Course en voiturin/II/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Victor Magen (Tome 2p. 1-47).


I

palerme.


Le lendemain du jour où me fut racontée l’histoire de la belle toppatelle, j’eus le plaisir de voir arriver à Catane mon ami le comte de M… J’avais quitté l’hôtel de la Couronne, malgré le grand cas que la jeune miss dont j’ai parlé faisait du patron de cette auberge et de son fromage blanc. Je me trouvai beaucoup mieux à l’hôtel de l’Etna, où l’on m’avait donné une immense chambre à coucher et un salon orné de fresques, dans lequel auraient pu tenir deux cents personnes, le tout pour un prix si modique qu’on aurait peine à m’en croire. Le comte de M… partagea mon appartement, qui sans lui m’eût paru d’une grandeur à donner le cauchemar. Nous employâmes notre première soirée à faire des projets de voyage. J’étais pressé de voir Palerme, et M… ne songeait encore qu’à Syracuse. Il me fallut lui donner un congé de deux jours pour satisfaire son envie. Comme il était bon marcheur, il crut parer à l’inconvénient des mauvais chemins par l’excellence de ses jambes. Il n’écouta mes avertissements que d’une oreille, et aussitôt qu’il eut acheté une paire de gros souliers bien larges, il se mit à tourner rapidement autour de la chambre en s’écriant qu’il voulait partir. Midi venait de sonner quand il sortit de Catane à pied, suivi d’un enfant de douze ans monté sur un mulet. C’était s’embarquer trop tard de six heures pour arriver à Syracuse avant la clôture des portes. Des nuages s’amoncelaient sur les montagnes et promettaient de la pluie. Le souvenir des gîtes siciliens me revenant à l’esprit, je tremblai pour l’imprudent M…, et je comptai sur ce petit voyage pour calmer son humeur vagabonde, et le remettre à mon niveau.

Si par hasard on m’a soupçonné d’exagération dans le récit de mes infortunes, on verra par les aventures du comte de M…, ce que c’est qu’une excursion à Syracuse. À peine l’intrépide marcheur eut-il passé le village de Lagnone qu’il reçut une de ces averses méridionales où le ciel semble vouloir écraser la terre. Ce sont des revanches que prennent les nuages après de longs intervalles de chaleur et de sécheresse. M…, résolu à ne s’effrayer de rien, franchit comme un trait buissons, fossés, rochers et bras de mer, toujours infatigable, et de plus en plus enchanté de ses souliers. Cependant la nuit la plus obscure vint se joindre au mauvais temps pour rendre la situation tout à fait périlleuse. De Lagnone à Priolo la distance est de quinze milles, et on ne trouve pas un abri dans ce désert. Ne voyant plus où il posait pied, M… s’enveloppa de son manteau et monta sur le mulet avec le petit guide en croupe. Bien lui prit de s’être confié à l’instinct de sa monture, car, sur un pont en réparation, le mulet s’arrêta court au moment de tomber dans le torrent. Un pas de plus, et ils disparaissaient tous trois. Le petit guide, qui n’était pas venu depuis longtemps à Syracuse, reconnut, en se traînant sur ses genoux, que le pont était rompu, et il se mit à pleurer en poussant des cris lamentables. M…, percé jusqu’aux os par la pluie et tremblant de froid, ne songea plus qu’à chercher un asile. Vers minuit, ayant perdu son chemin, il voulait sérieusement éventrer son mulet avec un couteau pour se réchauffer dans le sang de ce malheureux serviteur, lorsqu’il aperçut à deux pas de lui quelque chose de semblable à un bâtiment. Le hasard l’avait conduit à une écurie appelée le Fondaco della Palma, et qui sert de refuge aux muletiers pendant la mauvaise saison. M… frappa contre la porte à coups redoublés. On lui ouvrit après un long pourpaler dans lequel il tâcha de prouver qu’il était bien un homme de chair et d’os. Les bons muletiers s’empressèrent alors d’allumer du feu, firent sécher les habits du signor français, lui donnèrent pour lit une auge garnie de filasse, lui souhaitèrent une bonne nuit, et se rendormirent. À peine l’écurie fut-elle retombée dans l’obscurité, que les insectes accoururent par escadrons. Des rats se joignirent à eux. Un coq, grimpé sur le pied de l’auge, célébrait par ses chants la marche des heures. Deux pourceaux et une chienne suivie de ses petits voulaient absolument dévorer la provision de bouche enfermée dans le sac de nuit dont M… s’était fait un oreiller. La nuit entière se passa en combats contre toutes sortes d’ennemis. Le soleil parut enfin. M… dit adieu aux muletiers, et, comme il ne croyait pas les revoir sur cette terre, il leur promit de les remercier encore de leur hospitalité dans le paradis, ce qui étonna beaucoup ces braves gens à qui on avait assuré que les Français suivaient la religion musulmane.

Le peuple de la Sicile a d’excellentes raisons de ne pas nous connaître. Les traités de poste nous interdisent toute communication directe avec cette île. Nos bateaux à vapeur qui sillonnent la Méditerranée passent en vue des côtes sans y aborder. Un privilège accorde aux seuls bateaux napolitains le droit d’entrée dans les ports, ce qui constitue un blocus permanent dont on comprend aisément les conséquences. Les idées de l’Occident peuvent aller où il leur plaira, jamais elles ne mettront le pied en Sicile sans permission. Il ne serait pas vrai de dire que ce pays soit arriéré d’un siècle ; il a marché de son côté sans le secours des autres, aidé faiblement par les reflets que Naples lui envoie. À force d’intelligence, la Sicile supplée à ce qui lui manque, et son originalité se soutient tandis que tout se façonne sur le même modèle dans le reste de l’Europe. En allant de Saint-Jean-d’Acre à Moscou, l’aigle de Napoléon a volé par-dessus la Sicile, et le regard du conquérant ne s’est point arrêté sur cette île magnifique en examinant la carte d’Europe. Il y eût songé plus tard, s’il ne se fût égaré dans les neiges de la Russie. Le bruit de nos guerres n’a porté à Palerme que des échos ; on s’y souvient mieux de Charles d’Anjou, et on juge notre caractère par l’éternelle histoire des vêpres siciliennes, dont on est très-fier, quoique je n’aie jamais bien compris ce qu’il y avait de si glorieux à égorger des gens sans défense après leur avoir fait prononcer en italien le mot pois-chiche. Sur ces renseignements qui datent de 1282, il n’est pas étonnant que le vulgaire ne connaisse pas parfaitement les Français, et si, en enseignant le catéchisme, on dit aux enfants et aux bonnes gens que nous sommes des Turcs, il n’y a là personne pour prouver le contraire.

Le comte de M… eut soin cependant d’apprendre aux muletiers que nous sommes chrétiens et les quitta fort touché de leurs bons procédés. En arrivant à Syracuse, il oublia comme moi ses infortunes devant les tombeaux antiques et devant la statue de Vénus. Sans être à la hauteur des quatre Vénus les plus célèbres, cette statue porte encore le cachet de l’art grec. Les bras manquent, mais un petit morceau de marbre placé sur le sein gauche, et destiné à servir d’appui à la main droite, montre que la pose était celle des deux Vénus de Médicis et Capitoline. Le dos et les épaules sont d’une beauté parfaite ; les jambes seules, qui pèchent par trop de force et de roideur, gâtent l’ensemble du morceau et le rejettent parmi les ouvrages de second ordre.

Le soir du troisième jour, M… rentra dans Catane exténué de fatigue. Une fois qu’il se fut donné la satisfaction de me raconter ses vicissitudes en face d’un poulet rôti, sa bonne humeur lui revint, et nous entrâmes en grande conférence au sujet du voyage à Palerme. Il s’agissait de traverser la Sicile entière. Les deux seuls points intéressants qui se trouvassent sur notre chemin étaient Girgenti et les ruines de Sélinunte. Un guide fameux nous proposait de faire cette tournée en onze jours, à dos de mulet. Le célèbre Luigi était porteur des certificats les plus honorables, attestant ses connaissances archéologiques et culinaires. Notre patron d’auberge assurait que nous ne trouverions jamais une aussi belle occasion de voyager agréablement. Nous hésitions : une mauvaise nuit est bientôt passée ; mais onze nuits mauvaises et consécutives méritent bien qu’on délibère. Nous allions entrer dans le mois de mai, le soleil prenait tous les jours une force effrayante. Les symptômes de la grande chaleur commençaient à paraître. Des millepieds longs de deux pouces couraient sur les murs avec une agilité merveilleuse ; les scarafones sortaient de leurs trous par bataillons, et il n’y avait qu’à soulever des pots de fleurs pour y trouver des couples de scorpions entourés de leurs nombreuses familles. Le vent maintenait bien un peu de fraîcheur dans l’air ; mais, depuis le matin, il tournait au sirocco, et, pour peu qu’il se fixât au sud, la Sicile pouvait devenir tout à coup une vaste fournaise.

— Puisque vos seigneuries, disait Luigi, ont déjà vu Syracuse, nous ne ferons que la traverser, et nous irons coucher le second jour à Noto, où l’auberge est bonne.

— Et pourquoi ne parlez-vous pas de la première nuit ? demandai-je au guide.

— Si je n’en dis rien à vos exellences, c’est qu’elle sera parfaite. Nous la passerons dans la jolie petite locanda de Priolo.

— Priolo ! m’écriai-je ; vous appelez cela une jolie petite locanda ? Revenez demain, Luigi, je veux réfléchir encore.

— Et pendant l’heure de la chaleur, demanda M…, où nous reposerons-nous ?

— Dans un endroit délicieux fait exprès pour le rinfresco, et qu’on nomme le Fondaro della Palma.

— Revenez demain, Luigi, revenez demain.

Le lendemain, une affiche étalée sur les murs de notre hôtel annonçait que le bateau à vapeur le Duc de Calabre ferait, dans la nuit du 3 au 4 mai, le trajet de Messine à Palerme. Notre parti fut pris aussitôt. Nous renonçâmes aux ruines de Sélinunte et aux temples de Girgenti. Le courrier nous mena lestement à Messine, et, le 3 mai au soir, nous étions à bord du Duc de Calabre, fort enchantés de convertir un voyage de onze jours en une promenade agréable de dix heures. On sortit du détroit avant l’Angelus, et nous vîmes bientôt les îles Lipari. La nuit était belle. Un passager napolitain, excellent musicien, prit un guitare et nous chanta des romances populaires et des fragments d’opéra. Le temps s’écoula ainsi trop vite à notre gré. Les phares du cap Roland et du port de Cefalù brillèrent comme des étoiles filantes, et les premières lueurs du matin vinrent nous montrer au loin Palerme entourée par le collier de montagnes qui lui a fait donner le surnom poétique de Coquille d’or.

Le cap Zaferano et le mont Pellegrino, placés en sentinelles avancées, forment les deux extrémités du collier qui encadre la baie, et le fond des montagnes sert de repoussoir aux tours blanches et aux dômes de la ville, qu’on embrasse d’un seul coup d’œil. Palerme a sur Naples l’avantage d’être de trois degrés plus au sud, ce qui fait une différence notable dans l’éclat de la lumière et la précision des contours. La teinte bleue qui colore l’île de Capri serait faible à côté du bleu foncé de Palerme, et c’est une jouissance que de se sentir plus voisin du soleil.

La Sicile est constituée pour former un pays peuplé, heureux et recherché. C’est comme une terre promise. Celui qui vient du Nord, en pensant à son pays natal, ne le retrouve plus dans sa mémoire qu’enveloppé de frimas et de brouillards. L’Italie elle-même a les pâles couleurs, et la France paraît cristallisée au fond d’une glacière. Assurément nos campagnes sont florissantes, elles produisent tout ce que le sol peut donner ; il y a même tel département, dépouillé de ses arbres par la spéculation, que la charrue, la bande noire et les usines convertissent en mine d’or, et qui nourrit et enrichit les êtres inquiets et ambitieux qui le pressurent ; mais on n’y verra bientôt plus une branche d’arbre où reposer ses yeux, ni une toise carrée de mousse pour s’asseoir. Tandis que la France devient nue a force de travail, la Sicile reste un désert par inertie ; elle en souffre, elle en gémit, et elle a raison ; cependant, si jamais le vent de l’exploitation sèche ses marais, abat ses bois et ses châteaux, divise ses grands domaines en petites propriétés, aussitôt, avec le triomphe des intérêts matériels, entreront par la même porte, comme chez nous, la figure blême de l’ennui et le suicide silencieux, son pistolet à la main ; car la triste condition de l’homme est de n’atteindre jamais un bien sans faire sortir de terre un mal auquel il n’a pas songé. En attendant la Sicile à fort à faire avant de souffrir les mêmes maux que nous. Elle fermente sans pousser les clameurs légales de l’Irlande, et le caractère de ses habitants est très-porté au changement. Le Sicilien est intelligent, fier et passionné. Il méprise injustement le Napolitain, qui lui serait au moins égal s’il avait plus de dignité naturelle. Les deux peuples pourraient se convenir et s’aimer, ils se détestent de tout leur cœur ; et comme ils ne tiennent compte tous deux que des sympathies et antipathies, il n’y a pas de raisonnement à leur faire. On ne voit guère un Sicilien et un Napolitain se donner la main. En allant à Messine, nous étions avec quatre habitants de Catane qui n’ouvrirent pas la bouche, parce que le courrier était napolitain ; ils se bornèrent à causer par les regards, les signes et les jeux de physionomie ; c’est un mode de converser qu’ils poussent à un degré de perfection qu’on ne peut bien apprécier si on ne les prie de traduire avec la parole tout ce qu’ils ont échangé ainsi. Jamais il n’y eut de gens mieux organisés pour la conspiration. L’œil le plus sagace ne saurait pénétrer jusqu’à la pensée qu’ils veulent tenir secrète. Malgré cette dissimulation profonde, ils sont ouverts, francs et gracieux pour les personnes qu’ils aiment, et surtout pour les étrangers, dont ils n’ont aucune raison de se défier. Ils disent leurs espérances, leurs projets, leurs désirs, à un inconnu , qui les croirait volontiers imprudents ou légers, parce qu’il ne sait pas avec quel admirable coup d’œil un Sicilien devine les sentiments de celui à qui il parle.

Lorsqu’un préjugé s’est établi dans une tête sicilienne, il n’en veut plus sortir. En 1837, le choléra fit d’horribles ravages à Palerme. Toute la population fut atteinte, et le tiers en mourut. On s’imagina que l’eau et les aliments étaient empoisonnés. D’où pouvait venir le poison, si ce n’est de Naples ? J’ai vu des hommes éclairés qui croient encore à cette fable.

Toute le monde a des défauts ; celui du Sicilien est la jalousie. Cette sombre passion plane sur l’île entière comme un oiseau sinistre. Les villes se portent envie entre elles ; Messine est jalouse de Palerme, Catane est jalouse de Messine, Syracuse est jalouse de Noto. Palerme, plus belle, plus riche et plus lumineuse que toutes les autres, s’abaisse encore à la jalousie. Les hommes de talent, qui auraient tant besoin de s’unir pour briser le cercle qui les renferme et rappeler sur leur pays oublié l’attention dont il est digne, s’isolent et se nuisent réciproquement. Notre premier soin, en arrivant à Palerme, fut de porter à son adresse une lettre d’introduction auprès d’un jeune écrivain de mérite, M. Linarès, qui a publié en 1842 un petit recueil de légendes siciliennes. La première édition de ces nouvelles avait été épuisée en peu de jours ; elles sont écrites avec grâce, et n’ont d’autre défaut que le manque de sobriété, qui est un travers inhérent à la nature italienne, et dont l’organisation plus forte du Sicilien aurait dû préserver l’auteur. Un jour que M. Linarès avait laissé sa carte de visite à notre hôtel, le patron d’auberge, don Fernando, espèce de cyclope, nous dit en apportant cette carte :

— En voici un qui a été bien persécuté depuis un an qu’il a écrit son ouvrage. Tout le monde lui a fait la guerre, et je ne m’étonnerais pas qu’il fût obligé de quitter le pays.

— Comment ! demandai-je à don Fernando, il a donc attaqué les gens dans son ouvrage ?

— Attaqué les gens ! il n’aurait plus manqué que cela ! On s’en serait bien réjoui, car c’eût été une excellente raison de se défaire de lui. Non vraiment ; il n’a parlé que des choses du temps passé ; mais il a eu du succès, et c’est assez pour qu’on le déteste. Celui qui a plus d’esprit que les autres est leur ennemi.

Il y a une autre jalousie plus noble, que le Sicilien pousse à un degré qui s’appellerait de la folie en France : c’est celle causée par l’amour. Dans l’intérieur des terres, il n’est pas rare de voir le mari jaloux tuer sa femme, et cela ne fait aucun bruit. Les jeunes gens se défient si bien d’eux-mêmes sur ce point, que, pour se divertir en bonne intelligence, ils vont de leur côté, et laissent les femmes ensemble. Il suffirait de deux beaux yeux pour changer la partie de plaisir en querelle, et brouiller mortellement les amis. Aussi voit-on dans les fêtes des bandes de garçons qui jouent dans un coin ou boivent sous une treille, tandis que les jeunes filles dansent entre elles, ce qui paraîtrait fort étrange à notre jeunesse galante et peu jalouse, pour qui toute partie de plaisir est insipide quand les femmes n’en sont pas.

Après avoir parcouru un pays éteint, nous eûmes un grand plaisir à nous retrouver dans une capitale riche et animée. Palerme est la tête de la Sicile. C’est là que se retirent l’âme et la force de l’île entière. La ville est une des plus séduisantes du monde. Deux grandes rues qui se croisent à angle droit la partagent en quatre triangles égaux, ce qui permet à l’étranger d’y reconnaître aisément son chemin, sans causer pourtant une régularité fastidieuse. L’une de ces rues porte le nom de Tolède, et il faut que Tolède soit une ville bien splendide pour que les Espagnols aient donné partout son nom aux belles rues. Le Tolède de Palerme n’est pas aussi bruyant que celui de Naples, qui est le lieu le plus tumultueux de la terre ; mais il n’en est que plus agréable. On y circule à l’abri sous de larges auvents garnis de festons que l’air agite gaiement. On s’y croirait dans l’ancienne Bagdad du calife Haaroun, avec cette différence que les femmes n’y sont pas voilées. Les Palermitaines vont partout la tête découverte, parées seulement de leurs magnifiques cheveux. Lorsqu’elles passent au soleil, elles se couvrent avec leur châle jaune, qu’elles rabaissent sur les épaules aussitôt qu’elles arrivent à l’ombre, et dans ce mouvement, qui se répète souvent, elles ont beaucoup de grâce. Je ne parle point ici des belles dames, qui suivent de loin les modes de Paris, et qui se coiffent de l’ustensile informe appelé chapeau.

La véritable Palermitaine est svelte comme la Vénus de Syracuse ; mais elle a comme elle les jambes et les pieds un peu forts. Il est superflu de la citer pour la grandeur extraordinaire des yeux, car il n’y a pas dans toute la Sicile une paire d’yeux petits. Ceux de Palerme ont une douceur particulière et un air de bienveillance qui, m’a-t-on dit, trompe rarement. Les traits sont en général réguliers, la démarche est nonchalante, et, dans la physionomie, on distingue au plus haut degré tous les instincts de la femme par excellence.

En Sicile, la légèreté de tête et la coquetterie ne sont pas un badinage comme dans le Nord, à cause de la sensualité antique qui les soutient et derrière laquelle arrivent la chaleur du sang et les passions africaines ; ce qui constitue un ensemble intéressant sorti du mélange des races grecque et sarrasine. La Palermitaine s’attache vite et fortement. C’est toujours une chose grave qu’une affaire de cœur avec elle. Des étrangers s’y sont trouvés pris comme Renaud dans les filets d’Armide, et n’en seraient jamais sortis si l’infidélité de l’enchanteresse ne les eût délivrés. D’autres ont fini moins heureusement et portent sur la figure ou entre les côtes des traces de la jalousie sicilienne. Pour être juste, il faut considérer comme circonstance atténuante de la jalousie des hommes le penchant des femmes pour une galanterie suivie de passion. Ce sont, de part et d’autre, des naturels énergiques, qui ne sentent rien à demi.

On ne trouve à la rigueur dans Palerme que deux édifices vraiment sarrasins ; mais il est à remarquer que les artistes normands ou espagnols, en apportant un goût nouveau, ont cependant adopté aussi celui de leurs prédécesseurs. La cathédrale ressemble aux monuments les plus élégants et les plus gracieux que le main des Maures ait jamais produits ; la porte de Charles-Quint, élevée en mémoire de la défaite des Arabes, se prendrait pour l’ouvrage des Arabes eux-mêmes. Beaucoup de maisons, construites dans le XVIe siècle, ont des fenêtres ornées du trèfle et du fer de lance. Les visages bruns qui paraissent à ces fenêtres ne sont pas moins sarrasins que le cadre qui les entoure.

Don Fernando, notre patron d’auberge, nous avait pris en amitié. C’était un géant borgne, dont la figure était capable de faire mourir une femme en couches. En le voyant horrible la serviette à la main, je le devinais sublime le mousquet sur l’épaule, défendant le passage d’une montagne, et je l’aimais d’autant plus sous cette perspective, que dans son corps de mastodonte habitait l’âme d’un mouton. Un jour que le soleil était resplendissant, don Fernando entra de bon matin dans notre appartement et réveilla tout doucement le comte de M… pour lui conseiller d’aller voir la fête de la Bagheria, qui est la plus belle des environs de Palerme. Nous envoyâmes aussitôt un exprès à M. Linarès, afin de changer le programme de la journée, et il vint au bout d’une heure nous chercher avec un carrosse de louage. Tout Palerme était déjà sur la route. La Bagheria est un joli village situé près du cap Zaferano, d’où on aperçoit la mer de deux côtés à la fois. Les plus riches maisons de campagne entourent ce Saint-Cloud de la Sicile ; quoiqu’elles fussent habitées dans ce moment, les portes étaient ouvertes aux curieux, et la foule entrait partout. On voyait sur les balcons des groupes de femmes coiffées en cheveux et d’une beauté redoutable pour les yeux des gens du Nord. Nous visitâmes la célèbre villa Palagonia, qui paraît consacrée au culte de la laideur. Une centaine de sculptures grimaçantes et monstrueuses gardent la cour et toutes les issues du palais, qui est lui-même une construction bizarre, où les règles de l’architecture sont bravées hardiment. Malgré le luxe prodigieux de ses marbres, les dorures de ses décors, et ses plafonds en glaces, la villa Palagonia prouverait, si on en pouvait douter, que la recherche du beau est la seule recette pour composer un ouvrage aimable. La villa Valguarnera, beaucoup moins riche que l’autre, nous plut davantage, surtout à cause des jardins et des points de vue, qui égalent les sites les plus vantés de Sorrente et de Capri.

Lorsque nous eûmes employé la moitié de la journée à parcourir les maisons de campagne, nous entrâmes dans une locanda. Tout le monde voulait dîner à la fois. Le cuisinier, au milieu de ses aides, se multipliait comme ie prince de Condé au combat de la porte Saint-Antoine. En un clin d’œil, toutes les tables furent dressées et couvertes de plats fumants. On nous servit en plein air, sur une terrasse où l’odeur des citronniers en fleurs se mariait avec les parfums plus robustes de la cuisine. Le comte de M. et moi, nous fîmes une pauvre figure vis-à-vis du macaroni, que M. Linarès engloutissait en véritable indigène ; mais nous prîmes notre revanche au dessert, avec deux saladiers de fraises qui eussent bien coûté quarante francs selon la carte de Véry ou du Rocher de Cancale. À côté de nous, une douzaine d’hommes, qui avaient un peu abusé de la bouteille, chantaient des popolane, accompagnés par un violon et une flûte. Ils s’amusaient de tout leur cœur, sans faire aucune attention à leur entourage, ce qui nous mit à notre aise pour nous approcher d’eux et les écouter. Par leur caractère sérieux et mélancolique, ces chansons paraissaient d’origine espagnole, et différaient du genre de morceau appelé spécialement Sicilienne. Quelques-unes commençaient dans un ton et finissaient dans un autre ; il y en avait une d’une rhythme bizarre, où la mesure à quatre temps alternait avec celle à trois. Le mode était toujours mineur. Le violon accompagnait en syncope, c’est-à-dire en marquant les temps faibles et non le temps fort, ce qui donnait au morceau un accent agitato fort agréable. La flûte jouait habilement les ritournelles à l’octave au-dessus du ténor, car cette voix, si rare dans notre pays, est commune en Sicile ; une basse-taille ne se hasarderait pas à faire la première partie, et on ne chanterait pas s’il n’y avait point de ténor dans la bande. Parmi nos voisins étaient deux personnages d’une majesté imposante, qui représentaient la Grèce et Carthage, puisque l’un s’appelait Agatocle et l’autre Magone.

— À présent, disait don Agatocle, cordonnier de son état, il nous faudrait la sœur de don Magone pour chanter de sa voix de clochette l’Abeille du divin Meli.

Meli, le Théocrite moderne de la Sicile, écrivait dans le siècle dernier. Il n’y a pas un homme du peuple à Palerme qui ne sache par cœur quelques-unes de ses poésies.

— Don Magone, dit un des convives, où est donc ta sœur ?

— Elle est à la danse, répondit le seigneur Magone ; mais je vais l’appeler.

Le Carthaginois se mit à une fenêtre qui donnait sur la rue, et cria de toutes ses forces :

— Barbara ! viens ici chanter l’Abeille de Meli.

Au bout de cinq minutes arriva sur la terrasse une grande brunette essoufflée par la danse, avec des cheveux d’ébène et des yeux pleins de phosphore. Le violon et la flûte jouèrent aussitôt la ritournelle, et Barbara se mit à chanter d’une voix forte et argentine. La jeune fille promenait sur l’auditoire des regards doux et assurés, tandis que les hommes, au contraire, tenaient leurs yeux baissés. Cependant, lorsque la romance fut achevée, ils applaudirent avec frénésie. Nous admirions l’instinct musical de ces gens sans éducation, et nous étions stupéfaits de voir combien le peuple du Midi est plus civilisé que nous, malgré ce qu’en disent les commis-voyageurs, qui mesurent le degré de civilisation par le poli industriel d’une lame de rasoir.

La jeune chanteuse restait debout, attendant les ordres de son frère.

— Voilà qui est fini, lui dit don Magone. Va-t’en à la danse et laisse-nous boire paisiblement.

Dona Barbara sortit, non sans décocher quelques œillades infructueuses à un beau garçon qui ne voulut pas y prendre garde.

L’hôtelier, nous reconnaissant pour des Anglais, avait doublé à notre intention les prix de la carte à payer. M. Linarès exigea un rabais considérable et lui reprocha sa mauvaise foi. Le patron nous fit de grandes excuses et nous baisa la main en signe de réconciliation ; puis il appela sa femme, qui arriva, toujours courant, nous baiser aussi la main , ce dont nous nous gardâmes bien de rire.

La rue du village était encombrée. Des chevaux libres, lancés au galop, excités par les cris et les pétards, traversaient une foule compacte qui s’écartait devant eux et se refermait après leur passage ; ils atteignirent ainsi le but sans accident. Les balcons, les lucarnes et les corniches des maisons étaient garnis de curieux. Les femmes dansaient entre elles, devant l’église, sous les tonnelles et jusque sur les toits. La circulation étant difficile, nous nous étions arrêtés pour fumer un cigare : Le brancard d’une charrette nous servait de siège. Le comte de M… engagea la conversation avec une charmante personne assise près de nous. C’était une jeune fille de Messine qui venait à Palerme pour se divertir. Sa tante, vieille dame d’une figure fort honnête, écouta d’abord ce que nous disions à la nièce, nous regarda fixement, et se retira ensuite à l’écart ; d’autres femmes de la même compagnie s’éloignèrent aussi pour nous laisser causer en liberté avec celle que nous avions distinguée et choisie :

— D’où vient cela ? demandai-je à notre guide.

— Rien de plus simple, me répondit-il : ces bonnes gens voient que vous êtes des étrangers ; ils comprennent que vous n’avez pas de mauvaise intention, et trouvent naturel que vous parliez à une jolie fille. C’est un honneur que vous leur faites, et ils en sont flattés. Il serait mal d’en abuser.

— Que Dieu m’en garde ! cette bienveillance est d’un grand prix pour moi. Il n’y a rien qui mette plus à l’aise que de se sentir à l’abri sous le proverbe : Honni soit qui mal y pense !

Cependant quelqu’un y pensait mal à deux pas de nous. À peine avions-nous quitté la réunion de la charrette qu’un Mercure mystérieux vint nous offrir ses services auprès de la belle Messinienne, qui, disait-il, ne serait peut-être pas fâchée de recevoir de notre part un piccolo complimento. Le Mercure, honni pour avoir mis en doute la pureté de nos intentions, ne se déconcerta pas, et nous pria de lui donner une autre fois la préférence sur ses confrères. Les messagers de cette espèce sont d’une audace et d’une habileté remarquables à Palerme. L’étranger, déjà ébloui par les beaux yeux qui brillent du haut des balcons et dans les rues, tombe dans les embûches des Circé du trente-huitième degré. Sous ce rapport, Palerme est une capitale des plus civilisées. Je ne conseillerai jamais à une belle dame d’y envoyer ses amoureux : ce serait infailliblement autant de perdu.

Le lendemain de la fête, nous étions invités à dîner chez le prince P…, et, en sortant de table, nous nous promenions dans son beau jardin dont il nous fit l’historique tout en cueillant des nèfles du Japon. Il y a trois ans, on y voyait à peine une douzaine d’arbres. Les plantations n’étaient pas encore commencées lorsqu’une procession, sortie de la petite église voisine de Saint-François de Paule, fit demander la permission d’entrer dans le jardin. Le prince, n’ayant rien à craindre pour ses plates-bandes, ouvrit ses portes. La procession entra, musique en tête, accompagnant la statue en argent du saint, et suivie d’une grande foule de peuple. Avant qu’on eût achevé le tour du jardin, les assistants virent clairement la statue lever son bras et donner sa bénédiction à la maison, au terrain, et sans doute aussi au complaisant propriétaire. On parla beaucoup de ce miracle, et on pensa que l’hôtel du prince P… s’en trouverait bien. En effet, en moins de trois ans, la place fut remplie de plantes rares et précieuses, d’arbres de tous le pays, de fruits succulents et de fleurs délicieuses. Tout cela sortit de la terre bénite en profusion pour en faire le plus riche parterre de Palerme. Personne n’a de doutes à ce sujet, excepté le prince, qui m’a paru soupçonner son jardinier et les sommes énormes qu’il a dépensées d’avoir aidé puissamment saint François de Paule dans ses bonnes intentions.

Le soir, nous allâmes au théâtre Ferdinando, où une troupe fort mauvaise jouait une comédie nouvelle si médiocre que ce n’est pas la peine d’en parler. L’Opéra, dont notre ancienne connaissance Ivanoff avait fait les beaux jours pendant la saison d’hiver, était fermé depuis les fêtes de Pâques. J’ai regretté plus encore le Paschino de Palerme, qu’on dit aussi comique et aussi amusant que les polichinelles napolitains, ce qui me semble difficile à croire. Paschino faisait une tournée dans la province.

Étant obligés de renoncer à voir ces acteurs spirituels qui reproduisent les mœurs du peuple, nous prîmes le parti de rendre une visite au peuple lui-même. Un matin après déjeuner, nous sortîmes par la porte Maqueda, en passant devant le consulat de France, et nous nous enfonçâmes dans un quartier peu connu qu’on appelle le Borgo, où demeurent les mariniers et les pêcheurs. On y rencontre à chaque pas des figures un peu farouches, mais belles et de nature à frapper vivement l’imagination d’un peintre comme Léopold Robert. Les habitants du Borgo portent une veste ronde en velours vert appelée bonacca, et à laquelle ils doivent leur nom de bonacchini, qui répond à peu près à celui de lazzaroni. Le bonacchino est moins aimable, moins insouciant et moins gai que le lazzarone ; mais il a plus de noblesse d’âme, autant d’intelligence et autant de goût pour la musique, la poésie et les récits merveilleux. Son délassement préféré quand il a fini sa journée est d’écouter les contastorie raconter des histoires de naufrages, des voyages fabuleux, des légendes diaboliques, ou des amours traversées, toujours terminées par un mariage. Il entend même avec plaisir des sonetti d’amore de Meli ou de Tempio. On se groupe autour de l’orateur avec une attention pleine d’avidité. Le théâtre est précisément comme à Naples, le bord de la mer et les environs du môle, et on y sent combien il y a de points de ressemblance entre l’auditoire de Palerme et celui de Naples. Les passions du bonacchino sont plus dangereuses que celle du lazzarone ; les contastorie siciliens exercent une certaine influence sur leur public, et pour cette raison il leur faut la patente en vertu de laquelle ils racontent con privilegio.

Depuis le règne de Murât, les lazzaroni, qui avaient autrefois une législation particulière, sont retombés sous les lois et la surveillance générales. Les bonacchini ont gardé quelques-unes de leurs anciennes coutumes. Les mariniers élisent un chef qui exerce une autorité contre laquelle on ne se révolte jamais. Ce chef juge les différends. Il impose des amendes et accorde des dommages-intérêts. Une querelle apaisée par sa médiation ne doit plus avoir de suites ; mais la vengeance a tant d’empire dans l’âme d’un Sicilien, que le pouvoir du chef échoue quelquefois sur ce point. Comme il faut que l’arbitre des mariniers jouisse de la considération publique, il prélève un tribut sur la pêche, qui lui assure un revenu. La répugnance du peuple pour la justice ordinaire date de la domination espagnole ; il lui fut particulièrement sensible alors de voir le bonnet espagnol remplacer sur la tête des juges celui auquel ses yeux étaient accoutumés. Ce fut une grande imprudence que commit un vice-roi, car il eût mieux valu mettre des juges étrangers sous le bonnet du pays, que de mettre un bonnet venu d’Espagne sur la tête des juges siciliens.

La violence, la jalousie et la superstition, régnent dans le Borgo plus qu’en aucun autre lieu du monde. À part ses défauts, îa population est d’ailleurs honnête et laborieuse. Le vrai bonacchino ne tuerait pas un homme par un vil motif d’intérêt, et il renierait avec indignation l’industrie peu exemplaire qui consiste à donner des taillades ou des coups de stylet pour de l’argent. Dans le quartier qui s’étend au pied du mont Peilegrino, on trouve quelques bonnes âmes désœuvrées de jour, et d’une activité dangereuse les soirs de nouvelle lune, qui vous débarrassent d’un ennemî à un prix modéré, je dirai même chétif, si on le compare aux anciens tarifs.

Michel Cervantes nous apprend, dans son histoire de Rinconète et Cortadillo, que de son temps la tagliada se payait, à Séville, cinquante ducats, qui en valaient plus de cent d’aujourd’hui. L’homicide devait au moins coûter le double. La vengeance était, comme on le voit, à un prix énorme en Espagne ; elle a subi un rabais à Palerme. D’honnêtes gens qui l’avaient apparemment marchandée m’ont assuré que pour la bagatelle de cinq piastres on pouvait faire tailler un homme. Ce n’est vraiment pas la peine de s’en passer. Ils ne m’ont point dit ce que coûtait le meurtre, et je ne voudrais pas risquer d’en indiquer un faux prix, de peur que ceux qui se trouveraient induits en erreur ne vinssent à me reprocher une inexactitude.

Il n’y a pas long-temps qu’un Français voyageant en Sicile devint amoureux d’une belle dame de Palerme. L’histoire ne dit pas s’il parvint à plaire. Soit que la dame eût cédé à ses vœux, comme on dit, soit que le mari, aveuglé par la jalousie, se considérât mal à propos comme offensé, ce mari partit pour Naples, d’où il écrivit aux frères de sa femme, en déclarant qu’il ne rentrerait pas chez lui tant qu’on ne l’aurait pas vengé. Toute la fortune du ménage appartenait au jaloux ; la position de la femme devenait fort précaire par cette rupture. Les frères tinrent conseil et résolurent de donner satisfaction à leur beau-frère. Le duel leur semblait un procédé hasardeux ; d’un autre côté, la France n’aime pas qu’on lui tue ses nationaux au coin d’une borne, et comme elle a des ambassades à cet effet, le meurtre d’un étranger pouvait offrir quelques inconvénients.

On pensa que la tagliada serait un terme moyen de nature à contenter tout le monde. L’amoureux français, en rentrant chez lui le soir, fut heurté violemment dans la rue par un homme du peuple, et frappé au visage. Il y porta les mains, et se sentit inondé de sang. Le coup avait été donné avec une lame de rasoir, qui avait séparé en deux morceaux l’une des joues et la lèvre supérieure. Il en demeura deux mois au lit et s’en releva balafré pour la vie. Le consulat de France jeta feu et flammes ; mais il ne put obtenir que cette réponse : Que voulez-vous ? c’est une affaire de femmes. Le mari, satisfait de cette réparation délicate et gratuite, rentra chez lui, et fut un époux adoré comme auparavant.

La pèche du thon se fait à Palerme vers le milieu du mois de mai. C’est un moment de fête et de fortune pour les pêcheurs. Depuis plusieurs jours, une croisière de barques était établie en observation le long des côtes et au cap de Gallo. D’immenses filets étaient déjà tendus jusqu’au fond de la Méditerranée, à l’endroit où les pauvres bêtes passent tous les ans, et se laissent toujours prendre. En avant de la caravane des poissons, il y a des éclaireurs qu’on aperçoit à une grande profondeur, et on envoie aussitôt un courrier à Palerme pour avertir de la venue des thons. Ce courrier arrive ordinairement vers minuit ; à deux heures, la population des pêcheurs se met en marche. Nous étions couchés lorsqu’une rumeur semblable à celle d’une émeute populaire nous fît sauter hors du lit. Le Borgo était déjà parti en masse, et les carrosses allaient à sa poursuite. Les voitures de place s’étaient munies d’un troisième cheval orné de grelots. Nous conclûmes notre marché avec un de ces fiacres, et nous nous mîmes en route. Des charrettes emplies de monde et d’instruments de pêche couraient le train de la poste, au moyen de chevaux de relais. On aurait cru volontiers que les habitants de Palerme s’enfuyaient à l’approche des Normands ou des barbares. Les hommes du peuple avaient laissé la bonacca pour la veste de toile. À la pointe du jour, on arriva sur la plage, où un grand nombre de barques attendaient les acteurs et les curieux. Les bateaux formèrent bientôt un demi-cercle en bataille à l’entour des filets, au pied desquels les thons dormaient sans doute encore. Le thon, quoique fort gros, n’est pas doué de beaucoup d’intelligence. Il obéit à des instincts simples et innocents. Celui de l’émigration le mène à sa ruine, à cause de sa routine habituelle et de la méchanceté des hommes. Lorsqu’il vient donner de la tête dans les filets qui lui barrent le passage, le pauvre animal n’a pas l’idée de retourner en arrière et de faire un détour. Il veut passer au-dessus de l’obstacle, et nage en montant jusqu’à la surface. C’est là que son ennemi l’attend, averti par l’écume et les bouillonnements de l’eau.

Aussitôt que le bataillon des thons paraît, les pécheurs frappent et percent à grands coups de crocs et de piques de fer. Plus on en tue, plus il se présente de victimes. En un clin d’œil, la scène n’est plus qu’une mer de sang ; les curieux eux-mêmes en sont inondés. Des cris féroces annoncent la joie des exécuteurs. Le massacre est effroyable. Quelques barques sont renversées par les coups de queue et les convulsions des poissons ; c’est là le seul danger que courent les assassins. On ne songe d’abord qu’à faire le plus de morts possible. Dans le désordre du désespoir, les thons restent assez long temps à portée des barques, puis ils essayent de s’enfuir et plongent en cherchant une autre voie. Ceux qui n’ont pas été frappés s’échappent ; d’autres, blessés mortellement, s’en vont expirer en pleine mer ; la plupart restent éventrés sur le champ de bataille ; et quand on ne voit plus rien à tuer, on ramasse les cadavres et on les tire dans les barques, d’où on les charge sur les charrettes qui rentrent triomphalement à Palerme. De jolies dames, avides de ce spectacle, retournent à la ville les joues enflammées, avec des éclaboussures qui en feraient de bons modèles pour représenter Judith sortant du lit d’Holopherne ; et à ce propos, je regrette qu’Allori n’ait pas mis sur la belle robe de la Judith du palais Pitti quelques grosses traces de son meurtre. Lorsqu’on vient d’égorger un homme, fût-ce avec la permission de Dieu, la vraisemblance veut qu’on en porte la souillure.

Le retour à Palerme, au milieu de la bande ensanglantée des bonacchini, hurlant et chantant, les manches retroussées et les yeux flamboyants, nous parut moins gai que le départ. Une horreur invincible m’a toujours éloigné des gens abandonnés par nature ou par métier à l’instinct de la destruction. Le bonacchino nage dans la joie lorsqu’il a du sang jusqu’aux oreilles, et j’avoue que le jour de la pêche du thon il ne se montre pas sous des couleurs aimables. Je n’engage donc pas les lecteurs sensibles à rechercher ce triste spectacle, à moins qu’ils n’aient le système nerveux confectionné en barres de fer. Cela est bon pour les Anglais, qui ne s’émeuvent pas d’une bagatelle, aussi n’en manque-t-il pas un, de ceux qui se trouvent en Sicile, au carnage de la pêche des thons.

C’est un grand plaisir que de rencontrer en voyage des gens éclairés qui discernent la vérité, s’amusent du pittoresque et sentent la poésie ; de ces gens dont la conversation vous épargne du temps et des recherches.

La veille de mon départ de Palerme, je me trouvais auprès d’une personne obligée par état de s’entendre à juger les hommes, à étudier les mœurs et à deviner les caractères. Je pensai que j’allais recueillir, en causant, de bons renseignements sur le pays. Nous parlions du miracle de la statue de saint François de Paule, et je disais que le sentiment religieux est profondément établi dans le cœur dès Siciliens.

— C’est une erreur, me répondit-on. Ils sont superstitieux et non religieux. Il y a plus de religion en France.

— Tâchons de nous expliquer, repris-je. Qu’est-ce que le sentiment religieux selon vous ?

— C’est la morale.

Les bras me tombèrent d’étonnement. Je pensai cependant qu’une personne d’esprit peut avoir un moment d’aberration, et je repris courage.

— Excusez-moi, répliquai-je ; il me semble que vous vous trompez. La morale s’apprend, et le sentiment religieux est inné. Un philosophe est quelquefois un homme fort moral et manque de religion.

— Moi, je l’appelle un homme plus religieux que le dévot sans morale.

— Vous le pouvez ; cela ne fait de mal à personne ; mais les mots ont un sens qui leur appartient en propre et dont on ne les déshérite pas sans qu’ils l’aient mérité.

J’attaquai mon homme sur un autre chapitre, ne pouvant me résoudre à croire que sa conversation ne fût d’aucun fruit.

— Les Siciliens, lui disais-je, ont un caractère fier qui ressemble à celui des Espagnols du beau temps du marquis de Pescaire.

— De la fierté ? me répondit-on ; où avez-vous pris cela ? Ils reçoivent un affront sans dire mot.

— Fort bien : leur point d’honneur n’est pas le nôtre. Cela m’empêche pas la fierté du caractère.

— Sans point d’honneur, où est la fierté ?

Il devenait impossible de nous entendre. J’entamai un troisième chapitre.

— Du moins, repris-je, vous ne nieriez pas qu’ils sentent vivement une injure, et qu’ils s’en vengent d’une manière ou d’une autre. Que pensez— vous de l’affaire de la tagliada ?

— Que c’est une insigne lâcheté que de faire blesser un homme pour de l’argent.

— Vous avez raison ; mais ces gens-là sont passionnés, et avec des passions bien dirigées, on peut accomplir de grandes choses. Il ne faudrait qu’un moment d’accord et d’énergie aux Siciliens…

— De l’énergie ! ils n’en ont aucune. De la passion, pas davantage. Ce sont des paresseux.

— Paresseux à certaines heures. Quand il s’agit de pécher le thon, ils déploient une activité terrible.

— Parce qu’ils en ont besoin pour vivre.

— Et de l’intelligence ; vous leur en accorderez, j’espère.

— L’esprit n’est pas leur fort. Dites-leur une plaisanterie ; vous verrez qu’ils la prendront au sérieux.

J’avoue que la pointe, le jeu de mots et le calembour ne sont pas de leur goût. Sans perdre le temps à distinguer l’esprit de l’intelligence, je vous demanderai plutôt ce que vous pensez de l’aptitude du peuple pour les arts.

— Elle est nulle. Il n’y a pas ici un seul peintre.

— Vous êtes bien sévère. On ne voit pas d’écoles, il est vrai ; quelques talents isolés vont à l’aveugle sans guide, sans public et sans encouragement ; mais en musique on a vu Bellini.

— Le premier chanteur de l’Opéra, cet hiver, était un Russe.

— Le dernier des pêcheurs et des facchini a une belle voix, sait par cœur des morceaux de théâtre, et chante avec un goût extraordinaire.

— Oui, pour un pêcheur et un facchino.

— Leurs instincts sont très-civilisés.

— Comment cela ? Ce sont des barbares. Ils s’éclairent avec de l’huile d’olive et ne savent ni fabriquer un chapeau de soie, ni faire un vol-au-vent à la Béchamel.

— Aimez-vous la musique ?

— Passionnément.

— Sauriez-vous chanter l’air de la Niobé de Paccini ?

— Non, j’ai malheureusement la voix fausse.

— Il en est de la voix comme du jugement.

Ainsi un homme obligé par état de connaître les gens qui l’entourent nie que les Siciliens aient de la religion, et il les voit en foule aux églises ou au pied des madones ; de la fierté, et il les voit traiter les Napolitains avec un mépris injuste ; de l’énergie et des passions, et il les voit donner des taillades et des coups de stylet par jalousie ; de l’intelligence, et il voit leurs progrès malgré le blocus de la Sicile ; de l’aptitude pour les arts, et il les entend chanter un chœur sous ses fenêtres, lui qui ne pourrait pas mettre Malborough sur l’air ; des instincts civilisés, et il les voit écouter les vers de Meli et les récits des constastorie avec un recueillement et une admiration antiques, lui qui n’a jamais eu de sa vie une idée poétique dans la cervelle.

Tant il est vrai qu’avec de l’esprit, un jugement faux, et une organisation vulgaire, on demeure dix ans dans un pays sans le connaître ! On fait des jeux de mots, on décoche la fine malice avec agrément, on traite les autres de barbares, et on n’est soi-même qu’un Béotien et un sauvage, ce qu’on serait bien étonné d’apprendre.