Découverte des mines du roi Salomon/Chapitre IX. Fêtes africaines

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par C. Lemaire.
Hetzel (p. 132-153).


CHAPITRE IX

fêtes africaines


Infadous nous accompagna jusque dans notre hutte.

« Vous avez là un roi joliment expéditif, » dis-je quand nous fûmes seuls avec lui.

Le chef soupira.

« C’est un homme cruel, dit-il. Il y a longtemps qu’il tyrannise le peuple. Ce soir aura lieu la danse des sorcières. Vous aurez un échantillon de la manière dont il nous traite. Il suffit qu’un sujet lui porte ombrage, fût-ce le plus grand chef ou le plus misérable esclave, pour que le roi le fasse exécuter. Le pays gémit sous cette main impitoyable.

— Eh bien ! dis-je, pourquoi tolérez-vous cet état de choses ! On le renverse, ce roi !

— Mon seigneur ignore-t-il que Seragga est l’héritier légitime ! Le cœur du fils est encore plus noir que celui de son père. D’une façon comme d’une autre, le peuple n’a rien de bon à attendre. Oh ! si le fils d’Imotu vivait encore ! »

Umbopa s’était levé et s’approchant du chef :

« Peut-être que l’enfant Ignosi n’est pas mort, dit-il, peut-être reviendra-t-il pour reprendre sa place ?… »

Infadous regarda Umbopa froidement, avec mécontentement.

« Qui es-tu, dit-il, et qui t’a donné la parole pour que tu interrompes tes supérieurs ?

— Écoute-moi, ô chef ! dit Umbopa sans se laisser décontenancer. Ignosi n’est pas mort. Sa mère n’a pas péri dans le désert, comme tu le penses. Quand elle eut quitté les kraals inhospitaliers, elle arriva dans les plaines brûlantes où elle rencontra des chasseurs. Ils eurent pitié d’elle, ils l’emmenèrent dans le pays des Zoulous. Là, elle éleva son fils, elle l’instruisit du pays de sa naissance ; elle lui dit qui était son père et à quel trône il avait droit. Lui, il a longtemps voyagé, il a beaucoup appris dans le pays des blancs. Mais il réclamera son royaume et fera rendre gorge à l’usurpateur.

— Comment sais-tu cela ? dit Infadous, tellement étonné qu’il en oubliait la liberté qu’avait prise Umbopa.

— C’est moi qui suis Ignosi, répondit simplement notre serviteur.

— Toi ! dit le vieux chef, dévisageant Umbopa d’un air incrédule.

— Moi ! reprit Umbopa avec assurance, sans baisser les yeux sous les regards défiants d’Infadous. Et voici le signe sacré que tu connais. »

En parlant, Umbopa avait rapidement ôté sa ceinture, et nous vîmes un serpent bleu tatoué autour de sa taille.

« Tu reconnais, ô chef, ce serpent sacré dont on marque, à sa naissance, l’enfant héritier du trône ! »

Infadous examina attentivement le signe qui entourait les reins du jeune homme. Il y reconnut sans doute l’empreinte indubitable, car il s’écria :

« Ô Ignosi ! c’est toi qui es le roi !

— Eh bien ! mon oncle, reprit Umbopa, veux-tu m’aider à reconquérir le trône de mon père ! »

Le vieux chef resta silencieux.

« À quoi bon hésiter et réfléchir ? continua Umbopa. Dans la main du roi ta vie ne tient qu’à un fil. Aujourd’hui tu es ici, et demain peut-être ta tête aura roulé à terre. À ton âge, en tout cas, la mort n’est pas loin, et la mort est le pis qui puisse t’arriver. Si je parviens à monter sur mon trône, je te comblerai des plus grands honneurs, et la première place après la mienne sera celle du chef Infadous.

— Je n’hésite plus, Ignosi, dit enfin le vieux chef. J’ai choisi. Je suis à toi !

— Et vous, mes chefs blancs, mes amis, dit notre ci-devant domestique, se tournant vers nous, voulez-vous aussi me prêter l’aide de votre bras puissant ? Je n’ai point de récompense à vous offrir, mais je sais que vous êtes braves et généreux. S’il est en mon pouvoir de faire pour vous quelque chose qui vous soit agréable, d’ores et d’avance tout est à vous.

— Quant à moi, dit sir Henry, tu m’as toujours plu, je ne sais pourquoi. À cause de cela et aussi pour la satisfaction de traiter Touala comme il le mérite, je t’aiderai. Je n’ai pas besoin de récompense ; un Anglais ne vend pas ses armes. Seulement, tu m’aideras à retrouver mon frère, s’il y a moyen.

— Compte sur moi, Incoubou. Et toi, Macoumazahne, m’accordes-tu le secours de tes conseils éclairés ? Et quelles offres puis-je te faire ?

— Il me semble, dis-je, qu’avant de vendre la peau de l’ours, il faudrait l’avoir tué. Mais enfin je n’abandonnerai pas mes amis. Toutefois, si je me lance dans une affaire aussi chanceuse, je ne refuse pas, le cas échéant, d’en tirer profit. Sir Henry peut en parler à son aise ; moi, en pauvre diable que je suis, j’accepte les offres d’Umbopa, supposant qu’il soit jamais en passe de les réaliser. Étant donné qu’il y a par ici des diamants, autant que ce soit moi qu’un autre qui en profite.

— Tous les diamants que tu voudras seront à toi dès qu’on les aura trouvés, dit le prétendant.

— Mes amis, interrompit Good, je vous admire ! Tout cela est bel et bon ; être roi de par Dieu, c’est parfait ; mais ce qui serait mieux qu’un titre, ce serait de tenir ton royaume. Voyons, Umbopa, comment vas-tu revendiquer tes droits ?

— Que conseilles-tu, mon oncle ? dit à Infadous celui que nous appellerons désormais Ignosi, puisque, à cette heure, notre serviteur Umbopa a disparu.

— Attendons cette nuit, dit le chef. Après le massacre qui suit la danse, l’amertume et la révolte rempliront beaucoup de cœurs. Je verrai quels chefs seront disposés ; je leur parlerai et je crois répondre de plusieurs qui nous soutiendront avec leurs troupes. Maintenant, prenez un peu de repos. »

Infadous nous quittait, quand parurent des messagers royaux ; ils étaient porteurs de dons somptueux : trois cottes de mailles semblables à celle que portait le roi, des haches et des lances magnifiques.

« D’où viennent ces armures ? dis-je à Infadous, quand j’eus congédié les envoyés.

— Elles nous ont été léguées par nos ancêtres, répondit-il, nous ne savons pas qui les a faites. Il n’en reste que fort peu, la maison royale seule a le droit de s’en servir. Il faut, pour que le roi en dispose en votre faveur, que vous lui inspiriez beaucoup de crainte ou d’inclination. En tout cas, mettez-les ce soir, mes seigneurs ; ce sont des vêtements magiques que le fer des lances ne saurait traverser. »

Nous suivîmes le conseil du vieux chef. Ainsi vêtus et bien armés, avec un mélange de crainte et d’impatience, nous attendîmes la suite de nos aventures. La lune venait de se lever lorsque notre guide revint pour nous conduire à la danse.

L’enclos royal était, comme la première fois, rempli de guerriers revêtus de leurs parures. Leurs armes scintillaient sous les pâles rayons de la lune ; leurs longues plumes flottaient comme une mer de vagues molles. Nous traversâmes leurs rangs silencieux et immobiles, et nous vînmes nous placer à l’endroit qui nous était réservé. Le roi ne se fit pas attendre. Gagoul et Seragga se placèrent près de lui.

« Vous voici donc, ô hommes blancs, dit-il tout joyeusement. Nous allons avoir un spectacle digne d’être vu. Les heures sont trop courtes pour notre travail et pour notre amusement. Allons ! En avant !

— Trop courtes, trop courtes, » glapissait la vieille sorcière.

Elle s’avança, brandissant un bâton fourchu. Au cri strident qu’elle poussa, une cinquantaine de femmes plus vieilles, plus horribles qu’on ne saurait imaginer, surgirent comme par enchantement ; elles formèrent un cercle et commencèrent une danse et des incantations que je puis qualifier de diaboliques, mais que je renonce à décrire. Elles se livrèrent ensuite à des pantomimes hideuses ; pendant ce temps, un chant grave et lent s’était élevé du milieu des troupes. On aurait dit la plainte homérique de la nature entière à l’agonie. On en avait froid dans le dos. Puis, ces mégères, vomies de l’enfer, se jetèrent de tous côtés à travers les rangs des guerriers. Eux, malgré leur calme, reculaient sur le passage des vieilles, et je vis bientôt que ce n’était pas sans cause. Elles se mirent à toucher un guerrier par ci par là. Chaque individu touché était empoigné par deux hommes, et, sans un cri, sans un mot de part ou d’autre, le condamné était amené devant le roi, maintenant flanqué d’une demi-douzaine de bourreaux. Et le compte de l’infortuné était vite réglé, je vous assure. On voyait que les bourreaux y avaient la main. Le fer de leur couteau ne vacillait ni ne chômait, leur dextérité le prouvait de reste. La frayeur qui planait sur les indigènes s’étendait jusque sur nous ; nous étions muets, immobiles, nous aussi et comme paralysés.

Beaucoup de chefs et de soldats avaient déjà passé par les mains des bourreaux, quand tout à coup, haletante, grinçante, écumante, l’infernale vieille se tourna vers nous.

Aurait-elle l’audace ! Ah ! pour sûr, elle l’aurait ! Elle s’approchait… Lequel de nous ? — Chacun de nous, à en juger par moi, se sentit prêt à vendre chèrement sa vie. Elle avança son bâton fourchu et toucha Umbopa.

« Je te flaire, dit-elle, je flaire le sang qui coule dans tes veines. Je te connais, tu viens de loin, dans un but bien arrêté. Mais les hyènes ont soif de ton sang ! »

Bientôt deux soldats s’étaient approchés. Seulement nous étions sur nos gardes. Je tournai mon fusil vers le roi :

« Roi Touala, lui dis-je, qui touche à notre chien nous touche. Nous le défendrons, et sa vie te coûtera cher. Regarde à ce que tu fais. Tu sais si je mens. Ta vie, pour sa vie ! »

Sir Henry avait visé Seragga, et Good la sorcière. Tous trois eurent peur, et, du reste, nous n’hésitions pas.

« Abaissez vos tubes méchants, dit le roi. Gagoul est sage, et ses paroles prédisent des malheurs. Mais j’obéis aux lois de l’hospitalité et non à la crainte. On ne touchera pas à ton serviteur. »

Cependant la colère qui enflammait le visage du roi démentait ses paroles. Il se leva brusquement, donna ordre d’emporter les cent trois corps qui étaient étendus derrière nous, et d’un mot congédia les troupes.

Lorsque l’espace fut devenu libre, nous nous levâmes aussi pour partir.

« Allez, blancs, dit le roi en réponse à notre salut, je veux encore réfléchir. À l’heure où le soleil est aussi loin de son terme que de son aurore, la danse des jeunes filles aura lieu. Je vous y invite. Je réfléchirai jusque-là. Allez maintenant ! »

Ainsi congédiés, faisant les braves et en réalité à demi-morts de crainte et d’horreur, nous retournâmes à notre hutte.

« Eh bien ! s’écria sir Henry en arrivant, s’il est possible de rien imaginer de plus horrible, je ne m’y connais pas !

— Je me sens lâche, dit Good ; nous aurions dû leur brûler un peu de poudre au nez.

— La belle avance ! dis-je. Qu’est-ce que quatre hommes pouvaient faire devant ce monstre, au plus petit signe duquel des milliers de soldats obéissent ! Mais voilà qui nous ôtera tout scrupule pour l’entreprise d’Umbopa.

— C’est certain, dit sir Henry, je grille d’abattre ce monstre ! Et toi, Umbopa, tu peux nous brûler une fière chandelle, tu sais ! tu l’as échappé belle.

— Je le sais, Macoumazahne, et Ignosi n’oubliera rien. »

Le soleil allait se lever, nous essayâmes de trouver un peu de sommeil ; mais la tuerie dont nous avions été témoins, l’effroi qui nous tenait encore, chassa le sommeil de nos paupières fatiguées.

Il pouvait être neuf ou dix heures quand Infadous revint avec les chefs dont il avait parlé. Il nous les présenta. Ignosi les reçut avec une dignité vraiment royale. Il leur raconta sobrement les divers incidents de sa vie qui pouvaient les persuader ; il leur montra le signe sacré dont il était ceint. Cependant, les chefs restèrent incrédules.

« Donnez-nous un signe, ô seigneurs blancs, dit celui qui portait la parole, vous à qui tout est possible, donnez-nous un signe indéniable, visible pour nous, qui nous persuade que vous protégez cet homme et qu’il est notre roi légitime. »

J’eus beau arguer que ce serpent bleu marqué sur le corps d’Ignosi était suffisant, les chefs ne se laissèrent pas convaincre.

« Donnez-nous un signe manifeste, ô puissants seigneurs blancs, » répétèrent-ils.

Notre embarras était extrême. Chacun de nous, à part, ruminait gravement quelle réponse faire. Tout à coup Good s’écria :

« Je l’ai leur signe ! et dire que je n’y pensais pas ! J’ai lu ce matin sur mon petit almanach qu’il doit y avoir aujourd’hui même une éclipse de soleil. L’almanach l’indique pour onze heures en Angleterre ; l’heure changera pour l’Afrique, mais ce n’est pas une objection. Justement l’Afrique est mentionnée comme devant être comprise dans les ténèbres. J’appelle ça providentiel, moi ! Nous l’aurions fait faire exprès pour nous, cette éclipse, qu’elle ne nous aurait pas mieux servis ! »

Moi, qui ne suis pas fort en mathématiques astronomiques, j’éprouvais beaucoup moins d’enthousiasme que Good ; je n’ai jamais étudié les éclipses.

« Supposez, dis-je à Good, que cette éclipse n’ait pas lieu ; que votre almanach se soit trompé, une faute d’impression, que sais-je ! Nous voilà dans de beaux draps !

— Et pourquoi, reprit Good avec sa vivacité habituelle, pourquoi l’éclipse n’aurait-elle pas lieu, je vous prie ? Les almanachs sont toujours faits scientifiquement, et, enfin, une éclipse est une éclipse, ça ne rate jamais ! Allons donc !

— Eh bien ! va pour l’éclipse ! »

Mes deux amis, dans ces circonstances défavorables, firent des calculs de leur mieux ; ils arrivèrent à la conclusion que l’éclipse se produirait vers midi.

Alors, prenant de grands airs prophétiques, je me tournai vers les chefs :

« Vous demandez un signe extraordinaire. Levez les yeux sur ce soleil qui inonde le monde de ses feux et de sa lumière ; aujourd’hui, au milieu de son cours, il sera éteint, la Terre sera plongée dans les ténèbres, et à ce signe vous saurez que ce jeune homme Ignosi est votre roi légitime. »

Un sourire d’incrédulité éclaira les visages noirs qui me regardaient.

« Fais cela, dit l’un d’eux, et nous croirons. Voyant votre magie, le peuple aussi croira.

— Je l’ai dit. Allez, chefs ! Ce signe, vous l’aurez ! »

Les chefs nous quittèrent. Et moi, pas plus sûr qu’il ne le fallait de l’almanach et des calculs de Good, j’exprimai encore mes craintes.

« Il n’y a pas de danger, dit Good ; jamais un almanach n’a failli dans ses indications et ses calculs ; rassurez-vous, Quatremain ! D’ailleurs que voulez-vous, en cas de malchance, nous nous en tirerons comme nous pourrons ; au petit bonheur ! »

Le moment venu, il fallut encore, bon gré mal gré, nous exécuter et retourner à la fête du roi. Nous ne trouvâmes aucun moyen de nous en dispenser, ce que nous aurions fait de grand cœur.

L’aspect de l’enclos royal était changé. Il regorgeait de jeunes filles, toutes enguirlandées et couronnées de fleurs, tenant dans une main une fleur d’arum et dans l’autre une feuille de palmier. Cette jeunesse africaine, toute noire qu’elle était, ne nous parut pas dépourvue de grâce et même de beauté.

Le roi nous reçut très gracieusement, tout en jetant de mauvais regards obliques à notre soi-disant serviteur.

« Voyez les filles de notre pays, ô blancs ! Celles du vôtre ont-elles plus de charme et de légèreté ? »

Puisque je portais la parole, je dus tourner quelque compliment flatteur. Le roi reprit :

« Si vous en voulez quelques-unes pour vous, choisissez celles qui vous paraîtront les plus belles.

— Merci, ô roi, nous ne pouvons prendre des filles que dans notre pays. Les tiennes sont belles, mais elles ne sont pas pour nous.

— C’est bien ! c’est bien ! dit le roi en riant, nous n’en sommes pas embarrassés. »

Il leva la main, et la danse commença.

Je ne vais pas décrire les pas cadencés et les chants de ces filles du soleil, par la bonne raison que je ne m’entends pas beaucoup plus en chorégraphie qu’en astronomie. Excusez l’ignorance d’un vieux chasseur. Je peux dire seulement que leur vivacité, leur adresse, leur souplesse nous firent oublier nos frayeurs précédentes et nos appréhensions futures.

Après les danses d’ensemble, vinrent les danses séparées qui durèrent longtemps. Quand une danseuse était épuisée, une autre lui succédait.

« Laquelle vous a paru la plus agréable ? dit enfin le roi.

— La première, dis-je étourdiment.

— Mon jugement répond au vôtre, dit Touala, mon appréciation est la même. La première est la plus belle, la plus habile, la plus gracieuse. Elle va mourir !

— Mourir ! m’écriai-je. Mais c’est une cruauté sans nom ! Quoi ! mourir parce qu’elle est belle et que son visage vous a plu !

— Elle mourra, dit le roi. C’est la coutume. Nous offrons, à cette fête, la plus belle de nos jeunes filles comme sacrifice aux Silencieux qui siègent à la montagne. On dit que le roi qui manquera à cet usage sera malheureux, et malgré cela mon prédécesseur n’a pas accompli ce sacrifice. Il s’est laissé émouvoir par les larmes des femmes. Cela lui a mal réussi. Il a péri à la fleur de l’âge, et son fils n’a pas hérité de son trône. Celle-ci va mourir. Je l’ai dit. »

À la parole du roi, deux gardes se détachèrent de l’escorte royale et s’approchèrent de la belle danseuse. Elle, ignorante du sort qui lui était réservé, mêlée à ses compagnes, effeuillait sa guirlande. Les gardes mirent la main sur elle, et elle comprit. Alors elle éclata en pleurs, en supplications, en plaintes qui auraient attendri des hyènes. Mais le cœur du roi était à l’abri de toute faiblesse.

« Allons, Seragga, disait-il, ta lance est-elle prête et bien affilée ? »

Gagoul courait de droite à gauche avec de petits éclats de rire atroces.

« Arrêtez ! m’écriai-je, ce meurtre ne s’accomplira pas ! »

Le roi me regarda.

« Ne s’accomplira pas ? Qui es-tu donc pour venir ici contrecarrer mes volontés ? Tu n’es pas chez toi, ô blanc ! et je vais promptement te le rappeler !

— Non ! m’écriai-je emporté d’indignation ; non, ce crime ne s’accomplira pas. Et pour que tu saches à quel point tes cruautés ont offensé le ciel, regarde, ô roi ! Le soleil va se cacher à tes yeux, les ténèbres couvriront ton pays, et à ce signe tu sauras que tes crimes ne resteront pas impunis. Soleil ! dis-je, en étendant la main vers cet astre, voile ta lumière ! »

Mes paroles étaient hardies, mais ma foi était faible. J’avais un œil sur le soleil, l’autre sur les émissaires du roi, dont je me défiais au moins autant que de notre puissance sur le soleil.

S’obscurcirait-il, ce soleil, ou ne s’obscurcirait-il pas ? C’était là la question et non la moindre.

Le roi nous regardait, plein de doutes. Seragga s’avançait l’air défiant, agitant son couteau.

Good s’élança pour protéger la jeune condamnée. Elle, d’instinct, comprit, et, saisissant les pieds de Good, le conjura de ne pas l’abandonner.

Lorgnant toujours le ciel, je vis enfin que le bord du soleil s’obscurcissait. De quel poids mon cœur fut allégé !

« Regarde, ô roi ! criai-je. Déjà les ténèbres rongent le soleil ! »

Le regard du roi suivit le mien. Ceux qui l’entouraient en firent autant. À la vue de cette ombre sur le soleil, la terreur s’empara des cœurs, et chacun attendit, anxieux, respirant à peine. L’ombre gagnait de plus en plus, obscurcissant la terre ; les oiseaux effrayés se cachaient. La figure du roi s’altéra. Alors, Seragga, soit furie, soit affolement, s’élança sur sir Henry, le couteau à la main. Sir Henry fut aussi prompt ; il se détourna, saisit l’arme et la plongea dans le cœur du misérable.

Cette vue ajouta à la frayeur générale. Un désarroi sans nom s’en suivit, et nous en profitâmes pour nous faufiler dehors. Grâce à l’obscurité, nous réussîmes à gagner le camp où étaient postées les troupes d’Infadous, à une petite distance de Loo.