Crime et Châtiment/V/2

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par Victor Derély.
Plon (tome 2p. 114-129).
◄  I
III  ►
Cinquième partie


II

Il serait difficile de dire au juste comment l’idée de ce repas insensé prit naissance dans la cervelle détraquée de Catherine Ivanovna. Elle dépensa, de fait, pour le dîner en question, plus de la moitié de l’argent qu'elle avait reçu de Raskolnikoff pour les obsèques de Marméladoff. Peut-être Catherine Ivanovna se croyait-elle tenue d’honorer « convenablement » la mémoire de son mari, pour prouver à tous les locataires, et en particulier à Amalia Ivanovna, que le défunt « valait autant qu’eux, si pas plus ». Peut-être obéissait-elle à cette fierté des pauvres qui, dans certaines circonstances de la vie : baptême, mariage, enterrement, etc., pousse les malheureux à sacrifier leurs dernières ressources, à seule fin de « faire les choses aussi bien que les autres ». Il est encore permis de supposer qu’au moment même où elle se voyait réduite à la plus extrême misère, Catherine Ivanovna voulait montrer à tous ces « gens de rien », non-seulement qu’elle « savait vivre et recevoir », mais que, fille d’un colonel, élevée « dans une maison noble, aristocratique même, pouvait-on dire », elle n’était pas faite pour laver son parquet de ses propres mains et blanchir nuitamment le linge de ses mioches.

Les bouteilles de vin n’étaient ni très-nombreuses, ni de marques très-variées, et le madère faisait défaut. Pierre Pétrovitch avait exagéré les choses. Cependant, il y avait du vin. On s’était procuré de l’eau-de-vie, du rhum et du porto, le tout de qualité très-inférieure, mais en quantité suffisante. Le menu, préparé dans la cuisine d’Amalia Ivanovna, comprenait, outre le koutia, trois ou quatre plats, notamment des blines. De plus, deux samovars furent tenus prêts pour ceux des convives qui voudraient prendre du thé et du punch après le dîner. Catherine Ivanovna s’occupa elle-même des achats avec l’aide d’un locataire de la maison, un Polonais famélique qui habitait, Dieu sait dans quelles conditions ! chez madame Lippevechzel.

Dès le premier moment, ce pauvre diable se mit à la disposition de la veuve, et, durant trente-six heures, il se prodigua en courses avec un zèle qu’il ne perdait d’ailleurs aucune occasion de faire ressortir. À chaque instant, pour la moindre vétille, il accourait, tout affairé, demander les instructions de la « panna Marméladoff ». Après avoir déclaré d’abord que, sans l’obligeance de « cet homme serviable et magnanime », elle n’aurait su que devenir, Catherine Ivanovna finit par trouver son factotum absolument insupportable. Il était dans ses habitudes de s’engouer à brûle-pourpoint du premier venu ; elle le voyait sous les couleurs les plus brillantes et lui prêtait mille mérites qui n’existaient que dans son imagination, mais auxquels elle croyait de tout son cœur. Puis à l’enthousiasme succédait brusquement la désillusion : alors elle chassait avec force paroles injurieuses celui que, peu d’heures auparavant, elle avait comblé des louanges les plus excessives.

Amalia Ivanovna prit aussi une soudaine importance aux yeux de Catherine Ivanovna et grandit considérablement dans son estime, peut-être par cette seule raison que la logeuse avait donné tous ses soins à l’organisation du repas : ce fut elle en effet qui se chargea de mettre la table, de fournir la vaisselle, le linge, etc., et de cuisiner le dîner.

En partant pour le cimetière, Catherine Ivanovna lui délégua ses pouvoirs, et madame Lippevechzel se montra digne de cette confiance. Le couvert se trouva même dressé assez convenablement. Sans doute la vaisselle, les verres, les tasses, les fourchettes, les couteaux, empruntés à différents locataires, trahissaient par d’étranges disparates leurs origines diverses, mais, à l’heure dite, chaque chose était à sa place.

Quand on revint à la maison mortuaire, on put remarquer une expression de triomphe sur le visage d’Amalia Ivanovna. Fière d’avoir si bien rempli sa mission, la logeuse se pavanait dans sa robe de deuil toute neuve ; elle avait aussi rajeuni la garniture de son bonnet. Cet orgueil, quelque légitime qu’il fût, ne plut pas à Catherine Ivanovna : « Comme si, vraiment, on n’aurait pas su mettre la table sans Amalia Ivanovna ! » Le bonnet enrubanné à neuf lui déplut de même ; « Ne voilà-t-il pas cette sotte Allemande qui fait ses embarras ? Elle, la logeuse, a daigné par bonté d’âme venir en aide à de pauvres locataires ! Par bonté d’âme ! Voyez-vous cela ! Chez le papa de Catherine Ivanovna, qui était colonel, il y avait quelquefois quarante personnes à dîner, et l’on n’aurait pas reçu, même à l’office, une Amalia Ivanovna ou, pour mieux dire, Ludwigovna… » Catherine Ivanovna ne voulut pas manifester sur l’heure ses sentiments, mais elle se promit de remettre à sa place aujourd’hui même cette impertinente.

Une autre circonstance contribua encore à irriter la veuve : à l’exception du Polonais qui alla jusqu’au cimetière, presque aucun des locataires invités à assister à l’enterrement ne s’y rendit ; en revanche, quand il s’agit de se mettre à table, on vit arriver tout ce qu’il y avait de plus pauvre et de moins recommandable parmi les habitants de la maison ; quelques-uns se présentèrent même dans une tenue plus que négligée. Les locataires un peu propres semblaient s’être donné le mot pour ne pas venir, à commencer par Pierre Pétrovitch Loujine, le plus comme il faut d’entre eux. Cependant, la veille au soir, Catherine Ivanovna avait dit merveilles de lui à tout le monde, c’est-à-dire à madame Lippevechzel, à Poletchka, à Sonia et au Polonais : c’était, assurait-elle, un homme très-noble et très-magnanime, avec cela puissamment riche et possédant des relations superbes ; d’après elle, il avait été l’ami de son premier mari, il fréquentait autrefois chez son père et il avait promis d’user de tout son crédit pour lui obtenir une pension importante. Notons à ce propos que, quand Catherine Ivanovna vantait la fortune et les relations de quelqu’une de ses connaissances, elle le faisait toujours sans calcul d’intérêt personnel et seulement pour rehausser le prestige de celui qu’elle louait.

Après Loujine et, probablement, « à son exemple », s’abstint aussi de paraître « ce polisson de Lébéziatnikoff ». Quelle idée celui-là se faisait-il donc de lui-même ? Catherine Ivanovna avait été bien bonne de l’inviter, et encore s’y était-elle décidée uniquement parce que Pierre Pétrovitch et lui habitaient ensemble : du moment qu’on faisait une politesse à l’un, il fallait la faire à l’autre. On remarqua également l’absence d’une femme du monde et de sa fille « qui montait en graine ». Ces deux personnes ne demeuraient que depuis quinze jours chez madame Lippevechzel ; cependant, elles avaient déjà fait plusieurs fois des observations au sujet du bruit qui se produisait dans la chambre des Marméladoff, surtout lorsque le défunt rentrait ivre au logis. Comme bien on pense, la logeuse s’était empressée de porter ces plaintes à la connaissance de Catherine Ivanovna ; au cours de ses incessants démêlés avec sa locataire, Amalia Ivanovna menaçait de mettre tous les Marméladoff à la porte, « attendu, criait-elle, qu’ils troublaient le repos de personnes distinguées dont ils ne valaient pas les pieds ». Dans la circonstance présente, Catherine Ivanovna avait tenu tout particulièrement à inviter ces deux dames dont « elle ne valait pas les pieds », d’autant plus que, quand elle se rencontrait dans l’escalier avec la femme du monde, celle-ci se détournait d’un air dédaigneux. C’était une façon de montrer à cette pimbêche combien Catherine Ivanovna lui était supérieure par les sentiments, elle qui oubliait les mauvais procédés ; d’un autre côté, la mère et la fille pourraient se convaincre, pendant ce repas, qu’elle n’était pas née pour la condition dans laquelle elle se trouvait. Elle était bien décidée à leur expliquer cela à table, à leur apprendre que son papa avait rempli les fonctions de gouverneur, et que, par conséquent, il n’y avait pas lieu de détourner la tête quand on la rencontrait. Un gros lieutenant-colonel (en réalité, capitaine d’état-major retiré du service) fit aussi faux bond à Catherine Ivanovna. Celui-là, il est vrai, avait une excuse : depuis la veille, la goutte le clouait sur son fauteuil.

En revanche, outre le Polonais, arriva d’abord, vêtu d’un frac graisseux, un clerc de chancellerie, laid, bourgeonné, sentant mauvais et silencieux comme un poisson ; puis un ancien employé des postes, petit vieillard sourd et presque aveugle dont quelqu’un payait le loyer chez Amalia Ivanovna depuis un temps immémorial. Ces deux individus furent suivis d’un lieutenant en retraite, ou, pour mieux dire, d’un ancien riz-pain-sel. Ce dernier, pris de boisson, fit son entrée en riant aux éclats de la façon la plus indécente et « figurez-vous », sans gilet ! Un invité alla de but en blanc se mettre à table sans même saluer Catherine Ivanovna. Un autre, faute de vêtements, se présenta en robe de chambre. Pour le coup, c’en était trop, et ce monsieur sans gêne fut expulsé par Amalia Ivanovna, aidée du Polonais. Celui-ci avait, du reste, amené deux de ses compatriotes qui n’avaient jamais logé chez madame Lippevechzel et que personne ne connaissait dans la maison.

Tout cela causa un vif mécontentement à Catherine Ivanovna : « C’était bien la peine de faire tant de préparatifs Pour recevoir de pareilles gens ! » De crainte que la table qui occupait cependant toute la largeur de la chambre ne se trouvât trop petite, on avait été jusqu’à dresser le couvert des enfants sur une malle, dans un coin ; Poletchka, comme l’aînée, devait avoir soin des deux plus jeunes, les faire manger et leur moucher le nez. Dans ces conditions, Catherine Ivanovna ne put s‘empêcher d’accueillir son monde avec une hauteur presque insolente. Rendant, nous ne savons pourquoi, Amalia Ivanovna responsable de l’absence des principaux invités, elle le prit soudain sur un ton si désobligeant avec la logeuse, que celle-ci le remarqua tout de suite et en fut extrêmement froissée. Le repas s’annonçait sous de fâcheux auspices. À la fin, on se mit à table.

Raskolnikoff parut, comme on arrivait à peine du cimetière. Catherine Ivanovna fut enchantée de le voir, d’abord parce que, de toutes les personnes présentes, il était le seul homme cultivé (elle le présenta à ses invités comme devant, d’ici à deux ans, occuper une chaire de professeur à l’Université de Pétersbourg), ensuite parce qu’il s’excusa respectueusement de n’avoir pu, malgré tout son désir, assister aux obsèques. Elle s’empressa de le faire asseoir à sa gauche, Amalia Ivanovna ayant pris place à sa droite ; puis elle engagea à demi-voix avec le jeune homme une conversation aussi suivie que le lui permettaient ses devoirs de maîtresse de maison.

D’autre part, la maladie dont elle souffrait avait pris depuis deux jours un caractère plus alarmant que jamais, et la toux qui lui déchirait la poitrine l’empêchait souvent de terminer ses phrases ; cependant elle était heureuse d’avoir à qui confier l’indignation qu’elle éprouvait devant cette réunion de figures hétéroclites. Au début, sa colère se traduisit par des moqueries à l’adresse des invités, et surtout de la propriétaire elle-même.

— Tout cela, c’est la faute de cette imbécile. Vous comprenez de qui je parle. — Et Catherine Ivanovna montra d’un signe de tête la logeuse. — Regardez-la : elle écarquille ses yeux, elle devine que nous parlons d’elle, mais elle ne peut pas comprendre ce que nous disons, voilà pourquoi elle fait des yeux en boule de loto. Oh ! la chouette ! ha ! ha ! ha !… Hi ! hi ! hi ! Et qu’est-ce qu’elle prétend prouver avec son bonnet ? Hi, hi, hi ! Elle veut faire croire à tout le monde qu’elle m’honore beaucoup en s’asseyant à ma table ! Je l’avais priée d’inviter des gens un peu comme il faut et, de préférence, ceux qui avaient connu le défunt ; or, vous voyez quelle collection de malotrus et de goujats elle m’a recrutée ! Regardez, celui-là ne s’est pas lavé, il est dégoûtant ! Et ces malheureux Polonais… Ha ! ha ! ha ! Hi ! hi ! hi ! Personne ne les connait ici, c’est la première fois que je les vois ; pourquoi sont-ils venus, je vous le demande ? Ils sont là en rang d’oignons à côté l’un de l’autre. — Eh, pan ! cria-t-elle à l’un d’eux : — avez-vous pris des blines ? Prenez-en encore ! Buvez de la bière ! Voulez-vous de l’eau-de-vie ? Tenez, voyez : il s’est levé, il salue ! Ce sont sans doute des pauvres diables, des meurt-de-faim ! Tout ça m’est égal, du moment qu’ils mangent ! Au moins ils ne font pas de bruit, seulement… seulement j’ai peur pour les couverts d’argent de la logeuse !… Amalia Ivanovna ! dit-elle presque à haute voix en s’adressant à madame Lippevechzel, — si, par hasard, on vole vos cuillers, je vous préviens que je n’en réponds pas !

Après cette satisfaction donnée à son ressentiment, elle se tourna de nouveau vers Raskolnikoff et ricana en lui montrant la logeuse :

— Ha ! ha ! ha ! Elle n’a pas compris ! Elle ne comprend jamais ! Elle reste là bouche béante ! Voyez donc : c’est une vraie chouette, une chouette fraîchement enrubannée, ha ! ha ! ha !

Ce rire se termina en un accès de toux qui dura cinq minutes. Elle porta son mouchoir à ses lèvres, puis le montra silencieusement a Raskolnikoff : il était taché de sang. Des gouttes de sueur perlaient sur le front de Catherine Ivanovna ; ses pommettes se coloraient de rouge, et sa respiration devenait des plus difficiles ; néanmoins elle continua de causer à voix basse avec une animation extraordinaire.

— Je lui avais confié la mission, fort délicate, on peut le dire, d‘inviter cette dame et sa fille…, vous savez de qui je veux parler ? Il fallait procéder ici avec beaucoup de tact ; eh bien ! elle s’y est prise de telle façon que cette sotte étrangère, cette pecque provinciale qui est venue ici pour solliciter une pension comme veuve d’un major, et qui court du matin au soir les chancelleries avec un pied de fard sur le visage, à cinquante-cinq ans passés… bref, cette mijaurée a refusé mon invitation sans même s’excuser, comme la plus vulgaire politesse commande de le faire en pareil cas ! Je ne puis comprendre pourquoi Pierre Pétrovitch n’est pas venu non plus. Mais ou est donc Sonia ? Qu’est-elle devenue ? Ah ! la voilà, enfin ! Eh bien ! Sonia, où étais-tu ? C’est étrange que même un jour comme aujourd’hui tu sois si peu exacte ! Rodion Romanovitch, laissez-la se placer à côté de vous. Voilà ta place, Sonia… prends ce que tu veux. Je te recommande le caviar, il est bon. On va t’apporter les blines. Mais en a-t-on donné aux enfants ? Poletchka, on ne vous oublie pas là-bas ? Allons, c’est bien. Sois sage, Léna, et toi, Kolia, n’agite pas ainsi tes jambes ; tiens-toi comme doit se tenir un enfant de bonne famille. Qu’est-ce que tu dis, Sonetchka ?

Sonia se hâta de transmettre à sa belle-mère les excuses de Pierre Pétrovitch, en s’efforçant de parler haut pour que tous pussent l’entendre. Non contente de reproduire les formules polies dont Loujine s’était servi, elle fit exprès de les amplifier encore. Pierre Pétrovitch, ajouta-t-elle, l’avait chargée de dire à Catherine Ivanovna qu’il viendrait la voir aussitôt que possible pour causer d’affaires et s’entendre avec elle sur la marche à suivre ultérieurement, etc., etc.

— Sonia savait que cela tranquilliserait Catherine Ivanovna et surtout que son amour-propre y trouverait une satisfaction. La jeune fille s’assit à côté de Raskolnikoff qu’elle salua à la hâte en lui jetant un regard rapide et curieux. Mais, pendant le reste du dîner, elle parut éviter de le regarder et de lui adresser la parole. Elle semblait même distraite, bien qu’elle tînt les yeux, fixes sur le visage de Catherine Ivanovna pour deviner les désirs de sa belle-mère.

Faute de vêtements, aucune des deux femmes n’était en deuil. Sonia portait un costume cannelle foncée ; la veuve avait mis une robe d’indienne de couleur sombre, la seule qu’elle possédât. Les excuses de Pierre Pétrovitch furent très-bien accueillies.

Après avoir écouté d’un air gourmé le récit de Sonia, Catherine Ivanovna prit un ton important pour s’informer de la santé de Pierre Pétrovitch. Ensuite, sans trop s’inquiéter des autres invités qui pouvaient l‘entendre, elle fit observer à Raskolnikoff qu’un homme aussi considéré et aussi respectable que Pierre Pétrovitch eût été fort dépaysé au milieu d’une société si « extraordinaire » ; elle comprenait donc qu’il ne fût point venu, malgré les vieux liens d’amitié qui l’unissaient à sa famille.

— Voilà pourquoi, Rodion Romanovitch, je vous sais un gré tout particulier de n’avoir pas dédaigné mon hospitalité, même offerte dans de pareilles conditions, ajouta-t-elle presque à haute voix ; du reste, j’en suis convaincue, c’est seulement votre amitié pour mon pauvre défunt qui vous a décidé à tenir votre parole.

Puis, Catherine Ivanovna se remit à plaisanter sur le compte de ses hôtes. Tout à coup, s’adressant avec une sollicitude particulière au vieillard sourd, elle lui cria d’un bout de la table à l’autre : « Voulez-vous encore du rôti ? Vous a-t-on donné du porto ? » Le convive ainsi interpellé ne répondit pas et fut longtemps sans comprendre ce qu’on lui demandait, bien que ses voisins essayassent en riant de le lui expliquer. Il regardait autour de lui et restait bouche béante, ce qui ajouta encore à l’hilarité générale.

— Quel butor ! Regardez ! Et pourquoi l’a-t-on invité ? dit Catherine Ivanovna à Raskolnikoff ; quant à Pierre Pétrovitch, j’ai toujours compté sur lui ; certes, poursuivit-elle en s’adressant à Amalia Ivanovna avec un regard sévère qui intimida la logeuse, certes, il ne ressemble pas à vos chipies endimanchées ; celles-là, papa n’en aurait pas voulu pour cuisinières, et si mon défunt mari leur avait fait l’honneur de les recevoir, ce n’eût été que par suite de son excessive bonté.

— Oui, il aimait à boire, il avait un faible pour la bouteille ! cria soudain l’ancien employé aux subsistances, comme il vidait son douzième verre d’eau-de-vie.

Catherine Ivanovna releva vertement cette parole inconvenante.

— En effet, mon défunt mari avait ce défaut, tout le monde le sait ; mais c’était un homme bon et noble qui aimait et respectait sa famille. On ne pouvait lui reprocher que l’excès de sa bonté. Il acceptait trop facilement pour amis toutes sortes de gens débauchés, et Dieu sait avec qui il n’a pas bu ! Les individus qu’il fréquentait ne valaient pas la plante de ses pieds ! Figurez-vous, Rodion Romanovitch, qu’on a trouvé dans sa poche un petit coq en pain d’épice : au plus fort de l’ivresse il n’oubliait pas ses enfants.

— Un petit coq ? Vous avez dit : un petit coq ? cria le riz-pain-sel.

Catherine Ivanovna ne daigna pas lui répondre. Devenue rêveuse, elle poussa un soupir.

— Vous croyez sans doute, comme tout le monde, que j’ai été trop dure avec lui, reprit-elle en s’adressant à Raskolnikoff. C’est une erreur ! Il m’estimait, il avait pour moi le plus grand respect ! Son âme était bonne ! Et parfois il m’inspirait tant de pitié ! Quand, assis dans un coin, il levait les yeux sur moi, je me sentais si attendrie que j’avais peine à cacher mon émotion, mais je me disais : « Si tu faiblis, il va se remettre à boire ». On ne pouvait le tenir un peu que par la sévérité.

« Oui, on le tirait par les cheveux, cela est arrivé plus d’une fois, brailla le riz-pain-sel, et il but encore un verre d’eau-de-vie.

— Il y a certains imbéciles qu’on devrait non pas seulement tirer par les cheveux, mais chasser à coups de balai. Je ne parle pas du défunt en ce moment, répliqua avec véhémence Catherine Ivanovna.

Ses joues s’empourpraient, sa poitrine haletait de plus en plus. Encore un moment, et elle allait faire un scandale. Beaucoup riaient, trouvant cela drôle. On excitait l’employé aux subsistances, on lui parlait tout bas, c’était à qui verserait de l’huile sur le feu.

— Permettez-moi de vous demander de qui vous parlez. À qui en avez-vous ? fit l’employé d’une voix menaçante. Mais non, c’est inutile ! La chose n’a pas d’importance ! Une veuve ! une pauvre veuve ! Je lui pardonne ! Passe !

Et il avala un nouveau verre d’eau-de-vie.

Raskolnikoff écoutait en silence. Ce qu’il éprouvait était une sensation de dégoût. Par politesse seulement et pour ne pas désobliger Catherine Ivanovna, il touchait du bout des dents aux mets dont elle couvrait à chaque instant son assiette.

Le jeune homme tenait les yeux fixés sur Sonia. Celle-ci, de plus en plus soucieuse, suivait avec inquiétude les progrès de l’exaspération chez Catherine Ivanovna. Elle pressentait que le dîner finirait mal. Entre autres choses, Sonia savait qu’elle-même était la principale cause qui avait empêché les deux provinciales d’assister à ce repas. Elle avait appris de la propre bouche d’Amalia Ivanovna qu’en recevant l’invitation la mère blessée avait demandé « comment elle pourrait faire asseoir sa fille à côté de cette demoiselle ».

La jeune fille se doutait que sa belle-mère était déjà instruite de cette avanie. Or, une insulte qui atteignait Sonia, c’était pour Catherine Ivanovna pis qu’un affront fait à elle-même, à ses enfants ou à la mémoire de son papa, c’était un mortel outrage. Sonia devinait que Catherine Ivanovna n’avait plus à présent qu’une chose à cœur : prouver à ces chipies qu’elles étaient toutes deux, etc. Justement, un convive assis à l’autre bout de la table fit passer à Sonia une assiette sur laquelle se trouvaient, façonnés avec de la mie de pain, deux cœurs percés d’une flèche. Catherine Ivanovna, enflammée de colère, déclara aussitôt d’une voix retentissante que l’auteur de cette plaisanterie était assurément un « âne ivre ».

Ensuite elle annonça son dessein de se retirer, dès qu’elle aurait obtenu sa pension, à T..., sa ville natale, où elle ouvrirait une maison d’éducation à l’usage des jeunes filles nobles. Tout à coup se trouva entre ses mains l’« attestation honorifique » dont feu Marméladoff avait parlé à Raskolnikoff, lors de leur rencontre au cabaret. Dans la circonstance présente, ce document devait établir le droit de Catherine Ivanovna à ouvrir un pensionnat, mais elle s’en était munie surtout dans le but de confondre les deux « chipies », si celles-ci avaient accepté son invitation : elle leur aurait démontré avec pièces à l’appui que « la fille d’un colonel, la descendante d’une famille noble, pour ne pas dire aristocratique, valait un peu mieux que les chercheuses d’aventures dont le nombre est devenu si grand aujourd’hui ». L’attestation honorifique eut bientôt fait le tour de la table, les convives avinés se la passaient de main en main sans que Catherine Ivanovna s’y opposât, car ce papier la désignait, en toutes lettres, comme fille d’un conseiller de cour, ce qui l’autorisait, ou à peu près, à se dire fille d’un colonel.

Puis la veuve s’étendit sur les charmes de l’existence heureuse et tranquille qu’elle se promettait de mener à T… ; elle ferait appel au concours des professeurs du gymnase ; parmi eux se trouvait un vieillard respectable, M. Mangot, qui lui avait jadis appris le français ; il n’hésiterait pas à venir donner des leçons chez elle et se montrerait coulant sur le prix. Enfin, elle annonça l’intention d’emmener Sonia à T… et de lui confier la haute main dans son établissement. À ces mots, quelqu’un éclata de rire au bout de la table.

Catherine Ivanovna feignit de n’avoir rien entendu ; mais élevant aussitôt la voix, elle déclara que Sophie Séménovna possédait toutes les qualités requises pour la seconder dans sa tâche. Après avoir vanté la douceur de la jeune fille, sa patience, son abnégation, sa culture intellectuelle et sa noblesse de sentiments, elle lui tapota doucement la joue et l’embrassa à deux reprises avec effusion. Sonia rougit, et tout à coup Catherine Ivanovna fondit en larmes.

— J’ai les nerfs très-agités, dit-elle, comme pour s’excuser, et je n’en puis plus de fatigue ; aussi bien le repas est fini, on va servir le thé.

Amalia Ivanovna, très-vexée de n’avoir pu placer un seul mot durant la conversation précédente, choisit ce moment pour risquer une dernière tentative, et fit observer fort judicieusement à la future maîtresse de pension qu’elle devrait donner la plus grande attention au linge de ses élèves et empêcher celles-ci de lire des romans pendant la nuit. La fatigue et l’agacement rendaient Catherine Ivanovna peu endurante ; aussi prit-elle fort mal ces sages conseils : à l’en croire, la logeuse n’entendait rien aux choses dont elle parlait ; dans un pensionnat de jeunes filles nobles, le soin du linge regardait la femme de charge, et non la directrice de l’établissement ; quant à l’observation relative à la lecture des romans, c’était une simple inconvenance ; bref, Amalia Ivanovna était priée de se taire.

Au lieu de se rendre à cette prière, la logeuse répondit aigrement qu’elle n’avait parlé que « pour un bien », qu’elle avait toujours eu les meilleures intentions, et que depuis longtemps Catherine Ivanovna ne lui payait pas un sou. « Vous mentez en parlant de vos bonnes intentions, reprit la veuve ; pas plus tard qu’hier, quand le défunt était exposé sur la table, vous êtes venue me faire une scène à propos du loyer. » Là-dessus, la logeuse observa avec beaucoup de logique qu’elle « avait invité ces dames, mais que ces dames n’étaient pas venues, parce que ces dames étaient nobles et ne pouvaient pas aller chez une dame qui n’était pas noble ». À quoi son interlocutrice objecta qu’une cuisinière n’avait pas qualité pour juger de la véritable noblesse.

Amalia Ivanovna piquée au vif répliqua que « son vater était un homme très, très-important à Berlin, qu’il se promenait les deux mains dans ses poches et faisait toujours : Pouff ! pouff ! » Pour donner une idée plus exacte de son vater, madame Lippevechzel se leva, fourra ses mains dans ses poches et, gonflant ses joues, se mit à imiter le bruit d’un soufflet de forge. Ce fut un rire général parmi tous les locataires, qui, dans l’espoir d’une bataille entre les deux femmes, se plaisaient à exciter Amalia Ivanovna. Catherine Ivanovna, perdant alors toute mesure, déclara à très-haute voix que peut-être Amalia Ivanovna n’avait jamais eu de vater, que c’était tout simplement une Finnoise de Pétersbourg qui avait dû être jadis cuisinière ou même quelque chose de pire. Riposte furieuse d’Amalia Ivanovna : c’était peut-être Catherine Ivanovna elle-même qui n’avait pas eu de vater ; quant à elle, son vater était un Berlinois qui portait de longues redingotes et faisait toujours : Pouff ! pouff ! Catherine Ivanovna répondit d’un ton méprisant que sa naissance était connue de tout le monde, et que cette même attestation honorifique, en caractères imprimés, la désignait comme fille d’un colonel, tandis qu’Amalia Ivanovna (à supposer qu’elle eût un père) devait avoir reçu le jour de quelque marchand de lait finnois ; mais, selon toute apparence, elle n’avait pas de père du tout, attendu qu’on ne savait pas encore quel était son nom patronymique, si elle s’appelait Amalia Ivanovna ou Amalia Ludwigovna. La logeuse, hors d’elle-même, s’écria en frappant du poing sur la table qu’elle était Ivanovna et non Ludwigovna, que son vater s’appelait Iohann et qu’il était bailli, ce que n’avait jamais été le vater de Catherine Ivanovna. Celle-ci se leva aussitôt, et d’une voix calme que démentaient la pâleur de son visage et l’agitation de son sein :

— Si vous osez encore une fois, dit-elle, mettre votre misérable vater en parallèle avec mon papa, je vous arrache votre bonnet et je le foule aux pieds.

À ces mots, Amalia Ivanovna commença à courir dans la chambre en criant de toutes ses forces qu’elle était la propriétaire, et que Catherine Ivanovna s’en irait de chez elle à l’instant même ; puis elle se hâta d’enlever les couverts d’argent qui se trouvaient sur la table. Il s’ensuivit une confusion, un vacarme indescriptible ; les enfants se mirent à pleurer, Sonia s’élança vers sa belle-mère pour l’empêcher de se porter à quelque violence ; mais Amalia Ivanovna ayant soudain lâché tout haut une allusion au billet jaune, Catherine Ivanovna repoussa la jeune fille et marcha droit à la logeuse, prête à lui arracher son bonnet. En ce moment la porte s’ouvrit, et sur le seuil apparut tout à coup Pierre Pétrovitch Loujine. Il promena un regard sévère sur toute la société. Catherine Ivanovna courut à lui.