Croquis d’Italie

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Croquis d’Italie
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 87 (p. 476-480).
CROQUIS ITALIENS

DEVANT UN GROUPE ANTIQUE.


Bienheureuse la destinée
D’un enfant grec du monde ancien !
Fruit d’une amoureuse hymenée,
Il est gai d’une joie innée,
Et deux beaux sangs ont fait le sien.

C’est Pan, bénévole et farouche,
Qui forme son cœur et sa voix :
Il lui met la flûte à la bouche,
L’enfant souffle, le faune touche,
Et la leçon rit dans les bois.

Aux jeux qui font l’homme robuste
Ses muscles tendres durciront,
Il sera fort, il sera juste :
Le gymnase élargit son buste,
Le Portique ennoblit son front.

Orateur de la république,
Contre les Perses odieux
Il parlera le verbe attique.
Il ira, soldat héroïque.
Mourir pour sa ville et ses dieux !

Florence, octobre 1866.


PANNEAU.


Dès l’aube, au vallon de Tempé,
Éros jouait avec Zéphyre;

Le meilleur de ses traits (le pire !)
De son carquois d’or est tombé;

Ce trait en eut l’aile brisée;
Mais plus terrible, aux fleurs pareil,
Il luit comme elles au soleil,
La pointe en l’air dans la rosée.

Ah! nymphes, le gazon trempé
Engendre des fièvres mortelles!
Gardez-vous de danser, mes belles.
Pieds nus au vallon de Tempe.

Florence, octobre 1866.


PONTE SISTO.


Il est au bord du Tibre un chaos de bâtisses
Plus noires au soleil que les cyprès la nuit,
Et qui, plongeant leur pied dans l’eau jaune qui fuit,
Y trempent constamment leur frange d’immondices.
Une gargouille en sort, et, le long du gros mur,
A creusé dans la pierre une verte traînée;
En bas, au long roulis d’une barque enchaînée.
Branle un anneau rouillé qui mord le ciment dur.
Mais, à vingt pieds de l’onde, une étroite terrasse,
Dans l’amas inégal des sinistres taudis,
Forme sous une treille un profond paradis
Où le lierre au berceau des tonnelles s’enlace;
La vigne aventureuse y prend son vif essor;
Toujours il y sourit l’adorable mélange
Des pâleurs du citron aux rougeurs de l’orange.
Et, si mes yeux ont bien percé ce fouillis d’or,
Des colombes sans bruit s’y becquetaient à l’aise.
Tandis qu’à l’autre rive, au-dessus des maisons,
Tristement se dressait, vide en toutes saisons,
La loge sans amours du grand palais Farnèse.

Rome, novembre 1866.


LE COLISÉE.


La lune, merveilleuse et claire, grandissait.
Et, pendant que d’une ombre oblique s’emplissait

Du fond jusques au bord le colossal cratère,
Sereine elle montait transfigurant la terre
Et mêlant à cette ombre une vapeur d’azur.
Minuit, le Colisée, un firmament très pur !

Nous montâmes, guidés au rouge éclair des torches,
Tâtant d’un pied peu sûr l’effondrement des porches,
Et regardant sans voir dans les coins des piliers.
Par le dédale étroit des raides escaliers,
Nous gagnâmes enfin la plus haute terrasse.
De là, vers l’horizon vaste et noir, l’œil embrasse
Tout ce pays qui change, au déclin du soleil,
La couleur de son deuil sans changer de sommeil.
Tout en bas, comme un point dans l’arène déserte.
Un soldat ombrageux crie à la moindre alerte.

Ah! d’où vient que là-haut, malgré l’heure et le ciel
Et cette enceinte immense au profil éternel
Et l’effort surhumain que sa taille proclame,
Je n’ai rien éprouvé qui m’ait subjugué l’âme?
Mais, libre, je sentais palpiter mes chansons :
Tel, éclos pour jouir des meilleures saisons.
Dans un air épuré, de son aile indocile
L’oiseau bat la carcasse énorme d’un fossile.

Ces hommes étaient forts, que m’importe après tout?
Quand même ils auraient pu faire tenir debout
Un viaduc allant de Rome à Babylone,
A triple étage orné d’une triple colonne.
Pouvant du genre humain soutenir tout le poids,
Et qu’ils l’eussent roulé sur lui-même cent fois
Aussi facilement, et sans reprendre haleine.
Qu’autour de sa quenouille une enfant tord sa laine,
Et qu’ils eussent dressé mille dieux alentour,
Je ne saluerais pas la force sans l’amour!

Rome, décembre 1866.


L’ESCALIER DE L’ARA CŒLI.


On a bâti là, plus réel
Que l’échelle du patriarche.
Un escalier dont chaque marche
Est vraiment un pas vers le ciel.

Dans la nature tout entière
L’architecte prit à son gré
Pour cet édifice sacré
La plus glorieuse matière :

Il prit des marbres sans rivaux,
Fragmens de ces pierres illustres
Que la pioche aveugle des rustres
Brisait pour faire de la chaux,

Et qui toutes étincelèrent
Au front des temples abattus,
Ou que les Gracques et Brutus
Au Forum de leur pied foulèrent !

Il les prit et les entassa,
Rejeton hardi de la race
Qui, regardant les dieux en face.
Roulait Pélion sur Ossa.

Et malgré les hordes très sales
De mendians et de fiévreux
Se cherchant leur vermine entre eux
Sur ces assises colossales.

Bien qu’il s’y traîne des dévots
Dont une poupée est l’idole.
On y voit, comme au Capitole,
Monter les ombres des héros !

Rome, janvier 1867.


LA VOIE APPIENNE.


Au temps rude et stoïque où l’on savait mourir
Sans plus rien regretter et sans plus rien attendre.
Où l’on brûlait les morts, ne gardant que leur cendre,
Afin que rien d’humain n’eût l’affront de pourrir;

Avant que pour jamais la nuit des catacombes
Eût posé sur le monde un crêpe humide et noir.
Et que la foi, mêlant la terreur à l’espoir.
Eût mis l’éternité douteuse au fond des tombes.

Les tombes n’étaient point d’un abord odieux :
Les Romains qui sortaient par la porte Capène
Sur la voie Appia marchaient, voyant à peine
Ces antiques témoins qui les suivaient des yeux.

Un chaud soleil dorait les dalles de basalte,
Et dans cette campagne au grand sourire clair.
Ces monumens pieux et sereins n’avaient l’air
Que d’inviter la vie à quelque heureuse halte !

Ils ne promettaient pas un royaume infini,
Mais un abri solide au vieux nom de famille ;
Celui que Métellus a bcâti pour sa fille
Servit de forteresse à des Caétani.

Et maintenant, malgré les injures sans nombre.
Les coups du nouveau peuple et de son nouveau dieu,
La ruine est encore assez haute en ce lieu
Pour couvrir une armée en marche de son ombre ;

Et le long du chemin, rangés sur les deux bords.
Gisent des bustes blancs aux prunelles funèbres
Où le sable et la pioche ont mis plus de ténèbres
Que la corruption dans les yeux des vrais morts.

Dans les champs d’alentour qu’agrandit leur détresse
Errent le pâtre antique et l’antique troupeau,
Et parfois sur le ciel, au-dessus d’un tombeau,
A la louve pareil, un grand chien noir se dresse.

Rome, janvier 1867.


SULLY PRUDHOMME.