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Crime d’enfants

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Album Universel (Publication du 5 janvier 1907p. couv-6).

Album Universel (Monde Illustré) — Montréal
(Récit de la publication du : 5 janvier 1907)



Crime d’enfants

(INÉDIT)


HENRI ROULLAUD

Wikisource : Projet Québec/Canada
Projet « Les aventuriers de la littérature québécoise perdue »

CRIME D’ENFANTS — (inédit)



La légende de Bouddah, offrant son corps en pâture aux petits d’une tigresse « parce qu’ils ont faim », ne fait que traduire en un sacrifice sublime l’exaltation du sentiment de la solidarité des êtres.

Nos sentiments de bonté, que nous vantons si haut en toute occasion, ont-ils beaucoup progressé depuis cette antiquité reculée, soit envers les hommes que notre état social condamne à tant de tortures, soit envers l’innombrable troupeau que nous poussons à nos abattoirs ou que nous faisons périr sous le fouet pour la satisfaction de nos besoins ? La réponse à cette question est au moins douteuse Ce que nous pouvons affirmer, c’est que la pitié humaine ne se laisse pas fragmenter. Qui est bon envers les hommes, est nécessairement bienfaisant envers les animaux, et réciproquement. Comment, en effet, pourrait-on concevoir une âme douce aux bêtes, cruelle aux pauvres humains ? Au rayonnement d’amour envers tous ses compagnons de destinée, à l’expression d’altruisme vers tout ce qui est, vers la bonne planète qui l’enchante de ses spectacles et l’univers sans fin qui l’épouvante de ses problèmes, se mesure la noblesse de l’homme, l’élévation de son génie…

Quelle route infinie de progrès… Oh ! si nous osions… si nous voulions…

*

Je promenais ces pensées, un soir d’octobre, à l’heure bâtarde du crépuscule, sur les quais, en face du marché Bonsecours. L’endroit était presque désert, le ciel lourd, la bise fouilleuse et agressive, l’eau morne.

Je sentais que la nature fermée se refusait à l’homme, à la bête, à la vie. C’était, enfin, une heure de désenchantement.

Je cherchais vainement quelque espoir dans le ciel d’impitoyable acier bruni. Et sentant que la griffe dure ne voulait pas me lâcher, j’essayais de me consoler par l’esthétique des choses.

Devant moi, Montréal, haletant et silencieux, étale à perte de vue, à droite et à gauche, son flanc immense et enfumé ; à mes pieds, la descente paresseuse du fleuve qui semble s’attarder par moments, avec le regret de n’avoir point une vie à dévorer, et l’amas confus de cordages, de madriers, de ballots, de futailles, de pieux dressés : puis le relent du port, le clapotis des eaux, et là-bas, de l’autre côté, l’île Sainte-Hélène, aux arbres nus emmêlés dans une lueur de pourpre blême, refuge du rêve dans cette misère de la nature qui semblait se désoler de l’étreinte prochaine et inévitable du rigoureux hiver.

Un groupe d’enfants sur la berge, par sa turbulence, par ses cris, par ses appels, par ses éclats de rire, me tira de ma rêverie.



Les petites mains tendues vers l’eau et les pierres que ces polissons jetaient vers le large dirigèrent mes regards sur une tache noire qui suivait le fil de l’eau.

Les gamins rivalisaient de cris, de sifflets, d’encouragements et de joie, criant : « Par ici ! par ici !… le voilà !… » faisant de grands gestes et redoublant d’ardeur dans leurs exercices de balistique rudimentaire.

Le point noir était un fragment de poutre.

Soudain, une boule noire se dessine à côté et se hisse péniblement sur cette étrange bouée.

C’était un pauvre chien efflanqué, cherchant désespérément à se séparer de son instrument de torture ou à flotter dessus. La misérable bête, en effet, était reliée à la poutre par une corde solide qui lui enserrait le cou. Cette corde, trop courte pour lui permettre de rester sur son radeau d’occasion sans l’étrangler, était d’une longueur suffisante pour transformer le flotteur en projectile. Dès que le chien nageait, faisant des efforts inouïs pour se débarrasser de son entrave, chaque secousse provoquait une évolution brusque de la pièce de bois et la pauvre bête en recevait un coup violent à la tête. Impossible de plonger, impossible de fuir, impossible d’escalader l’implacable bélier.

Et là-bas, les enfants — les bourreaux — lui jetaient des pierres ou l’appelaient avec des accents d’impitoyable dérision.

Ah ! quel triste naufragé !

Il entend bien qu’on l’appelle. Mais qui ? Ami ou ennemi ? Il essaye de se dresser, aux écoutes, mais la corde infernale lui meurtrit les chairs, et il retombe dans l’eau indifférente.

Où aller ?… Que faire ?…

Il va au hasard, tourne, revient, recommence, se dépense inutilement en douloureux efforts.

À chaque instant, le bloc inerte qu’il meut avec une rage folle, s’abat sur sa tête endolorie, et il ne peut éviter ces chocs brutaux qu’au prix de la noyade ou de la strangulation.

Or, de tous les animaux, l’homme est le seul qui ait recours au suicide. La bête ne s’abandonne jamais. Elle lutte toujours…

Et le martyr des petits mauvais drôles se débat désespérément…

De rares passants s’arrêtent apitoyés. Ils prononcent quelques mots d’une banale pitié, puis, sous l’air vif qui les pique, reprennent leur marche interrompue.

Pour le chien agonisant point de recours et point de secours.

L’altruisme humain qui, chez les spectateurs, s’est un instant éveillé en faveur de la bête en péril, a été balancé par des considérations d’égoïsme inavoué et peut-être inconscient. De ces deux efforts opposés il résulte une bonté neutralisée qui équivaut à l’abandon. À ce moment, le chien a pourtant senti passer un courant d’amitié. Mais quoi ! la volonté est inefficace, si elle n’est secondée par l’action.

La nuit tombe. Les gamins, las d’un jeu où leur cruauté n’éprouve plus de volupté, à cause des ténèbres, sont partis en quête d’autres exploits.

Je ne vois presque plus le point noir : je n’entends plus les gémissements de la bête : le silence se fait pour la mort.

Je me détache péniblement de ce lieu, glacé dans le sentiment de la bonne volonté vaine. C’est de la vie que je laisse sans secours bien près de moi. C’est du sang qui se fige, c’est des nerfs qui sont torturés et qui vont frémir sous la tenaille de la mort, jusqu’à l’anéantissement final.

Je fais dix pas. Je me retourne.

Le point noir est presque immobile.

Je reprends ma route, toujours regardant en arrière la tache incertaine qui diminue. J’ai cru voir remuer quelque chose.

Qu’importe, puisque le sort en est jeté !

Il faut bien que le crime de l’enfance s’accomplisse.

Après tout, j’en prends ma part aussi, puisque je n’ai su que demeurer spectateur impassible de la scène lente du meurtre.

Pauvre chien !

Il a fini maintenant son temps de misère. Son cadavre va rouler tranquillement jusqu’au remou de quelque baie, où l’eau clapotante le livrera petit à petit au grand courant des choses, et fera de sa pitoyable souffrance la joie des frétillants poissons, dont nous nous délecterons au prochain carême.