Crime et Châtiment/Épilogue/2

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Traduction par Victor Derély.
Plon (tome 2p. 297-308).
Épilogue

II

Il était malade depuis longtemps déjà ; mais ce qui avait brisé ses forces, ce n’étaient ni les horreurs de la captivité, ni le travail, ni la nourriture, ni la honte d’avoir la tête rasée et d’être vêtu de haillons : oh ! que lui importaient toutes ces tribulations, toutes ces misères ? Loin de là, il était même bien aise d’avoir à travailler : la fatigue physique lui procurait, du moins, quelques heures de sommeil paisible. Et que signifiait pour lui la nourriture, — cette mauvaise soupe aux choux où l‘on trouvait des blattes ? Jadis, étant étudiant, il aurait été quelquefois bien heureux d’avoir cela à manger. Ses vêtements étaient chauds et appropriés à son genre de vie. Quant à ses fers, il n’en sentait même pas le poids. Restait l’humiliation d’avoir la tête rasée et de porter la livrée du bagne. Mais devant qui, aurait-il rougi ? Devant Sonia ? Elle avait peur de lui, comment aurait-il rougi devant elle ?

Pourtant la honte le prenait vis-à-vis de Sonia elle-même ; c’était pour cela qu’il se montrait grossier et méprisant, dans ses rapports avec la jeune fille. Mais cette honte ne venait ni de sa tête rasée ni de ses fers : son orgueil avait été cruellement blessé ; Raskolnikoff était malade de cette blessure. Oh ! qu’il aurait été heureux s’il avait pu s’accuser lui-même ! Alors il aurait tout supporté, même la honte et le déshonneur. Mais il avait beau s’examiner sévèrement, sa conscience endurcie ne trouvait dans son passé aucune faute particulièrement effroyable, il ne se reprochait que d’avoir échoué, chose qui pouvait arriver à tout le monde. Ce qui l’humiliait, c’était de se voir, lui Raskolnikoff, perdu sottement, perdu sans retour, par un arrêt de l’aveugle destinée, et il devait se soumettre, se résigner à l’ « absurdité » de cet arrêt, s’il voulait retrouver un peu de calme.

Une inquiétude sans objet et sans but dans le présent, un sacrifice continuel et stérile dans l’avenir — voilà ce qui lui restait sur la terre. Vaine consolation pour lui de se dire que dans huit ans il n’en aurait que trente-deux, et qu’à cet âge on pouvait encore recommencer la vie ! Pourquoi vivre ? En vue de quoi ? Vers quel objet tendre ? Vivre pour exister ? Mais de tout temps il avait été prêt à donner son existence pour une idée, pour une espérance, pour une fantaisie même. Il avait toujours fait peu de cas de l’existence pure et simple ; il avait toujours voulu davantage. Peut-être la force seule de ses désirs lui avait-elle fait croire jadis qu’il était de ces hommes à qui il est plus permis qu’aux autres.

Encore si la destinée lui avait envoyé le repentir, — le repentir poignant qui brise le cœur, qui chasse le sommeil, le repentir dont les tourments sont tels que l’homme se pend ou se noie pour y échapper ! Oh ! il l’aurait accueilli avec bonheur ! Souffrir et pleurer — c’est encore vivre. Mais il ne se repentait pas de son crime. Du moins il aurait pu s’en vouloir de sa sottise, comme il s’était reproché autrefois les actions stupides et odieuses qui l’avaient conduit en prison. Mais maintenant que dans le loisir de la captivité il réfléchissait à nouveau sur toute sa conduite passée, il ne la trouvait plus, à beaucoup près, aussi odieuse ni aussi stupide qu’elle le lui avait paru dans ce temps-là.

« En quoi, pensait-il, mon idée était-elle plus bête que les autres idées et théories qui se livrent bataille dans le monde depuis que le monde existe ? Il suffit d’envisager la chose à un point de vue large, indépendant, dégagé des préjugés du jour, et alors, certainement, mon idée ne paraîtra plus aussi… étrange. Ô esprits soi-disant affranchis, philosophes de cinq kopecks, pourquoi vous arrêtez-vous à mi-chemin ? »

« Et pourquoi ma conduite leur paraît-elle si laide ? se demandait-il. Parce que c’est un crime ? Que signifie le mot crime ? Ma conscience est tranquille. Sans doute j’ai commis un acte illicite, j’ai violé la lettre de la loi et versé le sang ; eh bien, prenez ma tête… voilà tout ! Certes, en ce cas, plusieurs même des bienfaiteurs de l’humanité, de ceux à qui le pouvoir n’est pas venu par héritage, mais qui s’en sont emparés de vive force, auraient dû dès leur début être livrés au supplice. Mais ces gens-là sont allés jusqu’au bout, et c’est ce qui les justifie, tandis que moi, je n’ai pas su poursuivre, par conséquent je n’avais pas le droit de commencer. »

Il ne se reconnaissait qu’un seul tort : celui d’avoir faibli, d’être allé se dénoncer.

Une pensée aussi le faisait souffrir : pourquoi alors ne s’était-il pas tué ? Pourquoi, plutôt que de se jeter à l’eau, avait-il préféré se livrer à la police ? L’amour de la vie était-il donc un sentiment si difficile à vaincre ? Svidrigaïloff pourtant en avait triomphé !

Il se posait douloureusement cette question et ne pouvait comprendre que, quand en face de la Néwa il songeait au suicide, alors même peut-être il pressentait en lui et dans ses convictions une erreur profonde. Il ne comprenait pas que ce pressentiment pouvait contenir en germe une nouvelle conception de la vie, que ce pouvait être le prélude d’une révolution dans son existence, le gage de sa résurrection.

Il admettait plutôt qu’il avait alors cédé, par lâcheté et défaut de caractère, à la force brutale de l’instinct. Le spectacle offert par ses compagnons de captivité l’étonnait : combien tous ils aimaient aussi la vie ! combien ils l’appréciaient ! Il semblait même à Raskolnikoff que ce sentiment était plus vif chez le prisonnier que chez l’homme libre. Quelles affreuses souffrances n’enduraient pas certains de ces malheureux, les vagabonds, par exemple ! Se pouvait-il qu’un rayon de soleil, un bois sombre, une fontaine fraîche eussent tant de prix à leurs yeux ? À mesure qu’il les observa davantage, il découvrit des faits plus inexplicables encore.

Dans la prison, dans le milieu qui l’entourait, bien des choses, sans doute, lui échappaient ; d’ailleurs, il ne voulait fixer son attention sur rien. Il vivait, pour ainsi dire, les yeux baissés, trouvant insupportable de regarder autour de lui. Mais à la longue plusieurs circonstances le frappèrent, et, malgré lui en quelque sorte, il commença à remarquer ce qu’il n’avait même pas soupçonné auparavant. En général, ce qui l’étonnait le plus, c’était l’abîme effrayant, infranchissable, qui existait entre lui et tous ces gens-là. On eût dit qu’ils appartenaient, eux et lui, à des nations différentes. Ils se regardaient avec une défiance et une hostilité réciproques. Il savait et comprenait les causes générales de ce phénomène, mais jamais jusqu’alors il ne les avait supposées si fortes, ni si profondes. Indépendamment des criminels de droit commun, il y avait dans la forteresse des Polonais envoyés en Sibérie pour cause politique. Ces derniers considéraient leurs codétenus comme des brutes et n’avaient pour eux que du dédain ; mais Raskolnikoff ne pouvait partager cette manière de voir : il s’apercevait fort bien que sous plusieurs rapports ces brutes étaient beaucoup plus intelligentes que les Polonais eux-mêmes. Là aussi se trouvaient des Russes — un ancien officier et deux séminaristes, qui méprisaient la plèbe de la prison : Raskolnikoff remarquait également leur erreur.

Quant à lui, on ne l’aimait pas, on l’évitait. On finit même par le haïr, — pourquoi ? il l’ignorait. Des malfaiteurs cent fois plus coupables que lui le méprisaient, le raillaient ; son crime était l’objet de leurs sarcasmes.

— Toi, tu es un barine ! lui disaient-ils. — Est-ce que tu devais assassiner à coups de hache ? Ce n‘est pas là l’affaire d’un barine.

Dans la seconde semaine du grand carême, il dut assister aux offices religieux avec sa chambrée. Il alla à l’église et pria comme les autres. Un jour, sans qu’il sut lui-même à quel propos, ses compagnons faillirent lui faire un mauvais parti. Il se vit brusquement assailli par eux :

— Tu es un athée ! Tu ne crois pas en Dieu ! criaient tous ces forcenés. — Il faut te tuer.

Jamais il ne leur avait parlé ni de Dieu ni de la religion, et pourtant ils voulaient le tuer comme athée. Il ne leur répondit pas un mot. Un prisonnier au comble de l’exaspération s’élançait déjà sur lui ; Raskolnikoff calme et silencieux l’attendait sans sourciller, sans qu’aucun muscle de son visage tressaillit. Un garde-chiourme se jeta à temps entre lui et l’assassin, — un instant plus tard le sang aurait coulé.

Il y avait encore une question qui restait insoluble pour lui : pourquoi tous aimaient-ils tant Sonia ? Elle ne cherchait pas à gagner leurs bonnes grâces ; ils n’avaient pas souvent l’occasion de la rencontrer ; parfois seulement ils la voyaient au chantier ou à l’atelier, lorsqu’elle venait passer une minute auprès de lui. Et cependant tous la connaissaient, ils n’ignoraient pas qu’elle l’avait suivi, ils savaient comment elle vivait, où elle vivait. La jeune fille ne leur donnait pas d’argent, ne leur rendait guère, à proprement parler, de services. Une fois seulement, à la Noël, elle apporta un cadeau pour toute la prison : des pâtés et des kalazchi[1]. Mais peu à peu entre eux et Sonia s’établirent certains rapports plus intimes : elle écrivait pour eux des lettres à leurs familles et les mettait à la poste. Quand leurs parents venaient à la ville, c’était entre les mains de Sonia que, sur la recommandation des prisonniers, ils remettaient les objets et même l’argent destinés à ceux-ci. Les femmes et les maîtresses des détenus la connaissaient et allaient chez elle. Lorsqu’elle visitait Raskolnikoff en train de travailler au milieu de ses camarades, ou qu’elle rencontrait un groupe de prisonniers se rendant à l’ouvrage, tous ôtaient leurs bonnets, tous s’inclinaient : « Matouchka ; Sophie Séménovna, tu es notre mère tendre et bien-aimée ! » disaient ces galériens brutaux à la petite et chétive créature. Elle les saluait en souriant, et tous étaient heureux de ce sourire. Ils aimaient jusqu’à sa manière de marcher, et se retournaient pour la suivre des yeux lorsqu’elle s’en allait. Et que de louanges ils lui donnaient ! Ils lui savaient gré même d’être si petite, ils ne savaient quels éloges faire d’elle. Ils allaient jusqu’à la consulter dans leurs maladies.

Raskolnikoff passa à l’hôpital toute la fin du carême et la semaine de Pâques. En revenant à la santé, il se rappela les songes qu’il avait faits pendant qu’il était en proie au délire. Il lui semblait alors voir le monde entier désolé par un fléau terrible et sans précédents, qui, venu du fond de l’Asie, s’était abattu sur l’Europe. Tous devaient périr, sauf un très-petit nombre de privilégiés. Des trichines d’une nouvelle espèce, des êtres microscopiques, s’introduisaient dans le corps des gens. Mais ces êtres étaient des esprits doués d’intelligence et de volonté. Les individus qui en étaient infectés devenaient à l’instant même fous furieux. Toutefois, chose étrange, jamais hommes ne s’étaient crus aussi sages, aussi sûrement en possession de la vérité que ne croyaient l’être ces infortunés. Jamais ils n’avaient eu plus de confiance dans l’infaillibilité de leurs jugements, dans la solidité de leurs conclusions scientifiques et de leurs principes moraux. Des villages, des villes, des peuples entiers étaient atteints de ce mal et perdaient la raison. Tous étaient agités et hors d’état de se comprendre les uns les autres. Chacun croyait posséder seul la vérité et, en considérant ses semblables, se désolait, se frappait la poitrine, pleurait et se tordait les mains. On ne pouvait s’entendre sur le bien et sur le mal, on ne savait qui condamner, qui absoudre. Les gens s’entre-tuaient sous l’impulsion d’une colère absurde. Ils se réunissaient de façon à former de grandes armées, mais, une fois la campagne commencée, la division se mettait brusquement dans ces troupes, les rangs étaient rompus, les guerriers se jetaient les uns sur les autres, s’égorgeaient et se dévoraient. Dans les villes on sonnait le tocsin toute la journée, l’alarme était donnée, mais par qui et à quel propos ? personne ne le savait, et tout le monde était en émoi. On abandonnait les métiers les plus ordinaires, parce que chacun proposait ses idées, ses réformes, et l’on ne pouvait pas se mettre d’accord ; l’agriculture était délaissée. Çà et là les gens se réunissaient en groupes, s’entendaient pour une action commune, juraient de ne pas se séparer, — mais un instant après ils oubliaient la résolution qu’ils avaient prise, ils commençaient à s’accuser les uns les autres, à se battre, à se tuer. Les incendies, la famine complétaient ce triste tableau. Hommes et choses, tout périssait. Le fléau étendait de plus en plus ses ravages. Dans le monde entier pouvaient seuls être sauvés quelques hommes purs prédestinés à refaire le genre humain, à renouveler la vie et à purifier la terre ; mais personne ne voyait ces hommes nulle part, personne n’entendait leurs paroles et leur voix.

Ces songes absurdes laissèrent dans l’esprit de Raskolnikoff une impression pénible qui fut longue à s’effacer. Arriva la deuxième semaine après Pâques. Le temps était chaud, serein, vraiment printanier ; on ouvrit les fenêtres de l’hôpital (des fenêtres grillées sous lesquelles se promenait un factionnaire). Pendant toute la maladie de Raskolnikoff, Sonia n’avait pu lui faire que deux visites ; chaque fois il fallait demander une autorisation qui était difficile à obtenir. » Mais souvent, surtout à la chute du jour, elle venait dans la cour de l’hôpital et, durant une minute, restait là à regarder les fenêtres. Un jour, vers le soir, le prisonnier, déjà presque entièrement guéri, s’était endormi ; à son réveil, il s’approcha par hasard de la croisée et aperçut Sonia qui, debout près de la porte de l’hôpital, semblait attendre quelque chose. À cette vue, il eut comme le cœur percé, il frissonna et s‘éloigna vivement de la fenêtre. Le lendemain Sonia ne vint pas, le surlendemain non plus ; il remarqua qu’il l’attendait avec anxiété. Enfin il quitta l’hôpital. Lorsqu’il revint à la prison, ses codétenus lui apprirent que Sophie Séménovna était malade et gardait la chambre.

Il fut fort inquiet, envoya demander des nouvelles de la jeune fille. Il sut bientôt que sa maladie n’était pas dangereuse. De son côté, Sonia, voyant qu’il était si préoccupé de son état, lui écrivit au crayon une lettre où elle l’informait qu’elle allait beaucoup mieux, qu’elle avait pris un léger refroidissement, et qu’elle ne tarderait pas à l’aller voir au travail. À la lecture de cette lettre, le cœur de Raskolnilroff battit violemment.

La journée était encore sereine et chaude. À six heures du matin, il alla travailler au bord du fleuve, où l’on avait établi sous un hangar un four à cuire l’albâtre. Trois ouvriers seulement furent envoyés là. L’un d’eux, accompagné du garde-chiourme, alla chercher un instrument à la forteresse, un autre commença à chauffer le four. Raskolnikoff quitta le hangar, s’assit sur un banc de bois et se mit à contempler le fleuve large et désert. De cette rive élevée on découvrait une grande étendue de pays. Au loin, de l’autre coté de l’Irtych, retentissaient des chants dont un vague écho arrivait aux oreilles du prisonnier. Là, dans l’immense steppe inondée de soleil, apparaissaient comme de petits points noirs les tentes des nomades. Là c’était la liberté, là vivaient d’autres hommes qui ne ressemblaient nullement à ceux d’ici ; là on eût dit que le temps n’avait pas marché depuis l’époque d’Abraham et de ses troupeaux. Raskolnikoff rêvait, les yeux fixés sur cette lointaine vision ; il ne pensait à rien, mais une sorte d’inquiétude l’oppressait.

Tout à coup il se trouva en présence de Sonia. Elle s’était approchée sans bruit et s’assit à côté de lui. La fraîcheur du matin se faisait encore un peu sentir. Sonia avait son pauvre vieux bournous et son mouchoir vert. Son visage pâle et amaigri témoignait de sa récente maladie. En abordant le prisonnier, elle lui sourit d’un air aimable et content, mais ce fut, selon son habitude, avec timidité qu’elle lui tendit la main.

Elle la lui tendait toujours timidement ; parfois même elle n’osait la lui offrir, comme si elle eût craint de la voir repoussée. Il semblait toujours prendre cette main avec répugnance ; toujours il avait l’air fâché quand la jeune fille arrivait, et quelquefois celle-ci ne pouvait obtenir de lui une seule parole. Il y avait des jours où elle tremblait devant lui et se retirait profondément affligée. Mais cette fois leurs mains se confondirent dans une longue étreinte ; Raskolnikoff regarda rapidement Sonia, ne proféra pas un mot et baissa les yeux. Ils étaient seuls, personne ne les voyait. Le garde-chiourme s’était momentanément éloigné.

Soudain et sans que le prisonnier sut lui-même comment cela était arrivé, une force invisible le jeta aux pieds de la jeune fille. Il pleura, lui embrassa les genoux. Dans le premier moment elle fut fort effrayée, et son visage devint livide. Elle se leva vivement et, toute tremblante, regarda Raskolnikoff. Mais il lui suffit de ce regard pour tout comprendre. Un bonheur immense se lut dans ses yeux rayonnants ; il n’y avait plus de doute pour elle qu’il ne l’aimât, qu’il ne l’aimât d’un amour infini ; enfin ce moment était donc arrivé…

Ils voulurent parler et ne le purent. Ils avaient des larmes dans les yeux. Tous deux étaient pâles et défaits, mais sur leurs visages maladifs brillait déjà l’aurore d’une rénovation, d’une renaissance complète. L’amour les régénérait, le cœur de l’un renfermait une inépuisable source de vie pour le cœur de l’autre.

Ils résolurent d’attendre, de prendre patience. Ils avaient sept ans de Sibérie à faire : de quelles souffrances intolérables et de quel bonheur infini ce laps de temps devait être rempli pour eux ! Mais Raskolnikoff était ressuscité, il le savait, il le sentait dans tout son être, et Sonia — Sonia ne vivait que de la vie de Raskolnikoff.

Le soir, après qu’on eut bouclé les prisonniers, le jeune homme se coucha sur son lit de camp et pensa à elle. Il lui semblait même que ce jour-là tous les détenus, ses anciens ennemis, l’avaient regardé d’un autre œil. Il leur avait adressé la parole le premier, et ils lui avaient répondu avec affabilité.

Il se rappelait cela maintenant, mais d’ailleurs il devait en être ainsi : est-ce que maintenant tout ne devait pas changer ?

Il pensait à elle. Il songeait aux chagrins dont il l’avait continuellement abreuvée ; il revoyait en esprit son petit visage pâle et maigre. Mais à présent ces souvenirs étaient à peine un remords pour lui : il savait par quel amour sans bornes il allait désormais racheter ce qu’il avait fait souffrir à Sonia.

Oui, et qu’était-ce que toutes ces misères du passé ? Dans cette première joie du retour à la vie, tout, même son crime, même sa condamnation et son envoi en Sibérie, tout lui apparaissait comme un fait extérieur, étranger ; il semblait presque douter que cela lui fût réellement arrivé. Du reste, ce soir-là, il était incapable de réfléchir longuement, de concentrer sa pensée sur un objet quelconque, de résoudre une question en connaissance de cause ; il n’avait que des sensations. La vie s’était substituée chez lui au raisonnement.

Sous son chevet se trouvait un évangile. Il le prit machinalement. Ce livre appartenait à Sonia, c’était dans ce volume qu’elle lui avait lu autrefois la résurrection de Lazare. Au commencement de sa captivité, il s’attendait à une persécution religieuse de la part de la jeune fille, il croyait qu’elle allait lui jeter sans cesse l’Évangile à la tête. Mais, à son grand étonnement, pas une seule fois elle ne mit la conversation sur ce sujet, pas une seule fois même elle ne lui offrit le saint livre. Ce fut lui-même qui le lui demanda peu de temps avant sa maladie, et elle le lui apporta sans mot dire. Jusqu’alors il ne l’avait pas ouvert.

Maintenant encore il ne l’ouvrit pas, mais une pensée traversa rapidement son esprit : « Ses convictions peuvent-elles à présent n’être point les miennes ? Puis-je du moins avoir d’autres sentiments, d’autres tendances qu’elle?... »

Durant toute cette journée, Sonia fut, elle aussi, fort agitée, et, dans la nuit, elle eut même une rechute de sa maladie. Mais elle était si heureuse, et ce bonheur était une si grande surprise pour elle, qu’elle s’en effrayait presque. Sept ans, seulement sept ans ! Dans l’ivresse des premières heures, peu s’en fallait que tous deux ne considérassent ces sept ans comme sept jours. Raskolnikoff ignorait que la nouvelle vie ne lui serait pas donnée pour rien, et qu’il aurait à l’acquérir au prix de longs et pénibles efforts.

Mais ici commence une seconde histoire, l’histoire de la lente rénovation d’un homme, de sa régénération progressive, de son passage graduel d’un monde à un autre. Ce pourrait être la matière d’un nouveau récit, — celui que nous avons voulu offrir au lecteur est terminé.



fin du tome second.
  1. Sorte de pains blancs