Court intermède de charme au milieu de l’horreur

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Court intermède de charme au milieu de l’horreur
Revue des Deux Mondes6e période, tome 45 (p. 721-728).
Court intermède de charme au milieu de l’horreur


Dimanche 1er juin.

Depuis trois ou quatre jours, je suis en service sur la côte de la mer du Nord, pour des questions de défenses anti-aériennes, circulant de Boulogne à Calais et Dunkerque, en ce moment très bombardés. Il fait un temps exquis et rare ; sur les plages de cette mer froide, les jours se suivent, tièdes et lumineux, comme si l’on était au bord de la Méditerranée ; tout est éclairé en splendeur, et jamais mois de juin n’a commencé dans un rayonnement plus pur.

J’ai dormi cette fois à Dunkerque, — bien entendu, dormi sur le qui-vive, — à l’hôtel des Arcades ; mes fenêtres aux vitres cassées donnent sur la grande place où trône la statue de Jean Bart, et toute la nuit, au-dessus de ma tête, ces grosses phalènes bourdonnantes que sont nos avions de veille ont dansé leurs rondes dans le ciel plein d’étoiles. A présent une fraîche lueur un peu rose envahit lentement ma chambre ; l’heure de la mort est donc vraisemblablement passée ; l’ennemi nous aura sans doute épargnés au moins jusqu’à demain. Il doit être quelque chose comme quatre heures ; l’aube d’un dimanche de juin sans nuages se lève en silence sur la ville, qui va enfin reposer quelques instants dans une délicieuse paix, et les grandes phalènes nocturnes, leur garde finie, s’éloignent, redescendent vers leurs dortoirs ; dans l’air léger qui s’éclaire, on ne les entend plus qu’à peine.

Mais tout à coup voici les sonorités toutes neuves de la pointe du jour affreusement déchirées par le plus sinistre des cris que le monde ait jamais connus ; aucune bote, ni le lion, ni l’éléphant même n’approchent de la puissance de cette voix-là ; en gémissements chromatiques, cela monte, cela redescend et cela remonte ; on dirait la fureur ou l’agonie de quelque monstre géant… Avant d’avoir compris, rien que d’avoir entendu, on est glacé et les cheveux se dressent… Ah ! oui, on sait ce que signifie l’aubade ; c’est la grande sirène d’alarme qui nous la chante, et cela veut dire : « La mort, la mort, voici la mort qui arrive là-haut dans l’air ! La mort, la mort, qui va passer sur vos tètes ! » Et aussitôt, de tous les côtés à la fois, éclate le tonnerre tout proche de l’artillerie. Ils n’ont pas fait traîner la riposte, nos canonniers veilleurs. Maintenant donc c’est devenu soudain une bacchanale d’enfer, mais dominée toujours par ce même gémissement initial qui avait tout déclenché, et on a envie de crier à la sirène : « Non, assez ! on a compris, faites-nous grâce, on aime mieux mourir que de subir tout le temps ce cri-là ! » J’ai entendu beaucoup de sirènes dans ma vie, et aujourd’hui, hélas ! tous les Parisiens ont dû s’y habituer, mais le cri le plus horrible qui reste dans ma mémoire est toujours celui de Dunkerque.

L’alerte a été courte. Les gentils oiseaux boches ont pris la fuite. Tout est redevenu calme et silencieux, comme pour fêter le beau soleil qui se lève. Il y a seulement çà et là, sous les décombres encore pantelants, des gens qui sont morts, d’autres qui râlent, des femmes, des vieillards, de pauvres tout petits dans des berceaux, — et c’est là une de ces nouvelles formes de guerre inaugurées par la haute culture allemande.


Je comptais passer mon dimanche à visiter les D. C. A. d’alentour. (En français, D. C. A. cela se dit défenses contre avions.) Mais un cycliste arrive de Belgique, m’apportant une enveloppe timbrée aux armes des souverains martyrs : l’audience que j’avais demandée, par ordre de mon général, à S. M. le roi Albert et que je n’attendais que pour demain, m’est accordée aujourd’hui même.

Quand j’avais fait, en 1915, par la nuit noire et la neige, ce chemin de Dunkerque à la villa du roi, qui m’eut dit que, plus de deux ans après, je le referais encore en pleine guerre !…

Aujourd’hui, tout respire la joie, malgré la mitraille et l’horreur qui sont là si proches. Il fait beau, radieusement beau, invraisemblablement beau, et il n’est guère d’angoisse qui résiste à la gaieté rayonnante du soleil de juin. Et puis, c’est dimanche, et ce jour qui, dans les villes, est si fastidieux, prend dans les villages un petit attrait quand même, au milieu des bonnes gens dans tous leurs atours. A travers des paysages de dunes, à travers d’immenses plaines sablonneuses, la route s’en va, bordée de petits arbres aux verdures neuves et claires ; des jeunes filles naïvement endimanchées, un brin de giroflée au corsage, s’y promènent en compagnie de soldats très mélangés, des Français, des Belges, des Anglais, des Hindous ; on entend toujours au loin la canonnade barbare, mais elle arrive à peine à évoquer l’idée de la mort, en cette journée rare où l’on ne pense qu’à la vie ; on sent que tout cet humble monde, rencontré en chemin, a voulu faire trêve à ses anxiétés, à ses terreurs, et souhaiterait s’amuser un peu sous le ciel du printemps. De frontière, il n’y en a plus ; depuis que l’intimité s’est faite entre nos deux pays, on passe, sans s’en apercevoir, de l’un à l’autre ; si l’on ne voyait çà et là, sur les auberges, des enseignes en langue flamande, on se croirait encore en France.

Après trois quarts d’heure d’auto, j’arrive au village où les souverains se sont réfugiés, sur un dernier lambeau de leur Belgique saccagée, et voici les villas royales sur les dunes, tout au bord de cette mer qui sommeille.

Dans le salon modeste où l’on me fait entrer d’abord, j’entends venir d’une pièce voisine le plus imprévu et le plus drôle de tous les tapages ; on dirait la récréation d’une école très nombreuse, des rires et des cris d’enfants, des sauts, des chansons ; je crois même que l’on danse des rondes, sur un vieil air flamand chanté en chœur par une quantité de petites voix cocasses.

Très modeste aussi le salon où S. M. le roi Albert me reçoit, avec sa cordiale bienveillance et sa parfaite bonne grâce. Quand je me suis acquitté de la mission dont j’étais chargé par mon général, Sa Majesté me dit, pour charmante formule de congé : « Vous aviez aussi demandé à voir la Reine. Venez, je vais vous conduire auprès d’elle. » Nous sortons alors dans l’enclos, moitié jardin très pauvre en fleurs, moitié petit parc où les pas s’étouffent dans le sable des plages et que surchauffe aujourd’hui l’étonnant soleil. La Reine, tout de suite je l’aperçois là-bas, entourée, submergée dirai-je presque, par une centaine de très jeunes enfants. Il y a seulement quatre grandes personnes, au milieu de cette foule de tout petits : elle, la Reine, qui est la svelte silhouette bleue, toujours ne ressemblant à aucune autre ; sa dame d’honneur vêtue de jaune-pensée, et deux bonnes sœurs aux aspects archaïques. Sa Majesté daigne faire quelques pas à ma rencontre, comme vers quelqu’un de déjà connu, et rien ne pouvait me toucher davantage. J’avais presque une appréhension de cette entrevue, comme chaque fois qu’il s’agit de retrouver des êtres, ou des lieux ou des choses dont on a été particulièrement charmé jadis. Mais non, Sa Majesté me réapparaît aussi exquise et jeune, dans son costume simple en mailles de soie bleue, les cheveux emprisonnés dans une sorte de petit turban, en gaze également bleue qu’attache une épingle à tête de saphir. Mais le bleu qui éclipse tous les bleus, c’est toujours celui de ses yeux limpides.

Les petits enfants vont s’en aller, paraît-il ; c’est eux, bien entendu, qui menaient ce beau tapage quand je suis arrivé : cinquante petites filles aux costumes tous pareils, cinquante petits garçons en uniforme de soldat formant une armée lilliputienne. Orphelins de la guerre, tous, échappés par miracle aux tueries boches, ils font partie de cette légion de petits abandonnés que la Reine a recueillis pour filleuls et pour qui Elle a fondé des pensionnats, dans des lieux abrités, — ou à peu près, autant que possible enfin, — abrités des obus barbares. Tous les dimanches, des voitures lui en apportent une centaine, qui à tour de rôle viennent passer ici une journée de grande liesse, à manger des gâteaux, boire du chocolat, danser, chanter, se rouler sur les dunes et faire des pâtés de sable. Donc, c’est l’heure pour eux de repartir, et les deux religieuses les mettent en rang ; elles sont plutôt vilaines et vulgaires, les pauvres, surtout auprès du fin visage de Sa Majesté, mais quand même sympathiques avec leur air joyeux et leurs braves yeux candides ; je les soupçonne fort du reste d’avoir chanté les rondes, elles aussi, et peut-être même de les avoir dansées. Les petites filles, avec une révérence, disent à la Reine : « Bonsoir, Majesté ! » Les petits soldats lilliputiens font au Roi le salut militaire en lui disant : « Bonsoir, Sire ! » Et ils partent, entonnant une chanson de roule, que l’on continue d’entendre en decrescendo, à mesure que s’éloignent les voitures qui les emportent.

— Maintenant, me dit la Reine, je vais vous recevoir dans ma maisonnette de bois.

Et je la suis, avec la dame d’honneur, dans une de ces cabanes démontables en planches de sapin qui, en moins de deux heures, peuvent être transportées d’un lieu à un autre comme les tentes des nomades. Entre des bosquets rabougris, que d’habitude le vent de la mer tourmente, c’est sur le sable qu’elle est posée cette fois, la cabane royale, et il y a tout autour une plate-bande de fleurs de printemps, maigres giroflées surtout, que l’on a réussi à faire pousser là à force de bonne volonté.

En dedans de la maisonnette, c’est un enchantement de simplicité distinguée, de coloris discret et raffiné ; elle est entièrement tendue de soies persanes bleues très légères, dont les grands dessins, rehaussés d’un peu de rose, représentent des portiques de mosquée. Comme meubles, rien qu’une table à écrire et des divans avec des coussins de nuances très claires aux dessins étranges, très simples aussi, mais jamais vus. J’étais sûr que le bleu dominerait dans le réduit intime de cette Reine, que, trop irrévérencieusement peut-être, quand je pense à elle, je désigne ainsi en moi-même : la Reine bleue. Et combien cela lui ressemble aussi, maintenant, hélas ! qu’elle n’a plus de palais, de se complaire dans cette cabane délicieuse, mais si modeste, plutôt que dans ces villas de hasard, meublées au goût de n’importe qui !

La porte est restée grande ouverte sur le jardin sablonneux, sur les arbustes d’essences marines, et là, quand je suis assis en face de Sa Majesté, l’honneur m’est accordé d’une longue causerie tranquille, dans le grand silence des entours, à l’ombre du toit frêle, avec le sentiment du chaud soleil de juin qui resplendit dehors. Comme par un accord tacite, nous ne disons rien des angoisses de l’heure, pas plus que si les Barbares n’étaient pas là tout près, saccageant nos patries. Aujourd’hui, non, il fait trop beau, trêve à la souffrance pour une fois, évadons-nous un peu de l’horreur, parlons de choses passées, ou de choses lointaines…

A un moment donné, la Reine avait ramené la conversation sur Bénarès et les religions hindoues, quand tout à coup, devant la porte ouverte, un chat passe comme une flèche, un gros chat noir qui détale ventre à terre et semble au comble de la terreur. Ah ! il y avait de quoi, le malheureux : la maréchaussée est à ses trousses ! Un gendarme, qui lui court après, passe aussitôt derrière lui, à toutes jambes, en se frappant dans les mains pour faire le plus de bruit possible… Alors la Reine ne peut s’empêcher de rire, — c’était si imprévu ce bruyant épisode chalique au milieu de nos songeries profondes sur le brahmanisme ! — et, se rappelant sans doute que je suis un chevalier servant des chats : « Rassurez-vous, me dit-elle, en riant toujours, on ne leur fait jamais de mal ; non, peur seulement. C’est qu’ils viennent ici, tous ceux du village, pour dénicher nos rossignols. Aussi me suis-je vue obligée de prier le bon gendarme de service de ne pas manquer de leur donner la chasse. »

Pauvre charmante Reine, qui entend la nuit, sans broncher, d’infernales musiques de mort, comme on la comprend de défendre au moins les rossignols qui lui font des sérénades ou des aubades avec leurs petites voix de cristal ! Et combien sont touchantes et jolies les fantaisies presque enfantines de cette souveraine au courage si viril, qui n’a pas une minute déserté son poste terrible, qui jamais ne faillit à son devoir écrasant et qui, dans les tranchées de première ligne, au milieu de ses soldats, affronte le fer et le feu, avec la plus tranquille audace !

— Je vais vous montrer notre petit bois aux rossignols, me dit Sa Majesté quand l’audience est finie. Je vais vous faire passer par-là pour vous en aller.

Nous nous engageons donc dans les gentils sentiers étroits, où l’on ne peut marcher que deux de front ; la dame d’honneur m’a gracieusement cédé la place aux côtés de Sa Majesté et se contente de marcher à deux ou trois pas derrière nous. On sent que cette reine dépossédée, qui avait pourtant des parcs aux arbres de haute futaie, s’est prise d’affection pour ces petits chemins d’exil, qui sont presque sa seule promenade depuis trois années. Les arbres grêles, qui jaillissent par touffes du sol de sable, n’ont guère qu’une taille d’arbuste, trois mètres de haut, et ils nous donnent à peine de l’ombre. Mais il est quand même adorable, ce bois, adorable d’être enclos et d’avoir gardé son air sauvage, adorable précisément d’être si petit, si rabougri, tourmenté par les rafales marines, d’être une rareté sur ces plages, d’avoir poussé là si exceptionnellement et comme exprès pour les promenades d’une reine martyre.

— Vous faites très bon effet, avec vos deux bleus qui s’harmonisent, nous dit en riant la comtesse de C. la dame d’honneur. (Pourtant je n’ai, moi, que le banal bleu-horizon du drap militaire.)

— Vous, madame, lui dis-je, vous devez être éminemment coloriste, car je suis bien sûr que ce costume d’un si joli jaune-pensée, vous l’avez choisi pour faire valoir le bleu de Sa Majesté.

Puisque tout me charme ou m’amuse aujourd’hui, je suis content de savoir que je ne fais pas tache dans ces sentiers, avec mon bleu « qui s’harmonise. » J’ai même plaisir à entendre le petit cliquetis métallique de mon sabre, dont je m’étais déshabitué et qui me rappelle des années plus jeunes… (Depuis la guerre, nous ne portons plus cet objet de parade, mais on sait que, devant des souverains, il est incorrect de paraître sans arme.)

Avec quelle simplicité et quelle grâce juvénile la Reine, en passant, écarte tout doucement les branches, pour me montrer des nids de rossignols : « Voyez, dit-elle, comme ils sont confiants, nichés si bas I »

— Le mois prochain, dit encore la Reine, le bois sera plein de grandes fleurs jaunes que j’aime beaucoup… Ah ! justement en voici une tige.

Elle se baisse pour la cueillir et me la montrer » : « Tenez, connaissez-vous cela ? »

Ah ! si je connais cela ! mais c’est une fleur de mon enfance, qui abonde sur les plages de mon ile d’Oléron, espèce de large mauve en satin jaune pâle, qui embaume discrètement. Je suis ému de la retrouver ici, cette fleur de mon pays, entre les mains, de la Reine.

Cette promenade si courte, si éphémère et si impossible à renouveler jamais, a pris pour moi quelque chose d’enchanté. Elle va finir d’ailleurs, hélas ! Il ne nous reste peut-être plus qu’une trentaine de mètres de sentier à parcourir, entre les arbres grêles et gracieux. Après, tout de suite après, il y aura les sables, et la grille, et la porte par où je m’en irai.

A l’orée du bois, la Reine bleue prend congé, se dirige vers la villa, et la dame d’honneur jaune-pensée a la bonté de faire quelques pas de plus pour venir jusqu’à cette grille où mon auto m’attend. Cependant nous nous retournons d’instinct, l’un et l’autre, pour suivre des yeux, avec un même sentiment d’admiration religieuse, la svelte silhouette royale qui s’éloigne à pas lents sur le sable : elle s’en va, la tête penchée, comme reprise tout à coup par les réalités effroyables, sans doute parce que le soleil décline et qu’elle subit comme nous la décourageante mélancolie de cette décroissance de la lumière : la nuit va venir, pleine de surprises et de dangers pour elle, malgré les trilles éperdus de joie que lui feront bientôt, par-dessus le grondement de l’artillerie, ses petits protégés chanteurs. Et moi, je m’en retourne à Dunkerque, où je suis sûr de réentendre tout à l’heure l’horrible voix de la grande sirène d’alarme.


PIERRE LOTI.