Délicieuses voluptés/02

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(pseudo non identifié)
Éditions de Minuit, 8 rue de Tracy (p. 21-24).
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II

— Jacqueline ! une bonne nouvelle !… La grande cousine vient passer ses vacances ici.

Jacqueline de Rembleynes se souvenait vaguement de celle que sa mère appelait la grande cousine. Elle l’avait vue quand elle était toute enfant, et sa mémoire conservait l’image d’une grande et jolie jeune fille, gaie et fraîche, faisant retentir de son rire clair le parc du domaine.

— Oh ! maman ; tant mieux ! Il y a tellement longtemps que nous n’avons eu Colette avec nous ! Mais, dites-moi, quel âge peut-elle avoir ?…

Madame de Rembleynes ferma les yeux pour se livrer mentalement à un rapide calcul, puis répondit :

— Elle doit avoir vingt-quatre ans, si je ne me trompe. Oui, elle est née l’année où ton oncle est parti en Algérie. En effet, son séjour ici, date d’assez loin, et je serai heureuse de la recevoir pendant ces deux mois de vacances.

Elle arrivera au début du mois prochain. Tiens, ma Jacqueline, sa présence mettra un peu d’animation dans notre vieux domaine, et elle sera pour toi, une bonne compagne de jeu, malgré les quelques années qui vous séparent. Et puis, l’animation redoublera encore au mois d’août, puisque le fils de mon vieil ami, le marquis de Huchetelles vient aussi passer une partie de ses vacances avec nous.

— Roger de Huchetelles ?

— Oui, il a le même âge que toi, et son père me le confie pendant un mois cette année, avant de l’envoyer faire son droit à Paris.

Madame de Rembleynes, à ce propos, raconta à sa fille, mille histoires de famille, toujours les mêmes, entendues tant de fois. Mais, aujourd’hui, elle ajouta quelque chose de vraiment inédit et inattendu qui cloua de stupeur la jolie Jacqueline.

— Oui, dit madame de Rembleynes, il ne me déplait pas de te faire faire plus ample connaissance avec Roger de Huchetelles.

— Et pourquoi, maman ?…

— Mais, plus tard, il pourrait demander ta main, et ce serait un joli parti…

— Je deviendrai… sa femme ? demanda ingénuement Jacqueline.

— Oui… Enfin, c’est un projet… lointain. Nous verrons. D’ici-là…

Et madame de Rembleynes se tut pour retomber dans son mutisme ordinaire.

…D’ici-là, pensait Jacqueline, il me faudra attendre… Mais, au fait, attendre quoi ?… L’œuvre de chair… qu’en mariage seulement…

Et la jeune fille poursuivit sa rêverie, en silence, elle aussi, sa rêverie de tous les jours, lancinante, tyrannique, délicieuse, ravivée aujourd’hui, par les quelques paroles banales de sa mère.