Mozilla.svg

Crime et Châtiment/III/6

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Victor Derély.
Plon (tome 1p. 320-334).
◄  V
I  ►
Troisième partie

VI


— … Je ne le crois pas ! Je ne puis pas le croire ! répétait Razoumikhine, qui faisait tous ses efforts pour repousser les conclusions de Raskolnikoff. Ils étaient déjà près de la maison Bakaléieff, où, depuis longtemps, les attendaient Pulchérie Alexandrovna et Dounia. Dans la chaleur de la discussion, Razoumikhine s’arrêtait à chaque instant au milieu de la rue ; il était fort agité, car c’était la première fois que les deux jeunes gens s’entretenaient de cela autrement qu’à mots couverts.

— Ne le crois pas, si tu veux ! répondit Raskolnikoff avec un sourire froid et indifférent : — toi, selon ton habitude, tu n’as rien remarqué, mais moi, j’ai pesé chaque mot.

— Tu es enclin à la défiance, voilà pourquoi tu découvres partout des arrière-pensées… Hum… en effet, je reconnais que le ton de Porphyre était assez étrange, et c’est surtout ce coquin de Zamétoff… Tu as raison, il y avait en lui un je ne sais quoi… mais comment cela se fait-il, comment ?…

— Il aura changé d’avis depuis hier.

— Non, tu te trompes ! S’ils avaient cette stupide idée, ils auraient, au contraire, pris soin de la dissimuler ; ils auraient caché leur jeu pour t’inspirer une fallacieuse confiance, en attendant le moment de démasquer leurs batteries… Dans l’hypothèse où tu te places, leur façon d’agir aujourd’hui serait aussi maladroite qu’effrontée !

— S’ils avaient des faits, j’entends des faits sérieux, ou des présomptions quelque peu fondées, alors sans doute ils s’efforceraient de cacher leur jeu dans l’espoir d’obtenir de nouveaux avantages sur moi (d’ailleurs, ils auraient fait depuis longtemps une perquisition à mon domicile). Mais ils n’ont pas de preuves, pas une seule ; tout se réduit pour eux à des conjectures gratuites, à des suppositions qui ne s’appuient sur rien de réel, c’est pourquoi ils ont recours à l’effronterie. Peut-être ne faut-il voir en cela que le dépit de Porphyre qui enrage de n’avoir point de preuves. Peut-être aussi a-t-il ses intentions… Il paraît intelligent… Il se peut qu’il ait voulu m’effrayer… Il a sa psychologie à lui, mon ami… Du reste, toutes ces questions sont répugnantes à éclaircir. Laissons cela !

— C’est odieux, odieux ! Je te comprends ! Mais… puisque nous avons abordé franchement ce sujet (et je trouve que nous avons bien fait), je n’hésiterai plus à t’avouer que depuis longtemps j’avais remarqué cette idée chez eux. Bien entendu, elle osait à peine se formuler, elle flottait dans leur esprit à l’état de doute vague, mais c’est déjà trop qu’ils aient pu l’accueillir même sous cette forme !

Et qu’est-ce qui a éveillé de si abominables soupçons ? Si tu savais dans quelle fureur cela m’a mis ! Quoi ! voilà un pauvre étudiant aux prises avec la misère et l’hypocondrie, à la veille d’une maladie grave qui déjà peut-être existe chez lui ; voilà un jeune homme défiant, rempli d’amour-propre, ayant conscience de sa valeur, depuis six mois renfermé dans sa chambre où il ne voit personne ; il se présente vêtu de haillons, chaussé de bottes sans semelles, devant de misérables policiers dont il subit les insolences ; on lui réclame à brûle-pourpoint le payement d’une lettre de change protestée ; la salle est bourrée de monde, il y fait une chaleur de trente degrés Réaumur, l’odeur de la couleur à l’huile achève de rendre l’atmosphère insupportable ; le malheureux entend parler de l’assassinat d’une personne chez qui il est allé la veille, et il a l’estomac vide ! Mais, dans de telles conditions, comment ne s’évanouirait-on pas ! Et c’est sur cette syncope que tout repose ! Voilà le point de départ de l’accusation ! Que le diable les emporte ! Je comprends que cela soit vexant ; mais à ta place, Rodia, je leur rirais au nez à tous, ou mieux : je leur enverrais mon mépris en pleine figure sous forme de jets de salive ; c’est ainsi que j’en finirais avec eux. Courage ! Crache là-dessus ! C’est honteux !

« Il a pourtant débité sa tirade avec conviction ! » pensa Raslnolnikoff.

— Cracher là-dessus ? C’est bon à dire ; mais demain encore un interrogatoire ! — répondit-il tristement ; — faudra-t-il que je m’abaisse jusqu’à leur donner des explications ! Je m’en veux déjà d’avoir consenti à causer avec Zamétoff hier au traktir…

— Que le diable les emporte ! J’irai moi-même chez Porphyre ! C’est mon parent, j’en profiterai pour lui tirer les vers du nez ; il faudra qu’il me fasse sa confession complète ! Et quant à Zamétoff…

« Enfin, le poisson a mordu ! » se dit Raskolnikoff.

— Attends ! cria Razoumikhine en saisissant tout à coup son ami par l’épaule, — attends ! Tu divaguais tout à l’heure ! Réflexion faite, je suis convaincu que tu divaguais ! Où vois-tu une ruse ? Tu dis que la question relative aux ouvriers cachait un piège ? Raisonne un peu : si tu avais fait cela, aurais-tu été assez sot pour dire que tu avais vu les peintres travailler dans le logement du second ? Au contraire : lors même que tu les aurais vus, tu l’aurais nié ! Qui donc fait des aveux destinés à le compromettre ?

— Si j’avais fait cette chose, je n’aurais pas manqué de dire que j’avais vu les ouvriers, reprit Raskolnikoff, qui semblait ne poursuivre cette conversation qu’avec un violent dégoût.

— Mais pourquoi donc dire des choses nuisibles à sa cause ?

— Parce qu’il n’y a que les moujiks et les gens les plus bornés qui nient tout de parti pris. Un prévenu tant soit peu intelligent avoue autant que possible tous les faits matériels dont il essayerait vainement de détruire la réalité ; seulement il les explique d’une autre manière, il en modifie la signification, il les présente sous un jour nouveau. Selon toute probabilité, Porphyre comptait que je répondrais ainsi ; il croyait que, pour donner plus de vraisemblance à mes déclarations, j’avouerais avoir vu les ouvriers, sauf à expliquer ensuite le fait dans un sens favorable à ma cause.

— Mais il t’aurait répondu tout de suite que l’avantveille du crime les ouvriers n’avaient pas pu se trouver là, et que, par conséquent, tu avais été dans la maison le jour même de l’assassinat, entre sept et huit heures. Tu aurais été collé !

— Il comptait que je n’aurais pas le temps de réfléchir et que, pressé de répondre de la façon la plus vraisemblable, j’oublierais cette circonstance ; l’impossibilité de la présence des ouvriers dans la maison l’avant-veille du crime.

— Mais comment oublier cela ?

— Rien de plus facile ! Ces points de détail sont l’écueil des malins ; c’est en répondant là-dessus qu’ils se coupent dans les interrogatoires. Plus un homme est fin, moins il soupçonne le danger des questions insignifiantes. Porphyre le sait bien : il est loin d’être aussi bête que tu le crois...

— S’il en est ainsi, c’est un coquin !...

Raskolnikoff ne put s’empêcher de rire. Mais au même instant il s’étonna d’avoir donné la dernière explication avec un véritable plaisir, lui qui, jusqu’alors, n’avait soutenu la conversation qu’à contre-cœur et parce que le but à atteindre lui en faisait une nécessité.

« Est-ce que je prendrais goût à ces questions ? » pensa-t-il.

Mais, presque en même temps, il fut saisi d’une inquiétude soudaine qui devint bientôt intolérable. Les deux jeunes gens se trouvaient déjà à la porte de la maison Bakaléieff.

— Entre seul, dit brusquement Raskolnikoff, je vais revenir tout de suite.

— Où vas-tu ? Nous voici arrivés !

— J’ai une course à faire... je serai ici dans une demi-heure... Tu le leur diras...

— Eh bien, je t’accompagne !

— Ah ça ! as-tu juré, toi aussi, de me persécuter jusqu’à la mort ?

Cette exclamation fut proférée avec un tel accent de fureur et d’un air si désespéré que Razoumikhine n’osa insister. Il resta quelque temps sur le perron, suivant d’un regard sombre Raskolnikoff qui marchait à grands pas dans la direction de son péréoulok. Enfin, après avoir grincé des dents, serré ses poings et s’être promis de pressurer Porphyre comme un citron aujourd’hui même, il monta chez les dames pour rassurer Pulchérie Alexandrovna déjà inquiète de cette longue absence.

Quand Raskolnikoff arriva devant sa maison, ses tempes étaient humides de sueur et il respirait péniblement. Il monta l’escalier quatre à quatre, entra dans sa chambre qui était restée ouverte, et immédiatement s’y enferma au crochet. Ensuite, éperdu de frayeur, il courut il à sa cachette, fourra sa main sous la tapisserie et explora le trou en tous sens. N’y trouvant rien, après avoir tâté dans tous les coins et recoins, il se releva et poussa un soupir de soulagement. Tantôt, au moment où il approchait de la maison Bakaléieff, l’idée lui était venue tout à coup qu’un des objets volés avait pu se glisser dans une fente du mur : si un jour on allait retrouver là une chaîne de montre, un bouton de manchette, ou même un des papiers qui enveloppaient les bijoux et qui portaient des annotations écrites de la main de la vieille, quelle terrible pièce de conviction ce serait contre lui !

Il restait comme plongé dans une vague rêverie, et un sourire étrange, presque hébété, errait sur ses lèvres. À la fin, il prit sa casquette et sortit sans bruit de la chambre. Ses idées s’embrouillaient. Pensif, il descendit l’escalier et arriva sous la porte cochère.

— Tenez, le voilà ! cria une voix forte.

Le jeune homme leva la tête.

Le dvornik, debout sur le seuil de sa loge, montrait Raskolnikoff à un homme de petite taille et de tournure bourgeoise. Cet individu portait une sorte de khalat et un gilet ; de loin, on l’eût pris pour une paysanne. Sa tête, coiffée d’une casquette graisseuse, s’inclinait sur sa poitrine, et il paraissait tout voûté. À en juger par son visage ridé et flétri, il devait avoir dépassé la cinquantaine. Ses petits yeux avaient quelque chose de dur et de mécontent.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Raskolnikoff en s’approchant du dvornik.

Le bourgeois le regarda de côté, l’examina longuement, puis, sans proférer une parole, tourna le dos et s’éloigna de la maison.

— Mais qu’est-ce que c’est ? cria Raskolnikoff.

— Eh bien, c’est un homme qui est venu s’informer si un étudiant ne demeurait pas ici ; il vous a nommé et a demandé chez qui vous logiez. Pendant ce temps-là, vous êtes descendu, je vous ai montré et il est parti : voilà !

Le dvornik était aussi un peu étonné, pas trop, du reste. Après avoir réfléchi un moment, il rentra dans sa loge.

Raskolnikoff s’élança sur les traces du bourgeois. À peine sorti de la maison, il l’aperçut longeant l’autre coté de la rue ; l’inconnu marchait d’un pas lent et régulier, il tenait les yeux fixés à terre et semblait songeur. Le jeune homme l’eut bientôt rattrapé, mais pendant quelque temps il se borna à lui emboîter le pas ; à la fin, il se plaça à ses côtés et regarda obliquement son visage. Le bourgeois le remarqua aussitôt, lui lança un coup d’œil rapide, puis baissa de nouveau les yeux. Pendant une minute, tous deux cheminèrent ainsi côte à côte, sans se rien dire.

— Vous m’avez demandé... chez le dvornik ? commença Raskolnikoff sans élever la voix.

Le bourgeois ne fit aucune réponse et ne regarda même pas celui qui lui parlait. Il y eut un nouveau silence.

— Vous êtes venu... me demander... et vous vous taisez… Qu’est-ce que cela veut dire ? reprit Raskolnikoff d’une voix entrecoupée : on eût dit que les mots avaient peine à sortir de sa bouche.

Cette fois le bourgeois leva les yeux et regarda le jeune homme d’un air sinistre.

— Assassin ! dit-il brusquement d’une voix basse, mais nette et distincte…

Raskolnikoff marchait à côté de lui. Il sentit tout à coup ses jambes faiblir et un froid lui courir dans le dos ; durant une seconde, son cœur eut comme une défaillance, puis se mit à battre avec une violence extraordinaire. Les deux hommes firent ainsi une centaine de pas à côté l’un de l’autre sans proférer un seul mot.

Le bourgeois ne regardait pas son compagnon de route.

— Mais qu’est-ce que vous… quoi ?… qui est un assassin ? balbutia Raskolnikoff d’une voix presque inintelligible.

— C’est toi qui es un assassin, prononça l’autre en accentuant cette réplique avec plus de netteté et d’énergie que jamais ; en même temps il semblait avoir sur les lèvres le sourire de la haine triomphante, et il regardait fixement le visage pâle de Raskolnikoff, dont les yeux étaient devenus vitreux.

Tous deux approchaient alors d’un carrefour. Le bourgeois prit une rue à gauche et continua sa route sans regarder derrière lui. Raskolnikoff le laissa s’éloigner, mais le suivit longtemps des yeux. Après avoir fait cinquante pas, l’inconnu se retourna pour observer le jeune homme toujours cloué à la même place. La distance ne permettait pas de bien voir, toutefois Raskolnikoff crut remarquer que cet individu le regardait encore avec son sourire de haine froide et triomphante.

Transi d’effroi, les jambes tremblantes, il regagna tant bien que mal sa demeure et monta dans sa chambre. Quand il eut déposé sa casquette sur la table, il resta debout, immobile, pendant dix minutes. Puis, à bout de forces, il se coucha sur son divan et s’y étendit languissamment avec un faible soupir.

Au bout d’une demi-heure, des pas pressés se firent entendre, en même temps Raskolnikoff perçut la voix de Razoumikhine ; il ferma les yeux et fit semblant de dormir. Razoumikhine ouvrit la porte et, pendant quelques minutes, resta sur le seuil, paraissant ne savoir à quoi se résoudre. Ensuite il entra tout doucement dans la chambre et s’approcha avec précaution du divan.

— Ne l’éveille pas, laisse-le dormir tout son soûl, il mangera plus tard, dit à voix basse Nastasia.

— Tu as raison, répondit Razoumikhine.

Ils sortirent sur la pointe des pieds et poussèrent la porte. Une demi-heure s’écoula encore, puis Raskolnikoff ouvrit les yeux, se replaça sur le dos par un brusque mouvement et mit ses mains derrière sa tête…

« Qui est-il ? Quel est cet homme sorti de dessous terre ? Où était-il et qu’a-t-il vu ? Il a tout vu, c’est indubitable. Où se trouvait-il donc alors et de quel endroit a-t-il vu cette scène ? Comment se fait-il qu’il n’ait pas donné plus tôt signe de vie ? Et comment a-t-il pu voir ? Est-ce que c’est possible ?… Hum !… continua Raskolnikoff, pris d’un frisson glacial, — et l’écrin que Nicolas a trouvé derrière la porte : est-ce qu’on pouvait aussi s’attendre à cela ? »

Il sentait qu’il s’affaiblissait, que ses forces physiques l’abandonnaient, et il en éprouva un violent dégoût de lui-même :

« Je devais savoir cela, pensa-t-il avec un sourire amer ; comment ai-je osé, me connaissant, prévoyant ce qui m’arriverait, comment ai-je osé prendre une hache et verser le sang ? J’étais tenu de savoir cela d’avance… et d’ailleurs je le savais !… » murmura-t-il désespéré.

Par moments il s’arrêtait devant une pensée :

« Non, ces gens-là ne sont pas ainsi bâtis : le vrai maître, à qui tout est permis, canonne Toulon, massacre à Paris, oublie une armée en Égypte, perd un demi-million d’hommes dans la campagne de Moscou, et se tire d’affaire à Vilna par un calembourg ; après sa mort, on lui dresse des statues, — c’est donc que tout lui est permis. Non, ces gens-là ne sont pas faits de chair, mais de bronze ! »

Une idée qui lui vint brusquement à l’esprit le fit presque rire :

« Napoléon, les Pyramides, Waterloo, — et une vieille femme, veuve d’un registrateur de collège, une ignoble usurière qui a un coffre en maroquin rouge sous son lit, — comment Porphyre Pétrovitch digérerait-il un pareil, rapprochement ?… L’esthétique s’y oppose : « Est-ce que Napoléon se serait glissé sous le lit d’une vieille femme ? » dirait-il. Eh ! quelle niaiserie ! »

De temps à autre il sentait qu’il délirait presque ; il était dans un état d’exaltation fiévreuse.

« La vieille ne signifie rien, se disait-il par accès : — mettons que la vieille soit une erreur, il ne s’agit pas d’elle ! La vieille n’a été qu’un accident… je voulais sauter le pas au plus tôt… Ce n’est pas une créature humaine que j’ai tuée, c’est un principe ! J’ai bien tué le principe, mais je n’ai pas su passer par-dessus, je suis resté en deçà… Je n’ai su que tuer ! Et encore n’y ai-je pas trop bien réussi, à ce qu’il paraît… Un principe ? Pourquoi tantôt cet imbécile de Razoumikhine attaquait-il les socialistes ? Ce sont de laborieux hommes d’affaires ; « ils s’occupent du bonheur commun »… Non, je n’ai qu’une vie, je ne veux pas attendre « le bonheur universel ». Je veux vivre moi-même, autrement mieux vaut ne pas exister. Je ne veux pas passer à côté d’une mère affamée en serrant mon rouble dans ma poche, sous prétexte qu’un jour tout le monde sera heureux. « J’apporte, dit-on, ma pierre à l’édifice du bonheur universel, et cela suffit pour mettre mon cœur en paix. » Ha ! ha ! Pourquoi donc m’avez-vous oublié ? Puisque je n’ai qu’un temps à vivre, je veux ma part de bonheur tout de suite… Eh ! je suis une vermine esthétique, rien de plus, ajouta-t-il soudain en riant comme un aliéné, et il s’attacha à cette idée, il prit un âcre plaisir à la fouiller en tous sens, à la retourner sous toutes ses faces. — Oui, en effet, je suis une vermine, par cela seul d’abord que je médite maintenant sur la question de savoir si j’en suis une ; ensuite parce que pendant tout un mois j’ai ennuyé la divine Providence, la prenant sans cesse à témoin que je me décidais à cette entreprise, non pour me procurer des satisfactions matérielles, mais en vue d’un but grandiose, — ha ! ha ! En troisième lieu, parce que, dans l’exécution, j’ai voulu procéder avec autant de justice que possible : entre toutes les vermines j’ai choisi la plus nuisible, et, en la tuant, je comptais prendre chez elle juste ce qu’il me fallait pour assurer mes débuts dans la vie, ni plus ni moins (le reste serait allé au monastère à qui elle avait légué sa fortune, — ha ! ha !)… Je suis définitivement une vermine, ajouta-t-il en grinçant des dents, — parce que je suis peut-être encore plus vil et plus ignoble moi-même que la vermine tuée, et parce que je pressentais : qu’après l’avoir tuée, je me dirais cela ! Y a-t-il rien de comparable à une pareille terreur ? Oh ! platitude ! oh ! platitude !… Oh ! comme je comprends le Prophète à cheval, le cimeterre au poing ! Allah le veut, obéis, « tremblante » créature ! Il a raison, il a raison, le Prophète, quand il range une belle troupe en travers de la rue et qu’il frappe indistinctement sur le juste et le coupable, sans même daigner s’expliquer ! Obéis, tremblante créature, et garde-toi de vouloir, parce que ce n’est pas ton affaire !… Oh ! jamais, jamais je ne pardonnerai à la vieille ! »

Ses cheveux étaient trempés de sueur, ses lèvres desséchées s’agitaient, son regard immobile ne quittait pas le plafond.

« Ma mère, ma sœur, combien je les aimais ! D’où vient que maintenant je les déteste ? Oui, je les déteste, je les hais physiquement, je ne puis les supporter auprès de moi… Tantôt je me suis approché de ma mère et je l’ai embrassée, je m’en souviens… L’embrasser et se dire que si elle savait… Oh ! combien je hais à présent la vieille ! Je crois que, si elle revenait à la vie, je la tuerais encore une fois ! Pauvre Élisabeth, pourquoi le hasard l’a-t-il amenée là ? C’est étrange pourtant, je pense à peine à elle, comme si je ne l’avais pas tuée… Élisabeth ! Sonia ! Pauvres, douces créatures aux yeux doux… Chères !… Pourquoi ne pleurent-elles pas ? Pourquoi ne gémissent-elles pas ?… Victimes résignées, elles acceptent tout en silence… Sonia, Sonia ! douce Sonia !… »

Il perdit conscience de lui-même et, à sa grande surprise, s’aperçut qu’il était dans la rue. La soirée était déjà avancée. Les ténèbres s’épaississaient, la pleine lune brillait d’un éclat de plus en plus vif, mais l’atmosphère était étouffante. On rencontrait quantité de gens dans les rues ; les ouvriers et les hommes occupés regagnaient leurs logis, les autres se promenaient ; il y avait dans l’air comme une odeur de chaux, de poussière, d’eau croupissante. Raskolnikoff marchait chagrin et préoccupé : il se rappelait fort bien qu’il était sorti de chez lui avec un but, qu’il avait à faire quelque chose d’urgent, mais quoi ? il l’avait oublié. Brusquement il s’arrêta et remarqua que sur l’autre trottoir un homme lui faisait un signe de la main. Il traversa la rue pour le rejoindre, mais soudain cet homme fit volte-face et, comme si de rien n’était, continua sa marche la tête baissée, sans se retourner, sans paraître appeler Raskolnikoff. « Me serais-je trompé ? » pensa ce dernier ; toutefois il se mit à le suivre. Avant d’avoir fait dix pas, il le reconnut tout à coup et fut saisi de frayeur : c’était le bourgeois de tantôt, toujours aussi voûté, toujours vêtu de la même robe de chambre. Raskolnikoff, dont le cœur battait avec force, marchait à quelque distance ; ils entrèrent dans un péréoulok. — L’homme ne se retournait toujours pas. « Sait-il que je suis derrière lui ? » se demandait Raskolnikoff. Le bourgeois franchit le seuil d’une grande maison. Raskolnikoff s’avança vivement vers la porte et se mit à regarder, pensant que peut-être ce mystérieux personnage se retournerait et l’appellerait. Effectivement, quand le bourgeois fut dans la cour, il se retourna brusquement et parut encore appeler du geste le jeune homme. Celui-ci se hâta d’entrer dans la maison, mais, arrivé dans la cour, il n’y trouva plus le bourgeois. Présumant que cet homme avait dû prendre le premier escalier, Raskolnikoff s’y engagea après lui. En effet, deux étages plus haut, on entendait résonner sur les marches des pas lents et réguliers. Chose étrange, il lui semblait reconnaître cet escalier ! Voilà la fenêtre du premier étage ; à travers la vitre filtrait, mystérieuse et triste, la lumière de la lune ; voici le second étage. Bah ! C’est l’appartement où travaillaient les peintres… Comment donc n’avait-il pas reconnu tout de suite la maison ? Les pas de l’homme qui le précédait cessèrent de se faire entendre : « Il s’est, par conséquent, arrêté ou caché quelque part. Voici le troisième étage : monterai-je plus haut ? Et quel silence ! ce silence est même effrayant… » Néanmoins il poursuivit l’ascension de l’escalier. Le bruit de ses propres pas lui faisait peur. « Mon Dieu, qu’il fait sombre ! Le bourgeois s’est assurément caché ici dans un coin. Ah ! » Le logement qui donnait sur le carré était grand ouvert ; Raskolnikoff réfléchit un instant, puis entra. L’antichambre était complétement vide et fort obscure. Le jeune homme passa dans le salon en marchant sur la pointe des pieds. La lumière de la lune donnait en plein sur cette pièce et l’éclairait tout entière ; l’ameublement n’avait pas changé ; Raskolnikoff retrouva à leurs anciennes places les chaises, la glace, le divan jaune et les dessins encadrés. Par la fenêtre on apercevait la lune dont l’énorme face ronde était d’un rouge cuivré. Il attendit longtemps au milieu d’un profond silence. Tout à coup il entendit un bruit sec comme celui que fait un copeau qu’on brise, puis tout redevint silencieux. Une mouche éveillée vint en volant se heurter contre la vitre, et se mit à bourdonner plaintivement. Au même instant, dans le coin, entre la petite armoire et la fenêtre, il crut remarquer qu’un manteau de femme était pendu au mur. — « Pourquoi ce manteau est-il là ? pensa-t-il : — il n’y était pas auparavant… » Il s’approcha tout doucement et soupçonna que derrière ce vêtement quelqu’un devait être caché. Écartant avec précaution le manteau, il vit qu’il y avait là une chaise : sur cette chaise, dans le coin, était assise la vieille ; elle était comme pliée en deux, et tenait la tête tellement baissée, qu’il ne put pas apercevoir son visage, mais c’était bien Aléna Ivanovna. « Elle a peur ! » se dit Raskolnikoff ; il dégagea tout doucement sa hache du nœud coulant et, à deux reprises, en frappa la vieille sur le sinciput. Mais, chose étrange, elle ne chancela même pas sous les coups, on eût dit qu’elle était en bois. Stupéfait, le jeune homme se pencha vers elle pour l’examiner, mais elle baissa encore plus la tête. Il se courba alors jusqu’au plancher, la regarda de bas en haut et, en apercevant son visage, fut épouvanté : la vieille riait, oui, elle riait d’un rire silencieux, faisant tous ses efforts pour qu’on ne l’entendît pas. Tout à coup il sembla à Raskolnikoff que la porte de la chambre à coucher était ouverte, et que là aussi on riait, on chuchotait. La rage s’empara de lui : de toute sa force il commença à frapper sur la tête de la vieille, mais, à chaque coup de hache, les rires et les chuchotements de la chambre à coucher se percevaient plus distinctement ; quant à la vieille, elle se tordait. Il voulut s’enfuir, mais toute l’antichambre était déjà pleine de gens, la porte donnant sur le carré était ouverte ; sur le palier, sur l’escalier, depuis le haut jusqu’en bas, se trouvaient quantité d’individus ; tous regardaient, mais tous s’étaient cachés et attendaient en silence… Son cœur se serra, ses pieds semblaient cloués au plancher… il voulut crier et s’éveilla.

Il respira avec effort, mais il crut n’avoir point cessé de rêver, lorsqu’il aperçut, debout sur le seuil de sa porte grande ouverte, un homme qu’il ne connaissait nullement et qui le considérait avec attention.

Raskolnikoff n’avait pas encore eu le temps d’ouvrir tout à fait les yeux qu’il les referma soudain. Couché sur le dos, il ne bougea pas. « Est-ce la continuation de mon rêve ? » pensa-t-il, et il souleva presque imperceptiblement ses paupières pour jeter un timide regard sur l’inconnu. Celui-ci, toujours à la même place, ne cessait pas de l’observer. Tout à coup, il franchit le seuil, ferma tout doucement la porte derrière lui, s’approcha de la table et, après avoir attendu une minute, s’assit sans bruit sur une chaise près du divan. Durant tout ce temps, il n’avait pas quitté des yeux Raskolnikoff. Ensuite, il déposa son chapeau par terre, à côté de lui, appuya ses deux mains sur la pomme de sa canne et laissa tomber son menton sur ses mains comme quelqu’un qui se prépare à attendre longtemps. Autant que Raskolnikoff avait pu en juger par un regard furtif, cet homme n’était plus jeune ; il avait l’air robuste et portait une barbe épaisse, d’un blond presque blanc…

Dix minutes s’écoulèrent ainsi. On voyait encore clair, mais il se faisait tard. Dans la chambre régnait le plus profond silence. De l’escalier même ne venait aucun bruit. On n’entendait que le bourdonnement d’une grosse mouche qui, en volant, s’était heurtée contre la fenêtre. À la fin, cela devenait insupportable. Raskolnikoff n’y put tenir et s’assit tout à coup sur son divan.

— Allons, parlez ; qu’est-ce que vous voulez ?

— Je savais bien que votre sommeil n’était qu’une frime, répondit l’inconnu avec un sourire tranquille. — Permettez-moi de me présenter : Arcade Ivanovitch Svidrigaïloff…