Cours d’agriculture (Rozier)/SAIGNÉE

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Hôtel Serpente (Tome neuvièmep. 21-44).


SAIGNÉE. Médecine rurale. C’est l’ouverture faite à un vaisseau sanguin pour en tirer le fluide qui y est contenu.

L’origine de la saignée est encore inconnue. Il conste néanmoins qu’elle a été pratiquée dans les temps les plus reculés ; elle est plus ancienne qu’tHippocrate ; Etienne de Bizance nous en a transmis le premier exemple, & la fait remonter à l’époque de la guerre de Troie, qui eut lieu sept cents ans avant le père de la médecine.

C’est lui qui nous apprend que Podalyre, en revenant de cette guerre, fut jeté sur les côtes de Cane, où il guérit Syrna., fille du roi Damœthus, tombée du haut d’une maison, en la saignant des deux bras, & qu’elle l’épousa en reconnoissance.

Il ne paroit pas que Galien ait connu ce trait d’histoire, puisqu’il attribue l’origine de la saignée à la guérison qu’une chèvre fort sujette à l’inflammation de l’œil, obtint d’une blessure faite par une branche d’arbre qui lui fit répandre beaucoup de sang. Pline le naturaliste diffère peu du sentiment de Galien, en la rapportant à l’instinct du cheval marin, qui se frotte les jambes contre les pointes des roseaux & des joncs du fleuve du Nil, pour désemplir suffisamment ses vaisseaux, lorsqu’il est trop plein de sang, & va ensuite se vautrer, dans le limon pour en boucher les ouvertures.

Mais il est plus naturel de croire que de tous les temps il y a eu des hommes qui ont observé les efforts & les crises salutaires de la nature, & qui ont cru avec juste raison pouvoir l’imiter dans sa marche & ses opérations. D’après cela ils ont senti & connu la nécessité & la possibilité de prévenir ou de combattre une inflammation, en diminuant la masse générale du sang, ou en pratiquant l’ouverture d’un vaisseau sur un organe affecté.

Rarement on ouvre les artères ; & quand on y est forcé, c’est toujours sur l’artère temporale qu’on fait cette opération, parce qu’on peut se rendre maître du sang en faisant une compression sur les os du crâne, qui fournissent un point d’appui.

Mais les veines qu’on peut ouvrir sont en très-grand nombre. Les modernes se sont bornés à ouvrir celles du cou, du bras & du pied, & ont mal à propos abandonné la pratique des anciens, qui recommandoient l’ouverture de la veine frontale dans les douleurs qui affectoient la partie postérieure de la tête, & celle de la veine temporale dans les douleurs aiguës & très-invétérées de la tête.

Ils faisoient encore ouvrir la veine angulaire qui est située dans l’angle interne de l’œil, dans les fortes ophtalmies ; la veine nazale, dans les diverses maladies cutanées du visage, & la veine ranule, ouranine, dans les différentes espèces d’esquinancie.

On sait que les instrumens dont on se sert ordinairement pour saigner, sont la ligature & la lancette ; nous ne parlerons point de quelle manière on doit ouvrir les veines & les artères. Nous nous contenterons d’indiquer seulement les différens cas où la saignée est indiquée & contre-indiquée, & de la préférence qu’on doit donner, dans certaines circonstances, à la saignée du bras sur celles du cou & du pied.

La saignée convient en général dans la pléthore, les inflammations, tant internes qu’externes ; dans l’épaississement inflammatoire du sang, & sa raréfaction dans le délire phrénétique, dans les hémorragies qui ne dépendent point de la dissolution du sang, la trop grande force, la roideur des solides, le mouvement tumultueux & accéléré des fluides, les douleurs vives & les contusions.

Elle est au contraire contre-indiquée dans le défaut de partie rouge dans le sang, les édèmes, les engorgemens séreux, l’âge trop ou trop peu avancé, les fièvres intermittentes, la transpiration arrêtée, la foiblesse du corps, & la lenteur de la circulation.

Boerhave veut qu’on saigne dans les grandes inflammations internes, avant la résolution commencée, avant le troisième jour fini, par une large ouverture faite à un gros vaisseau ; qu’on laisse couler le sang jusqu’à une légère défaillance, & qu’on la répète jusqu’à ce que la croûte inflammatoire soit dissipée. Il soupçonne que les saignées abondantes pourroient écarter la petite vérole, ou dissiper la matière varioleuse sous une forme plus avantageuse que l’éruption.

On distingue la saignée, relativement à ses effets, en évacuative, en spoliative, en révulsive & dérivative. On appelle saignée évacuative celle où l’on se propose de désemplir les vaisseaux en diminuant le volume du sang ; la saignée spoliative est celle ou l’on se propose aussi de diminuer la quantité proportionnelle de la partie rouge du sang ; mais j’appelle saignée révulsive, celle qui se fait dans un lieu éloigné de la partie affectée, & dérivative celle qui se fait au voisinage. C’est mal à propos qu’on a voulu appliquer des raisons théoriques, mécaniques, hydrauliques, aux loix du choix des veines qu’on doit ouvrir dans les inflammations & autres maladies ; elles ne peuvent qu’entretenir l’erreur & le vice dans l’art de guérir. Il vaut mieux se contenter des vraies observations pratiques.

Hippocrate nous apprend que lorsqu’une fluxion menace une partie, il faut pratiquer la saignée dans les endroits les plus éloignés, pour diminuer la tendance des humeurs vers la partie affectée, en procurant un affaiblissement dans la partie éloignée. C’est ce qu’a très-bien vu Sthal qui reconnoît dans une partie sujette à la fluxion, une espèce de spasme qui ne peut être emporté que par une saignée révulsive. Haller a observé que si on pique la veine d’un animal vivant, le sang se porte & se dirige même, contre les loix de la circulation, dans la veine piquée ; les bords de la plaie rougissent & s’enflent tout comme si, dans une fluxion imminente, on saignoit dans une partie voisine, il se seroit à coup sûr un affoiblissement qui aideroit l’effort du sang dans cette partie.

Mais, lorsque la fluxion est décidée, il faut distinguer deux cas ; le premier, où il ne faut qu’une saignée pour la solution de la maladie ; le second, où une seule saignée ne suffit pas. Dans le premier Hippocrate veut qu’on fasse la saignée dans un organe voisin ; & dans le second, après une saignée dérivative, il veut qu’on en vienne aux révulsives, par la raison que dans les fluxions, déja faites & avancées, il faut procurer un affoiblissement, ou diminution de forces, & qu’il a lieu d’une manière plus parfaite en saignant dans une partie voisine, que dans une éloignée.

Il y a de plus des loix de sympathie dans tous les organes, & une sympathie dominante surtout dans les organes voisins ; ce qui fait que, dans la pleurésie, si on saigne du bras, l’affoiblissement se communique bien plus à la plèvre, que si on saigne du pied. Il ne faudroit pas, en suivant trop loin cette vue, employer la saignée dans l’endroit même affecté ; il y auroit à craindre, comme l’a très-bien remarqué Haller, que l’irritation & l’assombrissement local n’y entraînassent les humeurs avec plus de force.

Cette sympathie entre les parties voisines ne doit pas être regardée comme une règle générale ; elle n’est pas la seule qu’on doive considérer. On a observé que lorsque la nature résout une phrénésie par une perte de sang, l’hémorragie se fait le plus souvent par le nez ; de même, dans l’affection du foie, par les hémorroïdes ; ce qui fait une sympathie dans des lieux peu voisins. Hippocrate retiroit beaucoup plus d’avantage des saignées au bras que de celles du pied, dans les maladies au-dessus du foie ; & des saignées du pied dans les maladies au-dessous de ce viscère ; il les prescrivoit jusqu’à défaillance ; mais il paroît moins dangereux de les faire à petits coups & à des intervalles courts. Il est néanmoins des cas ou une saignée dérivative seroit très-nuisible, surtout, si la fluxion étoit fixée sur la jambe gauche, & qu’on saignât du pied, & même de la poplitée du même côté : il vaut toujours mieux pratiquer la saignée sur l’autre pied, quoique Hippocrate ait guéri une colique néphrétique, du côté gauche, avec stupeur & rétraction de la cuisse, en saignant du même côté : Galien, une sciatique, en saignant la poplitée. M. Barthez célèbre professeur de l’université de Montpellier, a guéri une suppression d’hémorroïdes en saignant du pied. Il guérit aussi une dame qui étoit grosse, & qui éprouvoit des douleurs très-fortes à la région hypogastrique & aux lombes, avec stupeur & rétraction de la cuisse, causées par une suppression de flux utérin, en la faisant saigner du pied, aux approches des règles. Il est vrai que ces douleurs avoient résisté à l’usage des narcotiques, & de plusieurs saignées du bras : les médecins qui lui avoient auparavant donné des soins, étoient fort surpris de la manière d’agir de cet illustre médecin ; & ils craignoient que la saignée du pied ne procurât une inflammation à la matrice, & l’avortement : mais cet observateur vit une fluxion décidée, & fit faire une saignée dérivative, qu’il auroit regardée comme dangereuse si la fluxion avoit été imminente.

On ne peut pas donner des règles précises sur l’usage de la saignée. Mais, en général, il faut avoir égard aux mouvemens forts ou lents des humeurs, & s’ils s’exécutent d’une manière uniforme, ou par intervalle. Hippocrate veut la saignée dérivative lorsqu’il n’y a point de paroxismes ; mais lorsque la fluxion se fait en plusieurs reprises, on doit pratiquer la saignée révulsive, si la dérivative ne réussit pas.

Il est quelquefois très-difficile de se conduire dans le choix des saignées, attendu que la fluxion n’est pas encore parvenue à son état ; mais il suffit, pour se décider, de faire attention aux considérations suivantes. Quand, par exemple, la fluxion inflammatoire est fixe, est décidée à la tête, ce qu’on reconnoît à la bouffissure des extrémités, à leur froideur, à leur pâleur, la saignée à la jugulaire est essentielle, tout comme dans les coups de soleil, où la fluxion est concentrée vers la tête ; tandis que si elle se fait à plusieurs reprises, & que le raptus des humeurs n’ait pas encore décidé un état inflammatoire, la saignée du pied est préférable. Enfin, les alternatives & les reprises décident mieux la saignée du pied que celle du bras, comme l’a très-bien observé Réga, sans en donner la raison.

On a long-temps disputé si on doit appliquer la saignée au même côté de la douleur, ou à l’opposé. Freind a décidé que le choix en étoit très indifférent. Sans vouloir dire qu’il peut s’être trompé, il semble qu’il a été induit en erreur par l’application qu’il a voulu faire des loix de la circulation du sang d’après Harvey. Trales veut que dans la pleurésie on saigne du côté affecté, & Triller recommande aussi la saignée sur le côté affecté, comme plus utile, à cause de la sympathie qui se fait secundùm rectitudinem loci affecti. Cette observation est conforme à celle d’Hippocrate qui nous a dit que dans les maladies de la rate, lorsque la solution se fait par les hémorragies, celle du côté gauche du nez étoit plus générale ; & au contraire, celle du côté droit du nez, dans les affections du foie.

Il est des saignées perturbatrices, dont l’application est différente de la dérivative & de la révulsive, Elles doivent être faites sur le côté opposé à l’endroit affecté. Elles ont lieu dans les fluxions invétérées, & non dans les aiguës. Hippocrate faisoit ouvrir avec succès la veine du front, dans les douleurs vives de la partie postérieure de la tête, & a guéri des ophtalmies chroniques en faisant scarifier les parties occipitales. C’est à la méthode perturbatrice qu’il en devoit tout le succès.

Il y a encore des saignées locales, dont l’emploi est si avantageux qu’il seroit très-dangereux de les négliger dans certaines circonstances. Ces saignées affoiblissent beaucoup plus que les révulsives & dérivatives ; mais elles ont un inconvénient, qui est cette attraction, ce mouvement indiqué par Haller. Les scarifications aux cuisses déterminent quelquefois le flux hémorroïdal qui avoit été supprimé. La sympathie augmente, il est vrai, dans les parties affectées ; & c’est ce qui pourroit en faire préférer l’usage ; mais aussi cet inconvénient peut devenir très-considérable, si l’on n’a fait précéder les autres évacuations générales, pour affoiblir la fluxion, & évacuer suffisamment les vaisseaux pour se mettre à l’abri de l’inflammation.

On a vu guérir des maladies du foie par l’application des sangsues à la partie affectée, de même que les scarifications produire d’heureux effets dans la sciatique. Mais il est plus avantageux d’entremêler les saignées dérivatives & révulsives avec les locales ; c’est ce que Galien a très-bien vu, quand il a dit que souvent, dans les pleurésies, on répéteroit inutilement les saignées dérivatives & révulsives, si on n’appliquoit en même temps des vésicatoires, (qui font fonction de saignées locales) des sangsues & scarifications à l’endroit affecté ; méthode qui diminue la sensibilité locale, ce que les saignées, tant dérivatives que révulsives, ne feroient point seules, ou du moins très-imparfaitement.

Enfin, nous terminerons cet articulée en observant que la quantité du sang qu’on veut tirer, doit être relative au caractère de la maladie, au tempérament, aux forces, au sexe, & à l’âge plus ou moins avancé du malade ; & qu’on doit éviter tous les accidens qui peuvent en dépendre, tels que les dépôts, le trombus, l’échymose, la tumeur lymphatique, la douleur & l’engourdissement, la piqûre du tendon du muscle biceps & de son aponévrose, le périoste, l’artère, & la syncope où tombe quelquefois le malade. M. À MI.


Saignée. Médecine vétérinaire. Notre but est uniquement de fixer les idées des personnes qui saignent les animaux ; car si cette opération n’est pas dirigée convenablement, elle peut avoir des suites funestes. Ainsi, tel maréchal qui désire de sauver la vie à l’animal qu’on lui confie, peut lui causer la mort par une tentative téméraire ; & tel autre, dans la crainte d’agir inconsidérément, reste tranquille & le laisse périr, sans tenter de le secourir, lors même que les secours sont sous sa main.

Comme le but de tout citoyen sensible est d’éviter ces deux écueils, nous ne pouvons nous empêcher de croire que ce ne soit lui faire plaisir, de lui indiquer ce qu’il doit faire dans les occasions où le besoin de secours devient très-pressant ; car il y a peu d’opération plus souvent nécessaire que la saignée : c’est pourquoi il y en a peu qu’on doive mieux connoître & savoir mieux appliquer. Mais nous ne pouvons nous dissimuler que parmi les personnes qui la pratiquent tous les jours, il n’y en a qu’un très-petit nombre qui sachent bien décider quand elle est nécessaire ou quand elle ne l’est pas. Cependant c’est une opération souvent de la plus grande importance, & qui doit, lorsqu’elle est faite à propos & convenablement, être de la plus grande utilité dans les maladies. Nous diviserons donc la saignée en six sections.


Section première. Des effets de la saignée sans ligature.
Sect. II. Des effets de la saignée avec ligature.
Sect. III. Idée générale des maladies dans lesquelles la saignée est indiquée & contre-indiquée.
Sect. IV. Du temps qu’on doit pratiquer la saignée.
Sect. V. Du choix du vaisseau.
Sect. VI. Du nombre des saignées qu’on doit faire.


Section première.

Des effets de la saignée sans ligature.

Pour donner une idée exacte des effets de la saignée sans ligature, il faut d’abord les considérer dans l’état le plus simple, dans un animal sain & bien constitué. L’expérience faite sur les animaux vivans peut seule être notre guide, toute autre nous conduiroit à l’erreur.

Si j’ouvre un vaisseau sanguin, veineux ou artériel, peu importe lequel, pourvu que la circulation ne soit gênée par aucune ligature, le sang qui est resserré dans ces vaisseaux, qui est toujours prêt à s’échapper, profite de ce nouveau passage & s’écoule dans une quantité proportionnée à la pression, au mouvement qu’il essuie, à la fluidité, à l’ouverture & au calibre du vaisseau. Le jet sera soutenu avec la même force, ou diminuera insensiblement, si le vaisseau est veineux : il ira par bonds s’il est artériel. On conçoit aisément, d’après les loix de la circulation, que l’un & l’autre jets suivent le mouvement imprimé par le cœur, immédiatement dans les artères, & modifié par l’action des muscles & des vaisseaux capillaires dans les veines ; on sent aussi que la plus grande partie du sang qui sort par l’ouverture, est fournie dans les artères par le courant qui est entre cette ouverture & le cœur, dans les veines entre elles & les extrémités.

Lorsque le vaisseau ouvert est mince jusqu’à un certain point, le sang ne peut sortir que goutte à goutte ; la même chose arrivera à un gros vaisseau, la colonne de sang qui se présente à la circulation, se partagera en deux portions inégales ; l’une suivra le cours naturel, l’autre s’échappera par la plaie. Cette seconde sera plus considérable que la première, parce que le sang n’aura point à vaincre la résistance que présente la colonne de sang contenue dans les veines entre le cœur & la plaie, dans les artères, entre cette dernière & les extrémités. Si au contraire cette ouverture est plus grande que le calibre du vaisseau, le sang resserré, comme nous l’avons vu, cherchant à s’échapper, se jetant avec précipitation dans l’endroit où il trouve le moins d’obstacles, accourra des deux côtés de la veine ou de l’artère ; les deux colonnes de sang se heurteront par des mouvemens directs & rétrogrades pour sortir par la plaie. Quoique le mouvement direct soit toujours le plus fort, il n’empêchera pas que la colonne rétrograde ne fournisse à l’évacuation, plus ou moins, suivant la grandeur de l’ouverture.

C’est cette expérience faite par de Heyde contre Bellini, que Haller a répétée une multitude de fois sur les animaux viyans, de différentes manières, qui sert de base à la théorie que ce dernier donne pour la saignée.

Pendant que le sang s’écoule, il arrive que la colonne de sang qui vient immédiatement du cœur dans les artères, qui est obligée de traverser les vaisseaux capillaires pour remplir les veines, rencontrant moins d’obstacles, à raison, de l’augmentation des orifices par lesquels elle doit s’échapper, accélère son mouvement. Les vaisseaux collatéraux, en comprimant le sang qu’ils contiennent, en cherchant à rétablit l’équilibre, envoient une partie de ce sang dans le vaisseau où il éprouve le moins de résistance. Mais (ce qu’il est très-important de remarquer) le vaisseau ouvert contient moins de sang, ses parois sont plus rapprochés qu’ils n’étoient avant la saignée ; & quoique dans un temps donné il s’écoule à travers le vaisseau une plus grande quantité de sang, l’augmentation, loin d’être supérieure à la perte, lui est toujours inférieure par le frottement qui y met un obstacle, la force d’inertie & le temps nécessaire pour qu’il parcoure l’espace compris entre le lieu d’où il part & l’ouverture du vaisseau. Bientôt ce mouvement se communique des vaisseaux collatéraux, successivement à tous ceux qui parcourent le corps, sanguins, séreux, bilieux, &c. ; mais d’autant plus foiblement, dans un espace de temps d’autant plus long, qu’ils sont plus éloignés, plus petits, & plus hors du courant de la circulation du sang contenu dans les vaisseaux qu’on évacue, ou dans ceux qui y correspondent immédiatement.

Cet afflux de sang, augmenté pendant la saignée dans le vaisseau ouvert, a été appelé par les médecins dérivation ; cette diminution de la quantité de sang contenu dans les vaisseaux les plus éloignés, qui vient se rendre au lieu ouvert, ou qui coule en moindre quantité dans cette partie éloignée, parce qu’il faut que le cœur fournisse davantage au vaisseau le plus vide, parce que le sang se jette toujours du côté de la moindre résistance, s’appelle révulsion. Tel est l’avantage de la saignée à la jugulaire dans les pléthores particulières de la tête, qui causent des céphalalgies, des vertigo. Nous aurons lieu d’examiner cet objet en détail ; passons aux autres effets de la saignée.

Si le sang coule goutte à goutte, il se formera peu à peu sur les bords de la plaie un caillot, par l’application & la coalition successive de la partie rouge du sang épaisse & desséchée par le défaut de mouvement & le contact de l’air. Ce caillot, observé si constamment par Haller, arrêtera l’hémorragie, collera les bords de la plaie, & enfin laissera voir la cicatrice par sa chute. Cette cicatrice resserrera le vaisseau, en diminuera le diamètre dans l’endroit où elle se trouvera placée, à moins qu’il ne survienne à l’artère un anévrisme, auquel la force & l’inégalité du jet donneroit lieu en dilatant les membranes affaiblies par la plaie, en empêchant la réunion de la plus intérieure ; ce qu’on peut prévenir par les moyens détaillés dans l’article Anévrisme. Voyez ce mot.

Si on enlève le caillot avant la réunion de la plaie, & que le vaisseau soit considérable, les symptômes précédens se renouvelleront, la saignée tombera en défaillance, la circulation sera interrompue dans tout le corps de l’animal, & l’hémorragie arrêtée par ce nouvel accident. Ce dernier effet sera d’autant plus prompt, que le sang coulera en plus grande quantité dans un temps donné. Il sera dû à l’état des vaisseaux sanguins & du cœur, qui n’étant pas remplis au point nécessaire pour la propagation du mouvement, suspendront leur action, jusqu’à ce que la nature effrayée, ranimant ses forces, fasse resserrer le calibre de tous les vaisseaux, & soutienne cette compression du sang nécessaire à la vie. Si alors le sang s’échappe de nouveau, le caillot, à la formation duquel la défaillance donne lieu, ne s’étant point formé par la dissolution du sang, ou par la force avec laquelle il est poussé, la compression étant détruite aussitôt qu’elle est formée, les défaillances répétées amèneront la mort.

Si au contraire l’hémorragie est arrêtée naturellement ou artificiellement, le resserrement général & proportionné de tous les vaisseaux, & la loi posée que le sang en mouvement se tourne toujours du côté où il trouve moins d’obstacles, feront que l’équilibre se rétablira bientôt dans les vaisseaux sanguins ; de manière que chacun d’eux éprouvera une perte proportionnelle à son calibre. Cette perte se propagera successivement dans les vaisseaux séreux, &c., qui enverront leurs sucs remplacer en partie le sang évacué, ou qui en sépareront une moindre quantité.

Par l’augmentation de ces liqueurs blanches avec le sang, & par la diminution des sécrétions, il résultera une proportion différente entre la partie rouge du sang & sa partie blanche : le trombus diminuera. Rien n’est plus constant que cet effet de la saignée : il augmentera suivant la quantité du sang évacué ; si elle est grande, le sang plus mobile, circulant plus aisément, éprouvant moins de frottement, la nature étant affoiblie par les efforts qu’elle aura faits pour rétablir cet équilibre nécessaire, les forces, les sécrétions, la chaleur diminueront, pendant que la facilité à prendre la fièvre & la sensibilité croîtront.

Si on saigne un grand nombre de fois répétées coup sur coup, avant que la régénération du sang ait pu se faire, l’animal le plus sain & le plus vigoureux, on enlève une si grande quantité de cette partie rouge, que l’assimilation du chyle ne pouvant s’exécuter, les forces, les sécrétions & les excrétions étant languissantes, tout ce qui étoit destiné à l’évacuation étant retenu dans les vaisseaux séreux, &c., des sucs mal digérés, stagnants dans le corps, ne pouvant être préparés, corrigés, nettoyés ; cet animal, dis-je, deviendra bouffi, hydropique ; il pourra même arriver que ces maux lui donnent la mort ; ils influeront au moins sur tout le reste de la vie. Il faut une certaine partie de rouge pour qu’elle puisse s’assimiler au chyle.

Le mal que produit une évacuation d’une partie de rouge sera bientôt réparé ; il aura été à peine sensible dans un animal formé & robuste. Il n’en est pas ainsi dans un jeune animal, chez qui la saignée & les hémorragies enlèvent l’élément des fibres nécessaires à la bonne conformation intérieure & extérieure. Elles sont donc en général nuisibles ou du moins très-dangereuses avant que l’animal n’ait entièrement pris tout son accroissement.

Tel est le tableau des effets des hémorragies, & de la saignée faite sans ligature dans un animal fort & robuste ; passons à l’examen de ce que cette dernière produit dans le même animal avec une ligature, telle qu’on la pratique communément.


Section II.

Des effets de ta saignée avec ligature.

Il est deux manières de saigner les chevaux avec ligature. L’une, à proprement parler, n’est qu’une simple compression des doigts sur la jugulaire, & c’est la seule qu’on devroit mettre en usage. l’autre est une ficelle dont les maréchaux peu expérimentés dans l’art de saigner, font un ou plusieurs tours autour du cou de l’animal. Celle-ci peut être suivie d’accidens ; car toutes les fois que cette petite corde comprime avec trop de force les vaisseaux de l’encolure, elle intercepte la circulation du sang, l’animal vacille, chancelle & tombe comme prêt à être suffoqué. En lâchant la ligature, on le rappelle à la vie : mais cette manière d’opérer étant dirigée par une main aveugle, peut produire un germe qui, par la suite, donne naissance à des maladies très-graves. De là les personnes qui ne peuvent saigner les chevaux à la jugulaire sans ligature, pour éviter les maux auxquels elle peut donner lieu, ne doivent la comprimer qu’autant qu’il est nécessaire pour pratiquer la saignée, sans occasionner un étranglement qui porte toujours une atteinte plus ou moins dangereuse à la vie de l’animal qu’on leur confie. Pour lors la ligature ne produit dans le cerveau qu’un engorgement léger, insensible, par la facilité que le sang trouve à sortir par la jugulaire externe opposée, parce que les carotides sont presque autant comprimées que les veines, & parce qu’on n’interrompt jamais entièrement la circulation du sang dans la veine même qu’on veut ouvrir. Cet engorgement est bientôt détruit, & même surabondamment, par l’ouverture de la veine dans laquelle le sang circule alors avec plus de vélocité, sans être retardé dans les autres veines de l’encolure : la circulation devient donc par là un peu plus rapide dans le cerveau, le sang qui monte par les carotides & les vertébrales rencontrant moins d’obstacles ; cependant la quantité du sang qui monte est encore inférieure à celle qui est évacuée par l’effet du frottement, de la force d’inertie, & par le temps nécessaire pour que le tout se sépare. La saignée de la jugulaire diminuera donc plus promptement que celle des autres veines, la pléthore du cerveau, quoiqu’elle y accélère le cours du sang. Cette accélération même sera utile dans quelques occasions pour en entraîner le sang épais, collé contre les parois des vaisseaux ; de là naîtront plusieurs avantages que les animaux éprouvent dans les maladies du cerveau, où il y a des obstacles particuliers à la circulation ; ces obstacles se présentent assez souvent dans les différentes parties du corps : c’est alors que la saignée locale mérite la préférence & réussit souvent.

La ligature qu’on applique au bras lorsqu’on veut ouvrir la veine des ars ou veine céphalique, répondant dans cette extrémité à celle qu’on nomme veine saphène dans l’extrémité postérieure, sert en arrêtant le cours du sang dans les veines qui se distribuent dans les bras, à les remplir davantage, à en faciliter l’ouverture & l’évacuation. La compression ne se fait pas seulement sentir aux veines extérieures, les artères les plus profondes en sentent communément l’effort ; mais d’autant moins qu’elles sont plus cachées, fortes, élastiques & à l’abri, que le sang y circule avec plus de vélocité. Le cours du sang n’étant jamais subitement & totalement arrêté par aucune ligature dans toutes les artères d’un membre, il arrive toujours un engorgement sanguin au-dessous de la ligature, qui, pour être bien faite, doit être serrée de manière à interrompre la circulation des veines, & à ne la ralentir que foiblement dans les artères : dans cet état les veines s’enflent. Si alors on fait une ouverture plus large que le diamètre du vaisseau, comme il est ordinaire, tout le sang qui auroit dû retourner au cœur par la veine ouverte, s’écoule par la plaie ; il s’y joint une partie de celui qui cherche inutilement un passage par les autres veines, & qui se débouche par l’endroit où il rencontre le moins d’obstacles.

La quantité de sang qui sort dans un temps donné de la veine des ars, ouverte avec une ligature au-dessus, est donc supérieure à celle qui couleroit pendant le même temps dans le vaisseau ouvert. On peut l’évaluer au double, si l’ouverture de la veine est égale à son diamètre ; mais elle est de beaucoup inférieure à celle du même sang qui s’écouleroit par la somme de toutes les veines du bras. Il arrive donc alors qu’il circule moins de sang dans les artères brachiales, dont le diamètre est diminué par la compression de la ligature, dont le sang rencontre plus d’obstacles dans son cours, & moins d’écoulement ; ce qui est contraire à ce que nous avons observé dans l’effet de la saignée sans ligature. Le sang ne viendra pas non plus par un mouvement rétrograde, se présenter à écoulement ; mais la veine ouverte recevant toujours du sang, n’en renvoyant jamais au cœur, laissera désemplir tous les vaisseaux veineux qui sont placés entre la plaie & le cœur. La défaillance que produira leur affaissement, s’il est poussé trop loin, exigera de la nature & de l’art les mêmes efforts que nous avons vu nécessaires dans les saignées sans ligature.

Par les règles que nous avons établies, que le seul bon sens nous paroît démontrer, quand même le calcul & l’expérience ne s’y joindroient pas, il est aisé de conclure que la saignée & la ligature produisent deux effets opposés, que l’un accélère le cours du sang, que l’autre le retarde ; que la première détruit en partie l’engorgement auquel la dernière a donné lieu, & que comme les saignées se font presque toutes avec une ligature, comme l’accélération du sang, produite par la saignée, est inférieure au retard que celle-ci y met, il en résulte une effet opposé à celui que soutenoit Bellini & Sylva, que les artères apportent moins de sang pendant la saignée à l’avant-bras, & conséquemment à toutes les parties voisines avec lesquelles il est lié par l’articulation, qu’elles n’en apportoient avant, qu’elles n’en apporteront lorsque, la ligature ôtée, le cours du sang étant devenu libre & égal, chaque vaisseau verra passer une quantité de sang proportionnée à son diamètre & aux forces qui le font circuler dans son centre.


Section III.

Idée générale des maladies dans lesquelles la saignée est indiquée & contre-indiquée.

Pour développer à fond l’usage de la saignée, il faudroit descendre dans le détail de toutes les maladies, & même dans leurs différens états. Le champ seroit trop vaste : obligés de nous resserrer, nous verrons les maladies sous un autre jour ; nous rechercherons, 1°. les indications de la saignée ; 2°. les contre indications. Mais avant que de suivre ces points de vue, élevons-nous contre deux abus plus nuisibles à l’humanité & aux animaux, que la saignée faite à propos n’a jamais pu leur être utile : abus d’autant plus répréhensibles, que quoique très communs, ils ne sont fondés que sur une aveugle routine, hors d’état de rendre raison de ses démarches. Ces abus sont les saignées prophylactiques ou de précaution, & celles qu’on le croit indispensablement obligé de faire précéder les médicamens évacuans.

La plupart des habitans des campagnes, & des maréchaux qu’ils appellent au secours de leurs animaux, sont dans l’usage de les faire saigner au printemps & sur la fin de l’automne ; ignorant les efforts & les ressources de la nature pour conserver l’économie animale & rétablir les dérangemens, ils se flattent de trouver des secours d’autant plus efficaces, qu’ils sont appliques plus promptement. Parmi ces secours ils donnent le premier rang à la saignée. Croyant voir par tout un sang vicié ou trop abondant, qu’il faut évacuer au moindre signal, dans la crainte de je ne sais quelles inflammations, putréfactions, &c, ils le versent avec une profusion qui prouve qu’ils sont incapables de soupçonner qu’en enlevant le sang, ils détruisent les forces nécessaires pour conserver la santé ; ils donnent lieu à des stases, des obstructions, au défaut de coction, aux maladies chroniques & à une vieillesse prématurée. Saigner, selon eux, est une affaire de peu de conséquence, & dont tout homme raisonnable peut être juge par sa propre sensation, dont il est difficile qu’il mésarrive. On diroit que, réformateurs de la nature, ils lui reprochent sans cesse d’avoir trop rempli leurs vaisseaux de sang. Tant que le sujet saigné par précaution jouit de toutes les forces d’un âge moyen, on s’aperçoit peu de ces fautes ; mais bientôt un âge plus avancé met dans le cas de s’en repentir, & interdit un remède qu’on n’auroit peut-être jamais dû mettre en usage.

Le second abus se trouve dans les saignées qu’on fait précéder sous le nom de remèdes généraux avec les purgatifs, aux remèdes particuliers, lorsqu’il n’y a point de contre-indication grave. Abuser ainsi de la facilité qu’on a d’ouvrir la veine, c’est regarder la saignée comme indifférente & par conséquent inutile ; c’est du moins être esclave d’une mode si fort opposée à tous les principes de la médecine, qu’elle est ridicule. Une conduite aussi erronée fuit tous les raisonnemens, parce qu’elle n’est appuyée sur aucun ; & tout médecin vétérinaire sensé doit rougir d’avouer d’avoir saigné l’animal qu’il soigne, par cette seule raison qu’il vouloit le purger, lui faire prendre des sudorifiques, qu’il falloit donner du large & du jeu à ces médicamens. De semblables maximes ne furent pas même enseignées par Botal. Mais la plupart des jeunes gens qui sortent des écoles vétérinaires, ne se livrent que trop souvent à l’aveugle routine de quelques-uns de leurs confrères, & au goût des personnes qui les appelent pour soigner leurs animaux. « Il seroit à désirer pour le bien public, que tous les élèves qui entrent dans les écoles vétérinaires, fussent à même de lire les ouvrages de médécine concernant la saignée, qui méritent d’être lus ; ils les détourneroient d’une méthode meurtrière, qui, en assombrissant les organes, précipite inévitablement, d’un temps plus ou moins long, la vieillesse ou la mort ». Mais c’est trop discuter une pratique aussi peu conséquente ; tâchons d’établir sur ses ruines, des principes adoptés par la plus saine partie des médecins.

Si nous cherchons dans les causes des maladies l’indication de la saignée, nous trouverons que la trop grande abondance de sang, la pléthore générale ou particulière, & sa consistance trop épaisse, couenneuse, inflammatoire, sont les deux seules qui exigent ce remède. La saignée agit dans ce premier cas, par l’évacuation, dans le second, par la spoliation ; tels sont les deux principaux effets qu’elle produit ; la dérivation & la révulsion devant être comptées pour des minimum momentanés, & par conséquent négligés.

Quoique nous n’admettions que ces deux indications générales pour la saignée, nous n’ignorons pas qu’une fièvre commençante ou trop forte, un excès de chaleur, les convulsions, les hémorragies, toute inflammation, sont autant d’indications pressantes pour la saignée : mais nous savons encore mieux que si les maux doivent être guéris par leurs contraires, la saignée ne convient dans aucun de ces cas ; à moins qu’il n’y ait en même temps pléthore ou consistance inflammatoire ; qu’elle n’est là qu’un palliatif dangereux par ses suites, qu’elle est le plus souvent inutile pour les guérir ; & que ces différens symptômes doivent être appaisés par les anodins, les narcotiques, les rafraîchissans, les relâchans, les astringens, les doux répercussifs, & les délayans. Nous croyons que communément on juge mal des efforts de la nature, qu’on les croit excessifs lorsqu’ils sont proportionnés à l’obstacle, & nous sommes convaincus avec Celse, que ces seuls efforts domptent souvent, avec l’abstinence & le repos, de très-grandes maladies : multi magni morbi curantur abstinentiâ & quiete. Cels. Après avoir parcouru tous les temps & effrayé mal à propos les propriétaires des animaux, le médecin vétérinaire peu accoutumé à observer la marche de la nature abandonnée à elle-même, a recours à la saignée, qui, loin de ralentir le mouvement du sang, l’accélère, à moins qu’il ne fasse tomber l’animal en défaillance, ainsi qu’il est aisé de l’apercevoir dans les fièvres intermittentes qui le changent en continues, ou bien il survient des accès plus forts & plus longs après la saignée.

Le plus grand nombre de ceux qui exercent la médecine des animaux, croiroit manquer aux loix les plus respectables, s’il s’abstenoit d’ouvrir la veine lorsqu’il est appelé au secours d’un animal malade en qui la fièvre se déclare ; & il accuse la maladie des foiblesses de la convalescence, tandis que les évacuations sollicitées mal à propos, n’y ont que trop souvent la plus grande part. Il croit reconnoître, ou du moins il suppose alors des pléthores fausses, des raréfactions dans le sang. À entendre ces nouveaux esculapes, on croit voir tous les vaisseaux prêts à se rompre par la dilatation que quelques degrés de chaleur de plus peuvent procurer au sang, & qui, s’ils l’avoient soumis au calcul, n’équivaudroit pas à l’augmentation de masse & de volume qu’un verre d’eau avalé produiroit. Le gonflement des vaisseaux qui paroît sur l’habitude du corps, le rouge animé qui se répand sur la cornée opaque, dans les naseaux, dans l’intérieur de la bouche, &c., leur sert de preuve. Ils ne voient pas dans l’intérieur la nature soulevée contre les obstacles & les irritations, resserrant les vaisseaux intérieurs, & chassant sans aucun danger, dans les vaisseaux cutanés, un sang qui n’y est trop à l’étroit que pour quelque temps, qui l’est peut-être utilement, & qui sera nécessaire dans la suite de la maladie. Ils oublient que ces efforts sont salutaires s’ils sont modérés, & que dans peu le sang qu’on croit surabondant, se trouvera être en trop petite quantité. Les hémorragies critiques leur servent de preuve, & ne sont que le principe de l’illusion, parce qu’ils négligent de faire attention, que pour que les évacuations soient salutaires, il faut qu’elles soient faites dans les lieux & dans les temps convenables ; qu’elles ne doivent pas être estimées par leur quantité, mais par leur qualité ; & qu’enfin les hémorragies surviennent souvent fort heureusement, malgré les saignées répétées.

Tout ce que nous avançons ici aura l’air paradoxal pour plusieurs, jusqu’à ce qu’ils l’aient comparé avec l’observation qui nous doit tous juger.

Après avoir puisé les indications de la saignée dans les causes, cherchons-les dans les symptômes qui annoncent la pléthore & la consistance inflammatoire.

La nourriture abondante & de bonne qualité, le peu d’exercice auquel certains animaux sont assujettis, donnent fréquemment lieu à la pléthore générale, qu’on reconnoît par la difficulté qu’ils ont à se mouvoir, l’assoupissement, la force, la dureté & le gênement du pouls. La pléthore particulière a pour signe la tumeur, la chaleur, quelquefois pulsative & fixe d’une partie. La consistance inflammatoire doit être soupçonnée toutes les fois que l’animal nous paroît atteint d’une fièvre aiguë ; on n’en doutera plus, si les symptômes sont graves, & le sujet pléthorique. Dans ces deux cas, la partie rouge surabonde, la nature, lorsqu’il y a pléthore, se débarrasse de la portion du sang la plus ténue, du sérum qui peut plus aisément enfiler les couloirs excréteurs ; pendant que la plus épaisse est continuellement fournie, accrue par des fourrages trop nourrissans, trop abondans, ou que faute d’exercice elle n’est pas décomposée ou évacuée.

Lorsque la pléthore est légère, la diète & l’exercice sont un remède bien préférable à la saignée ; mais, parvenue à un certain point, elle exige qu’on diminue subitement la trop grande proportion de la partie rouge avec la sérosité, dans la crainte de voir survenir des hémorragies, des stases, des épanchemens mortels ou du moins dangereux, des anévrismes, des apoplexies, & des inflammations, se former dans les parties du corps dont les vaisseaux sanguins sont le moins perméables. Cette pléthore exige qu’on tire du sang par une large ouverture, de la jugulaire, si elle est générale, & de la partie malade, si elle est devenue particulière. Cependant, si on ne se précautionne pas contre les retours en en évitant les causes, ou la verra revenir d’autant plus vite, d’autant plus fréquemment, qu’on aura davantage accoutumé l’animal malade à la saignée. La nature se prête à tout, elle suit en général le mouvement qu’on lui imprime. Tirer souvent du sang, c’est lui en demander une réparation plus prompte ; mais qu’on ne s’y trompe pas, il y a toujours à perdre ; la quantité de sang croitra par la dilatation des orifices des veines lactées, par une moindre élaboration, par des excrétions diminuées ; le sang ne sera donc jamais aussi pur qu’il l’eût été, si on en eût prévenu ou corrigé l’abondance par toute autre voie que par la saignée. Ménageons donc une liqueur précieuse à tout âge, mais spécialement dans le plus tendre comme dans le plus avancé ; n’ayons recours à la saignée que dans les cas où le mal est inguérissable par tout autre remède, & dans ceux qui présenteroient trop de danger à tenter d’autres moyens.

Lorsque la fièvre se déclare avec la pléthore, les dangers augmentent ; & on doit alors, dans la crainte des inflammations, des hémorragies symptomatiques, &c., qui ne tarderoient pas d’arriver, tirer du sang pour les prévenir : mais sans pléthore générale ou particulière, ou sans inflammation, on ne doit faire aucune saignée C’est une maxime qui nous paroît démontrée par l’observation des animaux malades abandonnés à la nature, comparée avec celle des fièvres qu’on croit ne pouvoir appaiser qu’en versant le sang, comme si c’étoit une liqueur qui ne pût jamais pécher que par la quantité ; comme si la soustraction de sa plus grande partie, & l’abattement des forces qu’elle procure, étoient des moyens plus sûrs de le dépurer, que la coction que la nature fait de sa portion viciée. Nous aurons lieu d’examiner la pléthore particulière, en parlant du choix des vaisseaux : passons aux inflammations.

Il est tellement faux que toute inflammation exige des saignées répétées dans ses différens temps, que, sans parler de celles qui sont légères, superficielles, nous avançons hardiment qu’elles nuisent dans plusieurs qui sont graves & internes, & qu’il en est même dans lesquelles elle est interdite. C’est ici où nous répétons qu’il seroit à désirer pour le bien public, que tous les élèves des écoles vétérinaires fussent à même de lire les ouvrages de médecine concernant la saignée, qui méritent d’être lus. S’ils croient qu’abandonnés à une hypothèse, nous en suivions les conséquences sans prendre garde à l’expérience des grands médecins, au moins ils pourroient consulter les ouvrages de ceux qui n’ont pas été livrés, comme Botal, avec fureur à la saignée ; ils verroient avec le même étonnement que M. Paul, correspondant de la société royale des sciences, qu’un ancien médecin d’hôpital, qui se croyoit lui-même un Hippocrate, a fait saigner un pleurétique jusqu’à trente-deux fois. Le malheureux succomba à la perte de son sang, lorsqu’il ne lui en resta plus dans les veines, & le vieux docteur, qui ne se reprochoit rien, dit froidement & gravement en apprenant sa mort : il fallait sans doute que cette pleurésie fût indomptable, puisqu’elle n’a pas cédé à tant de saignées. Mais en lisant Baillou, praticien aussi sage qu’heureux & éclairé, qui exerçoit la médecine dans le pays où la mode & les faux principes ont voulu que la saignée répétée jusqu’à douze, quinze, vingt & trente-deux fois, fût le remède des inflammations ; ils sauroient qu’il est un grand nombre de pleurésies & de péripneumonies (maladies qui exigent plus que les autres la saignée) dans lesquelles elle est nuisible : ils apprendroient partout que la pléthore, & le temps de l’irritation passés, on doit fuir toute perte de sang comme le poison le plus dangereux ; qu’elle trouble la coction, qu’elle empêche même la dépuration, & qu’elle est propre à jeter les malades dans des foiblesses & des récidives, dont la convalescence la plus longue aura peine à les tirer : en les consultant dans les inflammations extérieures, ils verroient si les dartres, la gale, le roux vieux, la clavelée, le charbon, les ulcères, les plaies enflammées peuvent être guéris par la seule saignée ; si elle n’aggrave pas ces maux, sur-tout lorsqu’ils portent un caractère gangréneux. Ils verroient si la nature n’en est pas le véritable médecin, & l’excrétion d’une petite portion de matière élaborée, le remède. Ils verroient en même temps quels maux étranges peut produire la saignée, faite mal-à-propos, en arrêtant la suppuration, en donnant lieu à des métastases, des rentrées de pus ; & ils seroient convaincus de ces deux vérités, que toutes inflammations n’exigent pas la saignée, & que celles même qui l’indiquent, ne l’indiquent jamais dans tout leur cours. Mais dans les inflammations simples & graves, où il n’y a aucun vice particulier gangreneux, &c. où l’animal malade jouit de toutes ses forces, la saignée faite dans le principe de la maladie, est le plus puissant remède qu’on puisse employer.

En effet, dans ces inflammations, on trouve en même temps la pléthore & la consistance inflammatoire du sang ; on trouve un resserrement spasmodique de tous les vaisseaux, un embarras général dans la circulation par la résistance que le sang oppose au mouvement du cœur, particulier par l’engorgement, l’arrêt du sang épaissi dans les vaisseaux capillaires de la partie affectée, collé fortement contre leurs parois, & interdisant la circulation dans les plus ténus. Or le vrai remède de tous ces maux est l’évacuation & la spoliation de ce sang qui, devenu plus aqueux, moins abondant, qui, poussé plus fréquemment, avec plus de vélocité, détruira, entraînera avec le temps & l’action oscillatoire des vaisseaux sanguins, ce fluide épais collé contre ses parois, qui peut-être n’auroit pu, sans ces secours, se dissiper que par la suppuration, ou qui interrompant entièrement le cours du sang & de tous les autres fluides, auroit fait tomber la partie dans une gangrène mortelle, si le siège de la maladie eût été un viscère. La saignée concourra alors à procurer la résolution, cette heureuse terminaison des tumeurs inflammatoires qu’on doit hâter par les autres moyens connus.

Nous avons avancé que les hémorragies, la vivacité des douleurs, le délire, l’excès de chaleur, une fièvre trop forte, n’étoient point par eux-mêmes des indications suffisantes pour la saignée ; parce que chacun de ces maux avoit des spécifiques contraires à sa nature. Retraçons-nous les effets de la saignée dans ces différens cas pour nous en convaincre.

L’hémorragie est critique ou symptomatique. Critique, elle ne doit être arrêtée par aucun moyen, elle ne doit être détournée par aucune voie ; la saignée ne sauroit donc lui convenir : symptomatique, elle est l’effet de la pléthore, de la dissolution du sang, de la foiblesse ou de la rupture des vaisseaux. Dans le premier cas, on n’hésitera pas de saigner ; mais ce sera à raison de la pléthore, & non point de l’hémorragie ; dans les autres, on portera du secours par les astringens, les roborans, les topiques répercussifs, absorbans, tous très-différens de la saignée. La défaillance que procure une saignée faite par une large ouverture, facilite, à la vérité, quelquefois la formation du caillot qui doit fermer l’orifice des vaisseaux rompus ou dilatés ; mais si la prudence ne tient pas les rênes, si elle n’est pas éclairée par la raison, on en hâte les progrès par la dissolution du sang que cause la spoliation.

Si les douleurs sont immodérées, elles demandent l’usage des relâchans, des anodins, & des narcotiques. La saignée procure bien un relâchement, si on la pratique ; mais lorsque nous avons sans cesse sous la main des remèdes qui peuvent produire un effet plus sûr, plus durable, plus salutaire, plus local, qui n’emporte avec lui aucun des inconvéniens de la saignée, pourquoi n’y aurions-nous pas recours préférablement ? Nous en disons de même du délire, en en appelant toujours sur ces objets l’expérience de tous les vrais praticiens.

L’excès de chaleur trouvera bien plus de soulagement, s’il n’y a ni pléthore ni inflammation, dans les rafraîchissans acidules, aqueux, dans les bains, le renouvellement de l’air, les vapeurs aqueuses végétales, l’évaporation de l’eau, le froid réel, L’éloignement de la cause, que dans une saignée qui, comme nous l’avons déja prouvé, entraîne avec elle tant d’inconvéniens.

Si la saignée peut changer les fièvres intermittentes en continues, par la vélocité que le sang acquiert après qu’elle a été faite, en conséquence de l’augmentation des forces respectives du cœur ; on sent déja qu’il n’est qu’une saignée jusqu’à défaillance qui puisse faire tomber la fièvre qui se renouvellera même bientôt ; on sent aisément tous les maux que de semblables saignées peuvent causer ; abstenons-nous en donc, jusqu’à ce que nous ne trouvions dans les remèdes proposés contre l’excès de chaleur, aucune ressource suffisante, ou que nous ayons reconnu la pléthore & l’inflammation.

Quant à l’idée générale des maladies dans lesquelles la saignée est indiquée, c’est dans le commencement de toutes les maladies inflammatoires, comme la pleurésie, la péripneumonie ; dans les inflammations locales, comme celles du foie, de la rate, des reins, de l’estomac, des intestins, de la vessie, des parties de la génération de l’un & de l’autre sexe, de la gorge, des yeux ; comme dans la pousse, le vertigo idiopatique, les toux, l’apoplexie sanguine, l’épilepsie, la clavelée, &c. ; comme après des chûtes, des contusions, des meurtrissures, ou d’autres coups violens reçus, soit extérieurement soit intérieurement. La saignée est encore nécessaire lorsque les animaux ont été suffoqués par un mauvais air ou par un air méphitique. En un mot, il faut ouvrir la veine toutes les fois que le mouvement vital a été arrêté subitement par une cause quelconque, excepté dans la syncope occasionnée par la foiblesse.

Contre-indication de la saignée. Si la saignée est indiquée dans la pléthore & la consistance inflammatoire du sang, il est évident qu’elle doit être défendue dans les cas opposés, lorsque les forces sont abattues, comme après de longs travaux, lorsque le sang est dissous, & la partie rouge dans une petite proportion avec la sérosité. C’est ainsi que l’âge trop ou trop peu avancé, les tempéramens bilieux ou flegmatiques, la longueur de la maladie, l’œdème & toutes les hydropisies, les hémorragies qui ont précédé, les évacuations critiques quelconques, & toutes celles qui sont trop abondantes, les vices gangreneux, sont des contre-indications pour la saignée.

Lorsqu’on admet un usage immodéré de ce remède dans la plupart des maladies, on est forcé d’établir une longue suite des contre-indications pour en empêcher les tristes effets dans un grand nombre de cas ; mais lorsqu’on l’a réduit dans ses vraies bornes, on se trouve bien moins embarrassé par cette combinaison de causes & d’effets, d’indication & de contre-indications, qu’il est bien difficile d’apprécier.

La modération dans l’usage des remèdes, la crainte de tomber dans un abus trop commun, la confiance dans les efforts de la nature, feront que, indépendamment des contre-indications, si le mal est léger, si on peut raisonnablement compter que la nature sera victorieuse, on la laissera agir, on exercera du moins le grand art de l’expectoration, en se bornant aux soins & au régime, pour ne pas faire de mal, dans la fureur de vouloir agir, lorsqu’on devroit n’être que spectateur.

La justesse & la modération doivent donc être nos règles. Nous ne devons saigner que dans le besoin & qu’autant qu’il est nécessaire. Cette opération est contre-indiquée non-seulement aux animaux épuisés & débiles, même dans les maladies aiguës, mais aussi nous devons nous en abstenir dans les gourmes, dans la clavelée, lorsque les forces de la nature n’excèdent point, dans la crainte de s’opposer à l’évacuation de la matière morbifique ; dans les fièvres lentes, malignes & excessivement putrides, dans l’apoplexie séreuse, dans la péripneumonie ou fluxion de poitrine, lorsque l’animal expectore aisément, quoique la fièvre soit forte dans le vertige symptomatique, &c. La loi générale est de ne jamais saigner au commencement d’une fièvre, à moins qu’il n’y ait des symptômes violens d’inflammation ; car toutes les fièvres ne demandent pas de saignées, elles y sont souvent inutiles & quelquefois dangereuses, principalement dans les épisodes. Il n’y a donc que les symptômes de l’inflammation qui puissent indiquer avec certitude la nécessité de la saignée, tels qu’un pouls fréquent, plein, dur, une chaleur forte, la sécheresse de la peau, la vivacité & la rougeur des yeux, la difficulté de respirer, &c. Enfin nous devons tenir pour certain, qu’on ne peut jamais faire sortir toute l’humeur morbifique avec le sang, à moins qu’on ne l’épuise entièrement. Cette sortie est l’ouvrage de la nature seule.

Pour donner une connoissance un peu plus étendue de l’indication & de la contre-indicationde la saignée, aux personnes entre les mains desquelles se trouve cet ouvrage, jetons un coup-d’œil avec elles sur la marche de quelques-unes des maladies qui attaquent leur bétail, & qui sont fréquemment épizootiques. Par exemple, dans les fièvres intermittentes, leur caractère est de paroître & de disparoître entièrement, & de revenir à plusieurs reprises au bout de vingt-quatre heures, au bout de deux, trois jours, &c.; ces retours se nomment accès. Dans l’intervalle qui règne d’un accès à l’autre, l’animal est absolument sans fièvre & paroît souvent jouir de la meilleure santé.

Tout ce qui tend à relâcher les solides, à diminuer la transpiration, à arrêter la circulation des fluides dans les plus petits vaisseaux du corps, dispose aux fièvres intermittentes.

La saignée n’est indiquée dans une fièvre intermittente, que lorsqu’il y a lieu de soupçonner une inflammation violente qui se manifeste par la chaleur excessive, le délire, &c. : mais comme dans cette espèce de fièvre, le sang est très-rarement dans un état inflammatoire, la saignée s’y trouve aussi rarement nécessaire ; & dans le cas où elle seroit indiquée, si on la répétoit plusieurs fois, elle ne tendroit qu’à prolonger la maladie.

Les fièvres continues-aiguës, sont de deux espèces, l’une bénigne & l’autre maligne : cette distinction est fondée en raison du danger & des symptômes, qui, familiers à la maligne, ne s’observent pas dans la fièvre bénigne, qui n’est accompagnée d’aucun symptôme dangereux ; si elle s’écarte quelquefois de cette marche connue, si elle prend un aspect de malignité, on doit l’attribuer à un mauvais régime, ou à un traitement malentendu.

Tout ce qui peut échauffer le corps de l’animal & augmenter la quantité de son sang, comme des courses violentes ; le dormir au soleil ; une nourriture trop abondante, sans faire un exercice suffisant ; une transpiration supprimée ; l’habitation d’une écurie humide, ou la boisson d’eau froide lorsqu’il est en sueur, &c ; toutes ces causes peuvent donner lieu à la fièvre continue-aiguë bénigne.

La saignée est de la plus grande importance dans cette espèce de fièvre, ainsi que dans toutes celles qui sont accompagnées d’un pouls vif, dur, plein, &c. Elle doit toujours être faite dès l’instant que les symptômes de l’inflammation se manifestent.

Si après la première saignée, qui doit être copieuse, le pouls devenoit plus dur, il seroit nécessaire, quatre ou six heures après, de venir à une seconde saignée. Si après la seconde saignée, le pouls conserve encore les mêmes qualités, il faut, dix ou douze heures après, procéder à une troisième, qui souvent & presque toujours doit faire la dernière, quand les trois saignées ont été faites dans les vingt-quatre heures ; car on ne doit point saigner pour éteindre entièrement la fièvre, mais seulement pour en modérer l’excès. La fièvre est si nécessaire pour la coction & la résolution, que très souvent, dans la pratique, on est obligé d’en exciter une artificielle, soit pour soutenir ou ranimer les forces de la nature dans les maladies aiguës, soit pour donner du mouvement aux humeurs qui croupissent, dans les maladies chroniques.

Mais si le médecin vétérinaire a prescrit des remèdes contraires, ou un régime mal entendu, la fièvre aiguë bénigne dégénère en fièvre maligne ; on le connoît à la petitesse du pouls, au grand abattement de l’animal malade, à la dissolution du sang & à la putridité infecte de ses excrémens.

En supposant même le régime bien indiqué & bien exécuta, il sera insuffisant, si l’animal atteint de la fièvre continue bénigne, respire un air mal-sain, si son habitation est humide, obscure, mal-propre, si elle est exposée aux inondations, si elle sont précédées ou suivies de grandes chaleurs, ou que l’air extérieur ne circule pas librement, s’il est sans cesse imbibé par des brouillards épais ; si l’animal a été épuisé par des travaux rudes & excessifs ; par des fourrages de mauvaise qualité, ou gâtés par des pluies, ou qu’on ne lui en ait pas fourni une quantité suffisante pour l’entretien & la conservation de sa santé, &c. Toutes ces causes doivent être connues du médecin qui traite la fièvre continue bénigne, afin qu’il puisse ajouter au régime les antiseptiques, qui, en prévenant la putréfaction des humeurs, empêchent qu’elle ne dégénère en fièvre maligne.

Nous continuerions ainsi de donner une idée du détail de toutes les maladies qui affectent les animaux, & même de leurs différens états, dans lesquels la saignée est indiquée & contre-indiquée : mais ce champ seroit trop vaste ; obligés de nous resserrer, nous allons examiner dans quel temps de la maladie on doit pratiquer la saignée.


Section IV.

Du temps qu’on doit pratiquer la saignée.

Nous avons rejeté toutes les saignées prophylactiques, ainsi nous n’avons aucun égard aux phases de la lune, ni même au cours du soleil, pour conseiller des saignées toujours nuisibles, lorsqu’il n’y a pas dans le mal une raison suffisante pour les faire. Lorsqu’il y a pléthore sans fièvre, le temps le plus propre pour la saignée est le plus prochain, ayant cependant le soin d’attendre que la digestion du repas précédent soit faite. Mais dans les fièvres aiguës avec pléthore, ou dans les inflammations qui exigent la saignée, nous devons examiner dans quel jour de la maladie, son commencement, son milieu ou sa fin, à quelle heure du jour, avant, pendant ou après le paroxysme & l’accès, il est plus avantageux de faire la saignée.

Le temps de l’irritation, qui est celui de l’accroissement de la maladie, est le seul où la saignée doive être pratiquée ; alors les efforts de la nature peuvent être extrêmes ; les forces de l’animal n’ont point été épuisées par l’abstinence, les évacuations & la maladie ; la circulation se fait avec force, les vaisseaux resserrés gênent le sang de toutes parts ; la consistance inflammatoire, si elle existe, & l’obstacle, croissent ; la suppuration se fait craindre, & la résolution peut être hâtée. S’il y a pléthore, on doit appréhender les hémorragies symptomatiques, la rupture des vaisseaux, les épanchemens sanguins : ce sont ces momens qu’il faut saisir ; mais lorsque la maladie est dans son état, que la coction s’opère (car quoique la nature commence à la faire dès le principe de la maladie, il est un temps où elle la fait avec plus de rapidité), elle ne convient plus : l’inflammation ne peut être résoute alors que par une coction purulente, qui seroit troublée par la saignée. Dans le tems du déclin ou de la dépuration, ôter du sang, ce seroit détruire le peu de forces qui restent, ce seroit donner lieu à des métastases, ou tout au moins empêcher que cette matière nuisible, préparée pour l’évacuation, soit évacuée ; ce seroit troubler des fonctions qu’il est important de conserver dans toute leur intégrité ; ces maximes sont si vraies, les médecins du corps humain les ont de tout temps tellement connues, que si quelqu’un d’eux s’est conduit différemment, aucun n’a osé le publier comme principe ; la seule difficulté a roulé sur la fixation des jours où s’opéroit la coction ; les uns ont cru la voir commencer au quatrième, & ont interdit les saignées après le troisième ; les autres ont été plus loin, mais aucun n’a passé le dixième ou le douzième. Il est mal-aisé de fixer un terme précis dans des maladies qui sont de nature si différente, dont les symptômes & les circonstances sont si variées, qui suivent leur cours dans un temps plus ou moins long ; on sent aisément que plus la maladie est aiguë, plus le temps de l’irritation est court, plus on doit se hâter de faire les saignées nécessaires, plutôt on doit s’arrêter ; c’est au médecin vétérinaire à prévoir sa durée. Nous pouvons ajouter que ce temps expire communément, dans les fièvres proprement dites & les inflammations, au cinquième jour ; mais nous répéterons sans cesse que le temps qui précède la coction ou l’état de la maladie, est celui auquel on doit borner la saignée.

Les paroxysmes ou les accès sont comme des branches de la maladie, qui, semblables au tronc, ont comme lui un cours régulier, un accroissement ; un état & un déclin ; ce que nous avons dit de l’un doit s’étendre aux autres ; c’est après le frisson, lorsque la fièvre est dans son plus grand-feu, qu’on doit saigner.

L’interdiction de la saignée dans le frisson, nous conduit à remarquer qu’on tomberoit précisément dans la même faute, si on saignoit dans le principe de la maladie, des inflammations, avant que la nature soit soulevée & ses premiers efforts développés.


Section V.

Du choix du Vaisseau.

Appliquons à l’usage de la saignée les maximes que nous avons établies en parlant de ses effets. La pléthore est générale ou particulière ; générale, elle suppose une égalité dans le cours de la circulation, & un équilibre entre les vaisseaux & le sang, qui sera détruit si on ouvre une veine pendant tout le temps que le sang coulera, mais qui se rétablira bientôt lorsque le vaisseau sera fermé ; il est donc égal, dans ce cas, d’ouvrir la veine des ars, ou la saphène, ou la jugulaire, avec ou sans ligature : il n’est qu’une règle à observer, c’est d’ouvrir la veine la plus grosse, parce qu’en fournissant dans un même espace de temps une plus grande quantité de sang, elle produira, avec une moindre perte, l’effet souvent désiré, de causer une légère défaillance.

Mais lorsque la pléthore est particulière, il faut connoître ou se rappeler qu’il peut se former dans les veines d’une partie, ou dans les artérioles, des obstacles au cours de la circulation, qui seront l’effet d’une contraction spasmodique de ces vaisseaux ou des parties voisines, d’une compression extérieure ou interne, d’un épaississement inflammatoire particulier du sang, ou des autres humeurs ; d’un séjour trop long du sang accumulé dans une partie relâchée, dans une suite de petits sacs variqueux, qui circulant plus lentement, s’épaissira, se collera contre les parois des vaisseaux, ce qui forme une pléthore particulière dont l’existence est démontrée par les hémorragies critiques, les inflammations, les épanchemens, &c.

Dans tous ces cas la saignée doit être faite dans le siège du mal, ou du moins aussi près qu’il est possible, pour imiter la nature dans les hémorragies critiques, & pour se conformer aux loix du mouvement les plus simples ; c’est ainsi qu’on ouvre les varices quelconques, qu’on scarifie les yeux enflammés & les plaies engorgées, qu’on saigne au dessous d’une compression forte qui est la cause d’un engorgement, qu’on ouvre les veines jugulaires dans plusieurs maladies de la tête avec succès, & qu’on éprouve continuellement de ces saignées locales des effets avantageux. Qui ne riroit d’un médecin vétérinaire qui ouvriroit la saphène pour dissiper l’engorgement inflammatoire des glandes parotides ? ici l’expérience vient constamment à l’appui de la raison ; l’une & l’autre veulent qu’on attaque le mal dans son siège & qu’on vuide le canal par une ouverture faite au canal lui même, sans recourir aux branches les plus éloignées.

Comme la flamme ne seroit pas toujours un instrument propre à attaquer le mal dans son siège, on peut y suppléer par les sangsues, par les ventouses sèches ou humides ; elles sont indiquées dans le vertigo idiomatique, dans l’inflammation des yeux, dans celle des reins, dans la suppression & rétention d’urine, dans l’apoplexie sanguine, dans l’inflammation des mamelles des jumens & des vaches qui allaitent, &c. &c.

Avant que d’appliquer les sangsues, on les lave dans de l’eau ; ensuite on échauffe la partie dont on veut tirer le sang, en la frottant ou en la mouillant avec de l’eau tiède, du lait chaud, ou du sang de pigeon. Sans l’un ou l’autre de ces moyens, elles s’attacheroient difficilement. Dès qu’elles sont gorgées de sang, elles quittent prise pour l’ordinaire ; mais si l’on juge que la quantité de sang qu’elles ont tiré ne suffit pas, on coupe la queue des sangsues, afin que le sang quelles sucent de plus, puisse couler par cette ouverture. Quand on juge qu’elles ont assez tiré de sang, on leur jette sur le corps du sel, des cendres, ou on les coupe, le plus près qu’il est possible, de la tête. Le sang s’arrête pour l’ordinaire dès qu’elles ont cessé de sucer ; s’il arrivoit qu’il ne s’arrêtât pas, il faudroit appliquer sur les petites ouvertures de l’amadou ou de l’agaric, qu’on assujettit au moyen d’une compresse & d’une bande.

Quand il s’agit d’appliquer les sangsues dans l’intérieur des naseaux, &c., il faut user de beaucoup de précaution & d’adresse, afin qu’elles ne pénètrent point dans les cavités plus avant qu’on ne le désire ; accident qui, comme on le sent assez, mettroit la vie de l’animal en danger : si par malheur elles venoient à se glisser dans l’estomac par les nasaux, il faudroit sur le champ faire avaler force eau salée, ou du vinaigre, ou des purgatifs, & des lavemens âcres, afin de les empêcher de pincer ces parties & d’en sucer le sang : si elles étoient arrêtées dans les nasaux, de forts sternutatoires les feroient rejeter.

Les sangsues s’attachent quelquefois aux jambes, sous le ventre & à d’autres parties du corps des chevaux qui vont dans des mares d’eau pour manger les joncs ou la lèche ; la seule manière de les faire quitter prise, est de les couper avec des ciseaux, le plus près qu’il est possible de la tête. On observera de ne jamais les arracher de force, parce qu’elles laisseroient leurs dents dans la chair, ce qui pourroit occasionner une inflammation suivie de suppuration : nous disons de les couper le plus près possible, de la tête, parce que ce ver, comme un grand nombre d’autres, survit lors même qu’il a été coupé en plusieurs morceaux, & que moins la partie coupée qui tient à la chair, est grande, moins elle vit.

Avant que de décrire la manière d’appliquer les ventouses, nous observerons que ce sont de petits vaisseaux, ordinairement de verre, faits en cône, à peu près comme les verres à boire, dont on peut même se servir au défaut d’autres.

Après avoir coupé le poil, on applique les ventouses par la partie large & ouverte, sur le siège du mal, pour attirer avec violence les humeurs du dedans au dehors : pour cet effet on remplit le verre à moitié d’une étoupe de mèche ou de coton, qu’on fait tenir dans le fond avec de la cire ou de la térébenthine. On commence par faire chauffer légèrement le vaisseau, ensuite on met feu à l’étoupe ; on place aussitôt la ventouse sur la partie malade ou sur la partie qui en est voisine : la flamme s’éteint peu à peu ; mais la chaleur qu’elle a communiquée en raréfiant l’air contenu dans le vaisseau, attire la peau du dedans au dehors : cette peau se lève & forme une vessie ; il est des cas où elle suffit : on appelle cette ventouse sèche ; mais le plus souvent on fait des incisions sur cette vessie avec une lancette, après quoi on applique de nouveau la ventouse, avec les mêmes attentions, & elle attire abondamment le sang & les autres humeurs. On a donné à ces incisions le nom de scarifications, d’où vient que cette ventouse s’appelle ventouse scarifiée.

Ce remède ne le cède point à la saignée pour les bons effets ; on l’estime même plus utile, car la douleur que cause la ventouse sacrifiée, & que ne procure pas la saignée, a cet avantage, qu’elle dissipe l’engourdissement des sens ; ce qui la rend très-importante dans toutes les maladies accompagnées d’assoupissemens ; elle procure les plus grands soulagemens dans la pleurésie, sur-tout dans la fausse-pleurésie, quand elle est appliquée près du siège de cette maladie.


Section VI.

Du nombre des saignées qu’on doit faire.

Si l’on fait un grand nombre de saignées, ou que l’on tire une grande quantité de sang, le dépouillement de la partie rouge devient de plus en plus considérable, sur-tout si les saignées ont été copieuses ou se sont suivies rapidement, parce qu’alors la perte de la partie rouge est plus grande proportionnellement ; bientôt on ne trouve plus que de la sérosité dans les veines, ce qu’on appelle saigner jusqu’au blanc ; dans cet état le sang est devenu si fluide qu’il est presque incapable de concourir à la coction, qu’il ne peut qu’à la longue assimiler le chyle qui lui est présenté ; ce défaut de coction laisse subsister les engorgements qui forment la maladie, ce qui arrive spécialement dans les fièvres d’accès. On sent déja qu’il est de bornes plus étroites qu’on ne pense vulgairement, à la quantité du sang qu’on doit tirer ; elle doit toujours être réglée sur les forces, l’âge, la constitution, & le travail ou le repos auquel est soumis l’animal qui est dans le cas d’être saigné. Il seroit aussi ridicule que nuisible de vouloir tirer la même quantité de sang à un poulin qu’à un cheval formé ; à un animal délicat, qu’à un qui seroit robuste, &c. On ne doit pas même, dans certaines maladies, faire saigner les animaux jusqu’à défaillance ; car un animal peut tomber en syncope à la première ouverture de la veine, tandis qu’un autre perdra tout son sang avant qu’il éprouve la moindre foiblesse. Ce n’est pas qu’il n’y ait certaines maladies où les saignées jusqu’à défaillance ne soient très importantes : par exemple, lorsque le cheval est atteint du vertigo, le bœuf du mal-de-chèvre ; cette maladie est connue en Franche-Comté, sous ces dénominations ; le délire phrénétique qui l’accompagne, étant causé par une constriction qui est telle, qu’il faut que le relâchement soit porté jusqu’à la syncope, pour que la détente se fasse, &c. Mais nous nous garderons bien de conseiller à qui que ce soit d’employer ces saignées : si nous en faisons mention, c’est pour que, par ignorance, on ne traverse pas les vues d’un médecin vétérinaire éclairé, qui les pratique parce qu’elles lui paroissent nécessaires.

Ce n’est pas non plus sur la demande du propriétaire d’un animal, que le maréchal, ou le médecin vétérinaire doivent se décider à pratiquer la saignée ; mais uniquement par l’indication que présentent les symptômes de la maladie dont il est attaqué ; car il est nombre de personnes qui font saigner leurs animaux par pure fantaisie, & il est rare qu’alors la saignée ne soit nuisible. Il n’y a que la maladie & les symptômes qui l’accompagnent, qui puissent & doivent faire décider quand il faut saigner, où il faut saigner, & combien de fois il faut saigner. M. BRA.