dans une cueillerée d’eau de mélisse ; chatouiller le gosier avec la barbe d’une plume imprégnée de ces liqueurs volatiles.

L’injection de la fumée de tabac dans l’anus est un secours qu’on ne doit pas négliger. On peut aisément s’en servir en introduisant une canule dans le fondement, ou le tuyau d’une pipe allumée. On enveloppe le fourneau d’un papier percé de plusieurs trous ; on le met dans la bouche, & on souffle de toutes ses forces.

À peine cette fumée a-t-elle pénétré dans les intestins, qu’on entend pour l’ordinaire dans le bas-ventre, un grouillement considérable, toujours suivi d’un effet salutaire, & le malade ne tarde point à reprendre connoissance.

Les poudres fortes & sternutatoires, telles que le tabac d’Espagne, la poudre capitale, celles de romarin & de sauge, doivent être employées, autant pour irriter les organes de l’odorat, que pour procurer une certaine secousse dont le principe de vie a besoin pour reprendre ses mouvemens.

Les bains chauds sont d’une grande ressource : Dumoulin recommande ceux de fumier chaud, de sable de mer, & sur-tout les bains de cendres chaudes : l’efficacité de ces derniers a été constatée. On ne sauroit assez faire connoître l’observation que ce médecin nous a laissée ; elle est si intéressante qu’elle servira d’exemple & de modèle dans de pareilles circonstances. Une fille de dix-huit ans, dit-il, tomba du haut d’une terrasse dans la rivière, elle fut entraînée sous une cascade, & de-là sous des maisons, à environ cent cinquante pas, jusqu’à une tannerie où elle fut arrêtée par ses juppes à un pieu planté sur la rive : on ignore le temps précis de sa chute, & conséquemment celui pendant, lequel elle est restée accrochée au pieu ; mais ce temps doit être assez long, puisque sa mère, & la maîtresse dont elle étoit domestique, la cherchoient depuis plus de deux heures, quand le tanneur la trouva sur le bord de la rivière.

Après qu’on l’eut retirée de l’eau, je passois par hasard, continue M. Dumoulin, près de la maison où elle étoit, & y étant entré avec la foule des curieux, je la trouvai étendue devant un grand feu. Je représentai le danger de la laisser exposée à cette chaleur, en faisant voir que la raréfaction subite des humeurs pouvoit être beaucoup plus dangereuse que leur stagnation accidentelle. Elle étoit sans mouvement, sans pouls, glacée, insensible, les yeux fermés, la bouche béante, le teint livide, le visage bouffi, tout le corps, enflé & chargé d’eau.

Je demandai des cendres qui n’eussent point servi à la lessive : il avoit plu tout le matin, & l’air étoit encore humide ; je fis mettre ces cendres dans des chaudières, sur le feu, pour leur donner une chaleur convenable ; j’en fis étendre sur un lit, de l’épaisseur de 4 travers de doigts, on y coucha la noyée toute nue, & on la couvrit d’une pareille quantité de cendres. On lui couvrit le col d’un bas, & la tête d’un bonnet garni des mêmes cendres ; & on étendit sur elle le drap & la couverture ; une demi-heure s’étoit à peine écoulée, que le pouls de la noyée se rendit sensible, sa voix se fit entendre ; & après quelques bégaiemens, elle prononça ces mots : je gèle, je gèle : je lui fis prendre une cueillerée d’eau clairette, & je la laissai ensevelie dans les cendres pendant près de 8 heures ; Après ce temps, elle en sortit entièrement rétablie. Il ne lui restoit qu’une lassitude qui se dissipa le troisième jour : toutes les eaux s’écoulèrent par la voie des urines, & l’évacuation en fut si abondante, qu’elles percèrent le lit & inondèrent la chambre. Cette fille a été mariée depuis son accident, & elle est mère de trois enfans. M. Dumoulin ajoute que la cendre agit par les particules salines qu’elle contient, & non par ses principes terreux ; d’après ce sentiment, le sel de cuisine pourroit avoir du succès, sio n l’employoit dans les mêmes vues.

L’électricité n’a rien produit sur des animaux submergés. Mais comme on n’a pas encore un assez grand nombre d’expériences, on ne peut pas conclure qu’elle soit inutile. M. AMI.


  1. Par les expériences de MM. Faissoles & Champeau, il est démontré que l’eau écumeuse des poumons étoit colorée suivant la teinture dans laquelle les animaux avoient été noyés. C’est un point de fait dont plus de dix fois j’ai été témoin.