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Démodocus (trad. Cousin)

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Traduction par Victor Cousin.
Rey et Gravier (p. 156-165).





DÉMODOCUS.


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Tu me pries, Demodocus, de te donner, ainsi qu’à tes amis, un conseil sur l'objet de la délibération pour laquelle vous vous êtes réunis ; mais je crois qu’il est d’abord à propos d’examiner à quoi peuvent être bons, et cette réunion et ces conseils empressés, et ces suffrages que chacun de nous se dispose à donner. Car, en premier lieu, s’il n’est ni bon ni utile de délibérer sur l’objet qui doit vous occuper, comment ne serait-il pas ridicule de vous être assemblés pour une chose à laquelle la délibération ne convient pas ? D’un autre côté, s’il est bon et utile d’en délibérer, ne serait-il pas absurde de prétendre qu’il n’y a aucune science qui puisse nous en faire bien délibérer ? Et si cette science existe, n’est-il pas de toute nécessité qu’il y ait des gens qui la possèdent, et qui soient capables de bien diriger la délibération ? Or, s’il y a des gens qui sachent vous bien conseiller, vous-mêmes, ou vous le savez ou vous ne le savez pas : ou bien encore tels d’entre vous le savent, tandis que les autres I’ignorent. Si vous le savez tous, pourquoi vous êtes-vous réunis et voulez-vous délibérer, puisque chacun de vous peut donner le bon avis ? Et à quoi vous servira-t-il de délibérer si personne d’entre vous ne peut donner un conseil utile ? Enfin si, parmi vous, les uns savent ce qui convient, tandis que les autres l’ignorent et ont besoin de conseil, si, d’un autre côté, un homme sage peut donner des conseils à des gens sans expérience, il serait en état à lui tout seul de vous conseiller, si vous ne savez pas ; et quand tous vous sauriez, n’aboutiriez-vous pas au même résultat ? De sorte qu’après avoir une fois entendu celui-là, vous n’auriez plus qu’à vous retirer. Mais vous en agissez tout autrement, et vous voulez entendre un grand nombre d’avis. Cependant vous ne pensez pas que ceux qui vont vous conseiller sont parfaitement éclairés sur le sujet en question ; car si vous les supposiez éclairés, il vous suffirait d’en écouter un seul. Or, n’est-il pas absurde de croire faire une chose bien utile en se rassemblant pour écouter des gens parler sur ce qu’ils ignorent ? Voilà pourquoi votre réunion me met dans un grand embarras.

Quant à ceux qui s’empressent de vous conseiller, je crois leur dessein déraisonnable. S’ils n’ont pas le même avis sur le même sujet, il est impossible qu’ils en donnent tous un bon, ne donnant pas celui que donnera le bon conseiller. Comment donc ne serait-il pas ridicule l’empressement de gens qui veulent délibérer sur des choses qu’ils ne connaissent pas ? Leur inexpérience ne leur permettra pas de vous donner un bon conseil. Si, d’un autre côté, tous ceux qui conseillent sont du même avis, pourquoi faut-il les écouter tous ? Un seul d’entre eux qui donne cet avis suffit. Par conséquent, un dessein qui ne tend qu’à une chose inutile n’est-il pas absurde ? Un pareil empressement, chez des ignorants, serait le comble du délire, et il ne pourrait pas tomber dans l’esprit des gens sensés, parce que ceux-la sauraient qu’un seul d’entre eux en donnant un bon avis ferait tout autant de bien. De telle sorte qu’il m’est impossible de ne pas trouver complètement ridicule l’empressement de ceux qui veulent vous conseiller.

Quant aux avantages que vous espérez retirer des suffrages que vous vous disposez à donner, je suis encore dans un plus grand embarras. Choisirez-vous les plus habiles dans le conseil ? Mais il n’y en aura pas plus d’un pour vous conseiller, parce qu’ils n’auront pas chacun un avis différent sur la même chose. Vous n’aurez donc pas besoin de recourir aux suffrages. Choisirez-vous les hommes sans expérience et sans utilité dans le conseil ? Mais n’est-il pas plus convenable de les écarter de la délibération comme des insensés ? Et si vous ne choisissez ni les habiles ni les incapables, qui choisirez-vous donc ? Mais, d’abord, faut-il absolument que vous demandiez conseil à d’autres si vous pouvez vous-mêmes discerner la vérité ? Et si vous ne le pouvez pas, que pourront y faire les suffrages ? N’est-ce pas une chose risible que vous vous rassembliez pour délibérer, parce que votre incapacité particulière vous rend la délibération nécessaire, et qu’une fois réunis vous vous imaginiez qu’il faut aller au scrutin pour choisir ceux qui sont capables ? Chacun de vous en particulier est ignorant : suffira-t-il de vous rassembler pour vous donner la science ? A part vous, vous êtes incertains : en vous réunissant, cette incertitude va faire place à la connaissance éclairée de ce que vous avez à faire, et cela sans que vous l’ayez apprise de personne, et sans que vous l’ayez découverte, ce qui est le plus difficile ! Enfin, si vous n’êtes pas capables de discerner la conduite que vous devez tenir, vous ne le serez pas plus de reconnaître l’homme qui peut vous donner un bon conseil. Et celui même qui vous engagerait à recourir aux leçons d’autrui pour savoir ce que vous devez faire, et à juger ceux qui peuvent vous donner de mauvais ou de bons conseils, ne vous dira pas que cela va se faire en un instant des que vous vous serez rassembles en grand nombre : rien au monde ne paraîtrait plus dénué de sens commun. Or, si les conseils ne sont pas plus propres que la réunion à vous rendre capables de bien juger, à quoi vous serviront les suffrages ? Ou plutôt, n’y a-t-il pas une contradiction évidente entre votre réunion et vos suffrages, comme entre vos suffrages et l’empressement de ceux qui veulent vous conseiller ? Car vous vous réunissez, parce que vous êtes incapables et que vous avez besoin de conseils ; et quand vous portez des suffrages, vous agissez non plus en gens qui ont besoin de conseils, mais en hommes qui peuvent eux-mêmes juger et conseiller. D’un autre côté, quand on vous conseille, on se donne pour habile ; et vos suffrages ne font qu’accuser vos conseillers d’ignorance. Et si on vous demandait, a vous, après vos suffrages, ou à votre conseiller, quand il a donné son avis, si vous savez le motif qui vous porte à faire ce que vous avez voté, je ne pense pas que vous fussiez en état de répondre. Et s’il y a en effet un motif à votre décision, savez-vous si cette décision vous sera avantageuse ? Je crois encore que ni vous ni votre conseiller ne pourriez répondre à cette question. Enfin, quel est l’homme que vous estimez assez sage pour savoir tout cela ? C’est encore un point sur lequel je crois que vous ne tomberiez pas d’accord. Quand donc les choses sur lesquelles vous délibérez sont loin d’être d’une évidence frappante, quand vous les ignorez tous, suffragants et conseillers, vous avez bien raison de dire que souvent les mêmes hommes ont passé d’une conviction absolue au doute et au repentir sur les choses qu’ils conseillent ou qu’ils votent. Une telle conduite ne convient pas à des hommes de bien : ceux-ci savent ce qu’ils conseillent ; ils savent pourquoi ils le conseillent, et que ni eux ni leurs consultants n’auront jamais à s’en repentir. Voilà sur quelles matières je crois que des hommes raisonnables peuvent donner des conseils ; mais non pas sur celles pour lesquelles tu me demandes mon avis. Dans le premier cas, l’issue de la délibération ne peut être qu’heureuse ; et dans le second, après de vaines discussions on n’arrive qu’au malheur.


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J’entendais un homme reprocher a son ami d’avoir ajouté foi à son accusateur et de n’avoir prêté l’oreille qu’à ses discours, sans se soucier de la défense qu’on voulait lui présenter. Il lui disait que c’est une mauvaise action que de condamner un homme sans l’entendre, sans entendre ses amis, qui peuvent avoir d’excellentes raisons à donner, et de se fier légèrement à une accusation avant d’avoir entendu les deux côtés ; qu’il est juste de connaitre l’apologie aussi bien que l’accusation, avant de louer ou de blâmer. Comment peut-on prononcer une sentence juste et juger suivant les formes, sans entendre les deux parties ? Car il faut prononcer entre les discours de chaque côté comme entre l’or et le porphyre. Dans quel but donnerait-on aux deux parties le temps de se défendre ; dans quel but forcerait-on les juges à promettre avec serment de les écouter également, si le législateur n’avait pensé qu’avec ces précautions la sentence du tribunal serait plus juste et mieux rendue ? Mais pour toi, il semble que tu n’aies jamais entendu parler de ce principe familier à tout le monde. — Quel principe ?

Ne juge pas avant d’avoir entendu les deux côtés.

Ce principe ne serait pas si répandu, s’il n’était bon et convenable. Je te conseille donc à l’avenir de ne pas blâmer et louer si légèrement.

L’autre répondit qu’il lui paraissait absurde, si l’on ne pouvait distinguer le mensonge de la vérité en entendant un seul, qu’on le put davantage quand on en entendrait deux. On ne peut s’éclairer en entendant seulement celui qui dit vrai, et si après lui, on entend encore celui qui ment, on le pourra ! Mais si celui qui parle suivant la raison et la vérité ne peut donner le caractère de l’évidence à ce qu’il dit, deux hommes, dont l'un mentira et parlera contre toute raison, pourront-ils prouver ce que ne pouvait faire découvrir l'homme qui ne disait que des choses vraies et sensées ? Quant à moi, je ne comprends pas d’où viendrait cette évidence. Est-ce de leur silence ou de leurs discours ? Si c’est de leur silence, il faudrait n’écouter ni l’un ni l’autre au lieu de les entendre tous deux. Et si c’est de leurs discours à tous deux, il n’est pas vrai qu’ils fassent un discours à deux, car ils parlent chacun dans un sens différent. Comment donc pourraient-ils concourir à persuader ? Pour faire naître la même évidence, il faudrait qu’ils tinssent le même langage ; or, ils ne le font pas ; de telle sorte, à présent, que si la persuasion découle de leurs discours, c’est du discours de chacun d’eux en particulier. Si l'un parle, celui-là aura raison ; si l’un parle le premier, l’autre le second, ils persuaderont l’un après l’autre. Et si tous deux peuvent faire connaitre la vérité séparément, pourquoi écouterait-on le dernier ? Quand le premier a parlé, l’évidence a lui. S’ils peuvent ensemble faire connaitre la vérité, ajouta-t-il, comment un seul d’entre eux ne suffirait-il pas pour la découvrir ? Si chacun d’eux ne peut la faire paraître, comment pourraient-ils le faire tous deux ? Et si chacun d’eux peut le faire séparément, il est évident que le premier qui parlera persuadera, de sorte qu’après avoir entendu celui-là seul, on ne peut plus connaitre la vérité.

En les entendant parler ainsi, j’étais fort indécis et incapable de prononcer entre eux. Les autres assistants donnaient raison au premier. N’aurais-tu rien à me dire sur cette question, si pour connaître la vérité il vaut mieux n’entendre qu’une partie, ou s’il convient plutôt d’attendre la réponse, ou encore s’il n’est pas nécessaire d’entendre les deux ensemble ? ou as-tu quelque autre méthode ?


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Dernièrement un homme reprochait à quelqu’un de n’avoir pas eu assez de confiance pour lui prêter de l’argent. Celui à qui on adressait ce reproche se défendait ; l’un des assistants demanda à l’accusateur si celui qui n’avait pas eu confiance en lui et n’avait pas voulu lui prêter avait fait une faute : et toi-même, qui n’as pu lui persuader de te prêter, n’es-tu pas en faute ? — Comment, en faute ? — Lequel te semble avoir commis une faute, celui qui manque son but ou celui qui l’atteint ? — Celui qui le manque. — Or, tu l’as manqué, puisque tu voulais qu’on te prêtât ; et celui qui refusait de te prêter n’a pas manqué le but qu’il voulait atteindre en cette circonstance. — Je l’avoue, dit l’accusateur, mais comment serais-je en faute parce qu’il ne m’a rien donné ? — Si tu le priais de faire une chose qu’il ne devait pas faire, ne penses-tu pas avoir commis une faute ? Et lui, n’a-t-il pas eu raison de te la refuser ? Si, au contraire, tu avais raison de l’en prier, il n’y a qu’une faute de ta part qui ait pu te faire manquer ton but. — C’est possible, reprit l’accusateur ; mais lui, n’est-il pas en faute d’avoir manqué de confiance en moi ? — Si tu as employé auprès de lui les efforts et les sollicitations convenables, tu n’es pas en faute. — Non, certes. — Tu ne l’as donc pas assez bien prié ? — Il parait. — Si c’est par ta faute qu’il n’a pas été persuadé, comment serait-il juste à toi de lui faire des reproches ? — Je n’ai plus rien à dire. — Et trouves-tu à redire à ce qu’on ne s’occupe pas de ceux qui agissent mal ? — Non, certainement. — Et ceux qui négligent de faire les sollicitations convenables ne le paraissent-ils pas mal agir ? — Oui, dit notre accusateur. — Comment donc ton ami aurait-il tort, si tu t’es mal conduit ? — Tu as raison. — Pourquoi, continua l’interlocuteur, les hommes se font-ils de pareils reproches ? Pourquoi accusent-ils ceux qu’ils n’ont pu persuader de n’être pas persuadés, tandis qu’ils ne songent pas à s’accuser eux-mêmes de n’avoir pas su persuader ? — Ici un autre des assistants prit la parole : si quelqu’un, dit-il, devait faire un bon usage de cet argent prêté et en éprouver un heureux secours, et qu’après avoir prié qu’on lui accordât ce secours, il n’essuyât qu’un refus, n’aurait-il pas bien raison de se plaindre ? — Celui à qui cet homme croit devoir s’adresser, ou peut lui prêter ou ne le peut pas. S’il ne le peut pas, comment aurait-on raison de lui demander une chose impossible ? Et s’il le peut, pourquoi ne l’a-t-on pas persuadé ? Comment ceux qui font de pareils raisonnements pourraient-ils avoir le sens commun ? — Mais par Jupiter, dit l’autre, il doit faire ces reproches pour que celui à qui il les adresse agisse mieux à son égard à l’avenir, ainsi que les autres amis qui l’écoutent. — Crois-tu donc qu’on réformera sa conduite, en écoutant quelqu’un qui pense et parle bien, ou en écoutant un homme qui se trompe ? — En écoutant celui qui parle bien. — Or, l’homme dont nous parlons ne te semblait pas bien penser. — En effet. — Comment donc ceux qui écouteront de pareils reproches en agiront-ils mieux ? — En aucune façon. — Dans quel but donc ferait-on ces reproches ? — L’interlocuteur avoua qu’il n’en savait rien.


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Quelqu’un reprochait à un homme la faiblesse avec laquelle il ajoutait foi aux paroles du premier venu : qu’on se fie aux paroles de ses concitoyens, de ses compatriotes, on le conçoit ; mais à de tels hommes, qu’on n’a jamais ni vus ni connus, et cela, quand on n’ignore pas que presque tous les hommes sont vaniteux et pervers, c’est le signe le moins équivoque de la folie. Un des assistants lui dit : je croyais que tu faisais bien plus d’estime de celui qui comprend tout d’un coup et du premier coup d’œil que de celui qui y met plus de temps. — Et c’est encore mon avis, dit le premier. — Pourquoi donc, reprit l’autre, lui reproches-tu de croire tout de suite les premiers venus qui lui disent la vérité ? — Ce n’est pas la ce que je lui reproche, mais de croire tout de suite ceux qui mentent. — Mais s’il y mettait plus de temps, s’il cessait de se confier et de s’en rapporter aux premiers venus, tu ne lui adresserais plus de reproches ? — Non, certainement. — Et cela sans doute parce qu’il ne donnerait sa confiance que lentement et à des personnes sures. — Sans doute. — Car il me semble que ton sentiment n’est pas qu’il faille accuser un homme pour donner sa confiance, mais bien pour, la donner à des hommes sans foi. — C'est là mon sentiment. — Or, n’est-il pas vrai que tu crois devoir lui adresser des reproches, parce qu’il donne sa confiance tout de suite aux premiers venus, et qu’au contraire il n’en mériterait aucun, s’il prenait son temps et ne donnait pas sa confiance au hasard ? — Aucun, c’est mon avis. — Pourquoi donc lui fais-tu des reproches ? Parce qu’il s’est trompé en se fiant à des inconnus avant d’avoir examiné avec soin ? Et s’il n’avait donné sa confiance qu’après un certain temps, mais avant d’examiner, ne se serait-il pas trompé ? — Par Jupiter, dit l’accusateur, il ne se serait pas moins trompé. Mais ce que je crois, c’est qu’il ne faut avoir aucune confiance aux premiers venus. — Mais si tu crois qu’il ne faut pas se fier aux premiers venus, doit-on se fier tout de suite à des inconnus ? Ou faut-il auparavant examiner s’ils disent la vérité ? — Il le faut, répondit l’autre. — Quant aux compatriotes, aux hommes que nous voyons habituellement, il est inutile d’examiner s’ils disent la vérité. — C’est mon opinion. —. Cependant quelques-uns d’entre eux sont peut-être de mauvaise foi ? — Peut-être bien. — Pourquoi donc alors parait-il plus raisonnable de se fier a des compatriotes et à des voisins qu’aux premiers venus ? — Je ne saurais le dire. — Et s’il ne faut pas plus se fier à des compatriotes qu’aux premiers venus, ne faut-il pas les regarder comme moins dignes de foi ? — On ne peut dire le contraire. — Si donc des hommes sont compatriotes des uns et inconnus aux autres, comment la confiance qu’ils inspirent ne serait-elle pas nécessairement inégale, puisque l'on ne doit pas regarder comme également dignes de foi les compatriotes et les inconnus, à ce que tu dis ? — En effet, cela ne me parait pas soutenable. — Leurs paroles paraîtront aux uns dignes de foi et aux autres incroyables ; et ni les uns ni les autres n’auront tort malgré cela. — Voilà qui est absurde. — Ensuite, continua l’autre, si compatriotes et inconnus tiennent les mêmes discours, comment ces discours ne seraient-ils pas également ou dignes de foi ou incroyables ? — Il le faut bien. — Quand ils disent la même chose, cette chose mérite donc confiance. — Il semble que oui, repartit l’interlocuteur.

Quand ils eurent ainsi parlé, j’étais fort incertain à qui il fallait se fier, à qui ne pas se fier : si c’était plutôt aux hommes dignes de foi et instruits des choses dont ils parlent qu’aux compatriotes et aux gens que l'on connaît. Quel est ton avis là-dessus ?