Cybèle, voyage extraordinaire dans l’avenir/02

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CHAPITRE II


Du danger qu’il y a de s’attarder à minuit dans la contemplation des constellations célestes, au lieu de s’aller reposer comme il conviendrait à cette heure avancée. — Fait inouï et sans précédent d’un amoureux hypnotisé par une étoile. — Inanité des forces humaines et de toutes les lois naturelles lorsque l’hypnotisme fait tant que de s’y mettre. — Marius précipité en songe à travers l’espace, devient malgré lui l’émule des plus extraordinaires voyageurs dont l’histoire fasse mention. — Il s’arrêterait bien à la Lune qui semble s’offrir comme une planche de salut, mais l’implacable Gemma qui l’a fasciné ne laissera pas ainsi son captif lui échapper et continuera de l’attirer dans l’abîme de l’espace. — Anéantissement prolongé de l’infortunée victime de Gemma, puis son heureux réveil dans le système solaire où il se croit enfin de retour. — Terre ! Terre ! Mais est-ce bien sa propre planète que Marius rejoint par un incomparable plongeon dans la mer Méditerranée ?


Marius toujours rêveur s’en revint et rentra chez lui par la petite porte du jardin dont il avait la clef. À cette heure de la nuit, le lieu se prêtait sans doute au besoin qu’éprouvait le jeune homme de goûter un moment de solitude avant de monter se reposer, puisque, au lieu de regagner de suite son appartement, il se mit à parcourir à pas mesurés l’allée latérale sur laquelle donnait la porte qu’il venait de refermer sur lui, allant et venant de l’ombre noire que projetait la maison à l’ombre plus noire encore qui s’étendait le long de la haute rangée d’ifs sombres du fond du jardin. Entre le faîte de cette obscure muraille végétale et le faîte des maisons, il y avait place pour une belle étendue de ciel où les étoiles scintillantes semblaient défier la pâle lumière qu’émettait l’arc brillant d’une lune commençant à peine son premier quartier. Il faut croire que Marius continuait à se plaire dans sa méditation nocturne, car s’arrêtant de marcher, il s’assit sur un de ces grands bancs à dossier confortable que le goût moderne a introduits un peu partout, dans nos jardins aussi bien que sur nos promenades publiques.

Un silence profond, à peine distrait par un lointain coassement de rainettes régnait alentour. Dans la maison tout dormait excepté Marius et excepté aussi ce brave Houzard qui vint sans bruit se coucher discrètement aux pieds de son maître. Il sembla pourtant un moment venir de là-bas quelques notes adoucies d’une musique bien connue de l’amoureux sans doute, car il prêta l’oreille aussitôt. C’étaient les premiers accords de la tendre mélodie de Mireille :

Mon cœur ne peut changer ;
Souviens-toi que je t’aime,

notes fugitives qui venaient de s’envoler de la chambrette close de Jeanne, laquelle de son côté veillait donc aussi encore. Mais la délicieuse harmonie ne soupira qu’un moment et le silence, le grand silence de minuit, régna seul de tous côtés.

Là-haut pointillaient les clous d’or des chars de la Grande et de la Petite Ourse, entre lesquels serpentait le Dragon polaire qui tourne sa tête curieuse vers cette mystérieuse région du ciel où va, dit-on, notre propre soleil traînant à sa suite tout son cortège de planètes. C’est là que se voit le quadrilatère d’Hercule à côté de cette ravissante Couronne boréale dont l’étonnante symétrie dessine en effet un véritable diadème de perles célestes. Aussi Gemma ou La Perle est-il le nom qui a été méritoirement donné à la reine de cet écrin sans pareil. C’était bien là un joyau auquel ne saurait être comparé nulle couronne de ce monde, si ce n’est pourtant une blanche couronne de fiancée. Et l’imagination ravie du jeune homme s’abîmait dans la plus douce des contemplations intérieures, celle de son propre bonheur, les yeux sur le diadème céleste que, dans sa folie amoureuse, il eût voulu voir descendre à portée de sa main et se donner à lui… pour elle. Et toujours scintillait l’or des constellations dont le champ sans limites semblait le seul fond digne de reposer la pensée agrandie, le rêve divin du plus épris des amoureux.

C’était surtout sur le doux rayonnement d’opale de Gemma que se tenait son regard arrêté par la rêverie. Ses yeux ne s’en détachaient pas, ne voyaient plus que la belle reine qui semblait grouper ses suivantes pour quelque conciliabule mystérieux. De différents côtés s’élançaient cependant comme un discret avertissement pour Marius, de continuelles fulgurations, des clignements d’yeux pour ainsi dire, que les étoiles voisines semblaient lui adresser et échanger entre elles, tels que des signes d’intelligence. Or cette fixité trop prolongée du regard finit par avoir un effet étrange. Ainsi, l’étoile parut s’allumer davantage se rivant à son tour à l’œil de l’imprudent ; elle prit en quelque sorte possession de ce regard trop longtemps arrêté sur ses feux. Marius eut le sentiment d’une sorte de charme qu’il voulut rompre en essayant de reporter sa vue, tantôt vers la superbe Wéga, tantôt sur le brillant Arcturus, mais c’est en vain qu’il tentait de fuir l’attraction commencée. Même lorsqu’il fermait les yeux, cette Gemma restait clouée sur sa rétine et imposait de plus en plus despotiquement son flamboiement agrandi et attirant. Une torpeur invincible saisissait le jeune homme, lui enlevant peu à peu sa lucidité d’esprit.

Pour qui n’a pas expérimenté les étranges hallucinations de l’hypnotisme, le fait que nous rapportons paraîtra tout à fait incroyable. Mais que de choses plus inconcevables les unes que les autres ne s’imposent-elles pas à notre croyance, depuis que l’hypnotisme fait parler de lui et qu’il n’est plus bruit que de ses miracles ! En attendant, le sortilège s’affermissait et le pauvre Marius haletait, la face tournée contre le ciel. Tout à coup le rayon lumineux, tel qu’une pointe d’acier, le pénétra jusqu’au plus profond de son être. Le croirait-on ? C’était Gemma qui maintenant regardait, fixait Marius. Le doux et timide éclat de tantôt était devenu un regard fascinateur et impérieux qui semblait dire : « Viens à moi, je l’ordonne ! »

Comment se fit-il que notre ami perdit subitement le sentiment de sa situation au point que l’étoile ne lui parut plus planer au-dessus de sa tête, mais qu’il la vit au contraire avec épouvante miroitant au fin fond d’un abîme immense ouvert au-dessous de lui ? Toujours est-il que le vertige l’envahissant de plus en plus, il se crut porté au-dessus d’un vide effroyable. Un subit instinct de conservation lui fit même étendre avec une énergie désespérée ses mains crispées qui étreignirent fiévreusement les lames de bois du dossier arrondi qui soutenait sa tête. Pourtant cela n’était-il pas absurde, impossible ? Et la loi des corps graves ? Cette force centripète qui attache, retient au sol les objets terrestres, que devenait-elle donc ?

Ah ! il s’agissait bien ici du raisonnable et du possible !

Ce n’était sans doute qu’un cauchemar horrible qui allait cesser. Mais non ! le malheureux sentait dans son délire que la terre tournante le suspendait maintenant la face en bas, sur l’abîme infini qui était là béant sous ses yeux, sans autre soutien que son étreinte désespérée. Et ses forces s’épuisaient, et l’attraction magnétique de l’étoile redoublait. La reine perfide du cercle magique dardait sur lui ses plus pressants effluves et ordonnait de nouveau : « Viens à moi. »

L’infortuné Marius se vit perdu. Dans son angoisse il vit fuir loin de lui en une vision suprême toute sa vie, tout son bonheur : « À moi ! à moi !… Tout à coup ses doigts à bout de forces se détendirent, et jetant un grand cri, il tomba dans l’immensité…


Une sensation de vent rapide, produisant à ses oreilles un bruit de grandes eaux, tira enfin notre pauvre ami d’un long évanouissement fort compréhensible et excusable du reste. On voit tous les jours des gens se trouver mal pour moins que cela. Il eut aussitôt conscience de sa terrifiante situation et il se demanda combien d’instants encore le séparaient de la mort la plus horrible. Prolonger une telle agonie n’était pas désirable. Il valait mieux que cela finît au plus vite. Et pourtant elle ne venait pas, cette mort. Les instants succédaient aux instants, et il tombait, tombait toujours, le visage en avant, ayant de nouveau sous les yeux l’étoile diabolique, sans que, du reste, il se sentit autrement incommodé.

En une telle extrémité la longueur même du temps qui s’écoulait ramena le calme et la détente dans son esprit. Il se raisonna et se dit à part lui : Mon pauvre Marius, si tu es encore de ce monde, c’est qu’il y a ici quelque chose de surnaturel que tu ne comprends pas.

Bientôt même, la vertigineuse secousse du commencement de la chute se transforma peu à peu en cette suave sensation que doit éprouver l’oiseau qui fend l’air en allant à son but. Après avoir compté les instants, ce furent de longs quarts d’heure qui lui parurent se succéder. Même qu’à la fin cela devenait monotone. Marius tout à fait rasséréné en vint, pour tuer le temps, à se remémorer des histoires de circonstance, notamment celle de ce sauteur prodigieux dont il avait entendu parler à Marseille, ce sauteur qui bondissait si haut et restait si longtemps en l’air qu’il s’y ennuyait. Et, de fait, lui aussi commençait déjà à s’ennuyer. Si seulement il eût connu le terme de ce fantastique voyage !

Il était décidément temps de chercher à se reconnaître. Le pauvre garçon essaya de regarder autour de lui, ce qu’il n’avait pas osé faire encore. La première chose qui frappa ses regards en relevant la tête, ce fut, à quelque distance en avant, le plus étonnant paysage qu’on pût imaginer, paysage où une curieuse distribution de la lumière séparait dans le même moment une contrée baignée de jour, d’un vaste espace resté dans l’ombre ou plutôt faiblement illuminé par une sorte de clair de lune. D’où il était, Marius voyait la plus magnifique succession de hautes montagnes aux cimes tourmentées et de vallées profondes finissant par se perdre à l’horizon, et cet horizon se découpait sur un ciel presque noir dans une ligne nette et bien tranchée.

C’était le pays lunaire que Marius avait en ce moment devant lui c’était bien la lune qui s’était, parait-il, mise complaisamment sur son passage depuis qu’il voyageait lui-même d’une si extraordinaire façon. Peut-être devait-il voir se terminer là cette course insensée. S’il en advenait ainsi, qu’allait-il donc devenir dans un pays si différent du sien ? C’était le cas pour notre ami de se remémorer toutes ses connaissances acquises, toutes ses lectures concernant le séjour des Sélénites. Il allait donc pouvoir contrôler les dires merveilleux des voyageurs qui l’avaient précédé dans cette contrée si mal connue encore, et qui ont sans doute un peu surfait la réalité, ainsi que le veut d’ordinaire le tempérament enthousiaste des hardis découvreurs de pays lointains.

— Les voyageurs qui l’avaient précède ? dites-vous.

— Mais certainement, cher lecteur ; voyons, rappelez-vous bien :

Sans remonter jusqu’à Lucien de Samosate qui avait assisté à la grande bataille livrée à l’armée du soleil par l’armée de la lune, composée d’hyppogriffes, de puces grandes comme des éléphants et autres monstres curieux, il se rappelait Astolphe dont l’Arioste s’est fait l’historien dans son Roland furieux et qui, en compagnie de saint Jean, partit pour la lune sur le même char qui avait servi autrefois au prophète Élie. Entre autres choses curieuses qu’il trouva dans le vallon où ils descendirent, ce furent toutes les choses que nous perdons par notre propre faute, notamment la réputation et le bon sens qui se gardent là-bas dans des flacons bien bouchés pour garantir de l’évaporation ces substances extrêmement volatiles. Astolphe recueillit même le sien propre ainsi que celui de Roland dont ce dernier se trouvait précisément avoir grand besoin pour le quart d’heure, et il s’en revint sans encombre rapportant intactes ses fioles.

Il avait lu également l’aventure arrivée à don Domingo Gonzalez, gentilhomme de Séville qui, selon ce que rapporte le bon évêque Godwin, avait su apprivoiser une bande d’oies qu’il attelait à une nacelle dans laquelle il voyageait à travers les airs. Bien que le voyage à notre satellite, que réalisa ainsi ce dernier, fut involontaire et absolument du fait d’un caprice de son attelage à qui il plût de s’envoler du pic de Ténériffe directement jusqu’à la lune, il n’en recueillit pas moins toute la gloire de l’entreprise et il revint un jour nous apprendre que dans la lune il y a des hommes qui ont jusqu’à trente pieds de hauteur, que ces hommes ne s’expriment qu’en musique, dorment durant des jours brûlants qui durent quinze fois autant que les nôtres, et veillent pendant de longues nuits qu’éclaire la lumière venant de la terre ; enfin que ces géants n’en voyagent pas moins en l’air, vu le peu de pesanteur qui règne là-bas, et se dirigent en agitant des éventails.

Un explorateur des plus intéressants est aussi ce Cyrano de Bergerac qui s’éleva au moyen d’une machine à artifices de son invention. Celui-ci vit de même dans la lune des géants mais qui, bien loin de voler dans les airs, marchent au contraire à quatre pattes, et ne laissent pas pour cela d’être des gens fort intelligents et même facétieux, ainsi que Cyrano eut l’occasion de l’apprendre à ses dépens, car on le prit et on le dressa à faire des culbutes et des grimaces pour amuser le public, ne trouvant bon à rien de mieux un homme de son espèce, ce qui n’empêcha pas celui-ci de noter une foule de remarques curieuses dont il nous instruisit à son tour, telles que l’aptitude des Sélénites à se contenter d’odeurs pour toute nourriture, et l’usage de tout payer en monnaie de bel esprit, c’est-à dire par des poésies de leur façon, plus ou moins bien tournées. Marius qui s’inquiétait déjà des moyens par lesquels il pourrait se faire comprendre des habitants s’il lui était donné d’accoster, se rappelait heureusement que le même Cyrano de Bergerac avait lui aussi constaté que là-bas le langage n’est autre que de la musique, mais chez les classes cultivées seulement, le peuple n’exprimant ses pensées que par des signes et des contorsions. Or, dans les deux cas il se sentait rassuré, car notre ami était un musicien passable, et quant aux gestes, n’était-il pas de ce midi où la langue des signes accompagne toujours, si même elle ne devance pas la parole ?

Il y a même eu des explorateurs de plus haut vol encore que ceux dont nous venons de parler et qui ne sont pas sortis des régions sublunaires, témoin ce Micromégas dont la mirifique histoire a été relatée par Voltaire. Cet habitant de Syrius dont la taille s’élevait à huit lieues de hauteur, voyageait d’astre en astre à seule fin de s’instruire. En Saturne il trouve des nains qui n’avaient que mille toises de haut, et il en emmène un avec lui qui n’était rien moins que le secrétaire de l’Académie des sciences de cette planète ; puis arrivés ensemble sur le globe terrestre, Micromégas prend dans le creux de sa main de l’eau de la Baltique où il semblait remuer quelque chose. Or, ce quelque chose examiné à travers une pierre du collier de son compagnon faisant fonction de microscope, leur apparaît sous la forme d’un navire qui ramenait du pôle nord une mission scientifique. Belle occasion de causer science et philosophie que le Sirien et le Saturnien saisissent avec empressement en se servant, pour entrer en communication avec ces microbes, de petits tubes qui leur permettent de soutenir un assez long colloque avec les savants terriens. Cet entretien se termine par l’affirmation péremptoire d’un docteur ecclésiastique qui déclare que tout l’univers a été créé uniquement pour l’homme ; sur quoi les deux amis rient de bon cœur de l’orgueil de ces insectes humains.

Pour en revenir à la lune, en plus du témoignage oculaire de ces grands voyageurs, des autorités respectables se sont aussi prononcées sur ce qui se passe dans l’astre de nos nuits qui fut autrefois la déesse Diane et en même temps Proserpine. Au premier rang Fontenelle, lorsqu’il voit les Sélénites adorant la terre qui plane majestueusement dans leur ciel, de même que certains peuples terrestres révèrent la lune, ce qui met dans les deux pays des gens en posture d’adoration réciproque.

Le grand Kepler lui-même, dans une heure de détente de son puissant génie, ne nous a-t-il pas parlé dans son Songe astronomique des Subvolves, les sélénites qui voient tourner la Terre, et des Privolves, ceux de l’autre côté qui sont privés de ce beau spectacle d’une Terre éclairant les nuits des subvolves lesquels, sans être plus déraisonnables que les hommes terrestres, peuvent croire que cet astre treize fois plus grand en surface et plus lumineux pour eux que la lune ne l’est pour nous, a été fait tout exprès pour les éclairer et les recréer en valsant sous leurs yeux ?

Tous ces faits et récits extraordinaires dont Marius ne se fût guère souvenu en d’autres circonstances, lui revinrent ici en mémoire avec beaucoup d’à-propos. De l’ensemble de ces différentes relations il résultait en somme que la lune que nos astronomes disent dénuée de tout élément de vie, et par conséquent tout à fait inhospitalière, vaut probablement mieux que la réputation qu’ils lui ont faite, d’autres savants ayant de leur côté déclaré que si la face que nous connaissons est sans atmosphère et sans eau, c’est que la partie opposée a tout, parce que la force centrifuge de la translation de cet astre qui dans ce cas s’exerce d’un seul côté comme sur la pierre qui tourne au bout de la corde d’une fronde, rejette les fluides et la vie qui en dépend de ce seul côté qui nous est tout-a-fait inconnu. D’ailleurs, Marius allait bientôt savoir à quoi s’en tenir s’il réussissait à toucher sain et sauf à ce sol à peu près vierge dont il se rapprochait de plus en plus.

Seulement une difficulté s’offrait, difficulté en contradiction elle aussi, avec les lois de la pesanteur qui eussent dû précipiter sur le globe lunaire le malheureux, naufragé de l’espace avec une force et une vitesse croissant de moment en moment, en raison inverse du carré de la distance c’était que la trajectoire qui emportait notre ami s’écartait au contraire assez sensiblement et sans dévier, de l’orbite de la lune qui n’avait donc aucune action sur le corps qui traversait ainsi impunément sa sphère d’attraction, et qu’il devenait probable que Marius allait passer outre. Encore une épreuve pour l’infortuné qui voyait lui échapper la planche de salut sur laquelle il comptait déjà, salut bien problématique pourtant, puisqu’il y avait toute apparence qu’une chute nécessairement mortelle le briserait sur les rochers dont il distinguait les mille aspérités. Mais tout n’était-il pas préférable au sort affreux de se voir englouti à jamais dans les abîmes de l’infini des espaces ?

Tandis que s’agitaient en lui de si noires pensées, et de même qu’instinctivement il avait commencé par remuer la tête, Marius essaya de mouvoir ses bras et ses jambes, et voilà qu’il s’aperçoit qu’un exercice un peu régulier de ses quatre membres rendait de véritables effets de natation aérienne, ainsi qu’en rêve il lui était arrivé maintes fois de se sentir emporté dans les airs aussi léger que l’oiseau. Or Marius était bon nageur, mais sa découverte ne pouvait avoir que des effets fort limités, car sa course vertigineuse ne lui permettait à peine que d’infléchir légèrement de côté sans qu’il pût briser le courant insurmontable qui semblait le porter. Toutefois c’était déjà beaucoup que de pouvoir biaiser dans un angle appréciable, et dans le cas présent, peut-être y avait-il des chances pour qu’il pût atteindre une des montagnes lunaires dont il allait raser les sommets, s’accrocher à n’importe quel point d’appui et se cramponner ferme.

Il se mit donc à nager vigoureusement, et en moins de cinq minutes, il avait assez dévié de sa ligne de projection pour voir à très proche distance, les rocailleuses cimes du mont Tycho, le plus considérable des anciens volcans lunaires. Si dans un moment aussi perplexe, notre nageur avait eu le loisir de contempler le paysage qui se déroulait sous ses yeux, et qu’éclairait un splendide clair de terre, il eût admiré l’incomparable beauté des immenses traînées lumineuses qui, rayonnant autour de la montagne, semblaient autant d’énormes fleuves aux reflets argentés qui sortaient du cirque central par de béantes échancrures pour aller se perdre à l’horizon, non en méandres capricieux, comme nos rivières terrestres, mais en ligne droite en traversant monts et vallées. Il eût cru voir alors que ces fleuves étonnants ont pour lits d’immenses fêlures du sol et sont formés de coulées prodigieuses d’un métal qui s’est solidifié sans trop perdre de son éclat naturel, et il eût compris que la croûte de ce globe avait dû être bel et bien brisée à une époque ancienne sous l’action d’explosions internes à la suite desquelles ces matières en fusion, montant de l’intérieur, seraient venues combler tous les vides de l’énorme étoilement ainsi produit. Que sont nos chétifs volcans et nos timides tremblements de terre en comparaison des cataclysmes effroyables qu’a vus se succéder notre satellite lorsqu’après les explosions de Copernic et d’Aristarque, l’éclatement de la région du mont Tycho a pu rendre possible la dispersion dans l’espace du globe lunaire tout entier réduit en poussière !

Mais ce n’était pas cela qui occupait pour l’heure l’esprit de Marius. En fait d’hypothèses, il ne considérait avec assez de sang-froid, du reste, que celle d’un atterrissement possible, si ce mot peut être employé ici, et il faisait en conséquence des efforts surhumains pour se rapprocher de ces cimes qu’il était écrit pourtant qu’il n’atteindrait pas, car c’était ailleurs que sa destinée poussait l’infortunée victime des maléfices de la perfide Gemma. C’était beaucoup plus loin que notre héros était attendu.

Ce fut en vain qu’avec le courage du désespoir, le nageur éthéréen multiplia les coupes les plus savantes et les plus énergiques. Le globe lunaire et lui se croisèrent bientôt à un millier de mètres à peine de distance, puis cette distance alla augmentant de plus en plus, l’un s’avançant dans sa séculaire translation autour de la terre, l’autre continuant d’être précipité de plus belle.

Si un espoir et des efforts insensés absorbaient tantôt toutes les facultés de Marius et l’empêchaient d’étudier avec fruit le paysage que la lune tourne invariablement du côté de son chef hiérarchique, le globe terrestre, maintenant c’était un morne désespoir qui l’accablait et qui le rendait à peu près indifférent au spectacle, absolument nouveau pour un terrien, que présentait la partie toute baignée de soleil du côté inconnu de notre satellite qu’il dépassait rapidement, mais pas d’une telle vitesse toutefois, qu’il n’en pût distinguer les points essentiels. Ce n’est pas qu’il y eût une grande différence comme configuration générale : encore des cratères de toute dimension, d’autres montagnes et d’autres surfaces auxquelles il ne manquait que des noms dans le genre des dénominations connues de mers de Nectar, de la Fécondité, de la Sérénité, lac des Songes, etc. En somme une sélénographie, assez semblable à celle qui se laisse voir. Mais ce qui était véritablement changé, c’était une coloration particulière des bas-fonds, des reflets point trompeurs qui dénonçaient de véritables mares d’eau cette fois, soit au fond des cratères éteints, soit dans les plaines où se détachait une verdure donnant des idées vagues de fougères, de joncs et de roseaux. Ainsi, voilà qui donnait raison à ceux qui supposent que ce qui reste de vie lunaire s’est réfugié avec tous ses éléments indispensables du seul côté où la force centrifuge repousse les fluides dont il ne reste plus trace du côté qui nous regarde.

Peut-être avec de bons yeux et plus d’attention, Marius eût-il vu s’agiter par places les ondes et les grandes herbes, et apparaître quelque monstre ondulant rappelant les formes rudimentaires de la vie revenue à ses premières ébauches sur cet astre précocement vieilli car lui aussi a dû avoir ses époques de vie prospère, ainsi que semblaient en témoigner de divers côtés les places blanchâtres où se profilaient et se dressaient des contours ayant toute l’apparence de murailles en ruines. C’étaient sans doute les derniers vestiges d’une antique civilisation lunaire, car rien autre ne dénonçait des marques d’une vie intelligente actuelle sur ce globe si étrangement partagé que des êtres vivants ne pourraient sans danger de mort s’approcher de la partie faisant face à la terre. De façon que si nous ne voyons pas le côté habitable de leur pays, ils ne pourraient pas davantage voir le nôtre ; globe moribond d’ailleurs qui, s’il recèle encore quelques forces internes capables, paraît-il, d’y déterminer de temps à autre de petits changements superficiels, et même des éruptions comme le flamboiement d’Aristarque récemment observé, est, disons-nous, certainement bien près de ne plus faire qu’un cadavre ambulant.

L’état d’esprit dans lequel se trouvait Marius à ce moment-là doit nous rendre indulgents pour le peu d’attention qu’il mit à étudier sérieusement cet hémisphère lunaire que nous ne connaissons pas du tout. En toute autre circonstance, il eût été absolument impardonnable de n’avoir pas pris des notes sûres, des croquis exacts du pays des Privolves, car une si bonne occasion ne se représentera pas de si tôt. Si cependant c’était une excuse pour lui, nous nous rappellerions que d’autres voyageurs autrement savants pourtant que Marius, comme étaient le fameux Barbicane, le président du Gun-Club américain et ses deux amis que l’audacieux Jules Verne envoya visiter la lune en boulet de canon, ont été aussi inattentifs, et ne nous en ont guère appris davantage, lorsque leur retour parmi nous produisit dans toute la planète une émotion et un intérêt qui durent encore. Faudra-t-il donc, pour que nous connaissions une bonne fois d’une manière certaine notre satellite en entier, que nous attendions le moment critique où, selon les calculs des astronomes, la lune raccourcissant toujours la distance qui la sépare de nous, en arrivera au moment fatal où elle finira par nous tomber sur la tête ?

En tout cas, ce n’est pas le pauvre Marius qui nous instruira plus amplement sur cet intéressant sujet, en admettant qu’il nous revienne quelque jour, chose que nous ignorons encore, car il se voit emporté maintenant avec redoublement de vitesse loin de ce pays lunaire si inaccessible. Il n’y avait pas apparence non plus qu’il réussit davantage à rencontrer et à aborder quelqu’une des autres planètes du système, lesquelles d’ailleurs restaient invisibles pour lui dans le plein jour qui l’éblouissait. À peine s’il eut un moment la vague apparition d’un vaste disque assez rapproché, celui de l’immense Jupiter qui s’enveloppait majestueusement d’épais nuages, comme il sied au dieu du tonnerre qu’il a été pendant si longtemps.

Cependant la clarté même du jour pâlit bientôt graduellement. Le voyageur franchissait les dernières limites du système solaire, limites plus reculées sans doute qu’on ne le croit communément, car au-delà même de Neptune, deux ou trois faces pâles d’indubitables planètes, inconnues de leur sœur terrestre, le croisèrent l’une après l’autre comme de fuyants météores.

Quel courage humain, quel espoir, si tenace fut-il, résisterait dans une telle situation ? Aux preuves d’énergie morale et physique de naguère, succédèrent chez Marius le fatalisme résigné et l’abandon total de soi-même d’un homme qui se voit décidément flambé. Ne venait-il pas de reconnaître tout, là-bas, à l’opposé de sa tête, dans un nimbe peu lumineux mais encore distinct, un petit groupe céleste qu’on eût pu mesurer de la main, et qui représentait pour le malheureux exilé le monde solaire tout entier, ce monde dans un coin duquel il avait été si heureux et où il laissait tout ce qu’il aimait ? Puis, devant lui, cette fois encore, plus étincelante que jamais, l’étoile fatidique, cette Gemma et son cercle menaçant qui semblait même s’être distendu et ouvrir davantage son béant abîme, comme pour capturer plus sûrement l’infortuné !

Bientôt ce fut chez lui plus que de la prostration morale, car vint l’engourdissement physique causé par le froid extrême des espaces, qui le pénétra jusqu’aux moelles et éteignit tout à fait ce qui pouvait lui rester de sentiment. Ce ne fut plus alors qu’une masse inerte, un corps en léthargie qui continua de s’enfoncer dans l’étendue sans bornes…


Combien de temps dura l’anéantissement de notre ami ? Nous ne saurions le dire et lui-même moins que nous. Mais cette annihilation semblable à la mort devait avoir une fin. Il vint un moment où une bienfaisante chaleur réchauffa son sang glacé, où une vie restée latente reparut dans ce corps insensibilisé. Ce ne fut pas de suite le réveil, mais dans les limbes de la pensée longtemps éteinte, commencèrent à luire de tremblantes lueurs, et s’agiter de vagues images qui prirent bientôt la fugitive consistance du rêve et même d’un rêve tout d’abord enchanteur :

Un paysage riant tout doré de soleil l’entourait. Là-bas au loin, un horizon de mer bleue, ici près un grand bois tout baigné d’ombre. Attiré par de douces séductions de fraîcheur et de mystère, le jeune homme pénétrait sous l’épaisse ramure lorsqu’il voit s’avançant de son côte, avec la majesté d’une déesse, une femme d’une céleste beauté dont les blancs voiles s’éclairaient d’intermittents éclairs quand dans sa marche sur le vert assombri du gazon, elle passait sous les étroits rayons de soleil qui ça et là tombaient de la voûte au bruissant feuillage. La ravissante apparition s’arrête à quelques pas en penchant sur lui son doux visage. Ô surprise ! Ô ravissement ! c’est elle, c’est sa Jeanne ! Et le rêveur, éperdu d’amour, tombait sur ses genoux et tendait ses bras à la bien-aimée… Mais pourquoi ce froid regard, cet air indifférent ? Sa Jeanne ne connaît-elle plus son fiancé ? Ciel ! elle ouvre la bouche pour proférer des paroles hautaines. Elle détourne la tête et elle passe. C’en est trop ! Aussi Marius ouvre-t-il les yeux et, revenant à lui, s’aperçoit qu’il sort d’un songe trompeur, d’une angoisse chimérique à la place de laquelle vient le mordre au cœur une autre angoisse cette fois trop bien motivée, celle de la réalité de sa situation. Alors un éclair de révolte et de colère contre l’injuste destinée jaillit de ses yeux. Il allait sans doute la revoir cette Gemma implacable avec son cercle infernal. Mais non, l’étoile maligne n’était plus là. Ce qu’il y avait, c’était le plein jour d’un soleil splendide, non plus fuyant derrière lui, mais bien sur sa tête, l’attirant, le ramenant vers ses feux !

Qu’était-il donc advenu de lui pendant son long évanouissement ? Comment se faisait-il que la force qui l’éloignait auparavant de la terre, l’en rapprochât à l’heure présente ? Était-ce réellement le monde solaire qu’il avait devant lui ? Il ne peut pas en douter, puisque malgré la lumière qui l’inonde, lui apparaît là-bas l’étrange, l’unique planète Saturne qui s’entoure de la couronne de corpuscules que nous appelons son anneau. Il fallait donc qu’en son fantastique voyage il eût décrit une courbe incommensurable, mais une courbe fermée qui le ramenait maintenant au point de départ ou bien il se pouvait encore qu’après avoir été lancé comme une flèche vers le ciel, il retombât en ce moment la tête en bas comme le ferait précisément un projectile de ce genre.

Alors le songe de tout à l’heure était donc un présage de retour. Il allait être rendu à la terre, à sa patrie, à ses affections, à son bonheur. Ah ! comme il s’élance ! Comme il s’aide de tout son pouvoir pour accélérer encore sa chute devant un dénouement aussi inespéré ! Comme il salue d’un vivat enthousiaste cette première rencontre d’une terre de son ciel, cet immense Saturne qui déploie maintenant son anneau sans pareil si près de Marius, que celui-ci qui le voit tourbillonner sous ses yeux comme en un manège inouï, n’a qu’à infléchir un peu à gauche au moyen de quelques coupes énergiques pour passer à travers l’immense cercle, avec la prestesse d’un acrobate comme on n’en vit jamais.

Au loin se montre enfin, et tout droit devant lui, un astre qui doucement s’illumine d’une pâle et bleuâtre clarté. Son disque, grandissant de minute en minute, dessine bientôt des formes de continents bien connus, et la présence à ses côtés de la lune, sa fidèle compagne, que notre ami retrouve sans envie de s’y arrêter cette fois, détruirait la moindre incertitude s’il en pouvait encore avoir. Terre ! terre ! s’écrie avec délire l’exilé enfin si près d’être rendu à sa patrie. Bientôt il en est assez rapproché pour pouvoir contempler le spectacle majestueux de la rotation du globe terrestre sur son essieu idéal. Malgré une zone de nuées légères qu’irisent de mille couleurs les rayons d’un soleil oblique, se distinguent les découpures des continents et des mers, les golfes, les caps qui s’enfoncent et disparaissent tour à tour à l’orient, tandis que de l’occident surgissent de nouvelles terres et montent de nouveaux océans. Tableau admirable que par la pensée purent les premiers entrevoir, avec l’intuition du génie, les Copernic et les Galilée, et que Marius, lui, voyait en réalité avec les excellents yeux de ses vingt-cinq ans.

Il ne s’attarda pas à philosopher sur les vicissitudes de la science dont les éternelles vérités sont si lentes à prévaloir dans l’esprit des hommes ; il ne donna pas un souvenir aux vains systèmes des Ptolémée et des Tycho-Brahé, ni même à l’ingénieuse théorie de ce bon moine que cite l’aimable Cyrano de Bergerac, et qui voulait que la terre tournât, parce que le feu central étant l’enfer, les damnés pressés de fuir les flammes, s’accrochaient et grimpaient le long des parois intérieures de la sphère, laquelle tournait alors sous leur poids comme une cage d’écureuils. Non, une seule pensée, un seul but l’occupait : réussir à aborder sans dommage ce globe aimé vers lequel le précipitait à présent une force accrue de moment en moment. Il lui fallait tâcher de faire coïncider l’instant précis de la chute finale avec le passage de l’ancien continent et autant que possible de la France, et puis par-dessus tout, viser une surface liquide pour amortir le terrible choc dans les flots de la mer à proximité des côtes, au lieu de se rompre à coup sûr les os sur la terre ferme. Aussi, dans sa préoccupation, ne remarquait-il pas certains changements significatifs dans les régions voisines des pôles, et notamment la blanche surface des glaces arctiques considérablement agrandie, car son regard ne quittait pas les environs du 43e degré de latitude et mesurait anxieusement le temps et la distance qui le séparaient encore de la minute critique.

C’était l’instant ou jamais de mettre à profit le pouvoir, si limité qu’il fût, des coupes et des contre-coupes natatoires dont il avait déjà eu l’occasion de faire l’expérience ; les contre-coupes surtout, dans une course aussi vertigineuse qui gênait ses calculs, sans compter qu’un vent brûlant lui mettait déjà le visage en feu en traversant ainsi qu’un aérolithe l’atmosphère terrestre.

— Serre les freins, Marius, ou tu vas t’enflammer comme un simple bolide !

Attention ! le continent asiatique vient de défiler tout entier. Voici la Méditerranée qui miroite tout en bas. Des navires se remarquent même déjà voguant de divers côtés. Le prochain point de rencontre de la marche horizontale de la surface liquide et de la chute verticale du corps de notre héros a certainement de la marge, mais on peut se tromper d’un grand nombre de milles en quelques secondes. Faut-il se retenir ou se précipiter ? Il semble que la mer gagne de vitesse. Gare aux côtes d’Espagne qui s’avancent là-bas. Vite ! il n’est que temps. À la grâce de Dieu ! Une ! deux !  ! pouff !  !  !