Course en voiturin/I/13

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Victor Magen (Tome 1p. 323-371).


XIII


histoire d’une toppatelle.


Celui qui aime véritablement à voyager se considère comme en partie de plaisir par cela même qu’il voit du pays, et alors il peut lui arriver d’être aussi satisfait de retomber dans l’isolement que de rencontrer de la compagnie ; c’est précisément ce que j’éprouvai lorsque tous mes Anglais furent partis de Catane. Ce qui augmentait ma résignation à supporter la solitude, c’était l’assurance d’avoir bientôt un Français aimable pour compagnon de voyage. Le comte de M…, attaché à l’ambassade de Naples, homme instruit et poëte, m’avait annoncé par une lettre qu’il viendrait me prendre pour aller avec moi jusqu’à Palerme. Pendant les trois jours que j’avais encore à attendre, je m’abandonnai à cette paresse méridionale qu’on respire avec l’air de ce beau pays, et dont l’exemple des Napolitains m’avait appris à goûter le charme. Je passerais donc sur cette lacune pour achever le récit de mon excursion, si le hasard n’eût fait venir à ma connaissance une histoire populaire que je vous transmets, telle qu’on me l’a racontée sur le lieu même de la scène.

Dans toute la Sicile on se sert beaucoup des ânes. On attache sa modeste monture dans la cour d’un palais magnifique, et on la reprend lorsqu’on a fini sa visite. Le matin, de beaux messieurs gantés de blanc s’arrêtent devant un café pour boire une limonade sans descendre de leur âne. On parcourt le Journal des Deux-Siciles, on s’informe des nouvelles, et on se disperse au trot du vertueux et simple animal sur lequel notre Seigneur ne dédaigna pas de monter pour faire son entrée dans Jérusalem. Un usage général ne saurait paraître ridicule ; c’est pourquoi j’avais fini par adopter comme tout le monde cette manière de circuler, pendant mon séjour à Catane. Pour la somme de trente sous, j’avais un grand âne, sobre et infatigable comme un Sicilien. Il me portait toute la journée, et nous allions paisiblement en bonne intelligence par les rues et les chemins, sans qu’il fût besoin, comme à Castellamare et à Sorrente, de ces âniers toujours pressés qui vous suivent en poussant des cris sauvages, et qui tirent la pauvre bête par la queue pour la faire courir au galop.

Un jeune Sicilien avec qui j’avais voyagé sur le bateau à vapeur m’avait offert de me présenter à quelques personnes aimables de son pays. Il vint un matin me chercher, monté sur son àne ; je pris aussi le mien, et nous partîmes, ainsi équipés, pour aller faire des visites de cérémonie. En passant sur la place de l’Eléphant, nous nous arrêtâmes pour regarder les dames qui sortaient de l’église. Elles étaient toutes enveloppées de ces mantes noires dont j’ai déjà parlé, et qui donnent aux rues de Catane l’apparence d’un cloître ou d’un foyer de bal masqué, selon la disposition d’esprit où l’on se trouve.

— Savez-vous, me dit mon compagnon, comment nous appelons les femmes qui portent ce grand voile noir ? On les nomme toppatelles. Ce mot vient de toppare, qui veut dire cacher, ou de topo, qui signifie souris ; choisissez entre ces deux étymologies celle que vous voudrez. Nos jeunes filles possèdent l’art de draper à leur avantage ce vêtement funèbre. Il ne faudrait pas se fier à leurs airs de nonnes, car elles ressemblent à l’Etna, qui sommeille jusqu’au jour où l’éruption éclate. Une fois qu’elles sortent de leur indolence, rien n’arrête leurs petites passions. Si vous étiez venu ici en 1840, vous auriez vu la plus belle personne qui ait jamais porté le voile de soie noire. Celles-ci ne sont rien en comparaison. Hélas ! la pauvre Agata, elle est perdue pour nous.

— Son histoire doit être intéressante, répondis-je. Contez-la-moi, je vous prie. Allons au bord de la mer ; nous ferons nos visites demain.

Mon compagnon rapprocha son âne du mien. Nous sortîmes ensemble de la ville par la rue du Corso, et le Sicilien commença en ces termes l’histoire de la belle toppatelle.

J’ai connu Agata quand elle n’avait que quatre ans. Jamais il n’y eut de petite fille aussi aimable. Ses yeux parlaient avant que son esprit fût développé, comme s’ils eussent deviné tout ce qu’ils auraient à exprimer un jour. Elle avait l’air de songer à quelque chose de sérieux qu’on ne savait pas ©t qu’elle n’aurait pas pu dire elle-même. Sa mère, qui était une franche Sarrasine, lui avait transmis un sang brûlant comme la lave, et recouvert d’une peau brune et veloutée comme le fruit rare et beau qu’on nomme le brugnon. La petite Agata n’était ni farouche ni caressante ; lorsqu’on voulait l’embrasser, elle vous faisait une révérence et vous demandait la permission d’aller à ses affaires avec le ton d’une personne raisonnable. À douze ans, elle était grande et bonne à marier. Si vous l’eussiez vue marcher dans la rue en balançant sa longue taille, si du fond de son capuchon noir elle eût tourné sur vous ses yeux brillants surmontés d’un front jaune et frais comme la nèfle du Japon, monsieur le Français, je vous assure qu’elle vous eût fait perdre la tête. Elle portait la mante noire avec une grâce qu’on ne connaît plus à Catane, et, pour cette raison, nous l’appelions la belle Toppalelle. Dans ses premières années de jeunesse, elle avait je ne sais quelle fantaisie de faire la méchante et de maltraiter ses amoureux. Les garçons n’y prenaient pas garde, et continuaient à rimer pour elle plus de mauvais vers qu’il n’y a d’étoiles au firmament ; car les drôles devinaient bien que sous cette cendre froide dormait un feu caché qui ne pouvait manquer de s’allumer tôt ou tard. Lorsqu’elle travaillait à l’aiguille, auprès de son père, qui était tailleur, on inventait cent prétextes pour entrer dans la boutique ; mais les jeunes gens les plus beaux ou les plus riches, et les étudiants de l’université eux-mêmes, ne réussissaient pas à la distraire de son ouvrage. Le soir, si elle entendait une guitare sous sa fenêtre, elle éteignait aussitôt sa lumière, et renonçait à respirer sur son balcon, de peur des sérénades, ce qui est le plus grand sacrifice que puisse faire une Catanaise.

Cette indifférence lui dura jusqu’à quinze ans ; c’est le bel âge pour les filles de la Sicile, et celui où la nature les mène souvent comme il lui plaît. En face de la maison du petit tailleur était le palais d’une signora fort élégante, qu’on eût appelée une lionne si on eut connu ce mot-là. Un soir d’été, il y avait un bal chez la signora, et comme dans ce pays-ci le bon ton n’oblige personne d’arriver le dernier, les calèches commencèrent à entrer dans la cour du palais à vingt-trois heures, c’est-à-dire une heure avant le coucher du soleil. Une troupe de curieux s’était amassée devant la porte. Agata elle-même parut a son balcon pour regarder les toilettes des belles dames.

Parmi les curieux se trouvait un garçon de dix-huit ans qu’on appelait Zullino, surnom qui dérive, je ne sais comment, de Vincenzo, car il n’y a rien d’arbitraire ni de capricieux comme nos diminutifs. Zullino était un Sicilien de race normande. Il avait l’esprit gai, le cœur fier et les bras très-robustes. Pour éviter l’affront d’un refus, il n’avait jamais parlé plus tendrement à Agata qu’aux autres jeunes filles, et se tenait pour dit qu’elle ne voulait pas d’amoureux. En regardant la fille du tailleur, Zullino s’aperçut qu’elle avait mis des roses dans ses cheveux.

— Dona Gattina, lui dit-il, je sais bien pourquoi vous vous couronnez de fleurs.

— Eh ! pourquoi cela, don Zullino ?

— Parce que vous seriez bien aise d’aller au bal avec toutes ces belles dames qui vous passent devant le nez. Ne pouvant pas le faire, vous vous parez toute seule, et il y a fête dans votre chambrette.

— J’en conviens, don Zullino. Je n’ai jamais VU de bal, et j’imagine que ce doit être une chose bien divertissante.

— Invitez-moi donc à votre petite fête. Votre mère jouera du tambour de basque, et nous danserons ensemble une tarentelle à réveiller les morts.

— Eh bien ! je vous invite ; allez chercher vos castagnettes.

Le tailleur ne s’opposa point au désir de sa fille. Il ferma sa boutique. On mit de l’huile dans sa lampe, dont on alluma, pour cette fois, les deux mèches. La mère fit ronfler le tambour et sonner les grelots, tandis que le père frappait en cadence avec une clef sur un poêlon. Au bruit de cette musique improvisée, les deux jeunes gens dansèrent avec une ardeur que vous autres habitants du Nord vous ne portez pas dans le plaisir, mais que vous retrouvez, dit-on, les jours de bataille. Zullino bondissait à deux pieds de terre, Agata voltigeait comme un oiseau. Tantôt ils se poursuivaient, tantôt ils se rapprochaient, les bras étendus, main contre main, et le pied de l’un reculant quand le pied de l’autre avançait. Les castagnettes marquaient la mesure. Zullino se déhanchait à se rompre l’échine, et Agata, la tête en arrière, faisait voler en l’air son tablier. Au bout d’une demi-heure, ils dansaient plus vigoureusement que jamais, et les yeux de la toppatelle lançaient des lueurs comme des épées de combat. Les joyeux instruments de musique finirent par tomber des mains de l’orchestre, et les danseurs s’aperçurent alors de la fatigue. Agata se jeta sur une chaise, et Zullino se coucha tout de son long sur la table.

— Seigneur, dit la jeune fille, après vous avoir donné le bal, il faut vous offrir aussi le souper. Voici d’abord une nappe blanche, un bon morceau de pain, des amandes, une fiasque de vin del Greco, et tout à l’heure je vous servirai une salade que je vais chercher au jardin.

— Signora, répondit le garçon, si vous cueillez la salade vous-même, et si vous versez le vin dans mon verre, le roi ne soupera pas si bien que moi.

On se mit à table et on mangea de bon appétit. Les jeunes gens, animés par le plaisir, jouèrent à cette guerre d’esprit qui a du piquant dans notre dialecte, et où l’amour suit quelquefois la malice de fort près. Agata riait de ce rire qui enivre les fillettes , et qui a donné lieu au proverbe : Bouche qui rit veut un baiser. Zullino n’eut cependant pour toute faveur qu’une rose portée par sa danseuse, et on se sépara vers le carillon de minuit.

Ce n’était pas un grand seigneur que le bon Zullino. Son père, fort mauvais menuisier, n’avait pu faire de lui qu’un ouvrier peu habile. Quelques baïocs, péniblement gagnés à raboter des bancs et de méchants escabeaux, les menaient tous deux à la fin de chaque semaine ; le bout de l’année se trouvait ainsi arrivé sans qu’on pût dire comment. La pauvreté ayant toujours été leur fidèle associée, ils étaient habitués à sa compagnie, et ne se doutaient pas qu’elle fût considérée par certaines gens comme un malheur. Le lendemain du bal improvisé, Zullino était à l’ouvrage dès le point du jour, et chantait en taillant une planche. Agata passa devant sa boutique en allant à la messe.

— Vous chantez de bon cœur, lui dit-elle ; on voit bien que vous n’avez pas de soucis.

— Voilà comme vous êtes, vous autres jeunes filles, répondit le garçon ; vous parlez de tout sans rien savoir. Apprenez que je chante pour m’étourdir et ne pas songer âmes peines.

— Quelles peines avez-vous donc ?

— J’ai de l’amour pour vous depuis hier, et comme vous ne voulez pas qu’on vous aime, je tâche de vous oublier. Demain, si je n’y ai pas réussi, je m’en irai à Lentini chez mon oncle le tonnelier.

— Le mauvais air règne à Lentini ; vous y gagnerez la fièvre.

— Mieux vaut la fièvre que d’aimer qui ne vous veut pas de bien. Je prétends mener ma tendresse pour vous comme ceci, à coups de maillet.

Zullino frappa si fort sur ses planches, qu’Agata effrayée recula d’un pas ; mais il se trouva que ce coup de maillet venait d’enfoncer l’amour dans le cœur de la toppatelle.

— Vous êtes un fou, dit-elle. Quand on aime une fille, on ne s’embarrasse pas de tous ses discours ; on lui déclare poliment ce qu’on éprouve, et on va la demander en mariage à ses parens tandis qu’elle est à la messe.

Il n’y avait plus à hésiter. Zullino courut chez le petit tailleur, et lui demanda la main de sa fille.

— Mais, dit le père, si je te donne ma fille, comment la nourriras-tu ?

— En travaillant.

— Et si tu as des enfants ?

— Je les élèverai comme vous avez élevé votre fille.

— J’aurais préféré un gendre plus riche que toi ; cependant j’en parlerai à Agata, et nous verrons quelle sera son opinion.

Agata pensa qu’un mari jeune et laborieux n’a pas besoin d’être riche, et qu’un morceau de pain se mange avec plaisir en compagnie d’une personne qu’on aime. Ces idées peuvent vous sembler étranges, monsieur le Français, à vous qui venez d’un pays où ce sont les fortunes qui se marient plutôt que les personnes, et où le beau mot d’intérêts matériels a remplacé tous les sentiments ; mais il faut considérer que nous sommes sous le trente-septième degré, dans la patrie de Théocrite et d’Archimède, et par conséquent bien éloignés des lumières. Le père ne trouva donc pas d’objections à faire, quoiqu’il en eût grande envie ; Zullino vint assidûment passer les soirées auprès de sa maîtresse, et on s’apprêtait à publier la nouvelle du mariage prochain, lorsqu’un petit incident dérangea les projets.

En face de la boutique du tailleur demeurait un homme qui s’était enrichi dans le commerce de soieries de Catane. Cet homme découvrit à quarante ans qu’il lui fallait une femme pour mener sa maison. Don Benedetto, c’est ainsi qu’on le nommait, mit un pantalon de nankin tout neuf, prit sa montre à breloques, et sortit de chez lui en manches de chemise, avec un chapeau de soie bien luisant à la façon de Paris. Dans cette toilette d’un négligé savamment mélangé de luxe, il vint poser ses deux coudes sur le bord de la fenêtre où travaillait le petit tailleur.

— Savez-vous, dit-il, ce que j’ai fait depuis dix ans que je tiens mon commerce ? Non, mon voisin, vous ne le savez pas. Regardez-moi un peu là, entre les deux yeux. Vous voyez un homme qui a gagné plus de vingt mille, plus de trente mille écus, et davantage. Cette année, je voulais avoir une maison dans la montagne pour la villégiature : j’ai fouillé dans la sacoche, et j’ai eu la maison. Demain, si je voulais avoir un cheval, je fouillerais à la sacoche, et je l’aurais. Ma cuisinière me fait le dîner à midi : quatre plats, les pâtes, les légumes, l’humide et les fruits ; eh bien ! quand je me sens de l’appétit le soir, je vais à la locanda et je mange. Comment appelez-vous un homme qui vit de la sorte ?

— Je l’appelle un homme heureux, répondit le tailleur, et de plus un homme riche.

— Cela n’est pas mal répondre ; je suis riche en effet. Pensez-vous que je le sois assez pour demander une fille en mariage ?

— Vous pouvez demander la fille d’un corroyeur, la fille du patron d’une speronara, celle du directeur des postes ; enfin toutes les filles que vous voudrez.

— Eh bien ! je vous demande la vôtre. Voyons un peu si vous me la refuserez.

— Que le bon Dieu m’en garde ! je vous l’accorde tout de suite. Il y a bien Zullino qui lui fait la cour avec ma permission ; mais je dirai à Zullino que vous m’avez favorisé d’une demande, et il comprendra qu’il ne doit plus songer à ma fille.

Zullino ne comprit pas la chose aussi facilement que le père se l’était imaginé. Il se plaignit du manque de parole, et voulut au moins recevoir son congé de la bouche d’Agata elle-même. On fit venir la jeune fille, et on lui expliqua ce qui arrivait.

— Mon père, dit-elle, il serait indigne d’un galant homme de retirer sa promesse pour quelques écus. Vous m’avez accordée à Zullino : je serai sa femme.

— Tu ne seras pas sa femme, s’écria le père. Je défends à Zullino de remettre les pieds chez moi, et demain, si tu ne fais pas bon visage au seigneur Benedetto, je te corrigerai avec une baguette. Vive Dieu ! cela n’a pas encore ses dents de sagesse, et cela veut raisonner !

— Zullino, reprit la toppatelle, tu as entendu : je suis ta femme. Je te regarderais comme un indigne si tu renonçais à ma main. Retire-toi pour ne pas avoir de querelle avec mon père, et compte sur ma parole. Notre mariage n’est que différé.

Après le départ de l’amoureux, il y eut du vacarme dans la maison du tailleur. Le père cria sans savoir ce qu’il disait. La mère cria et pleura pour apaiser son mari. Agata prit sa quenouille et fila paisiblement comme si tout ce bruit ne l’eût regardée en rien. Quand don Benedetto arriva dans sa riche parure, un bouquet à la main, la jeune fille lui tourna le dos et monta majestueusement dans sa chambre, où elle s’enferma. Il fallut pourtant apprendre au prétendu que la toppatelle avait disposé de son cœur.

— Je comprends, dit le marchand de soieries ; elle est demi-folle pour ce Zullino ; mais je lui ferai un cadeau, et la raison lui reviendra.

Il n’y a pas de gens plus passionnés que nous autres Siciliens, et nous ne parlons jamais des passions. Elles nous entraînent si loin de notre état de nature, que nous les considérons comme une maladie à laquelle on donne le nom de demi-folie. Avec ce mot-là, on ne s’étonne plus de rien. Le jaloux qui tue sa femme, l’amant qui enlève sa maîtresse, sont des demi-fous. On les craint et on s’en écarte lorsqu’ils sont dangereux ; mais on les plaint, et une fois que leur mal est passé, on leur pardonne.

J’ai vu un jour Agata au bord de la mer demeurer assise pendant une heure, si parfaitement immobile que vous l’eussiez prise pour une statue. Des vieilles femmes, qui l’avaient vue comme moi, s’en allèrent conseiller au père de prendre garde à sa fille, en disant que cette enfant était travaillée par quelque demi-folie. Le père, trop brutal et trop borné pour user de ménagements, défendit à la pauvre fille de sortir seule et la menaça de coups de bâton. Pendant la nuit suivante, on entendit Agata marcher à grands pas dans sa chambre. Elle ouvrit sa fenêtre et chanta une chanson sicilienne que tout le monde connaît ici, et dont les paroles disent :

Ce que je voudrais te donner
Comme un gage de mon amour
Que tu puisse conserver,
C’est le cœur qui est dans mon sein.

Zullino, ayant reconnu la voix de sa maîtresse, fut bien vite sous le balcon. Il apporta une échelle qu’on y trouva le lendemain. Les deux oiseaux prirent leur volée pour Lentini, sans songer que la route est de vingt milles. Un Anglais qui allait à Syracuse permit à la toppatelle de s’asseoir sur le mulet aux bagages, et nos amoureux arrivèrent ainsi chez l’oncle de Zullino, qui les reçut à merveille.

La folie d’Agata ne l’empêcha pas de sentir la nécessité de mettre son honneur en sûreté par un mariage. Lorsque le curé de Lentini refusa d’unir ensemble deux jeunes gens qui ne pouvaient satisfaire à aucune des formalités préalables, la fille du tailleur se trouva un peu déconcertée. Heureusement ce curé était un homme bon et indulgent qui prit en compassion cette brebis égarée. Il lui conseilla de ne point demeurer sous le même toit que son amant, et la recueillit chez lui, en promettant de travailler à une réconciliation générale. Agata se plaisait beaucoup à Lentini. Elle tenait compagnie à Zullino, qui travaillait avec ardeur à fabriquer des tonneaux pour la vendange prochaine. On parlait peu, on se regardait souvent, et on chantait des barcaroles à deux voix. Un beau jour, le petit tailleur, sur un avis du curé, partit de Catane et se présenta tout à coup devant sa fille.

— Ingrate, lui dit-il, tu ne reviendrais donc jamais si je ne courais après toi ?

La toppatelle se rappela aussitôt qu’elle avait des parents. Elle se jeta dans les bras du tailleur en s’écriant :

— Emmenez-moi, cher père ; je ne veux plus vous quitter. Ah ! que je suis heureuse de vous revoir et de retourner à la maison !

— Ce n’est pas tout, reprit le père ; il faut encore renoncer à ce coquin de ravisseur.

— Hélas ! puisque personne ne veut me marier au pauvre Zullino, je suis bien forcée de renoncer à lui ; mais je ne serai jamais la femme d’un autre.

— C’est ce que nous verrons. Monte sur ton âne et partons.

Agata courut embrasser son amant, revint caresser son père, puis elle sauta sur son âne et prit la route de Catane, où elle fit son entrée avant la nuit. Ainsi finit son premier accès de demi-folie ; mais de même que le grand don Quichotte de la Manche, elle avait encore de fort belles aventures à courir.

En me racontant l’histoire de la toppatelle, le jeune Sicilien avait dirigé notre promenade vers l’Etna. Nous quittions le bord de la mer pour entrer dans la montagne. Nous traversions des vignes, des jardins d’orangers, la plupart ouverts à tout le monde, quelques-uns gardés par des bataillons carrés de cactus qui présentaient aux passants leurs grosses raquettes armées d’épines.

— Ce n’est pas sans dessein, me dit le Sicilien, que je vous ai conduit de ce côté. La seconde partie de notre histoire s’est passée dans la montagne, et vous aurez ainsi le lieu de la scène sous les yeux. L’Etna embrasse, comme vous le voyez, un rayon considérable. En comptant Catane et Taormine, il contient quatre cent mille habitants, c’est-à-dire le quart de la population de la Sicile entière. Cela ne doit pas vous étonner. Cette montagne est très-peuplée, tandis que le reste de notre pays, où il y aurait place pour six millions d’hommes, est dans une décadence qui approche du néant, mais qui cessera quelque jour. L’Etna se divise en trois parties : la région basse, où nous sommes, qui est très-riche et très-bien cultivée ; la région du milieu, qu’on appelle le Bosco, parce qu’elle est couverte de bois ; et enfin le sommet, qui appartient au volcan, et dont la neige et le feu se disputent la possession. Le Bosco est habité par quelques montagnards d’une force athlétique, à qui les convulsions de l’Etna ne font pas peur et qui rient lorsque le terrain tremble sous leurs pieds. Afin de n’avoir pas à réparer leurs maisons, ils dorment sur le sol. On ne les voit qu’au mois d’octobre, où toutes les populations se réunissent pour les fêtes de la vendange. C’est un beau moment que celui-là, et qui mérite qu’on vienne exprès à Catane. Vous en jugerez par l’histoire de la toppatelle, que nous allons reprendre.

Une fois de retour au logis paternel, Agata devint sage et docile comme un agneau. Tout le monde se remit à l’aimer et à l’admirer comme si elle n’eût jamais donné de prise à la médisance. Zullino ne manqua pas de venir rôder sous les fenêtres de sa maîtresse. La première fois qu’elle l’aperçut, elle lui jeta un regard de tristesse et se mit à soupirer ; la seconde fois, elle ne soupira plus, et la troisième, ses yeux demeurèrent si calmes, que le pauvre amoureux y lut clairement la ruine de ses espérances.

De son côté, don Benedetto gagnait du terrain. Il se faisait raser chaque matin pour avoir le visage frais, et portait une royale sans moustaches, ce qui lui allait à ravir. Son chapeau de soie brillait d’un lustre sans égal, et la veste ronde en velours vert lui rajeunissait la taille de plusieurs mois. Mais ce qui fit surtout souffler le bon vent dans ses voiles, ce fut un cadeau de boucles d’oreilles en argent, valant deux piastres, qu’il offrit lui-même en se servant de phrases très-polies. Il fallait voir cet homme favorisé du ciel se promener les mains dans ses poches, disant à ceux qu’il rencontrait :

— Quand je me suis mis’ une chose dans la tête, on peut la regarder comme faite et terminée, car j’aime les entreprises difficiles.

Ce langage assuré pénétrait les auditeurs d’un profond respect.

Sur ces entrefaites, arrivèrent le mois d’octobre et les vendanges. Il y a tant de raisins mûrs, que tout le monde est mis à contribution pour le cueillir. Vieux et jeunes, paysans et citadins courent à la montagne, le panier sous le bras et le couteau dans la poche. Les toppatelles font semblant de travailler, mais leur occupation est de manger du raisin en attendant les danses. Aussitôt que la dernière grappe est cueillie, et que les cuves sont pleines, on se met en fêtes pour un mois entier. Chaque propriétaire donne à son tour un dîner suivi d’un bal, où l’on peut venir sans invitation. Riches et pauvres, étrangers et gens du pays, sont admis indistinctement, et ce n’est pas en cérémonie, pour quelques heures, qu’on les reçoit ; c’est pour un jour et une nuit, et avec la cordiale hospitalité des anciens temps. Une bonne partie des convives ne sait pas le nom de l’amphitryon. Vous passez par là, vous entendez des rires, du bruit ou des violons ; vous entrez et vous prenez place à table par droit de présence. On mange comme des héros d’Homère, et puis on saisit les castagnettes et on se trémousse ; ceux qui préfèrent se griser, chanter ou dormir, sont parfaitement libres. La verte jeunesse ne connaît que deux choses, danser et faire l’amour, et je vous assure qu’elle s’en acquitte bien. Pendant la première semaine, on se divertit modérément ; il y a de l’hésitation. À peine si les violons et le tambourin vont jusqu’à l’aurore. Les toppatelles font encore les renchéries. Elles se promènent ensemble par bandes compactes, et les garçons feignent de jouer entre eux ; mais au bout de huit jours les bataillons sont entamés, les deux camps se confondent, et c’est alors qu’on babille et qu’on rit à faire trembler la montagne. La fillette taciturne, qui n’a pas dit quatre mots dans l’année, donne de l’exercice à son gosier pour le temps perdu. Celle qui a fait la sourde oreille aux propos galants, en écoute autant qu’on lui en veut dire. La demi-folie s’en mêle, et quand les fêtes sont finies il ne rentre pas dans la ville un seul cœur qui ne soit au moins troublé, pas une cervelle qui ne soit à l’envers. Messieurs les étrangers payent leur tribut comme les autres. Combien en ai-je vu venir en spectateurs, le sourire sur les lèvres et le lorgnon sur l’œil, s’asseoir à table pour se montrer bons princes, et finir par faire le pied de grue dans les rues de Catane, sous le balcon de quelque brunette ! Il y a temps pour tout, et la méthode est chose bonne. On change de domestiques à la Saint-Jean ; les termes des loyers sont fixés au 4 de mai, et ce jour-là, l’Italie et la Sicile entière déménagent : mais dans l’Etna, au mois d’octobre, c’est l’échéance des amours. Les couples se forment au milieu des plaisirs, et quand sonne la cloche de la Toussaint, les curés ont de la besogne pour marier nos barbes rousses avec leurs amoureuses. Ce n’est pas que tous ceux qui reviennent des vendanges deux à deux s’en aillent droit à l’église. Si on traîne jusqu’à Noël, adieu les sacrements pour cette année-là ! L’amour va vite, et ne mène pas toujours les filles où elles voudraient aller ; mais on est indulgent, et s’il arrive malheur à une danseuse, les bonnes gens secouent la tête en disant : Que voulez-vous ? c’est la vendange.

Don Benedetto, qui possédait un grand clos de vignes dans l’Etna, voulut en faire les honneurs à sa fiancée et à ses amis. Il s’en alla d’abord se divertir chez les voisins avec la famille d’Agata, et promit un dîner cyclopéen pour la seconde semaine. Notre toppatelle bouda contre le plaisir pendant huit jours. Elle ne dansait que du bout des pieds et penchait l’oreille sur son épaule d’un air distrait, tandis que toutes les bouches se fendaient à force de rire.

— Tant mieux ! disaient les jeunes gens. Elle pouvait avoir un beau garçon à qui elle avait donné parole ; elle a voulu épouser un clos, une maison et un comptoir, elle y mourra d’ennui.

Cependant, lorsque le futur époux paya son tribut aux vendangeurs, il fit les choses en grand seigneur, et ferma les bouches des mauvais plaisants à grands coups de quartiers de bœuf. Le luxe ajouta son prestige aux douceurs de la bonne chère. La salle à manger fut ornée de fleurs. La cuisine et la cave vomirent une armée de plats et de bouteilles dont la tenue imposante éblouit tous les yeux. On était au milieu du repas, lorsqu’un convive nouveau entra dans la maison, son bonnet à la main, et fit un salut au maître du logis. C’était don Zullino.

— Seigneur Benedetto, dit-il, vous avez remporté la victoire ; je ne vous en aime pas davantage ; mais avant de quitter la Sicile, je viens faire mes adieux à ceux qui ont eu jadis de l’amitié pour moi. Nous nous séparerons le verre en main. Donnez-moi une place à votre table, et qu’on me verse à boire.

— Soyez le bienvenu , répondit l’amphitryon ; je conçois que vous ne devez pas m’aimer beaucoup. Lorsque vous serez aussi riche que moi, vous épouserez à votre tour une belle femme, et vous pourrez donner à manger à vos amis. Je vous souhaite un heureux succès dans vos voyages.

— Et moi, si vous n’étiez pas mon hôte en ce moment, je vous souhaiterais de ramasser un scorpion toutes les fois que vous laisserez tomber un de ces écus dont vous êtes si fier. Allons, vous autres, emplissez mon verre, cela vaudra mieux que de nous quereller.

Zullino, qui avait déjà la tête échauffée, se la mit en combustion par quelques rasades des vins capiteux de l’Etna ; mais comme les convives voulaient se divertir, ils ne firent pas grand attention à lui. Agata seule devint rêveuse pendant le repas. En sortant de table, on passa au jardin, où les violons, qui avaient la patte bien graissée, firent un vacarme d’enfer. La masse des danseurs fut bientôt serrée et embrouillée comme un écheveau de fil. Dans cet instant, la belle Agata vint aborder son ancien amoureux.

— Vous voulez partir, lui dit-elle ; où irez-vous ?

— À Malte, prendre du service comme matelot ou comme soldat.

— Si c’est à cause de moi que vous faites ce coup de tête, je vous supplie d’y renoncer.

— Tenez votre parole et soyez ma femme, ou bien je pars.

— Eh ! comment puis-je être votre femme, si personne ne veut nous marier ?

— C’est-à-dire que vous désirez épouser ce vilain marchand, et me forcer encore d’être témoin de vos noces ; mais demain, à cette heure, regardez la mer de ce côté ; vous verrez là-bas une voile qui me mènera bien loin de vous et pour toujours. On dit qu’il y a du bruit aux Indes, j’irai me faire casser la tête au service du roi des Anglais, et vous pourrez dire avec fierté à vos amis qu’un homme est mort pour vous. Ne parlons plus de cela, et dansons ensemble pour la dernière fois.

Zullino saisit Agata par la taille et l’entraîna dans le tourbillon, où ils dansèrent tous deux avec tant de grâce et de gentillesse, qu’on ne les eût jamais pris pour des amants au désespoir. Quand la tarentelle fut achevée, notre amoureux pressa la main de sa maîtresse infidèle, puis il enfonça son bonnet sur ses yeux et sortit à grands pas. Il était à peine dans la rue, qu’il s’entendit appeler. Une jeune fille, entièrement voilée de sa mante noire, vint lui prendre le bras, et une voix émue qu’il connaissait bien lui dit tout bas :

— Je n’y tiens plus ; emmenez-moi où vous voudrez.

La seconde évasion de la toppatelle ne troubla les fêtes de la vendange que pour le petit tailleur et son futur gendre. Les autres continuèrent à s’amuser.

— Voilà ce que c’est, disait-on, que d’avoir voulu marier par force une jolie fille avec un être qu’elle n’aime pas.

Don Benedetto fit battre le pays par ses amis et ses serviteurs. Des bûcherons assurèrent avoir vu dans les bois plusieurs couples d’amoureux qui allaient dans toutes sortes de directions. En poursuivant Agata, on interrompit d’autres entretiens, et on remit dans leur chemin quelques toppatelles égarées, mais on ne trouva pas celle qu’on cherchait. Nos jeunes gens s’étaient enfoncés dans le plus épais du Bosco, et vivaient paisiblement chez des charbonniers. Us y étaient depuis trois jours, oubliant l’univers entier, lorsque le hasard fit passer par là le vertueux curé de Lentini, monté sur son âne et accompagné d’un guide.

— Mes enfants, leur dit-il , que faites-vous ici, loin de vos parents ? On vous cherche et on vous pleure.

— Nous nous cachons, monsieur le curé.

~ Cela est fort mal. Votre réputation en sera perdue, ma chère Agata.

— Ah ! mon Dieu, s’écria la jeune fille, que vais-je devenir si ma réputation est perdue ?

— De plus, reprit le curé, vous vivez ici en état de péché mortel.

— Pour cela non, monsieur le curé, dit Agata, je n’ai rien fait de mal ; j’irai entendre la messe à Nicolosi dimanche prochain, et d’ailleurs, je vais profiter de votre passage ici pour me confesser à vous.

— Il faudrait, avant de recevoir l’absolution, commencer par vous repentir de vos fautes et les réparer. Vous voyez bien cette charbonnière d’où il sort une fumée si noire : si vous mouriez demain, vous brûleriez dans un feu mille fois plus terrible, et pendant l’éternité.

— Hélas ! sainte Vierge ! brûler pendant l’éternité ! Je ne le veux pas, Zullino. Je dois me repentir et mériter l’absolution ; il faut que ma réputation soit sauvée ainsi que mon âme.

— Vous n’avez qu’un seul moyen d’obtenir tout cela ensemble, dit le curé. Retournez à Catane avec moi sur-le-champ. Rentrez chez votre père ; je vous donnerai un nouveau confesseur qui vous dirigera bien et vous raccommodera avec le ciel, avec votre conscience, et peut-être aussi avec le monde. Et vous, jeune homme, allez à votre maison, et ne détournez plus cette enfant de ses devoirs. Vous mériteriez d’être excommunié.

— Excommunié ! pensa Zullino saisi d’effroi : je suis donc un monstre, moi qui ne croyais être qu’un amoureux bien à plaindre ?

— Monsieur le curé, dit Agata toute en pleurs, ne m’abandonnez pas ; menez-moi au couvent si vous voulez. Partons bien vite. Adieu, cher Zulliuo ; va, je penserai à toi ; je prierai le bon Dieu qu’il te rende encore plus heureux que je ne l’aurais pu faire en t’aimant.

Sans perdre une minute, Agata partit avec le curé, dont elle écouta si attentivement les réprimandes pendant le chemin, qu’elle arriva parfaitement convertie chez son père. Cette réaction subite dans les idées de la toppatelle mit fin au second accès de demi-folie. Il me reste à parler du troisième et dernier, qui se termina plus tristement que les deux autres.


Depuis longtemps, la paix était signée entre le ciel et Agata par les soins d’un nouveau confesseur. Elle avait déjà été admise à communier, après une pénitence sévère. Cependant ce n’était pas assez pour la tranquillité de sa conscience. Le feu sombre de la charbonnière ne lui sortait pas de l’imagination. Elle se recommandait à tout le paradis, et particulièrement à sainte Agata-la-Votera, sa patronne, dont les reliques ont sauvé Catane des fureurs de l’Etna. Pendant des heures entières la toppatelle restait prosternée au pied de la châsse où dorment ces reliques, et ne sortait de la chapelle que par force. Le jour la surprenait en prières, le crucifix à la main, et les pages de l’Imitation de Jésus-Christ étaient trempées de ses larmes. Au bout d’un mois elle priait avec plus de passion que jamais, et voulait se couper les cheveux pour prendre le voile.

Auprès de la maison du tailleur demeurait une bonne femme qui avait des filles mariées et une légion de petits enfants. Un jour, en revenant de l’église, Agata vit cette grand’mère caressée et lutinée par un bambin de jolie figure, auquel elle souriait avec tendresse. À côté de la vieille était une jeune femme qui berçait un enfant à la mamelle, tout en faisant réciter le Pater à une fille de six ans dont les yeux pétillaient d’intelligence et de vivacité. Par une fenêtre ouverte on apercevait la servante qui préparait le couvert pour cette nombreuse famille. Agata n’eut besoin que de jeter un regard sur ces gens heureux pour sentir un vide affreux dans son âme.

— Voilà, dit la grand’ mère, une belle toppatelle qui, à mon âge, saura ce qu’il en coûte de donner sa vie au ciel par dépit.

— Elle n’est pas encore donnée, murmura la fille du tailleur.

Dans la disposition d’esprit où elle était alors, Agata eût peut-être épousé don Benedetto lui-même, pour avoir le plus tôt possible de jolis enfants à bercer. À force de confiance dans son mérite, le marchand de soieries accoutumait les gens à tolérer une sottise dont il ne pouvait rien rabattre. Sa fiancée le voyait souvent et n’avait personne à lui comparer, excepté par souvenir. L’envie de se marier colora de rose tout ce qui avait d’abord choqué la toppatelle. Finalement on prit un matin le chemin du Dôme, et, en quelques minutes, le destin d’Agata se trouva lié pour la vie à celui d’un sposo felicissimo. Il fallait entendre don Benedetto dire avec orgueil à ses amis :

— Vous savez bien cette fille si intraitable, qui me détestait, qui était amoureuse folle d’un autre, qui s’est enfuie deux fois avec son amant et qui a pensé se faire religieuse plutôt que de m’épouser ? eh bien ! la voilà pourtant ma femme.

Tout alla le mieux du monde dans la maison de cet heureux mortel pendant douze heures entières. Agata parut enchantée de l’appartement, du mobilier et du jardin. Pour sa bienvenue, elle voulut que le patron donnât une gratification à ses commis. Elle fit bonne mine aux servantes et caressa le chien du logis ; mais le lendemain des noces, la signora avait le visage sombre et ne voulait plus ouvrir la bouche, ou si elle répondait aux questions de son mari, c’était comme au sortir d’un rêve et avec si peu d’à-propos qu’autant eût valu ne rien répondre du tout. À la suite d’une petite explication, Agata prit son grand courage pour avouer à don Benedetto qu’elle était au désespoir de l’avoir épousé.

— C’est que vous ne m’aimez pas encore, dit le marchand de soieries. Un peu de patience : cela viendra.

Au bout de huit jours Agata l’aimait encore moins et ne pouvait plus le regarder en face sans être dévorée de regrets.

De son côté Zullino était fort malheureux, et ne savait que faire pour se distraire de son chagrin. Un capitaine napolitain, le voyant plongé dans la mélancolie, lui conseilla d’embrasser la carrière des armes. Il lui promit les épaulettes d’argent pour l’année suivante, et lui montra dans l’avenir son ingrate maîtresse étonnée de son uniforme et de sa belle tenue, après cinq ans de campagnes glorieuses. Il parla des magnificences de la ville de Naples, nouvellement éclairée par une lumière sans huile ni mèches ; il appuya beaucoup sur la considération du peuple pour les militaires, et sur les délices de la musique du régiment, qui jouait la cavatine de l’opéra en vogue. Ces récits merveilleux, accompagnés des fumées du vin, entraînèrent le pauvre Zullino. Après quelques rasades il posa sa signature sur un morceau de papier, en vertu de quoi on l’expédia sur le continent aux troisièmes places du bateau postal, entre des volailles et des thons salés. Le pauvre garçon ne fut pas plus tôt incorporé dans un régiment d’infanterie, livré aux sergents instructeurs, et soumis à une discipline inflexible, qu’il comprit sa faute et pleura sa liberté. Il s’en alla dicter une lettre pathétique à l’un des écrivains publics de la place du Castello, pour demander à ses oncles de lui acheter un remplaçant ; mais il fallait deux cents piastres, et toute la famille n’en possédait pas cinquante.

Agata n’ignorait pas le malheur de son ancien ami. Le commis-voyageur de la maison avait rencontré Zullino à Naples. Soit par intérêt pour le sort de ce jeune homme, soit pour se donner de l’importance, le commis assura que Zullino n’avait pas longtemps à vivre. Agata prit aussitôt sa chaîne d’or, ses pendants d’oreilles et ses bracelets. Un bijoutier lui offrit du tout ensemble vingt-cinq piastres, et après cette expédition infructueuse elle rentra chez elle dans un état violent de chagrin et d’impatience. Don Benedetto, la plume à la main, calculait ses bénéfices lorsqu’il vit entrer la signora dans son bureau.

— Est-il vrai, lui dit-elle, que vous soyez le plus riche marchand de Catane ?

— Qui pourrait en douter ?

— À quelle somme, je vous prie, se monte votre fortune ?

— Je n’en sais trop rien : peut-être à soixante mille écus.

— Eh bien ! faites-moi le plaisir de me donner deux cents piastres.

— Bagatelle ! vous ne savez pas ce que c’est que deux cents piastres. Il n’y a pas d’ajustement de femme qui coûte cela, si ce n’est la dentelle, et vous n’en avez que faire.

— Ce n’est pas pour acheter de la dentelle. Donnez-moi ces deux cents piastres ; vous me rendrez un véritable service.

— Par Bacchus ! ne dirait-on pas que les piastres poussent comme les pois chiches, et qu’il suffit de se baisser pour en prendre ! J’en ai quelques-unes, il est vrai, mais je les ai gagnées par mon travail, et je ne les donne pas à poignées.

— Ainsi vous me refusez l’argent dont j’ai besoin ? C’est donc pour cela que l’on m’a fait épouser un homme riche ?

La signora lança au marchand de soieries un regard de mépris si accablant, que, malgré sa vanité, il sentit pour un instant qu’il n’était au fond qu’un pauvre sire et de plus un pince-mailles. Tandis qu’il faisait d’utiles réflexions sur ce sujet, Agata prit sa mante et sortit précipitamment de la maison.

Il y avait alors sur les côtes de Sicile un embaucheur turc qui venait pour séduire et acheter de belles filles dont il faisait des esclaves en leur assurant qu’elles seraient libres dans un temps déterminé. C’était toujours le sérail délicieux d’un bey ou d’un pacha qu’il offrait en perspective, et lorsqu’on arrivait sur l’autre rive de la Méditerranée, les filles enlevées étaient probablement vendues sur le marché aux esclaves. Ces spéculations lucratives sont heureusement fort rares, à cause du contre-poids de la potence. Le hasard et l’appât du gain avaient amené ici un de ces séducteurs mystérieux. Il déguisait son trafic sous le titre de marchand d’ambre et de corail. La police avait les yeux sur lui, et les jeunes filles riaient à ses dépens lorsqu’il traversait la ville avec ses bottes à l’européenne, son carrick jaune et son turban ; mais celles qui étaient belles et pauvres savaient que sous ses habits délabrés il portait une ceinture garnie de pièces d’or. Agata courut impétueusement jusqu’au môle, où cet homme se promenait souvent pendant le jour. En arrivant à lui, la toppatelle écarta brusquement sa mante noire pour montrer sa taille.

Signora très-belle, dit le Turc dans son jargon.

— Voulez-vous de moi ?

Signora mi pauvre négociante corail.

— Deux cents piastres, et je pars avec vous.

Grosse somme.

— Pas un carlin de moins.

Mi partir demani per Tunis.

— Où est votre vaisseau ?

Le Turc étendit son bras vers les écueils où l’on voyait passer entre les cônes de lave le bout d’un petit mât.

— À quelle heure ? reprit Agata.

— Milieu de nuit.

— Je viendrai. Donnez-moi l’argent.

Signora, est contraire aux principes : si mi donner et vous pas venir ?

Agata gratifia le mécréant du regard terrible dont elle avait déjà honoré son mari ; mais le Turc rusé devina mieux que don Benedetto ce que la toppatelle avait dans l’âme.

Signora, dit-il, porter une quelque chose sainte à son cou ?

— Oui, ce chapelet est bénit.

Eh bien ! une petite serment là-dessus.

— Je jure sur ce chapelet et cette croix de revenir à minuit et de partir avec toi pour Tunis.

Mi avoir jamais eu cette confiance pour nessune. Voici l’argent tout subite. Signora pas oublier de venir au bord de la mer, dans cette lave. Il y a qu’un seul sentier ; pas d’erreur.

— Ne crains rien, au bord de la mer, dans cette lave, à minuit. Vite l’argent.

Le Turc compta les deux cents piastres en sequins d’or, et la toppatelle disparut.

Il faut avoir essayé de pénétrer dans les champs de lave de l’Etna pour bien comprendre ce que c’est. Le fleuve bouillant a conservé ses ondulations en se refroidissant ; on y peut à grande peine faire quelques pas hors des sentiers, en grimpant comme une chèvre, ou en sautant d’un bloc sur l’autre ; mais il serait impossible d’y marcher en droite ligne, et si on veut suivre les petites vallées que forment entre elles les vagues de métal, on s’égare infailliblement au bout d’une minute. Si vous voulez retourner en arrière, vous ne reconnaissez plus les défilés où vous avez passé ; si vous en choisissez d’autres, vous ne pouvez prévoir quelles seront leurs sinuosités, et si vous tâchez de vous orienter, les quatre points cardinaux ne servent qu’à vous faire voir clairement combien le labyrinthe est inextricable. En outre, il ne faut pas être sujet aux vertiges pour grimper dans ces déserts, car il se présente souvent des trous où un faux pas vous ferait tomber. Les aspérités du métal exercent l’action d’une râpe sur vos chaussures, et les mettent en charpie si vous n’avez eu soin de les choisir épaisses et solides. Mais ce qui rendrait surtout dangereuse une excursion nocturne dans la lave qui borde le port de Catane, c’est la mer où cette lave descend, et la hauteur des cônes qui se sont pressés les uns contre les autres au moment de l’éruption, à cause de la pente du terrain et de la lutte entre l’eau et le feu. Il n’y a dans ce champ de lave qu’un petit sentier, comme le Turc l’avait fait remarquer à Agata. Ce sentier conduit au bord de la mer après avoir traversé le désert dans toute sa largeur, qui est d’un mille sicilien, c’est-à-dire un peu moins d’une demi-lieue. Pendant le jour, on reconnaît aisément le passage de l’homme, dont les pas ont produit quelque chose de semblable à de la terre végétale ; mais pendant la nuit on s’y égarerait facilement pour peu qu’on manquât de prudence ou d’attention. Vers minuit, à l’heure indiquée par le Turc, des jeunes gens qui jouaient à la porte du grand café virent passer une toppatelle enveloppée jusqu’aux yeux et dont la mante flottante ne marquait plus la taille, comme à l’église ou à la promenade. L’un de ces jeunes gens, frappé de l’air mystérieux que trahissaient à la fois la toilette et la démarche, laissa ses amis pour suivre cette dame. Il la vit traverser la place du Dôme, passer sous les arbres qui bordent le port, franchir la planche qui sert de pont au ruisseau des laveuses, et entrer dans le champ de lave. L’obscurité était profonde, et il était difficile de reconnaître le chemin. Le jeune homme s’arrêta de peur de s’égarer, et se mit à l’entrée du sentier, persuadé que la dame inconnue y reviendrait bientôt. Au bout d’un quart d’heure, il entendit plusieurs cris auxquels répondit une voix d’homme. Il lui sembla ensuite que pendant longtemps encore la voix d’homme avait seule appelé sans recevoir de réponse ; mais la mer qui se brisait sur les écueils produisait des bruits si confus, qu’il ne put avoir aucune certitude.

Le lendemain, la fuite d’ Agata causa dans la ville une sensation que le récit du jeune homme augmenta encore. On parcourut le champ de lave dans toutes les directions. Bien loin du sentier praticable, on trouva un soulier de femme entièrement déchiré. Plus loin était un bassin formé par la mer, et on en retira une mante noire de toppatelle qui flottait sur l’eau. On sonda ce bassin, qui n’était pas très-profond ; mais on n’y découvrit point le corps, qui aurait dû pourtant s’y trouver. Les uns ont cru que le Turc avait laissé derrière lui ces indices d’une fausse catastrophe, afin de détourner les soupçons ; les autres pleurèrent Agata et portèrent son deuil. Les pêcheurs de corail qui vont en Afrique affirment souvent à leur retour qu’ils ont vu la belle Catanaise, couverte de pierreries, épouse légitime d’un chef barbaresque puissamment riche. Ceux qui passent à minuit près du champ de lave entendent distinctement la voix de la défunte toppatelle qui demande du secours.

Zullino avait reçu à Naples les deux cents piastres désirées. Il acheta un remplaçant et revint dans son pays. Après avoir bien pleuré sa maîtresse, il épousa la fille d’un muletier. Les bonnes femmes disent que son infidélité lui a porté malheur, parce qu’il a perdu son premier enfant et que sa femme a été défigurée par la petite vérole.

Quant au sposo felicissimo, il continue à vendre des soieries et à se croire l’homme le plus fortuné et le plus important de la Sicile, c’est-à-dire de l’Europe entière.


fin du tome premier.