Cours de philosophie/Leçon VIII. Les inclinations

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- Leçon VII. Du plaisir et de la douleur Cours de philosophie - Leçon IX. Les passions



Cours de philosophie



Si on s'en tient à la définition de la sensibilité, elle ne comprendrait que l'étude du plaisir et de la douleur. Mais on rattache en outre à la sensibilité certains mouvements inséparables du plaisir et de la douleur: suivant qu'un objet nous cause l'un ou l'autre de ces sentiments, qu'il nous est agréable ou désagréable, nous tendons vers lui ou nous nous en éloignons. Ces mouvements relèvent à vrai dire bien plus de l'activité que de la sensibilité; mais ils ont avec cette faculté des rapports si étroits qu'il est impossible de les en séparer.

Cette tendance du moi vers un objet agréable distinct de lui constitue ce que l'on appelle une inclination. De cette définition résulte une méthode pour classer les inclinations: autant il y aura d'espèces différentes d'objets produisant chez nous ces mouvements, autant il y aura d'espèces différentes d'inclinations. Or, on peut distinguer trois grandes classes de ces objets: le moi; les autres mois, c'est-à-dire nos semblables; enfin certaines idées, certaines conceptions de l'esprit, comme le bien ou le beau. Nous aurons donc trois espèces d'inclinations; on les nomme inclinations égoïstes, altruistes, supérieures.

Les inclinations égoïstes, nous l'avons dit, ont pour objet le moi. Elles peuvent se présenter sous deux formes: tantôt elles ont pour objet de maintenir l'être tel qu'il est, elles sont alors purement conservatrices; ou bien elles veulent y ajouter, elles sont alors acquérantes. Conserver l'être et l'augmenter sont deux tendances de la nature. Le type des inclinations du premier genre est l'instinct de conservation, l'amour de la vie. Malgré tout, nous tenons à la vie pour elle-même quand bien même on admettrait qu'elle renferme plus de douleur que de plaisir, avant tout nous tenons à la garder. On voit des exceptions à cette règle, on ne le peut nier, mais c'est là seulement une infime minorité. Dans l'instinct de conservation figurent au premier rang les besoins physiques qu'il faut satisfaire: ces inclinations sont caractérisées par ceci:

  1. Elles ont leur siège dans un point déterminé de l'organisme.
  2. Elles sont périodiques, c'est-à-dire que ces besoins une fois satisfaits disparaissent pour reparaître au bout d'un temps déterminé. 

Les inclinations qui ont pour objet l'accroissement de l'être sont très complexes et très nombreuses. Quand l'être nous est assuré, nous voulons avoir le bien-être, intellectuel aussi bien que physique. De là un certain nombre d'inclinations que l'on caractériserait bien par le mot grec [Greek]. Toutes ont pour but d'ajouter à ce que nous avons déjà: ces inclinations sont l'ambition sous toutes ses formes, l'amour, des grandeurs, des richesses, etc.

Les inclinations altruistes, nous l'avons dit, ont pour objet nos semblables. On a souvent agité la question de savoir s'il y avait réellement des inclinations altruistes et si l'être ou le bien-être du moi n'étaient pas les seules fins de nos inclinations. La Rochefoucauld, Hobbes, Pascal, Rousseau sont de cet avis. Sans trancher la question immédiatement, nous nous contentons pour le moment de constater que certaines de nos inclinations s'appliquent à d'autres êtres que nous; naturellement, nous sommes faits de façon à nous occuper, à avoir besoin d'autrui. Les inclinations altruistes, qu'on appelle encore inclinations sympathiques peuvent se subdiviser en autant de groupes différents qu'il y a d'espèces différentes dans nos "semblables".

  1. Inclinations domestiques. Elle ont pour objet la famille.
  2. Inclinations sociales, ayant pour objet la patrie. Ce second groupe d'inclinations a bien varié avec le temps, en effet, d'abord communauté de famille, puis communauté de religion, enfin communauté de gouvernement, l'idée de la patrie a bien changé. Mais malgré toutes ces transformations les inclinations sociales sont toujours restées les mêmes en principe.
  3. Enfin vient le groupe le plus général, l'ensemble des hommes, et l'inclination dont il est l'objet: l'amour de l'humanité. 

Les trois sortes d'inclinations altruistes que nous venons de voir ne sont point nées en même temps. La plus ancienne est celle pour la famille. Au commencement, en dehors de la famille, l'homme ne voit que des ennemis. Plus tard, les familles se réunissent, et alors se forment la cité, la société. Avec cette seconde forme de groupement se développe l'inclination patriotique. Enfin, quand les hommes se connaissent assez réciproquement, ont des points de contact fréquents dans des idées et des volontés communes: le stoïcisme, le christianisme, ont été au nombre des doctrines qui ont surtout répandu l'amour de l'humanité.

On a cru quelquefois que les trois inclinations: pour la famille, pour la patrie, pour l'humanité; se contredisaient et devaient s'exclure. Alors, suivant le temps on a demandé l'abolition de deux de ces inclinations au profit d'une seule. Platon rejette le sentiment domestique et ne connaissant pas l'amour de l'humanité fait tout du patriotisme. On est allé plus loin, on a voulu que l'amour de l'humanité absorbât les deux autres. Toutes ces unifications ne sauraient être admises: ces trois sentiments non seulement ont leur raison d'être propre mais s'appuient encore les uns les autres. La société est une réunion de familles; l'humanité une réunion de sociétés. C'est de l'amour de la famille qu'on s'élève à celui de la société, de celui de la société à celui de l'humanité. Quand bien même on réaliserait la paix universelle, on n'abolirait pas pour cela le patriotisme pris dans son sens le plus large, pas plus que l'établissement de la société et de la patrie n'a aboli le sentiment de la famille.

Passons maintenant à la troisième catégorie d'inclinations, celles qu'on nomme les inclinations supérieures: elles ont pour objet trois idées: le vrai, le beau, le bien. Le vrai, le beau et le bien forment ce que nous nommons l'idéal, nous pouvons donc définir les inclinations supérieures: la tendance de l'homme vers l'idéal. Quand on personnifie l'idéal, qu'on en fait un être vivant et conscient, la tendance à l'idéal devient le sentiment religieux.

Voici les caractères des inclinations supérieures:

  1. Elles sont infinies, insatiables. Il n'est point de moment où, comme les autres, elles se déclarent satisfaites; plus on sait, plus l'on veut savoir.
  2. Elles sont impersonnelles. Dans les inclinations de ce genre, il n'y a rien de jaloux. Nous ne cherchons pas à garder pour nous seuls la vérité que nous apprenons; nous sentons au contraire le besoin de la répandre. De même du beau; nous laissons volontiers les autres participer aux jouissances esthétiques que nous avons éprouvées. 

Telles sont les différentes sortes d'inclination et leurs caractères essentiels; généralisons: de quoi se compose une inclination? De deux mouvements: dans le cas d'un objet agréable

  1. le moi se dirige vers l'objet désiré. L'inclination n'est alors qu'un désir; si le désir est violent, un besoin.
  2. le moi atteint l'objet agréable. Il fait alors effort pour le rendre semblable à lui-même, en faire une partie de son être, se l'assimiler, se l'identifier, se l'approprier. 

Le premier de ces deux mouvements est un mouvement d'expansion, le second un mouvement de concentration. C'est le second mouvement seul qui a pour caractères l'égoïsme, la jalousie. Il a pour but de garder pour soi seul l'objet recherché, d'en interdire la possession à autrui. Il justifierait donc parfaitement les théories de La Rochefoucauld et de Hobbes. Le moi serait à la fois le point de départ et le point d'arrivée du mouvement. Mais pour cela, il faudrait que toutes les inclinations présentassent les deux mouvements que nous venons d'indiquer. Or, il est évident que certaines d'entre elles ne présentent que le premier:

  1. Les inclinations supérieures d'abord [phrase unclear] jamais le second mouvement. Nous jouissons de l'idéal sans vouloir en aucune façon l'accaparer et en interdire la jouissance à autrui. Qui donc pratiquant le bien, n'est pas heureux de voir les autres le pratiquer comme lui? Lorsqu'on sent le beau vivement, ne cherche-t-on pas quelqu'un à qui faire partager ce sentiment? Enfin n'éprouve-t-on pas, dès qu'on sait la vérité, un désir puissant de la faire connaître?
  2. Certaines inclinations altruistes présentent le même caractère; il arrive souvent que nous aimons autrui pour autrui et non pas pour nous. L'inclination s'arrête au premier mouvement: y a-t-il rien d'égoïste dans l'amour maternel par exemple? [There is an illegible marginal note to this passage.] Bien qu'il y ait à tout ceci des exceptions provenant du mélange inévitable des différentes inclinations, et que des préoccupations égoïstes viennent souvent ôter aux inclinations même supérieures leur caractère d'impersonnalité, on peut affirmer que certaines inclinations n'ont jamais ni consciemment ni inconsciemment pour but de s'apåproprier l'objet agréable uniquement pour le faire servir aux fins propres du moi: en un mot qu'il y a des inclinations désintéressées. 

Est-il juste de réunir dans une même partie de la psychologie qu'on désigne sous le nom général de sensibilité, des choses aussi différentes que les peines et plaisirs d'une part, les inclinations et passions de l'autre?

Les inclinations et passions rentrent évidemment dans l'étude de l'activité de l'esprit humain. On peut même dire qu'elles sont la source unique de cette activité, que nul acte n'est accompli par l'individu qui n'ait sa raison première dans un instinct, une inclination, une passion.

L'intelligence n'est pas une source d'activité. Toute activité suppose un but, l'intelligence ne nous fournit jamais que des constatations. Elle nous apprend ce qui est; mais pour agir, il faut que nous sachions ce qui doit être - ceci du moins que nous nous représentions quelquechose comme étant bon, bien, avantageux, etc.

Nous parlons de l'instinct. Le plaisir s'y ajoute [Greek] et l'instinct cette constatation faite devient inclination.