Démocrite (Regnard)/Acte I

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DÉMOCRITE,
COMÉDIE.

ACTE PREMIER.

Le Théâtre représente un désert, et une caverne dans l’enfoncement.


Scène I.

STRABON, seul.

Que maudit soit le jour où j’eus la fantaisie
D’être valet de pied de la philosophie !
Depuis près de deux ans je vis en cet endroit,
Mal vêtu, mal couché, buvant chaud, mangeant froid.
Suivant de Démocrite, en cette solitude,
Ce n’est qu’avec des ours que j’ai quelque habitude :
Pour un homme d’esprit comme moi, ce sont gens
Fort mal morigénés, et peu divertissants.
Quand je songe d’ailleurs à la méchante femme
Dont j’étois le mari… Dieu veuille avoir son âme !
Je la crois bien défunte ; et, s’il n’étoit ainsi,
Le diable n’eût manqué de l’apporter ici.

Depuis vingt ans et plus son extrême insolence
Me fit quitter Argos, le lieu de ma naissance :
J’erre depuis ce temps, de climats en climats,
Et j’ai dans ce désert enfin fixé mes pas.
Quelques maux que j’endure en ce lieu solitaire,
Je me tiens trop heureux d’avoir pu m’en défaire ;
Et je suis convaincu que nombre de maris
Voudroient de leur moitié se voir loin à ce prix.
Thaler vient. Le manant, pour notre subsistance,
Chaque jour du village apporte la pitance.
Il nous fait bien souvent de fort mauvais repas :
Il faut prendre ou laisser, et l’on ne choisit pas.


Scène II.

STRABON, THALER.


thaler, portant une sorte de jonc et une grosse bouteille garnie d’osier.

Bonjour, Strabon.


strabon.

Bonjour, Strabon.Bonjour.


thaler.

Bonjour, Strabon. Bonjour.Voici votre ordinaire.


strabon.

Bon, tant mieux.
Aujourd’hui ferons-nous bonne chère ?
Depuis deux ans je jeûne en ce désert maudit.
Un jeûne de deux ans cause un rude appétit.


thaler.

Morgué, pour aujourd’hui, j’ons tout mis par écuelle,

Et c’est pis qu’une noce.


strabon.

Et c’est pis qu’une noce.Ah ! La bonne nouvelle !


thaler.

Voici dans mon panier des dattes, des pignons,
Des noix, des raisins secs et quantité d’oignons.


strabon.

Quoi ! Toujours des oignons ? Esprit philosophique,
Que vous coûtez de maux à ce cadavre étique !


thaler.

Je vous apporte aussi cette bouteille d’eau,
Que j’ai prise en passant dans le plus clair ruisseau.


strabon.

Une bouteille d’eau ! Le breuvage est ignoble.
Ce n’est donc point chez vous un pays de vignoble ?
Tout est-il en oignons ? N’y croît-il point de vin ?


thaler.

Oui-da : mais Démocrite, habile médecin,
Dit que du vin l’on doit surtout faire abstinence
Quand on veut mourir tard.


strabon.

Quand on veut mourirAh, ciel ! Quelle ordonnance !
C’est mourir tous les jours que de vivre sans vin.
Mais laisse Démocrite achever son destin :
C’est un homme bizarre, ennemi de la vie,
Qui voudroit m’immoler à la philosophie,
Me voir comme un fantôme ; et, quand tu reviendras,
De grâce, apporte-m’en le plus que tu pourras,
Mais du meilleur au moins, car c’est pour un malade ;

Et je boirai pour toi la première rasade.
Entends-tu, mon enfant ?


thaler.

Entends-tu, mon enfant ? Je n’y manquerai pas.


strabon.

Où donc est Criséis, qui suit parfois[1] tes pas ?
J’aime encore le sexe.


thaler.

J’aime encore le sexe.Elle est, morgué, gentille ;
Et Démocrite…


strabon.

Et Démocrite…Étant, comme je crois, ta fille,
Ayant de plus tes traits et cet air si charmant,
Elle ne peut manquer de plaire, assurément.


thaler.

Oh ! Ce sont des effets de votre complaisance.
Mais elle n’est pas tant ma fille que l’on pense.


strabon.

Comment donc ?


thaler.

CommentBon ! Qui sait d’où je venons tretous ?


strabon.

C’est donc la mode aussi d’en user parmi vous
Comme on fait à la ville, où l’on voit d’ordinaire
Qu’on ne se pique pas d’être enfant de son père ?


thaler.

Suffit, je m’entends bien. Mais enfin, m’est avis

Que votre Démocrite en tient pour Criséis.


strabon.

Pour Criséis ?…


thaler.

Pour Criséis ?…Il a l’âme un tantet férue.


strabon.

Bon ! Bon !


thaler.

Bon ! Bon ! Je vous soutiens que je ne suis pas grue :
Je flaire un amoureux, voyez-vous, de cent pas.
Je vois qu’il est fâché quand il ne la voit pas.


strabon.

Il est tout occupé de la philosophie.


thaler.

Qu’importe ? Quand on voit une fille jolie…
Le diable est bien malin, et fait souvent son coup.


strabon.

Parbleu, je le voudrois, m’en coûtât-il beaucoup.


thaler.

Mais vous, qui près de lui passez ainsi la vie,
Que diantre faites-vous tout le jour ?


strabon.

Que diantre faites-vous tout le jour ? Je m’ennuie :
Voilà tout mon emploi.


thaler.

Voilà tout mon emBon ! Vous vous moquez bien :
Eh ! Peut-on s’ennuyer lorsque l’on ne fait rien ?


strabon.

Animé d’une ardeur vraiment philosophique,

Je m’étois figuré que, dans ce lieu rustique,
Je vivrois[2] affranchi du commerce des sens,
Et n’aurois pour mon corps nuls soins embarrassants ;
Qu’entièrement défait de femme et de ménage,
Les passions sur moi n’auroient nul avantage :
Mais je me suis trompé, ma foi, bien lourdement ;
Le corps contre l’esprit regimbe à tout moment.


thaler.

Et que fait Démocrite en cette grotte obscure ?


strabon.

Il rit.


thaler.

Il rit.Il rit ! De quoi ?


strabon.

Il rit. Il rit ! De quoi ? De l’humaine nature.
Il soutient par raisons, que les hommes sont tous
Sots, vains, extravagants, ridicules et fous.
Pour les fuir, tout le jour il est dans sa caverne :
Et la nuit, quand la lune allume sa lanterne,
Nous grimpons l’un et l’autre au sommet des rochers,
Plus élevés cent fois que les plus hauts clochers.
Aux astres, en ces lieux, nous rendons nos visites ;
Nous voyons Jupiter avec ses satellites ;
Nous savons ce qui doit arriver ici-bas ;
Et je m’instruis pour faire un jour des almanachs.


thaler.

Des almanachs ! Morgué, j’en voudrois savoir faire.


strabon.

Hé bien, changeons d’état ; ce n’est pas une affaire.
Demeure dans ces lieux ; et moi, j’irai chez toi.
Tu deviendrois savant ; tu saurois, comme moi,
Que rien ne vient de rien ; et que des particules…
Rien ne retourne en rien ; de plus, les corpuscules…
Les atomes, d’ailleurs, par un secret lien,
Accrochés dans le vide… Entends-tu bien ?


thaler.

Accrochés dans le vide… Entends-tu bienFort bien.


strabon.

Que l’âme et que l’esprit n’est qu’une même chose,
Et que la vérité, que chacun se propose,
Est dans le fond d’un puits.


thaler.

Est dans le fond d’un puits.Elle peut s’y cacher ;
Je ne crois pas, tout franc, que j’aille l’y chercher.


strabon.

Mais, raillerie à part, achète mon office ;
Tu pourrois dès ce jour entrer en exercice :
J’en ferai bon marché.


thaler.

J’en ferai bon marché.C’est bien l’argent, ma foi,
Qui nous arrêteroit ! J’ai, si je veux, de quoi
Faire aller un carrosse, et rouler à mon aise.


strabon.

Et comment as-tu fait, cela ne te déplaise ?


thaler.

Comment ? Je le sais bien, il suffit.


strabon.

Comment ? Je le sais bien, il suffit.Mais encor ;
Aurais-tu par hasard trouvé quelque trésor ?


thaler.

Que sait-on ?


strabon.

Que sait-on ? Un trésor ! En quel lieu peut-il être ?
Dis-moi.


thaler.

DisBon ! Quelque sot !… Vous jaseriez peut-être ?


strabon.

Non, ma foi.


thaler.

Non, ma foi.Votre foi ?


strabon.

Non, ma foi. Votre foi ? Je veux être un maraud,
Si…


thaler.

Si…Vous me promettez ?…


strabon.

Si… Vous me promettez ?…Parle donc au plus tôt.
Est-il loin d’ici ?


thaler, Tirant un riche bracelet.

Est-il loin d’ici ? Non ; le voilà dans ma poche.


strabon, à part.

Le coquin dans le bois a volé quelque coche.

(à Thaler.)

Juste ciel ! D’où te vient ce bijou plein de feu ?


thaler.

De notre femme.


strabon.

De notre femme.Ah, ah ! De ta femme ? À quel jeu
L’a-t-elle donc gagné ?


thaler.

L’a-t-elle donc gagné ? Bon ! Est-ce mon affaire ?


Scène III.

DÉMOCRITE, STRABON, THALER.


thaler.

Mais Démocrite vient. Motus, il faut se taire.


démocrite, à part.

Suivant les anciens, et ce qu’ils ont écrit,
L’homme est, de sa nature, un animal qui rit ;
Cela se voit assez : mais pour moi, sans scrupule,
Je veux le définir animal ridicule.


strabon, à Thaler.

Ce début n’est pas mal.


démocrite, à part.

Ce début n’est pas mal.Il est, à tout moment,
La dupe de lui-même et de son changement.
Il aime, il hait, il craint, il espère, il projette ;
Il condamne, il approuve, il rit, il s’inquiète ;
Il se fâche, il s’apaise, il évite, il poursuit ;
Il veut, il se repent, il élève, il détruit :
Plus léger que le vent, plus inconstant que l’onde,

Il se croit en effet le plus sage du monde :
Il est sot, orgueilleux, ignorant, inégal.
Je puis rire, je crois, d’un pareil animal.


strabon, à Démocrite.

Dans ce panégyrique où votre esprit s’aiguise,
La femme, s’il vous plaît, n’est-elle pas comprise ?


démocrite.

Oui, sans doute.


strabon.

Oui, sans doute.En ce cas, je suis de votre avis.


démocrite, à part.

Ah ! Vous voilà, bon homme ! Où donc est Criséis ?


thaler.

Je l’attendois ici ; j’en ai le cœur en peine :
Elle s’est amusée au bord de la fontaine.
Elle tarde, et cela commence à me fâcher.
Elle viendra bientôt, car je vais la chercher.


Scène IV.

DÉMOCRITE, STRABON.


strabon.

Nous sommes, dans ces lieux, à l’abri des visites
Des sots écornifleurs et des froids parasites ;
Car je ne pense pas que nul d’entre eux jamais
Y puisse être attiré par l’odeur de nos mets.
Voudriez-vous tâter, dans cette conjoncture,
D’un repas apprêté par la seule nature ?

(Il tire son dîné.)

démocrite.

Toujours boire et manger ! Carnassier animal,
C’est bien fait ; suis toujours ton appétit brutal.
Le corps, ce poids honteux, où l’âme est asservie,
T’occupera-t-il seul le reste de ta vie ?


strabon.

Quand je nourris le corps, l’esprit s’en porte mieux.


démocrite.

Âme stupide et grasse !


strabon.

Âme stupide et grasse ! Elle est grasse à vos yeux ;
Mais mon corps, en revanche, est maigre,
dont j’enrage.
Je suis las à la fin de tout ce badinage ;
Et si vous ne quittez les lieux où nous voilà,
Je serai bien contraint, moi, de vous planter là.
Je suis un parchemin ; mon corps est diaphane.


démocrite.

Va, fuis de devant moi ; retire-toi, profane,
Puisque ton cœur est plein de sentiments si bas :
Assez d’autres, sans toi, suivront ici mes pas.
Je voulois te guérir de tes erreurs funestes,
Te mener par la main aux régions célestes,
Affranchir ton esprit de l’empire des sens :
Tu ne mérites pas la peine que je prends,
Animal sensuel, qui n’oserois me suivre !


strabon.

Sensuel, j’en conviens ; j’aime à manger pour vivre :
Mais on ne dira pas que je sois amoureux.


démocrite.

Qu’entends-tu donc par là ?


strabon.

Qu’entends-tu donc par là ? J’entends ce que je veux,
Et vous ce qu’il vous plaît.


démocrite, à part.

Et vous ce qu’il vous plaît.Sauroit-il ma foiblesse ?
Mais ce n’est pas à moi que ce discours s’adresse ?


strabon.

Êtes-vous amoureux, pour relever ce mot ?


démocrite.

Démocrite amoureux !


strabon.

Démocrite amoureux ! Seriez-vous assez sot
Pour donner, comme un autre, en l’erreur populaire ?


démocrite, à part.

Cela n’est que trop vrai.


strabon.

Cela n’est que trop vrai.Vous chercheriez à plaire,
Et feriez le galant ! J’en rirois tout mon soûl.
Mais je vous connois trop ; vous n’êtes pas si fou.


démocrite, à part.

Que je souffre en dedans, et qu’il me mortifie !


strabon.

Vous avez le rempart de la philosophie ;
Et, lorsque le cœur veut s’émanciper parfois,
La raison aussitôt lui donne sur les doigts.


démocrite.

Il est des passions que l’on a beau combattre,
On ne sauroit jamais tout à fait les abattre :
Sous la sagesse en vain on se met à couvert ;
Toujours par quelque endroit notre cœur est ouvert.
L’homme fait, malgré lui, souvent ce qu’il condamne.


strabon

Va, fuis de devant moi ; retire-toi, profane,
Puisque ton cœur est plein de sentiments si bas :
Assez d’autres, sans toi, suivront ailleurs mes pas.
Animal sensuel !


démocrite

Animal sensuel ! Quoi ! Tu crois donc que j’aime ?

(à part.)

Je voudrois me cacher ce secret à moi-même.


strabon

Le ciel m’en garde ! Mais j’ai cru m’apercevoir
Que les filles vous font encor plaisir à voir.
Votre humeur ne m’est pas tout à fait bien connue,
Ou Criséis parfois vous réjouit la vue.


démocrite

D’accord : son cœur, novice à l’infidélité,
Par le commerce humain n’est point encor gâté :
La vérité se voit en elle toute pure ;
C’est une fleur qui sort des mains de la nature.


strabon

Vous avez fait divorce avec le genre humain ;
Mais vous vous raccrochez encore au féminin.


démocrite.

Tu te moques de moi. Mais Criséis s’avance.
Sur son front pudibond brille son innocence.


Scène V.

CRISÉIS, DÉMOCRITE, STRABON.


criséis.

Je cherche ici mon père, et ne le trouve pas ;
Jusqu’assez près d’ici j’avois suivi ses pas.
Ne l’avez-vous point vu ? Dites-moi, je vous prie,
Seroit-il retourné ?


démocrite, à part.

Seroit-il retourné ? Dans mon âme attendrie
Je sens, en la voyant, la raison et l’amour,
L’homme et le philosophe, agités tour à tour.


strabon.

N’avez-vous point, la belle, en votre promenade,
Donné, sans y penser, près de quelque embuscade ?
On trouve quelquefois, au milieu des forêts,
Des Sylvains pétulants, des Faunes indiscrets,
Qui, du soir au matin, vont à la picorée,
Et n’ont nulle pitié d’une fille égarée.


criséis.

Jamais je ne m’égare ; et, grâce à mon destin,
Je ne rencontre point telles gens en chemin.
Je m’étois arrêtée au bord d’une fontaine
Dont le charmant murmure et l’onde pure et saine

M’invitoient à laver mon visage et mes mains.


strabon.

C’est aussi tout le fard dont j’use les matins.


démocrite.

Tu vois, Strabon, tu vois ; c’est la pure nature :
Son teint n’est point encor nourri dans l’imposture ;
Elle doit son éclat à sa seule beauté.


strabon.

Son visage est tout neuf, et n’est point frelaté.


démocrite, à Criséis.

Ce fard que vous prenez au bord d’une onde claire
Fait voir que vous avez quelque dessein de plaire.


criséis.

D’autres soins en ces lieux m’occupent tout le jour.


démocrite.

Sauriez-vous, par hasard, ce que c’est…


criséis.

Sauriez-vous, par hasard, ce queQuoi ?


strabon.

Sauriez-vous, par hasard, ce queQuoi ?L’amour.


criséis.

L’amour ?


strabon.

L’amour ? Oui, l’amour.


criséis.

L’amour ? Oui, l’amour.Non.


démocrite.

L’amour ? Oui, l’amour.NJe veux vous en instruire.

(à part.)

Je tremble, et je ne sais ce que je vais lui dire.


strabon, à part, à Démocrite.

Quoi ! Vous qui raisonnez philosophiquement,
Qui parlez à vos sens impérativement,
Qui voyez face à face étoiles et planètes,
Une fille vous met en l’état où vous êtes !
Vous tremblez ! Allons donc, montrez de la vigueur.


démocrite, à part.

Tant de trouble jamais ne régna dans mon cœur.

(à Criséis.)

L’amour est, en effet, ce qu’on a peine à dire ;
C’est une passion que la nature inspire,
Un appétit secret dans le cœur répandu,
Qui meut la volonté de chaque individu
À se perpétuer et rendre son espèce…


strabon, à part, à Démocrite.

Pour un homme d’esprit vous parlez mal tendresse.

(à Criséis.)

L’amour, ne vous déplaise, est un je ne sais quoi,
Qui vous prend, je ne sais ni par où, ni pourquoi ;
Qui va je ne sais où ; qui fait naître en notre âme
Je ne sais quelle ardeur que l’on sent pour la femme :
Et ce je ne sais quoi, qui paroît si charmant,
Sort enfin de nos cœurs, et je ne sais comment.


criséis.

Vous me parlez tous deux une langue étrangère ;
Et moins qu’auparavant je connois ce mystère.
L’amour n’est pas, je crois, facile à pratiquer,

Puisqu’on a tant de peine à pouvoir l’expliquer.
Mon esprit est borné : je ne veux point apprendre
Les choses qui me font tant de peine à comprendre.


strabon.

En exerçant l’amour, vous le comprendrez mieux.


Scène VI.

AGÉLAS et AGÉNOR, en habits de chasseurs ;
DÉMOCRITE, CRISÉIS, STRABON.


strabon.

Qui peut si brusquement nous surprendre en ces lieux ?


agélas, à Agénor.

Demeurons dans ce bois ; laissons aller la chasse ;
Attendons quelque temps que la chaleur se passe.

(Il aperçoit Criséis.)

Mais que vois-je ?


strabon, à part, à Démocrite et à Criséis.

Mais que vois-je ? Voilà peut-être de ces gens
Qui vont par les forêts détrousser les passants.


criséis, à part, à Strabon.

Pour moi, je ne vois rien dans leur air qui m’étonne.


agélas, à Agénor.

Approchons. Que d’appas !
Ciel ! L’aimable personne !
Et comment se peut-il que ces sombres forêts
Renferment un objet si doux, si plein d’attraits ?


strabon, à part, à Démocrite et à Criséis.

Tout cela ne vaut rien. Ces gens-ci, dans leur course,

Paraissent en vouloir plus au cœur qu’à la bourse.
Sauvons-nous.


agélas, à Criséis.

Sauvons-nous.Permettez qu’en ce sauvage endroit
On rende à vos appas l’hommage qu’on leur doit ;
Souffrez…


démocrite, à Agélas.

Souffrez…Plus long discours seroit fort inutile.
Vous êtes égarés du chemin de la ville ;
Cela se voit assez ; mais, quand il vous plaira,
Dans la route bientôt Strabon vous remettra.


agélas.

Un cerf que nous poussons
depuis trois ou quatre heures
Nous a, par les détours, conduits dans ces demeures ;
Et j’ai mis pied à terre en ces lieux détournés…


démocrite.

Vous êtes donc chasseurs ?


agélas.

Vous êtes donc chasseurs ? Des plus déterminés.


démocrite.

Ah ! Je m’en réjouis. Prendre bien de la peine,
Se tuer, s’excéder, se mettre hors d’haleine ;
Interrompre au matin un tranquille sommeil ;
Aller dans les forêts prévenir le soleil ;
Fatiguer de ses cris les échos des montagnes ;
Passer en plein midi les guérets, les campagnes ;
Dans les plus creux vallons fondre en désespérés,
Percer rapidement les bois les plus fourrés ;
Ignorer où l’on va, n’avoir qu’un chien pour guide,

Pour faire fuir un cerf qu’une feuille intimide ;
Manquer la bête enfin, après avoir couru,
Et revenir bien tard, mouillé, las et recru,
Estropié souvent : dites-moi, je vous prie,
Cela ne vaut-il pas la peine qu’on en rie ?


agénor.

Ces occupations et ces nobles travaux
Sont les amusements des plus fameux héros ;
Et lorsqu’à leurs souhaits ils ont calmé la terre,
Ils mêlent dans leurs jeux l’image de la guerre.


agélas.

Mais, sans trop témoigner de curiosité,
Peut-on savoir quelle est cette jeune beauté ?


strabon.

De quoi vous mêlez-vous ?


agélas.

De quoi vous mêlez-vous ? On ne peut voir paroître
Un si charmant objet sans vouloir le connoître.


strabon.

Allez courir vos cerfs, s’il vous plaît.


agénor.

Allez courir vos cerfs, s’il vous plaît.Sais-tu bien
À qui tu parles là ?


strabon.

À qui tu parles là ? Moi ? Non, je n’en sais rien.


agénor.

Sais-tu que c’est le roi ?


strabon.

Sais-tu que c’est leLe roi ! Soit. Que m’importe ?


agénor.

Mais voyez ce maraud, de parler de la sorte !


strabon.

Maraud !
Sachez, monsieur, que ce n’est point mon nom :
Et, si vous l’ignorez, je m’appelle Strabon,
Philosophe sublime autant qu’on le peut être,
Suivant de Démocrite ; et vous voyez mon maître.


agélas.

Quoi ! Je verrois ici cet homme si divin,
Cet esprit si vanté, ce Démocrite, enfin,
Que son profond savoir jusques aux cieux élève ?


strabon.

Oui, seigneur, c’est lui-même ; et voilà son élève.


agélas, à Démocrite.

Pardonnez, s’il vous plaît, mes indiscrétions ;
Je trouble avec regret vos méditations :
Mais la longue fatigue et le chaud qui m’accable…


démocrite.

Vous venez à propos ; nous nous mettions à table :
Vous prendrez votre part d’un très frugal repas :
Mais il faut excuser, on ne vous attend pas.
Ce sera de bon cœur, et sans cérémonie[3].


agélas.

De manger à présent je ne sens nulle envie ;
Mais je veux toutefois, sortant de ce désert,
Vous rendre le repas que vous m’avez offert.


strabon.

Sire, vous vous moquez.


agélas.

Sire, vous vous moquez.Je veux que dans une heure
Vous quittiez tous les deux cette triste demeure
Pour venir à ma cour.


démocrite.

Pour venir à ma cour.Qui ? Nous, seigneur ?


agélas.

Pour venir à ma cour. Qui ? Nous, seigneOui, vous.


strabon, à part.

Que je m’en vais manger !


agélas.

Que je m’en vais manger ! Vous viendrez avec nous.


démocrite.

Moi, que j’aille à la cour ! Grands dieux !
Qu’irois-je y faire ?
Mon esprit peu liant, mon humeur trop sincère,
Ma manière d’agir, ma critique et mes ris,
M’attireroient bientôt un monde d’ennemis.


agélas, à Démocrite.

Je serai votre appui, quoi qu’on dise ou qu’on fasse.
Je vous demande encore une seconde grâce,
Et votre cœur, je crois, n’y résistera pas :
C’est que ce jeune objet accompagne vos pas.

(à Criséis.)

Y répugneriez-vous ?


criséis.

Y répugneriez-vous ? Je dépends de mon père :
Sans son consentement je ne saurois rien faire :

Mais j’aurois grand plaisir de le suivre en des lieux
Où l’on dit que tout rit, que tout est somptueux ;
Où les choses qu’on voit sont pour moi si nouvelles,
Les hommes si bien faits !


strabon, à part.

Les hommes si bien faits ! Les femmes si fidèles !


démocrite, à Criséis.

Que vous connoissez mal les lieux dont vous parlez !


criséis, à Démocrite.

Je les connoîtrai mieux bientôt, si vous voulez.
Vous avez sur mon père une entière puissance ;
Vous n’avez qu’à parler.


démocrite.

Vous n’avez qu’à parler.Vous vous moquez, je pense.
Examinez-moi bien ; ai-je, du bas en haut,
Pour être courtisan, la taille et l’air qu’il faut ?


criséis.

J’attends de vos bontés cette faveur extrême :
Ne me refusez pas.


démocrite, à part.

Ne me refusez pas.Pourquoi faut-il que j’aime ?

(à Agélas.)

Mais, seigneur…


agélas, à Démocrite.

À mes vœux daignez tout accorder ;
Songez qu’en vous priant, j’ai droit de commander.
Je le veux.


démocrite.

Je le veux.Il suffit.


agélas.

Je le veux. Il suffit.La résistance est vaine.
J’ai des gens, des chevaux dans la route prochaine ;
Pour se rendre en ces lieux on va les avertir.
Toi, prends soin, Agénor, de les faire partir.

(à Démocrite)

Je vous laisse.

Je vous laisse.xxx(à Agénor, à part.)

Je vous laisse.Surtout, cette aimable personne…


agénor, à Agélas.

Qu’à mes soins diligents votre cœur s’abandonne.


Scène VII.

DÉMOCRITE, AGÉNOR, THALER, CRISÉIS,
STRABON.


thaler, à Criséis.

Morgué, je n’en puis plus ; je vous cherche partout :
J’ai couru la forêt de l’un à l’autre bout,
Sans pouvoir…


strabon, à Thaler.

Sans pouvoir…Paix, tais-toi, va plier ton bagage :
Nous allons à la cour ; on t’a mis du voyage.


thaler.

À la cour !


strabon.

À la cour ! Oui, parbleu.


thaler.

À la cour ! Oui, parbleu.Tu te gausses de moi.


strabon.

Non : le roi veut te voir ; il a besoin de toi.


thaler.

Pargué, j’irai fort bien, sans répugnance aucune :
Pourquoi non ? M’est avis que j’y ferai fortune.


agénor, à Criséis.

Ne perdons point de temps, suivons notre projet.


strabon.

Partons quand vous voudrez ;
mon paquet est tout fait.


démocrite, à part.

Quel voyage, grands dieux !

Quel voyage, grands dieux ! xxx(à Criséis.)

Quel voyage, grands dieux ! C’est à votre prière
Que je fais une chose à mon cœur si contraire.
Mais pour vous, Criséis, que ne feroit-on pas ?

(à part.)

Que je sens là-dedans de trouble et de combats !


Scène VIII.[4]

STRABON, seul.

Adieu, forêts ; rochers ; adieu, caverne obscure,
Insensibles témoins de la faim que j’endure[5] ;
Adieu, tigres, ours, cerfs, daims, sangliers et loups.

Si, pour philosopher, je reviens parmi vous,
Je veux qu’une panthère, avec sa dent gloutonne,
Ne fasse qu’un repas de toute ma personne.
Je suis votre valet. Loin de ce triste lieu,
Je vais boire et manger. Bonjour, bonsoir, adieu.


FIN DU PREMIER ACTE.

  1. Cette leçon est conforme à l’édition originale et à celle de 1728. Dans les autres éditions, on lit partout au lieu de parfois.
  2. Vivrois est conforme à l’édiotion originale et à celle de 1728. Dans les autres éditions, on lit serois.
  3. Ce dernier vers, suivant les éditions faites du vivant de l’auteur, doit être dans la bouche de Démocrite. Il a été mis depuis dans celle de Strabon. Ce changement ne peut venir que de la part des acteurs.
  4. Dans l’édition originale, cet acte n’est divisé qu’en sept scènes.
  5. Ce vers en conforme à l’édition originale, à celle de 1728, et celle de 1750. Dans les éditions modernes, on lit :
    Insensibles témoins des peines que j’endure.