Cours d’agriculture (Rozier)/ROUILLE des plantes

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Hôtel Serpente (Tome huitièmep. 643-646).


Rouille des plantes, La couleur des parties des plantes attaquées de cette maladie, & la poussière brune qui en est le résultat, ont fixé cette dénomination par leur ressemblance avec la rouille du fer. À l’article Froment, tom. V, p. 133, il a été question de cette maladie. Plusieurs expériences que j’ai faites depuis la publication de ce volume m’ont mis à même de mieux connoître la cause de cette maladie. J’ai observé, 1°. que plus le champ avoit été fumé, soit par le parcage, soit autrement, & plus les blés étoient sujets à la rouille ; 2°. que la rouille paroissoit aussitôt après que les gouttelettes d’eau formées par les brouillards ou par la rosée, étoient dissipées par un soleil chaud & piquant ; 3°. que les gouttelettes d’eau des brouillards faisoient moins de mal que celles d’eau de rosée ; 4°. que celles ci étoient presque toujours la cause de la rouille, & qu’aussi-tôt qu’elles étoient dissipées par un soleil ardent, elles laissoient à la place qu’elles occupoient un sédiment d’abord blanchâtre, & qui prenoit ensuite peu à peu la couleur de la rouille du fer ; 5°. que ce sédiment devenoit pulvérulent & sec, & se détachoit, s’il survenoit ou un grand vent ou une pluie assez abondante pour l’entraîner ; 6°, que sous ce sédiment, l’écorce ou épiderme étoit gercée & crevassée ; 7°. enfin que plus ce sédiment restoit long-temps sur la plante, & plus la rouille s’étendoit & occupoit d’espace. Cette rouille est de couleur rouge-orangée sur les feuilles de rosiers, presque noire sur les feuilles de mûriers, &c.

D’après ces observations, la question est de savoir si cette matière pulvérulente est dissoute dans les gouttelettes, ou si elle est due à la plante, J’ai vu & très-bien vu que l’une & l’autre concouroient à sa formation. Un jour, plusieurs gouttelettes de rosée, par un temps bas & pesant, couvroient les feuilles des blés ; j’en détachai plusieurs, avant le soleil levé, en leur présentant doucement un morceau de linge fin, bien usé & bien sec, & il n’y eut point de rouille. Je suivis des yeux l’évaporation des autres gouttelettes au soleil levant, après le soleil levé ; en un mot, jusqu’après leur entière dissipation : chaque gouttelette étoit dans le commencement assez diaphane pour me laisser appercevoir le tissu de la feuille. Je le voyois sur la fin de l’opération se soulever comme par boursouflement & par gerçures, ajouter un peu d’eau à celle de la gouttelette de rosée, & quelquefois la rendre plus volumineuse qu’elle ne l’étoit au moment précédent. Il y a plus : si je ne me suis pas trompé, j’ai cru appercevoir dans les gouttelettes un mouvement de rotation sur elles-mêmes, mouvement imprimé sans doute par l’évaporation successive de leur surface, à peu près semblable à celui qu’éprouve un grain de grêle arrondi, lorsqu’on le place sur une pièce de monnoie un peu lisse. Cette observation est à répéter, & je ne la présente que comme un apperçu ; mais si par la transpiration de la feuille, ou si par les gerçures, dans son épiderme boursouflée, il est sorti de l’eau, cette eau n’étoit pas pure, puisqu’elle contenoit en petit tous les principes qui composent la sécrétion des plantes. Ces principes ont été retenus & absorbés par l’eau des gouttelettes, qui réunis à ceux de la rosée, (consultez ce mot) ont concouru à former ce résidu pulvérulent, ou cette rouille, d’abord blanchâtre, & ensuite colorée par le soleil. Il me paroît que l’on peut conclure 1°. que la rosée & la matière des sécrétions des plantes, concourent également & en même temps à la formation de la rouille ; 2°. que dans le point où l’évaporation a eu lieu, le résidu y est devenu caustique ; 3°. que sa causticité y cause un espèce de chancre local, & que ce chancre s’étend & se prolonge, jusqu’à ce qu’une pluie salutaire dissolve & entraîne cette substance âcre & mordante, dont on ne peut mieux comparer les effets qu’à ceux de la pierre à cautère sur le corps humain.

Si les feuilles des blés sont attaquées de rouille, & assez fortement avant que la plante ait poussé ses tiges, on peut prévenir les suites fâcheuses de cette maladie en fauchant l’herbe, & il en repousse de nouvelle ; si les tiges sont rouillées on aura une mauvaise récolte, à moins qu’aussitôt que la rouille est formée, il ne survienne une forte pluie. Plusieurs auteurs ont conseillé avec raison, & je l’ai éprouvé plusieurs fois dans ces tems bas, que l’habitude d’observer dans la campagne fait facilement reconnoître, & qu’on pourroit appeller des jours de rouille, j’ai éprouvé, dis-je, que deux hommes, avant le soleil levé, tenant chacun d’une main une longue corde, & la promenant dans toute la longueur du champ sur le blé en herbe ou en tiges, cette opération produisoit un excellent effet. Ce léger mouvement faisoit retomber les gouttelettes sur le sol, & lorsque le soleil paroissoit, il ne causoit plus aucun dégât ; ceci paroîtra peut-être ridicule à beaucoup de lecteurs ; ils diront, comment parcourir tous les champs d’une métairie &c. ; mais si l’on met en compensation le produit d’une bonne récolte ou d’une récolte nulle, je leur demande à mon tour, de quel côté sera l’avantege. Je suppose que trois ou cinq hommes, tiennent chacun une corde de soixante pieds de longueur, & qu’ils marchent de front d’un bout du champ à l’autre, ils parcourront ensemble un espace de 300 pieds, & pour peu qu’ils marchent vite, ils auront fait plus d’un quart de lieue en un quart-d’heure ; le pis aller sera d’avoir fait une opération nulle, si les circonstances, après le soleil levé, ne concourent pas à la formation de la rouille ; la dépense aura été du moins bien peu considérable.

La rouille se manifeste presque toujours aux époques où la saison ranime la végétation des blés, où bien quand elles sont dans leur plus grande force de végétation ; c’est alors le moment de leur plus abondantes sécrétions par la transpiration, parce que la sève monte rapidement & avec force jusqu’à leurs dernières extrémités. Elles sont donc alors plus remplies d’eau de la sève, & leurs parties plus abreuvées, plus ramollies ; il n’est donc pas surprenant qu’à cette époque l’action du soleil, réunie à celle du caustique laissé par l’évaporation de la rosée, produise un effet visible & dangereux.

Plusieurs auteurs ont pensé que la poussière de la rouille n’étoit qu’un amas d’œufs d’insectes, & qu’ils produisoient des vers ; cette erreur ne mérite pas la peine d’être combattue ; & quand il seroit prouvé que l’on eût vu des vers dans les plaques de rouille, il faudroit commencer par démontrer que cette poussière est un amas d’œufs, qu’il en sort des vers, & que ceux que l’on apperçoit ne sont pas le produit des œufs pondus par d’autres insectes qui ont choisi les plaies de la plante pour venir les y déposer.

La rouille s’attache à presque toutes les espèces de végétaux, mais plus particulièrement sur ceux dont les feuilles sont placées horizontalement ou peu obliquement ; sur ceux dont les feuilles sont un peu velues, presque pas sur les feuilles très-lisses & à tissu serré. Il seroit très-satisfaisant de pouvoir expliquer pourquoi les gouttes de rosées restent comme suspendues à la plus fine extrémité des feuilles les plus pointues, tandis qu’on n’en voit point sur le reste. Je laisse aux amateurs à donner la solution de ce joli problème.