Cours d’agriculture (Rozier)/SAUTERELLE

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Hôtel Serpente (Tome neuvièmep. 129-131).


SAUTERELLE. Cet animal est trop connu pour le décrire. (Consultez à son sujet la théologie des insectes de Al. Lester, les ouvrages de M.Lionnet, le dictionnaire d’histoire naturelle de M. de Bomare, &c.) Les sauterelles marchent assez vite & volent également. La longueur de leur vol ou saut est ordinairement celle de deux cents fois la longueur de leur corps. Les femelles ont une appendice à l’extrémité de leur corps ; les mâles n’en ont point, parce qu’elle ne leur est pas nécessaire. Cette appendice est composée de deux lames ; dans quelques espèces elle ressemble à un sabre ; c’est avec cette tarière que la femelle soulève la terre, ou plonge dans ses crevasses pour y déposer ses œuf, & l’entre-deux des deux lames sert de couloir à l’œuf à sa sortie de l’ovaire, jusqu’à ce qu’il soit déposé. Les œufs restent en terre jusqu’à la fin d’avril ; il en sort un ver d’abord blanc, puis un peu noir, ensuite de couleur rousse ; enfin ces larves se convertissent en sauterelles, & dès-lors elles commencent leurs dégâts dans les campagnes.

La famille des sauterelles renferme un très-grand nombre d’espèces ; heureusement que celles de France y multiplient beaucoup moins que celles des pays méridionaux, & même du nord d’Allemagne. Toutes les histoires fourmillent d’exemples de nuées formidables de sauterelles survenues inopinément, des dégâts & des dévastations horribles qu’elles occasionnent : nos provinces méridionales de France y sont quelquefois exposées. Mézerai dit qu’en 1613 une tempête extraordinaire en jeta une armée entière dans la campagne d’Arles ; qu’elle traversa le Rhône, & dévasta tout son voisinage jusqu’à Aramont, au point qu’il ne resta pas le moindre vestige de verdure sur aucun champ. Ces sauterelles attirèrent les étourneaux, & ces oiseaux voraces en dépeuplèrent presque tout le pays. Le même auteur ajoute qu’on ramassa plus de 3000 quintaux d’œufs qui furent enterrés ou jetés dans le Rhône ; sans cette précaution, en comptant seulement 25 œufs dans chaque tuyau ou ponte, on auroit eu l’année d’après un million 750,000 individus par quintal d’œufs.

Ce que Mézerai dit des étourneaux doit paroître exagéré à ma plûpart des lecteurs, mais les habitans des provinces maritimes & méridionales voient chaque année les étourneaux passer par bandes innombrables ; si par malheur ces oiseaux se jettent dans une vigne ou sur une olivette, on peut regarder la récolte comme finie.

Je crois que l’espèce de sauterelle qui continue encore ses dégâts dans le Bas-Languedoc, & qui s’y est, pour ainsi dire, naturalisée, est une filiation de celles venues en 1613, car elles ne ressemblent en aucune manière aux sauterelles que j’ai observées dans le reste du Royaume  ; elle est courte, grosse, charnue, sur-tout la partie postérieure de la femelle. Il y a des cantons ou elle est tellement multipliée, que l’on est obligé de payer un certain prix par livre pesante de sauterelles. Cette précaution est très-sage, & prévient un peu leur abominable fécondité. Pour rendre l’opération plus utile, il conviendroit d’accorder la récompense avant le temps de l’accouplement ou de la ponte de l’animal. Autant que j’ai pu l’observer, la ponte a lieu dans les mois d’aoùt & de septembre ; à cette époque toutes les récoltes en grains sont levées, & ces sauterelles se tiennent plus volontiers dans les champs que par-tout ailleurs. La communauté de S. Gilles, dans le Bas-Languedoc, paya en 1787 un sou de la livre de sauterelles, & par le relevé des comptes, on sut qu’on en avoit fait périr 11 ou 1100 quintaux dans ce seul district : c’est d’après M. Amoreux, docteur en médecine à Montpellier, que je cite cette anecdote.

Si la disette des petits grains dans les provinces du midi permettoit d’y élever, comme dans nos provinces intérieures, des troupeaux de dindes, je dirois de les mener matin & soir paître dans ces champs aussitôt que le blé est levé, on les verroit abandonner les épis oubliés pour se jeter avec avidité sur les sauterelles. Je sais, par expérience, que cet aliment les engraisse beaucoup, & que ces animaux croissent à vue d’œil ; ainsi les sauterelles leur tiendroient lieu de petits grains, & cette nouvelle branche économique produiroit deux grands biens dans le pays.

Les poules, les canards, les oies en sont également avides ; ainsi des enfans, employés à rassembler des sauterelles dans un sac, deviendroient d’excellens pourvoyeurs d’une basse-cour… Il y auroit, pour détruire ces insectes, un moyen plus expéditif que celui qui vient d’être proposé. Aussitôt que la récolte des blés est levée dans tout le canton, il s’agiroit de mettre le feu aux chaumes, qu’on a la mauvaise coutume de laisser trop hauts lorsque l’on moissonne : cette ignition devroit avoir lieu dans tout le canton. On commenceroit par le côté d’où le vent souffle, & on suivroit ainsi de place en place jusqu’à la dernière extrémité, sans laisser une place intacte : pour peu que le vent soit vif, la flamme parcourt la surface du champ avec une rapidité étonnante, & la sauterelle a beau sauter & voler, elle finit par être la proie des flammes. Cette pratique exige des soins & de la prudence afin d’éviter les incendies ; elle a encore l’avantage de détruire toutes les plantes parasites & leurs graines. Je l’ai éprouvée avec succès dans la vue de détruire les mauvaises herbes, & elle auroit réussi pour la destruction des sauterelles, si les voisins avoient imité mon exemple.

Dans les provinces du centre & du nord du royaume il y a une espèce de sauterelle dont la couleur approche de celle de la terre ; elle est petite & fort heureusement peu multipliée ; la partie membraneuse est quelquefois rouge. Elle se jette sur le froment, en dévore la tige & la suit jusqu’au centre des racines ; enfin elle fait périr toute la plante. Cette espèce est la proie des oiseaux, & je ne connois pas de meilleur moyen pour les détruire.