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Crime et Châtiment/VI/6

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Traduction par Victor Derély.
Plon (tome 2p. 263-273).
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Sixième partie

VI

Ce même jour, entre six et sept heures du soir, Raskolnikoff se rendit chez sa mère et sa sœur. Les deux femmes habitaient maintenant dans la maison Bakaléieff l’appartement dont Razoumikhine leur avait parlé. En montant l’escalier, Raskolnikoff semblait encore hésiter. Toutefois pour rien au monde il n’aurait rebroussé chemin ; il était décidé à faire cette visite. « D’ailleurs, elles ne savent encore rien », pensait-il, « et elles sont déjà habituées à voir en moi un original. » Ses vêtements étaient souillés de boue et déchirés ; d’autre part, la fatigue physique, jointe à la lutte qui se livrait en lui depuis près de vingt-quatre heures, avait rendu son visage presque méconnaissable. Le jeune homme avait passé la nuit entière Dieu sait où. Mais, du moins, son parti était pris.

Il frappa à la porte, sa mère lui ouvrit. Dounetchka était sortie, et la servante n’était pas non plus à la maison en ce moment. Pulchérie Alexandrovna resta d’abord muette de surprise et de joie ; puis elle prit son fils par la main et l’entraîna dans la chambre.

— Ah ! te voilà ! dit-elle d’une voix que l’émotion faisait trembler. — Ne te fâche pas, Rodia, si j’ai la sottise de t’accueillir avec des larmes, c’est le bonheur qui les fait couler. Tu crois que je suis triste ? Non, je suis gaie, je ris, seulement j’ai cette sotte habitude de verser des larmes. Depuis la mort de ton père, je pleure comme cela à propos de tout. Assieds-toi, mon chéri, tu es fatigué, je le vois. Ah ! que tu es sale !

— J’ai reçu la pluie hier, maman… commença Raskolnikoff.

— Laisse donc ! l’interrompit vivement Pulchérie Alexandrovna. Tu pensais que j’allais t’interroger avec ma curiosité de vieille femme ? Sois tranquille, je comprends, je comprends tout ; maintenant, je suis déjà un peu initiée aux usages de Pétersbourg, et, vraiment, je vois moi-même qu’on est plus intelligent ici que chez nous. Je me suis dit, une fois pour toutes, que je n’avais pas besoin de m’immiscer dans tes affaires et de te demander des comptes. Pendant que, peut-être, tu as l’esprit occupé Dieu sait de quelles pensées, j’irais, moi, te troubler par mes questions importunes !… Ah ! Seigneur !… Vois-tu, Rodia ? je suis en train de lire pour la troisième fois l’article que tu as publié dans une revue, Dmitri Prokofitch me l’a apporté. Ç’a été une révélation pour moi ; dès lors, en effet, je me suis tout expliqué et j’ai reconnu combien j’avais été bête. « Voilà ce qui l’occupe, me suis-je dit ; il roule dans sa tête des idées nouvelles, et il n’aime pas qu’on l’arrache à ses réflexions ; tous les savants sont ainsi. » Malgré l’attention avec laquelle je te lis, il y a dans ton article, mon ami, bien des choses qui m’échappent ; mais, ignorante comme je suis, je n’ai pas lieu de m’étonner si je ne comprends pas tout.

— Montrez-le-moi donc, maman.

Raskolnikoff prit le numéro de la revue et jeta un rapide coup d’œil sur son article. Un auteur éprouve toujours un vif plaisir à se voir imprimé pour la première fois, surtout quand cet auteur n’a que vingt-trois-ans. Bien qu’en proie aux plus cruels soucis, notre héros ne put se soustraire à cette impression, mais elle ne dura chez lui qu’un instant. Après avoir lu quelques lignes, il fronça le sourcil, et une affreuse souffrance lui serra le cœur. Cette lecture lui avait soudain rappelé toutes les agitations morales des derniers mois. Ce fut avec un sentiment de violente répulsion qu’il jeta la brochure sur la table.

— Mais, toute bête que je suis, Rodia, je puis néanmoins juger que d’ici à très-peu de temps tu occuperas une des premières places, sinon la première, dans le monde de la science. Et ils ont osé penser que tu étais fou ! Ha ! ha ! ha ! tu ne sais pas que cette idée leur était venue ? Ah ! les pauvres gens ! Du reste, comment pourraient-ils comprendre ce que c’est que l’intelligence ? Dire pourtant que Dounetchka, oui, Dounetchka elle-même, n’était pas trop éloignée de le croire ! Est-ce possible ! Il y a six ou sept jours, Rodia, je me désolais en voyant comme tu es logé, habillé et nourri. Mais, maintenant, je reconnais que c’était encore une sottise de ma part : en effet, dès que tu le voudras, avec ton esprit et ton talent tu arriveras d’emblée à la fortune. Pour le moment, sans doute, tu n’y tiens pas, tu t’occupes de choses beaucoup plus importantes…

— Dounia n’est pas ici, maman ?

— Non, Rodia. Elle est très-souvent dehors, elle me laisse seule. Dmitri Prokofitch a la bonté de venir me voir, et il me parle toujours de toi. Il t’aime et t’estime, mon ami. Pour ce qui est de ta sœur, je ne me plains pas du peu d’égards qu’elle me témoigne. Elle a son caractère comme j’ai le mien. Il lui plaît de me laisser ignorer ses affaires, libre à elle ! Moi, je n’ai rien de caché pour mes enfants. Sans doute, je suis persuadée que Dounia est fort intelligente, que, de plus, elle a beaucoup d’affection pour moi et pour toi… Mais je ne sais à quoi aboutira tout cela… Je regrette qu’elle ne puisse profiter de la bonne visite que tu me fais. À son retour, je lui dirai : « En ton absence, ton frère est venu ; où étais-tu pendant ce temps-là ? » Toi, Rodia, ne me gâte pas trop : passe chez moi quand tu pourras le faire sans te déranger ; si tu n’es pas libre, ne te gêne pas, je prendrai patience. Il me suffira de savoir que tu m’aimes. Je lirai tes ouvrages, j’entendrai parler de toi par tout le monde, et, de temps en temps, je recevrai ta visite. Que puis-je désirer de plus ? Aujourd’hui, tu es venu consoler ta mère, je le vois…

Brusquement, Pulchérie Alexandrovna fondit en larmes.

— Me voilà encore ! Ne fais pas attention à moi, je suis folle ! Ah ! Seigneur, mais je ne pense à rien ! s’écria-t-elle en se levant tout à coup. — Il y a du café, et je ne t’en offre pas ! Tu vois ce que c’est que l’égoïsme des vieilles gens. Tout de suite, tout de suite !

— Ce n’est pas la peine, maman, je vais m’en aller. Je ne suis pas venu ici pour cela. Écoutez-moi, je vous en prie.

Pulchérie Alexandrovna s’approcha timidement de son fils.

— Maman, quoi qu’il arrive, quoi que vous entendiez dire de moi, m’aimerez-vous comme maintenant ? demanda-t-il soudain.

Ces paroles jaillirent spontanément du fond de son cœur avant qu’il eût eu le temps d’en mesurer la portée.

— Rodia, Rodia, qu’as-tu ? Comment peux-tu donc me faire cette question ? Qui osera jamais me dire du mal de toi ? Si quelqu’un se permettait cela, je refuserais de l’entendre et le chasserais de ma présence.

— Le but de ma visite était de vous assurer que je vous ai toujours aimée, et maintenant je suis bien aise que nous soyons seuls, bien aise même que Dounetchka ne soit pas ici, poursuivit-il avec le même élan ; — peut-être serez-vous malheureuse, sachez cependant que votre fils vous aime maintenant plus que lui-même, et que vous avez eu tort de mettre en doute sa tendresse. Jamais je ne cesserai de vous aimer… Allons, assez ; j’ai cru que je devais, avant tout, vous donner cette assurance…

Pulchérie Alexandrovna embrassa silencieusement son fils, le pressa contre sa poitrine et pleura sans bruit.

— Je ne sais ce que tu as, Rodia, dit-elle enfin. Jusqu’ici j’avais cru tout bonnement que notre présence t’ennuyait ; à présent, je vois qu’un grand malheur te menace, et que tu vis dans l’anxiété. Je m’en doutais, Rodia. Pardonne-moi de te parler de cela ; j’y pense toujours, et j’en perds le sommeil. La nuit dernière, ta sœur a eu le délire, et dans les paroles qu’elle prononçait ton nom revenait sans cesse. J’ai entendu quelques mots, mais je n’y ai rien compris. Depuis ce matin jusqu’au moment de ta visite, j’ai été comme un condamné qui attend l’exécution ; j’avais le pressentiment de quelque chose ! Rodia, Rodia, où vas-tu donc ? Car tu es sur le point de partir, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Je l’avais deviné ! Mais je puis aller avec toi, si tu dois partir. Dounia nous accompagnera ; elle t’aime, elle t’aime beaucoup. S’il le faut, eh bien, nous prendrons aussi avec nous Sophie Séménovna ; vois-tu ? je suis toute prête à l’accepter pour fille. Dmitri Prokofitch nous aidera dans nos préparatifs de départ… mais… où vas-tu donc ?

— Adieu, maman.

— Quoi ! aujourd’hui même ! s’écria-t-elle, comme s’il se fut agi d’une séparation éternelle.

— Je ne puis pas rester, il faut absolument que je vous quitte…

— Et je ne puis pas aller avec toi ?…

— Non, mais mettez-vous à genoux et priez Dieu pour moi. Il entendra peut-être votre prière.

— Puisse-t-il l’entendre ! Je vais te donner ma bénédiction… Oh ! Seigneur !

Oui, il était bien aise que sa sœur n’assistât pas à cette entrevue. Pour s’épancher en liberté, sa tendresse avait besoin du tête-à-tête, et un témoin quelconque, fût-ce Dounia, l’aurait gêné. Il tomba aux pieds de sa mère et les baisa. Pulehérie Alexandrovna et son fils s’embrassèrent en pleurant ; la première ne fit plus aucune question. Elle avait compris que le jeune homme traversait une crise terrible, et que son sort allait se décider dans un moment.

— Rodia, mon chéri, mon premier-né, dit-elle à travers ses sanglots, te voilà maintenant tel que tu étais dans ton enfance ; c’est ainsi que tu venais m’offrir tes caresses et tes baisers. Jadis, du vivant de ton père, lui et moi n’avions, au milieu de nos malheurs, d’autre consolation que ta présence, et depuis que je l’ai enterré, combien de fois n’avons-nous pas, toi et moi, pleuré sur sa tombe, en nous tenant embrassés comme à présent ! Si je pleure depuis longtemps, c’est que mon cœur maternel avait des pressentiments sinistres. Le soir où nous sommes arrivés à Pétersbourg, dès notre première entrevue, ton visage m’a tout appris, et aujourd’hui, quand je t’ai ouvert la porte, j’ai pensé, en te voyant, que l’heure fatale était venue. Rodia, Rodia, tu ne pars pas tout de suite ?

— Non.

— Tu viendras encore ?

— Oui… je viendrai.

— Rodia, ne te fâche pas, je n’ose t’interroger ; dis-moi seulement deux mots : tu vas loin d’ici ?

— Fort loin.

— Tu auras là un emploi, une position ?

— J’aurai ce que Dieu m’enverra… priez seulement pour moi…

Raskolnikoff voulait sortir, mais elle se cramponna à lui et le regarda en plein visage avec une expression de désespoir.

— Assez, maman, dit le jeune homme, qui, témoin de cette douleur navrante, regrettait profondément d’être venu.

— Tu ne pars pas pour toujours ? Tu ne vas pas te mettre en route tout de suite ? Tu viendras demain ?

— Oui, oui, adieu.

Il réussit enfin à s’échapper.

La soirée était chaude sans être étouffante ; depuis le matin, le temps s’était éclairci. Raskolnikoff regagna vivement sa demeure. Il voulait avoir tout fini avant le coucher du soleil. Pour le moment toute rencontre lui eût été fort désagréable. En montant à sa chambre, il remarqua que Nastasia, alors occupée à préparer le thé, avait interrompu sa besogne, et le suivait d’un œil curieux.

« Est-ce qu’il y aurait quelqu’un chez moi ? » se dit-il, et malgré lui il songea à l’odieux Porphyre. Mais quand il ouvrit la porte de son logement, il aperçut Dounetchka. La jeune fille, assise sur le divan, était pensive ; sans doute elle attendait son frère depuis longtemps. Il s’arrêta sur le seuil. Elle eut un mouvement d’effroi, se redressa et le regarda longuement. Une immense désolation se lisait dans les yeux de Dounia. Ce seul regard prouva à Raskolnikoff qu’elle savait tout.

— Dois-je m’avancer vers toi ou me retirer ? demanda-t-il avec hésitation.

— J’ai passé toute la journée à t’attendre chez Sophie Séménovna ; nous comptions t’y voir.

Raskolnikoff entra dans la chambre et se laissa tomber avec accablement sur une chaise.

— Je me sens faible, Dounia ; je suis très-fatigué, et, en ce moment surtout, j’aurais besoin de toutes mes forces.

Il jeta sur sa sœur un regard défiant.

— Où as-tu donc été durant toute la nuit dernière ?

— Je ne m’en souviens pas bien ; vois-tu, ma sœur ? je voulais prendre un parti définitif, et plusieurs fois je me suis approché de la Néwa ; cela, je me le rappelle. Mon intention était d’en finir ainsi… mais… je n’ai pu m’y résoudre… acheva-t-il à voix basse en cherchant à lire sur le visage de Dounia l’impression produite par ses paroles.

— Dieu soit loué ! C’était précisément ce que nous craignions, Sophie Séménovna et moi ! Ainsi tu crois encore à la vie, Dieu soit loué !

Raskolnikoff eut un sourire amer.

— Je n’y croyais pas, mais tout à l’heure j’ai été chez notre mère, et nous nous sommes embrassés en pleurant ; je suis incrédule, et pourtant je lui ai demandé de prier pour moi. Dieu sait comment cela se fait, Dounetchka ; moi-même, je ne comprends rien à ce que j’éprouve. — Tu as été chez notre mère ? Tu lui as parlé ? s’écria Dounia épouvantée. Se peut-il que tu aies eu le courage de lui dire cela ?

— Non, je ne le lui ai pas dit… verbalement ; mais elle se doute de quelque chose. Elle t’a entendue rêver tout haut la nuit dernière. Je suis sûr qu’elle a déjà deviné la moitié de ce secret. J’ai peut-être eu tort d’aller la voir. Je ne sais même pourquoi je l’ai fait. Je suis un homme bas, Dounia.

— Oui, mais un homme prêt à aller au-devant de l’expiation. Tu iras, n’est-ce pas ?

— À l’instant. Pour fuir ce déshonneur, je voulais me noyer, Dounia ; mais au moment où j’allais me jeter à l’eau, je me suis dit qu’un homme fort ne doit pas avoir peur de la honte. C’est de l’orgueil, Dounia ?

— Oui, Rodia !

Une sorte d’éclair s’alluma dans ses yeux ternes ; il semblait heureux de penser qu’il avait conservé son orgueil.

— Tu ne penses pas, ma sœur, que j’aie eu simplement peur de l’eau ? demanda-t-il avec un sourire désagréable.

— Oh ! Rodia, assez ! répondit la jeune fille blessée de cette supposition.

Tous deux restèrent silencieux pendant dix minutes. Raskolnikoff tenait les yeux baissés ; Dounetchka le considérait avec une expression de souffrance. Tout à coup il se leva :

— L’heure s’avance, il est grand temps de partir. Je vais me livrer, mais je ne sais pourquoi je fais cela.

De grosses larmes jaillirent sur les joues de Dounetchka.

— Tu pleures, ma sœur ; mais peux-tu me tendre la main ?

— En doutais-tu ?

Elle le serra avec force contre sa poitrine.

— Est-ce qu’en t’offrant à l’expiation tu n’effaceras pas la moitié de ton crime ? s’écria-t-elle ; en même temps elle embrassait son frère.

— Mon crime ? Quel crime ? répliqua-t-il dans un soudain accès de colère : celui d’avoir tué une vermine sale et malfaisante, une vieille usurière nuisible à tout le monde, un vampire qui suçait le sang des pauvres ? Mais un tel meurtre devrait obtenir l’indulgence pour quarante péchés ! Je n’y pense pas et ne songe nullement à l’effacer. Qu’ont-ils tous à me crier de tous côtés : « Crime ! crime ! » Maintenant que je me suis décidé à affronter gratuitement ce déshonneur, maintenant seulement l’absurdité de ma lâche détermination m’apparaît dans tout son jour ! C’est simplement par bassesse et par impuissance que je me résous à cette démarche, à moins que ce ne soit aussi par intérêt, comme me le conseillait ce… Porphyre.

— Frère, frère, que dis-tu ? Mais tu as versé le sang ! répondit Dounia, consternée.

— Eh bien, quoi ! Tout le monde le verse, poursuivit-il avec une véhémence croissante ; il a toujours coulé à flots sur la terre ; les gens qui le répandent comme du champagne montent ensuite au Capitole et sont proclamés bienfaiteurs de l’humanité. Examine les choses d’un peu plus près avant de les juger. Je voulais faire, moi aussi, du bien aux hommes ; des centaines, des milliers de bonnes actions eussent amplement racheté cette unique sottise, et, quand je dis sottise, je devrais dire plutôt maladresse, car l’idée n’était pas si sotte qu’elle en a l’air maintenant : après l’insuccès, les desseins les mieux concertés paraissent idiots. Je ne voulais, par cette bêtise, que me créer une situation indépendante, assurer mes premiers pas dans la vie, me procurer des ressources ; ensuite j’aurais pris mon essor… Mais j’ai échoué, c’est pourquoi je suis un misérable ! Si j’avais réussi, on me tresserait des couronnes, tandis qu’à présent je ne suis plus bon qu’à jeter aux chiens !

— Mais non, il ne s’agit pas de cela ! Mon frère, que dis-tu ?

— Il est vrai que je n’ai pas procédé selon les règles de l’esthétique ! Décidément je ne comprends pas pourquoi il est plus glorieux de lancer des bombes contre une ville assiégée que d’assassiner quelqu’un à coups de hache ! La crainte de l’esthétique est le premier signe de l’impuissance ! Jamais je ne l’ai mieux senti qu’à présent, et moins que jamais je comprends quel est mon crime ! Jamais je n’ai été plus fort, plus convaincu qu’en ce moment !

Son visage pâle et défait s’était subitement coloré. Mais comme il venait de proférer cette dernière exclamation, ses yeux rencontrèrent par hasard ceux de Dounia ; elle le regardait avec tant de tristesse que son exaltation tomba tout à coup. Il ne put s’empêcher de se dire qu’en somme il avait fait le malheur de ces deux pauvres femmes…

— Dounia, chère ! si je suis coupable, pardonne-moi (quoique je ne mérite aucun pardon, si réellement je suis coupable). Adieu ! ne disputons pas ensemble ! Il est temps, grand temps de partir ! Ne me suis pas, je t’en supplie, j’ai encore une visite à faire… Va à l’instant retrouver notre mère et reste auprès d’elle ; je te le demande en grâce, c’est la dernière prière que je t’adresse. Ne la quitte pas ; je l’ai laissée fort inquiète, et je crains qu’elle ne résiste pas à son chagrin : ou elle mourra, ou elle deviendra folle. Veille donc sur elle ! Razoumikhine ne vous abandonnera pas ; je lui ai parlé… Ne pleure pas sur moi : quoique assassin, je tâcherai d’être toute ma vie courageux et honnête. Peut-être entendras-tu un jour parler de moi. Je ne vous déshonorerai pas, tu verras ; je prouverai encore… Maintenant, au revoir, se hâta-t-il d’ajouter en remarquant une étrange expression dans les yeux de Dounia, tandis qu’il faisait ces promesses. — Pourquoi pleures-tu ainsi ? Ne pleure pas, nous ne nous quittons pas pour toujours !… Ah ! oui ! Attends, j’oubliais…

Il alla prendre sur la table un gros livre couvert de poussière, l’ouvrit et en tira une petite aquarelle peinte sur ivoire. C’était le portrait de la fille de sa logeuse, la jeune personne qu’il avait aimée. Pendant un instant il considéra ce visage expressif et souffreteux, puis il baisa le portrait et le remit à Dounetchka.

— J’ai bien des fois causé de cela avec elle, avec elle seule, dit-il rêveusement, — j’ai fait confidence à son cœur de ce projet qui devait avoir une issue si lamentable. Sois tranquille, continua-t-il en s’adressant à Dounia, — elle en a été révoltée tout autant que toi, et je suis bien aise qu’elle soit morte.

Puis, revenant à l’objet principal de ses préoccupations :

— L’essentiel maintenant, dit-il, — est de savoir si j’ai bien calculé ce que je vais faire et si je suis prêt à en accepter toutes les conséquences. On prétend que cette épreuve m’est nécessaire. Est-ce vrai ? Quelle force morale aurai-je acquise quand je sortirai du bagne, brisé par vingt années de souffrances ? Sera-ce alors la peine de vivre ? Et je consens à porter le poids d’une existence pareille ! Oh ! j’ai senti que j’étais lâche, ce matin, au moment de me jeter dans la Néwa !

À la fin, tous deux sortirent. Dounia n’avait été soutenue durant cette pénible entrevue que par son amour pour son frère. Ils se quittèrent dans la rue. Après avoir fait cinquante pas, la jeune fille se retourna pour voir une dernière fois Raskolnikoff. Lorsqu’il fut arrivé au coin de la rue, lui-même se retourna aussi. Leurs yeux se rencontrèrent, mais, remarquant que le regard de sa sœur était fixé sur lui, il fit un geste d’impatience et même de colère pour l’inviter à continuer son chemin ; ensuite il disparut au tournant de la rue.