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Crime et Châtiment/V/5

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Traduction par Victor Derély.
Plon (tome 2p. 169-186).
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Cinquième partie

V

André Séménovitch avait la figure bouleversée.

— Je viens vous trouver, Sophie Séménovna. Excusez-moi… Je m’attendais bien à vous rencontrer ici, dit-il brusquement à Raskolnikoff, — c’est-à-dire je ne m’imaginais rien de mal… ne croyez pas… mais justement je pensais… Catherine Ivanovna est revenue à son logis, elle est folle, acheva-t-il en s’adressant de nouveau à Sonia.

La jeune fille poussa un cri.

— Du moins, elle en a l’air. Au reste… nous sommes là sans savoir que faire, voilà ! On l’a chassée de l’endroit où elle était allée, peut-être même l’a-t-on mise à la porte avec des coups… du moins c’est ce qu’il semble… Elle a couru chez le chef de Simon Zakharitch et ne l’a pas trouvé, il dînait chez un de ses collègues. Eh bien, le croirez-vous ? elle s’est rendue aussitôt au domicile de cet autre général et a insisté pour voir le chef de Simon Zakharitch, qui était encore à table. Naturellement, on l’a mise à la porte. Elle raconte qu’elle l’a accablé d’injures et lui a même jeté quelque chose à la tête. Comment ne l’a-t-on pas arrêtée ? je n’en sais rien ! Elle expose maintenant ses projets à tout le monde, y compris Amalia Ivanovna ! Seulement son agitation est telle qu’on ne saisit pas grand’chose dans ce flux de paroles… Ah ! oui ; elle dit que, comme il ne lui reste plus aucune ressource, elle va jouer de l’orgue dans la rue, ses enfants chanteront et danseront pour solliciter la charité des passants ; tous les jours, elle ira se placer sous les fenêtres du général… « On verra, dit-elle, les enfants d’une famille noble demander l’aumône dans les rues ! » Elle bat tous ses enfants et les fait pleurer. Elle apprend la « Petite Ferme » à Léna, en même temps elle donne des leçons de danse au petit garçon ainsi qu’à Pauline Mikhaïlovna. Elle massacre leurs vêtements pour en faire des costumes de saltimbanques ; à défaut d’instrument de musique, elle veut emporter une cuvette sur laquelle elle frappera… Elle ne souffre aucune observation… Vous ne pouvez pas vous imaginer cela !

Lébéziatnikoff aurait parlé longtemps encore, mais Sonia, qui l’avait écouté en respirant à peine, prit tout à coup son chapeau et sa mantille, puis s’élança hors de la chambre. Elle s’habilla tout en marchant. Les deux jeunes gens sortirent après elle.

— Elle est positivement folle ! dit André Séménovitch à Raskolnikoff. — Pour ne pas effrayer Sophie Séménovna, j’ai dit seulement qu’elle en avait l’air ; mais le doute n’est plus possible. Il paraît que chez les phtisiques il se forme des tubercules dans le cerveau ; c’est dommage que je ne sache pas la médecine. J’ai, du reste, essayé de convaincre Catherine Ivanovna, mais elle n’écoute rien.

— Vous lui avez parlé de tubercules ?

— C’est-à-dire, pas précisément de tubercules. D’abord, elle n’y aurait rien compris. Mais voici ce que je dis : si, à l’aide de la logique, vous persuadez à quelqu’un qu’au fond il n’a pas lieu de pleurer, il ne pleurera plus. C’est clair. Pourquoi continuerait-il à pleurer, selon vous ?

— S’il en était ainsi, la vie serait trop facile, répondit Raskolnikoff.

Arrivé devant sa demeure, il salua Lébéziatnikoff d’un signe de tête et rentra chez lui.

Quand il fut dans sa chambrette, Raskolnikoff se demanda pourquoi il y était revenu. Ses yeux considéraient la tapisserie jaunâtre et délabrée, la poussière, le divan qui lui servait de lit… De la cour arrivait sans cesse un bruit sec, semblable à celui du marteau : enfonçait-on des clous quelque part ? Il s’approcha de la fenêtre, se dressa sur la pointe des pieds et regarda longuement dans la cour avec une attention extraordinaire. Mais il n’aperçut personne. À gauche, quelques fenêtres étaient ouvertes ; il y avait des pots de géraniums sur les croisées, au dehors pendait du linge… Il avait vu tout cela cent fois. Il quitta son poste d’observation et s’assit sur le divan.

Jamais encore il n’avait éprouvé une aussi terrible sensation d’isolement ! Oui, il sentait de nouveau que peut-être, en effet, il détestait Sonia et qu’il la détestait après avoir ajouté à son malheur. Pourquoi était-il allé faire couler ses larmes ? Quel besoin avait-il donc d’empoisonner sa vie ? Ô lâcheté !

« Je resterai seul ! se dit-il résolument, et elle ne viendra pas me voir en prison ! » Cinq minutes après, il releva la tête et sourit à une idée bizarre qui lui était venue tout à coup : « Peut-être, en effet, vaut-il mieux que j’aille aux travaux forcés » pensait-il.

Combien de temps dura cette rêverie ? Il ne put jamais se le rappeler. Soudain la porte s’ouvrit, livrant passage à Avdotia Romanovna. D’abord, la jeune fille s’arrêta sur le seuil et de là le regarda comme tantôt il avait regardé Sonia. Puis elle s’approcha et s’assit en face de lui sur une chaise, à la même place que la veille. Il la considéra en silence et sans qu’aucune idée se pût lire dans ses yeux.

— Ne te fâche pas, mon frère, je ne viens que pour une minute, dit Dounia. Sa physionomie était sérieuse, mais non sévère ; son regard avait une limpidité douce. Le jeune homme comprit que la démarche de sa sœur était dictée par l’affection.

— Mon frère, à présent je sais tout, tout. Dmitri Prokofitch m’a tout raconté. On te persécute, on te tourmente, tu es sous le coup de soupçons aussi insensés qu’odieux… Dmitri Prokofitch prétend qu’il n’y a rien à craindre et que tu as tort de t’affecter à ce point. Je ne suis pas de son avis : je m’explique très-bien le débordement d’indignation qui s’est produit en toi, et je ne serais pas surprise que ta vie entière n’en ressentît le contre-coup. C’est ce que je crains. Tu nous as quittées. Je ne juge pas ta résolution, je n’ose pas la juger, et je te prie de me pardonner les reproches que je t’ai adressés. Je sens moi-même que si j’étais à ta place, je ferais comme toi, je me bannirais du monde. Je laisserai maman ignorer cela, mais je lui parlerai sans cesse de toi et je lui dirai de ta part que tu ne tarderas pas à la venir voir. Ne t’inquiète pas d’elle, je la rassurerai, mais toi, de ton côté, ne lui fais pas de peine, — viens, ne fût-ce qu’une fois ; songe qu’elle est ta mère ! Mon seul but, en te faisant cette visite, était de te dire, acheva Dounia en se levant, — que si, par hasard, tu avais besoin de moi pour quoi que ce soit, je suis à toi à la vie et à la mort… appelle-moi, je viendrai. Adieu !

Elle tourna les talons et se dirigea vers la porte.

— Dounia ! fit Raskolnikoff, qui se leva et s’avança vers elle : — ce Razoumikhine, Dmitri Prokofitch, est un excellent homme.

Dounia rougit légèrement.

— Eh bien ? demanda-t-elle après une minute d’attente.

— C’est un homme actif, laborieux, honnête et capable d’un solide attachement… Adieu, Dounia !

La jeune fille était devenue toute rouge, mais ensuite elle fut prise d’une crainte soudaine.

— Mais est-ce que nous nous quittons pour toujours, mon frère ? C’est comme un testament que tu me laisses !

— N’importe… Adieu…

Il s’éloigna d’elle et se dirigea vers la fenêtre. Elle attendit un moment, le regarda avec inquiétude et se retira toute troublée.

Non, ce n’était pas de l’indifférence qu’il éprouvait à l’égard de sa sœur. Il y avait eu un moment (le dernier) où il s’était senti une violente envie de la serrer dans ses bras, de lui faire ses adieux et de lui tout dire ; cependant, il n’avait pu se résoudre même à lui tendre la main.

« Plus tard, elle frissonnerait à ce souvenir, elle dirait que je lui ai volé un baiser ! »

« Et puis, supporterait-elle un pareil aveu ? » ajouta-t-il mentalement quelques minutes après. « Non, elle ne le supporterait pas ; ces femmes-là ne savent rien supporter… »

Et sa pensée se reporta vers Sonia.

De la fenêtre venait une fraîcheur. Le jour baissait. Raskolnikoff prit brusquement sa casquette et sortit.

Sans doute il ne pouvait ni ne voulait s’occuper de sa santé. Mais ces terreurs, ces angoisses continuelles devaient avoir leurs conséquences, et si la fièvre ne l’avait pas encore terrassé, c’était peut-être grâce à la force factice que lui prêtait momentanément cette agitation morale.

Il se mit à errer sans but. Le soleil s’était couché. Depuis quelque temps Raskolnikoff éprouvait une souffrance qui, sans être particulièrement aiguë, se présentait surtout avec un caractère de durée. Il entrevoyait de longues années à passer dans une anxiété mortelle, « l’éternité sur un espace d’un pied carré ». D’ordinaire, c’était le soir que cette pensée l’obsédait le plus. « Avec ce stupide malaise physique qu’amène le coucher du soleil, comment s’empêcher de faire des sottises ! J’irais non pas seulement chez Sonia, mais chez Dounia ? » murmurait-il d’une voix irritée.

S’entendant appeler, il se retourna : Lébéziatnikoff courait après lui.

— Figurez-vous que j’ai été chez vous ; je vous cherche. Imaginez-vous, elle a mis son programme à exécution, elle est partie avec ses enfants ! Sophie Séménovna et moi nous avons eu grand’peine à les trouver. Elle frappe sur une poêle et fait danser ses enfants. Les pauvres petits sont en larmes. Ils s’arrêtent dans les carrefours et devant les boutiques. Ils ont à leurs trousses un tas d’imbéciles. Dépêchons-nous.

— Et Sonia ?… demanda avec inquiétude Raskolnikoff qui se hâta de suivre André Séménovitch.

— Elle a tout à fait perdu la tête. C’est-à-dire, ce n’est pas Sophie Séménovna qui a perdu la tête, mais Catherine Ivanovna ; du reste, on peut en dire autant de Sophie Séménovna. Quant à Catherine Ivanovna, c’est de la folie pure. Je vous assure qu’elle est positivement atteinte d’aliénation mentale. On va les conduire au poste, et vous pouvez vous représenter l’effet que cela produira sur elle. Ils sont maintenant sur le canal, près du pont ***, pas loin de chez Sophie Séménovna. Nous allons y arriver.

Sur le canal, à peu de distance du pont, stationnait une foule composée en grande partie de petits garçons et de petites filles. La voix rauque, éraillée, de Catherine Ivanovna s’entendait déjà du pont. De fait, le spectacle était assez étrange pour attirer l’attention des passants. Coiffée d’un mauvais chapeau de paille, vêtue de sa vieille robe sur laquelle elle avait jeté un châle en drap de dame, Catherine Ivanovna ne justifiait que trop les paroles de Lébéziatnikoff. Elle était épuisée, haletante. Son visage phtisique exprimait plus de souffrance que jamais (d’ailleurs, les poitrinaires, au soleil, dans la rue, ont toujours plus mauvaise mine que chez eux), mais, nonobstant sa faiblesse, elle était en proie à une excitation qui ne faisait que croître de minute en minute.

Elle s’élançait vers ses enfants, les gourmandait avec vivacité, s’occupait là, devant tout le monde, de leur éducation chorégraphique et musicale, leur rappelait pourquoi il leur fallait danser et chanter ; puis, désolée de les voir si peu intelligents, elle se mettait à les battre.

Elle interrompait ces exercices pour s’adresser au public ; apercevait-elle dans la foule un homme vêtu à peu près convenablement, elle s’empressait de lui expliquer à quelle extrémité étaient réduits les enfants « d’une famille noble, on pouvait même dire aristocratique ». Si elle entendait des rires ou des propos moqueurs, aussitôt elle prenait à partie les insolents et commençait à se quereller avec eux.

Le fait est que plusieurs ricanaient, d’autres hochaient la tête, tous, en général, regardaient curieusement cette folle entourée d’enfants effrayés. Lébéziatnikoff s’était trompé en parlant de poêle, du moins Raskolnikoff n’en vit pas. Pour faire l’accompagnement, Catherine Ivanovna frappait dans ses mains en cadence, tandis que Poletchka chantait, que Léna et Kolia dansaient. Parfois elle-même essayait de chanter ; mais régulièrement, dès la seconde note, elle était interrompue par un accès de toux ; alors elle se désespérait, maudissait sa maladie et ne pouvait s’empêcher de pleurer.

Ce qui surtout la mettait hors d’elle-même, c’étaient les larmes et la frayeur de Kolia et de Léna. Ainsi que l’avait dit Lébéziatnikoff, elle avait tâché d’habiller ses enfants comme s’habillent les chanteurs et les chanteuses des rues. Le petit garçon était coiffé d’une sorte de turban rouge et blanc pour représenter un Turc. Manquant d’étoffe pour faire un costume à Léna, sa mère s’était bornée à lui mettre sur la tête la chapka rouge ou, pour mieux dire, le bonnet de nuit de feu Simon Zakharitch. Cette coiffure était ornée d’une plume d’autruche blanche, qui avait jadis appartenu à la grand’mère de Catherine Ivanovna et que celle-ci avait conservée jusqu’alors dans son coffre comme un précieux souvenir de famille. Poletchka portait sa robe de tous les jours. Elle ne quittait pas sa mère dont elle devinait le dérangement intellectuel, et, la regardant d’un œil timide, cherchait à lui dérober la vue de ses larmes. La petite fille était épouvantée de se trouver ainsi dans la rue, au milieu de cette foule. Sonia s’était attachée aux pas de Catherine Ivanovna et sans cesse la suppliait en pleurant de retourner chez elle. Mais Catherine Ivanovna restait inflexible.

— Tais-toi, Sonia, vociférait-elle en toussant. Tu ne sais pas toi-même ce que tu demandes, tu es comme un enfant. Je t’ai déjà dit que je ne reviendrais pas chez cette ivrognesse allemande. Que tout le monde, que tout Pétersbourg voie réduits à la mendicité les enfants d’un noble père qui a loyalement servi toute sa vie et qui, on peut le dire, est mort au service. (Catherine Ivanovna avait déjà réussi à se fourrer cette idée dans la tête, et il aurait été impossible maintenant de l’en faire démordre.) Que ce vaurien de général soit témoin de notre détresse ! Mais tu es bête, Sonia ! Et manger ? Nous t’avons assez exploitée, je ne veux plus ! Ah ! Rodion Romanovitch, c’est vous ! s’écria-t-elle en apercevant Raskolnikoff, et elle s’élança vers lui ; faites comprendre, je vous prie, à cette petite imbécile que c’est pour nous le parti le plus sage ! On fait bien l’aumône aux joueurs d’orgue, on n’aura pas de peine à nous distinguer d’eux ; on reconnaîtra tout de suite en nous une famille noble tombée dans la misère, et ce vilain général perdra sa place, vous verrez ! Nous irons chaque jour sous ses fenêtres, l’empereur passera, je me jetterai à ses genoux et je lui montrerai mes enfants : « Père, protège-nous ! » lui dirai-je. Il est le père des orphelins, il est miséricordieux, il nous protégera, vous verrez, et cet affreux général… Léna, tenez-vous droite ! Toi, Kolia, tu vas tout de suite recommencer ce pas. Qu’as-tu à pleurnicher ? Cela ne finira donc jamais ? Voyons, de quoi as-tu peur, petit imbécile ? Seigneur ! que faire avec eux, Rodion Romanovitch ? Si vous saviez comme ils sont bouchés ! Il n’y a moyen d’en rien faire !

Elle-même avait presque les larmes aux yeux (ce qui, du reste, ne l’empêchait pas de parler sans relâche), tandis qu’elle montrait à Raskolnikoff ses enfants éplorés. Le jeune homme chercha à lui persuader de regagner son logis ; croyant agir sur son amour-propre, il lui fit même observer qu’il n’était pas convenable de rouler dans les rues comme les joueurs d’orgue, quand on se proposait d’ouvrir un pensionnat pour les jeunes filles nobles…

— Un pensionnat, ha ! ha ! ha ! La bonne plaisanterie ! s’écria Catherine Ivanovna qui, après avoir ri, eut un violent accès de toux : — non, Rodion Romanovitch, le rêve s’est évanoui ! tout le monde nous a abandonnés ! Et ce général… Vous savez, Rodion Romanovitch, je lui ai lancé à la figure l’encrier qui se trouvait sur la table de l’antichambre à côté de la feuille où les visiteurs s’inscrivent. Après avoir inscrit mon nom, j’ai jeté l’encrier et je me suis sauvée. Oh ! les lâches ! les lâches ! Mais je m’en moque, maintenant je nourrirai moi-même mes enfants, je ne ferai de courbettes à personne ! Nous l’avons assez martyrisée ! ajouta-t-elle en montrant Sonia. — Poletchka, combien avons-nous recueilli d’argent ? Fais voir la recette ! Comment ! deux kopecks en tout ! Oh ! les ladres ! Ils ne donnent rien, ils se contentent de nous suivre en nous tirant la langue ! Eh bien ! pourquoi ce crétin rit-il ? (Elle montrait quelqu’un dans la foule.) C’est toujours la faute de ce Kolia, son inintelligence est cause qu’on se moque de nous ! Qu’est-ce que tu veux, Poletchka ? Parle-moi en français. Je t’ai donné des leçons, tu sais quelques phrases !… Sans cela comment reconnaîtra-t-on que vous appartenez à une famille noble, que vous êtes des enfants bien élevés, et non de vulgaires musiciens ambulants ? Nous laisserons de côté les chansons triviales, nous ne chanterons que de nobles romances… Ah ! oui, au fait, qu’allons-nous chanter ? Vous m’interrompez toujours, et nous… voyez-vous, Rodion Romanovitch, nous nous sommes arrêtés ici pour choisir notre répertoire, car, comme bien vous pensez, nous avons été pris au dépourvu, nous n’avions rien de prêt, il nous faut une répétition préalable ; ensuite nous nous rendrons sur la perspective Newsky où il y a beaucoup plus de gens de la haute société, là on nous remarquera immédiatement. Léna sait la « Petite Ferme ». Seulement la « Petite Ferme » commence à devenir une scie, on n’entend que cela partout. Il faudrait quelque chose de plus distingué… Eh bien, Polia, donne-moi une idée, tâche un peu de venir en aide à ta mère ! Moi, je n’ai plus de mémoire ! Au fait, ne pourrions-nous pas chanter le « Hussard appuyé sur son sabre » ? Non ; voici qui vaudra mieux : chantons en français « Cinq sous » ! Je vous l’ai apprise, celle-là, vous la savez. Et puis, comme c’est une chanson française, on verra tout de suite que vous appartenez à la noblesse, et ce sera beaucoup plus touchant… Nous pourrions même y joindre : « Malbrough s’en va-t-en guerre ! » d’autant plus que cette chansonnette est absolument enfantine et qu’on s’en sert dans toutes les maisons aristocratiques pour endormir les babies :

Malbrough s’en va-t-en guerre,
Ne sait quand reviendra…


commença-t-elle à chanter… — Mais non, « Cinq sous ! » cela vaut mieux. Allons, Kolia, la main sur la hanche, vivement, et toi, Léna, mets-toi en face de lui, Poletchka et moi nous ferons l’accompagnement !

cinq sous, cinq sous,
Pour monter notre ménage…

H-hi ! H-hi ! H-hi ! Poletchka, remonte ta robe, elle glisse en bas de tes épaules, remarqua-t-elle pendant qu’elle toussait. — Maintenant il s’agit de vous tenir convenablement et d’accuser la finesse de votre pied pour qu’on voie bien que vous êtes des enfants de gentilhomme. Encore un soldat ! Eh bien, qu’est-ce qu’il te faut ?

Un sergent de ville se frayait un passage à travers la foule. Mais en même temps s’approcha un monsieur d’une cinquantaine d’années et d’un extérieur imposant, qui portait sous son manteau un uniforme de fonctionnaire. Le nouveau venu, dont le visage exprimait une sincère compassion, avait un ordre au cou, circonstance qui fit grand plaisir à Catherine Ivanovna et ne laissa pas de produire aussi son effet sur le sergent de ville. Il tendit silencieusement à Catherine Ivanovna un billet de trois roubles. En recevant cette offrande, elle s’inclina avec la politesse cérémonieuse d’une femme du monde.

— Je vous remercie, monsieur, commença-t-elle d’un ton plein de dignité, — les causes qui nous ont amenés… prends l’argent, Poletchka. Tu vois, il y a des hommes généreux et magnanimes, tout prêts à secourir une dame noble tombée dans le malheur. Les orphelins que vous avez devant vous, monsieur, sont de race noble, on peut même dire qu’ils sont apparentés à la meilleure aristocratie… Et ce général était en train de manger des gélinottes… Il a frappé du pied parce que je m’étais permis de le déranger… « Excellence, lui ai-je dit, vous avez beaucoup connu Simon Zakharitch ; prenez la défense des orphelins qu’il a laissés après lui ; le jour de son enterrement, sa fille a été calomniée par le dernier des drôles… « Encore ce soldat ! Protégez-moi ! s’écria-t-elle en s’adressant au fonctionnaire. — Pourquoi ce soldat s’acharne-t-il après moi ? On nous a déjà chassés de la rue des Bourgeois… Qu’est-ce que tu veux, imbécile ?

— Il est défendu de causer du scandale dans les rues. Ayez, je vous prie, une tenue plus convenable.

— C’est toi qui es inconvenant ! Je suis dans le même cas que les joueurs d’orgue, laisse-moi tranquille !

— Les joueurs d’orgue doivent avoir une autorisation, vous n’en avez pas et vous provoquez des attroupements dans les rues. Où demeurez-vous ?

— Comment, une autorisation ! vociféra Catherine Ivanovna. J’ai enterré mon mari aujourd’hui, c’est une autorisation, cela, j’espère !

— Madame, madame, calmez-vous, intervint le fonctionnaire ; venez, je vais vous reconduire… Vous n’êtes pas à votre place dans cette foule… Vous êtes souffrante…

— Monsieur, monsieur, vous ne savez rien ! cria Catherine Ivanovna ; nous devons aller sur la perspective Newsky… Sonia, Sonia ! mais où est-elle donc ? elle pleure aussi ! Mais qu’est-ce que vous avez tous ?… Kolia, Léna, où êtes-vous ? fit-elle avec une inquiétude soudaine. — Oh ! sots enfants ! Kolia, Léna ! Mais où sont-ils donc ?…

En voyant un soldat qui voulait les arrêter, Kolia et Léna, déjà fort effrayés par la présence de la foule et les excentricités de leur mère, avaient été saisis d’une terreur folle et s’étaient enfuis à toutes jambes. La pauvre Catherine Ivanovna, pleurant, gémissant, s’élança à leur poursuite. Sonia et Poletchka coururent après elle.

— Fais-les revenir, Sonia, rappelle-les ! Oh ! quels enfants bêtes et ingrats !… Polia ! rattrape-les… C’est pour vous que je…

Dans sa course, son pied buta contre un obstacle, et elle tomba.

— Elle s’est blessée, elle est tout en sang ! Oh ! Seigneur ! s’écria Sonia en se penchant sur sa belle-mère.

Un rassemblement ne tarda pas à se former autour des deux femmes. Raskolnikoff et Lébéziatnikoff furent des premiers à accourir, ainsi que le fonctionnaire et le sergent de ville.

— Allez-vous-en, allez-vous-en ! ne cessait de dire ce dernier, cherchant à faire circuler les curieux.

Mais en examinant bien Catherine Ivanovna, on découvrit qu’elle ne s’était nullement blessée, comme l’avait pensé Sonia, et que le sang qui rougissait le pavé avait jailli de sa poitrine par la gorge.

— Je connais cela, murmura le fonctionnaire à l’oreille des deux jeunes gens, c’est la phtisie ; le sang jaillit ainsi et amène l’étouffement. Il n’y a pas encore longtemps j’en ai vu un exemple chez une de mes parentes : elle a rendu comme cela un verre et demi de sang… tout d’un coup… Que faire ? elle va mourir…

— Ici, ici, chez moi ! supplia Sonia ; voilà où je demeure ! La seconde maison… chez moi, vite, vite ! Faites chercher un médecin… Oh ! Seigneur ! répétait-elle effarée en allant de l’un à l’autre.

Grâce à l’active intervention du fonctionnaire, cette affaire s’arrangea ; le sergent de ville aida même à transporter Catherine Ivanovna. Celle-ci était comme morte quand on la déposa sur le lit de Sonia. L’hémorrhagie continua encore quelque temps, mais peu à peu la malade parut revenir à elle. Dans la chambre entrèrent, outre Sonia, Raskolnikoff, Lébéziatnikoff et le fonctionnaire. Le sergent de ville les y rejoignit après avoir au préalable dispersé les curieux, dont plusieurs avaient accompagné le triste cortège jusqu’à la porte.

Poletchka arriva, ramenant les deux fugitifs qui tremblaient et pleuraient. On vint aussi de chez les Kapernaoumoff : le tailleur, boiteux et borgne, était un type étrange avec ses cheveux et ses favoris raides comme des soies de porc ; sa femme avait l’air effrayé, mais c’était sa physionomie accoutumée ; le visage de leurs enfants n’exprimait qu’une surprise hébétée. Parmi les personnes présentes se montra tout à coup Svidrigaïloff. Ignorant qu’il habitait cette maison et ne se souvenant pas de l’avoir vu dans la foule, Raskolnikoff fut fort étonné de le rencontrer là.

On parla d’appeler un médecin et un prêtre. Le fonctionnaire jugeait les secours de l’art inutiles dans la circonstance, et il le dit tout bas à Raskolnikoff ; néanmoins, il fit le nécessaire pour les procurer à la malade. Ce fut Kapernaoumoff lui-même qui se chargea d’aller chercher un médecin.

Cependant Catherine Ivanovna était un peu plus calme, et l’hémorrhagie avait momentanément cessé. L’infortunée attacha un regard maladif, mais fixe et pénétrant, sur la pauvre Sonia, qui, pâle et tremblante, lui épongeait le front avec un mouchoir. À la fin, elle demanda à être mise sur son séant. On l’assit sur le lit en la soutenant de chaque côté.

— Où sont les enfants ? questionna-t-elle d’une voix faible. Tu les as ramenés, Polia ? Oh ! les imbéciles !… Eh bien ! pourquoi vous étiez-vous enfuis ?… Oh !

Le sang couvrait encore ses lèvres desséchées. Elle promena ses yeux autour de la chambre.

— Ainsi, voilà comme tu vis, Sonia !… Je n’étais pas venue une seule fois chez toi… il a fallu cela pour m’y amener…

Elle jeta sur la jeune fille un regard de pitié.

— Nous t’avons grugée, Sonia… Polia, Léna, Kolia, venez ici… Allons, les voilà, Sonia, prends-les tous… Je les remets entre tes mains… moi, j’en ai assez !… Le bal est fini ! Ah !… lâchez-moi, laissez-moi mourir tranquillement.

On lui obéit ; elle se laissa retomber sur l’oreiller.

— Quoi, un prêtre ?… Je n’en ai pas besoin… Est-ce que vous avez un rouble de trop, par hasard ?… Je n’ai pas de péchés sur la conscience !… Et quand même, Dieu doit me pardonner… Il sait combien j’ai souffert !… S’il ne me pardonne pas, tant pis !…

Ses idées se troublaient de plus en plus. Parfois elle tressaillait, regardait autour d’elle et reconnaissait durant une minute ceux qui l’entouraient, mais aussitôt après le délire la reprenait. Elle respirait péniblement, on entendait comme un bouillonnement dans son gosier.

— Je lui dis : « Excellence !… » criait-elle en s’arrêtant, après chaque mot : — Cette Amalia Ludvigovna… Ah ! Léna, Kolia ! la main sur la hanche, vivement, vivement, glissez, glissez, pas de basque ! Frappe des pieds… sois un gracieux enfant.

Du hast Diamanten und Perlen[1]

Qu’est-ce qu’il y a ensuite ? Voilà ce qu’il faudrait chanter…

Du hast die schönsten Augen,
Madchen, was willst du mehr[2] ?…

Eh ! oui, que veut-elle de plus, l’imbécile ?… Ah ! voici encore :

Dans une vallée du Daghestan
Que le soleil brûle de ses feux…

Ah ! que je l’aimais !… J’aimais cette romance à l’adoration, Poletchka !… Ton père la chantait avant notre mariage… Ô jours !… Voilà ce que nous devrions chanter ! Eh bien ! comment donc, comment donc ? Tiens, j’ai oublié… Mais rappelez-moi donc la suite !…

En proie à une agitation extraordinaire, elle s’efforçait de se soulever sur le lit. À la fin, d’une voix rauque, brisée, sinistre, elle commença, en respirant après chaque mot, tandis que son visage exprimait une frayeur croissante :

Dans une vallée… du Daghestan…
Que le soleil… brûle de ses feux,
Une balle dans la poitrine…

Puis, tout à coup, Catherine Ivanovna fondit en larmes, et, avec une désolation poignante :

— Excellence ! s’écria-t-elle, protégez des orphelins ! En souvenir de l’hospitalité reçue chez feu Simon Zakharitch !… On peut même dire aristocratique !… Ha ! frissonna-t-elle soudain, et, comme cherchant à se rappeler où elle était, elle regarda avec une sorte d’angoisse tous les assistants ; mais elle reconnut aussitôt Sonia et parut surprise de la voir devant elle.

— Sonia ! Sonia ! fit-elle d’une voix douce et tendre : Sonia, chère, tu es ici ?

On la souleva de nouveau.

— Assez !… C’est fini !… La bête est crevée !… cria la malade avec l’accent d’un amer désespoir, et elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller.

Elle s’assoupit encore une fois, mais ce ne fut pas pour longtemps. Son visage jaunâtre et décharné se rejeta en arrière, sa bouche s’ouvrit, ses jambes se tendirent convulsivement. Elle poussa un profond soupir et mourut.

Sonia, plus morte que vive elle-même, se précipita sur le cadavre, le serra dans ses bras et appuya sa tête sur la poitrine amaigrie de la défunte. Poletchka se mit, en sanglotant, à baiser les pieds de sa mère. Trop jeunes pour comprendre ce qui était arrivé, Kolia et Léna n’en avaient pas moins le sentiment d’une catastrophe terrible. Ils passèrent leurs bras autour du cou l’un de l’autre, et, après s’être regardés dans les yeux, commencèrent à crier. Les deux enfants étaient encore costumés en saltimbanques : l’un avait son turban, l’autre son bonnet de nuit orné d’une plume d’autruche.

Par quel hasard « l’attestation honorifique » se trouva-t-elle tout à coup sur le lit, à côté de Catherine Ivanovna ? Elle était là, sur l’oreiller ; Raskolnikoff la vit.

Le jeune homme se dirigea vers la fenêtre. Lébéziatnikoff s’empressa de l’y rejoindre.

— Elle est morte ! dit André Séménovitch.

Svidrigaïloff s’approcha d’eux.

— Rodion Romanovitch, je voudrais vous dire deux mots.

Lébéziatnikoff céda aussitôt la place et s’effaça discrètement. Néanmoins, Svidrigaïloff crut devoir emmener dans un coin Raskolnikoff que ces façons intriguaient fort.

— Toutes ces affaires, c’est-à-dire l’inhumation et le reste, je m’en charge. Vous savez, cela va coûter de l’argent, et, comme je vous l’ai dit, j’en ai qui ne me sert pas. Cette Poletchka et ces deux mioches, je les ferai entrer dans un orphelinat où ils seront bien, et je placerai une somme de quinze cents roubles sur la tête de chacun d’eux jusqu’à leur majorité, pour que Sophie Séménovna n’ait pas à s’occuper de leur entretien. Quant à elle, je la retirerai du bourbier, car c’est une brave fille, n’est-ce pas ? Eh bien, vous pouvez dire à Avdotia Romanovna quel emploi j’ai fait de son argent.

— Dans quel but êtes-vous si généreux ? demanda Raskolnikoff.

— E-eh ! sceptique que vous êtes ! répondit en riant Svidrigaïloff ; je vous ai dit que cet argent ne m’était pas nécessaire. Eh bien, j’agis simplement par humanité. Est-ce que vous n’admettez pas cela ? Après tout, ajouta-t-il en indiquant du doigt le coin où reposait la défunte, cette femme-là n’était pas une « vermine », comme certaine vieille usurière. Convenez-en, valait-il mieux « qu’elle mourût et que Loujine vécût pour commettre des infamies » ? Sans mon aide, Poletchka, par exemple, serait condamnée à la même existence que sa sœur…

Son ton gaiement malicieux était plein de sous-entendus, et, pendant qu’il parlait, il ne quittait pas des yeux le visage de Raskolnikoff. Ce dernier pâlit et se sentit frissonner en entendant les expressions presque textuelles dont il s’était servi dans sa conversation avec Sonia. Il recula brusquement et regarda Svidrigaïloff d’un air étrange :

— Comment… savez-vous cela ? balbutia-t-il.

— Mais j’habite là, de l’autre côté du mur, dans le logement de madame Resslich, ma vieille et excellente amie. Je suis le voisin de Sophie Séménovna.

— Vous ?

— Moi, continua Svidrigaïloff qui riait à se tordre, — et je vous donne ma parole d’honneur, très-cher Rodion Romanovitch, que vous m’avez étonnamment intéressé. Je vous avais dit que nous nous retrouverions, j’en avais le pressentiment ; — eh bien ! nous nous sommes retrouvés. Et vous verrez quel homme accommodant je suis. Vous verrez qu’on peut encore vivre avec moi…

  1. Tu as des diamants et des perles…
  2. Tu as les plus beaux yeux,
    Jeune fille, que veux-tu de plus ?…