Démosthène (Clemenceau)

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Plon (coll. Nobles vies — Grandes œuvres) (p. Couv.-128).

NOBLES VIES — GRANDES ŒUVRES
DÉMOSTHÈNE
PAR
GEORGES CLEMENCEAU

Avec trois gravures et une carte
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, rue garancière — 6e

Tous droits réservés

(Cliché Illustration.)

DÉMOSTHÈNE
(384-322 avant J.-C.)
NOBLES VIES — GRANDES ŒUVRES

DÉMOSTHÈNE
384-322 AV. J.-C.


Hommes d’Athènes, le reconnaissez-vous ? Trop familier vous fut ce masque, compréhensif autant que volontaire, où vous attirait et vous repoussait à la fois le tragique reflet de votre propre destinée. Un vaste front de puissances troublées, où la technique de l’Hellène n’a pas permis d’inscrire l’énergie lumineuse du regard. Fermes, les lignes du visage, sans ostentation de dureté. Dents serrées, lèvres convulsées, aux adoucissements d’un menton pointu de raisonneur, diraient plutôt les tressaillements intimes d’une raison qui voit l’abîme et y court les yeux ouverts. La voûte cranienne dominatrice, emporte l’homme à travers tout, — bossuée du marteau des laves profondes qui veulent s’élancer du cratère pour envahir et maîtriser. Virilement a-t-il porté pour vous le poids d’espérances au delà de votre mesure. Sinistrement vous en est-il resté la charge de sa mort. Le drame d’une vie dépensée, dans l’unique effort de sauver de lui-même le peuple le plus idéaliste, par la légèreté duquel le plus bel idéal de lumière humaine allait affreusement succomber[1].

Consultez vos souvenirs, protagonistes d’un idéal parlé plutôt que vécu ! Descendez dans les confusions de votre mémoire. Prononcez sur vous-mêmes. Vous aviez l’inconstance indulgente. Après la ciguë venait le jour de la statue, aussi bien pour Démosthène que pour Phocion, son éternel contradicteur. Ah ! vous dressez l’oreille ? Oui, c’est bien le harangueur infatigable dont j’évoque l’image, l’homme qui fut, par excellence, le bon soldat de la patrie. Il prétendit vous hausser aux énergies de son âme, de sa volonté, qui vous auraient mis au premier rang des annales humaines. Nés pour de grandes choses, vous n’avez pu que les concevoir, les tenter — non les réaliser. Je viens interroger les tables douloureuses de vos grandeurs, de vos misères, pour la leçon de ceux que les fatalités des descendances ont engagés, à votre suite, dans les voies supérieures d’un idéalisme d’humanité. Puissé-je, dans les Champs Élysées, éveiller vos remords ! La vie d’autrui peut-elle vraiment nous apprendre à discipliner la nôtre ? On le dit. Il est beau d’essayer.

Cet homme, aussi complètement homme qu’il pût jamais se rencontrer, vous l’avez vu, au pied de l’Acropole, dans les plus tragiques émotions des plus grands jours. Du plus haut de la victoire au plus bas de la défaite, au cœur de l’horrible mêlée, pas un moment où vous ne l’ayez trouvé fidèle à votre cause, identifiée avec sa propre vie aux temps où vous portiez le flambeau de la vie humaine. Qu’avez-vous fait de lui ? Qu’avez-vous fait de vous-mêmes ? Du même cœur, dans la fragilité de vos espérances et de vos craintes, vous l’avez, tour à tour, acclamé, redouté, déifié, renié, conspué, trahi, tué. Maintenant, l’histoire se dresse devant vous comme l’Euménide vengeresse du crime que nous-mêmes, vos neveux, nous ne cessons d’expier.

En ce temps-là, c’était le monstre, comme disait d’admiration son plus cruel adversaire. Les petits enfants, qui sentent avant de comprendre, se le montraient du doigt, en murmurant : « C’est lui ! » Et c’était lui, en effet, une force indéfinissable, au-dessus des désespérances, non moins redouté des ennemis eux-mêmes que des amis tremblants qui, le voyant si ferme, sentaient défaillir en eux le courage de le suivre. Par un trop juste pressentiment de vos faiblesses à venir, son inébranlable résolution vous faisait peur. L’anticipation du reproche qui pèsera sur vous, parce qu’en le trahissant vous vous êtes trahis vous-mêmes, avec l’humaine postérité.

Eschine, l’adroit parleur au service de Philippe, vous le repoussiez non sans une secrète indulgence, en vous demandant si le temps ne viendrait pas pour vous d’invoquer son recours auprès du vainqueur. Phocion, le hautain défaitiste qui prenait tant de plaisir à vous accabler ouvertement de son mépris, vous lui renouveliez indéfiniment son mandat de stratège, sans qu’il vous fit l’honneur de vous le demander. Ces contradictions, ce fut la substance même de votre vie. Vous en composiez une image légère où vous vous plaisiez à vous reconnaître dans le bruit des paroles fugitives qui vous charmaient surtout par la sonorité. Le monde a recueilli votre soupir de soulagement, quand il fut avéré, après l’inglorieuse défaite de Cranon, que c’en était fait de Démosthène et de ses appels aux douleurs des trop hautes vertus. C’était bien fini cette fois. On allait vivre, en fin, dans la douce paix des décadences, au hasard des asservissements. Antipater lui-même, tout frais de l’exécution, se donne le plaisir suprême de pleurer son redoutable ennemi.

Cependant, la vie continue. L’Univers ne connaît pas de dénouement. Impassible, le temps nous apporte la reculée de grandes perspectives, pour notre édification des hommes et des choses mis à leur juste plan. Grands hommes et petits ne sont plus que poussière d’histoire. Des plus hautes actions, comme des plus basses, il flotte un souvenir confus qui permet trop souvent de défigurer les vies passées pour les adapter aux agitations du présent. Cela paraît fort loin de la justice éternelle attendue de la vallée de Josaphat. Dans la vie, dans la mort, l’absolu nous échappe. Qui n’est pas moralement en état de se suffire à lui-même doit s’attendre à des déconvenues.

Démosthène, ardent foyer de puissances irrépressibles, se choisit un idéal à la hauteur de ses moyens qui dépassaient l’ordinaire mesure. Je doute qu’il ait jamais pris le temps de se juger lui-même. Trouvant des adversaires dignes de ses efforts, il put donner, aux pires heures, le plein de son élan, et ne connut la défaite que par les défaillances de ses soldats. Maître de sa destinée, jusqu’au dernier soupir, peut-être sa dernière joie fut-elle d’une délivrance de ceux pour lesquels il allait mourir. De jeter dans la balance le bien et le mal de sa vie aux rencontres des forces et des faiblesses de ses contemporains, il ne semble pas que l’idée lui en soit jamais venue. Il eut cette fortune de ne connaître de lui-même qu’une force de la nature, qui, pour toute justification, n’a besoin que de s’exercer. Il fut le combattant de la plus belle cause. Son idée le portait. Vaincu, appelant le poison à son aide quand son Dieu lui refusait un miracle, il planait encore au-dessus de sa défaite par la puissance de sa volonté. Démosthène aurait sauvé sa patrie si elle eût consenti d’être sauvée. On ne subit pas le salut. On le fait. Il faut le pouvoir forger de ses propres mains. Après l’élan d’une heure, c’est la continuité des vertus d’endurance qui achève le succès du jour par la confirmation du lendemain.

On peut se demander pourquoi la Macédoine, pays mal défini de races inconnues, n’a fait son apparition dans l’histoire que pour nous donner Philippe et Alexandre, et rentrer à jamais dans la nuit. C’est un des éléments, non des moins remarquables, de ce miracle grec invoqué par Renan pour caractériser l’évolution fondamentale de l’esprit humain, d’où jaillit notre présente « civilisation ».

Je consens qu’il ne soit pas d’une explication suffisante de parler, sans autre précision, d’une rencontre de l’Europe et de l’Asie, bien que ce soit un insigne événement des annales humaines. Toujours est-il que le phénomène décisif de notre évolution mentale s’est produit aux régions limitrophes de deux humanités fort différentes : l’une engagée depuis longtemps dans un développement d’intellectualité dont les Védas et l’Avesta demeurent d’irrécusables témoignages ; l’autre, d’une activité plus obscure et plus lente, mais propre à ordonner, à stabiliser de subtiles manifestations d’émotivités où la fougue des imaginations primitives paraft avoir eu trop de part. Il n’est pas contestable que la civilisation nous soit venue de l’Orient par la Méditerranée. Nos traditions de pensées commencent à cette rencontre. Exhaussez les fonds du grand lac marin, et l’histoire de notre évolution intellectuelle sera changée. Cela pourrait nous suggérer des mouvements de modestie.

Aux originelles activités d’une civilisation égéenne[2], nous trouvons, par les relais des îles, des pénétrations continuelles d’un continent à l’autre, dont les productions de tout ordre ne cessent de s’échanger. Les entreprenants Sémites de Tyr et de Sidon sont dans l’affaire. D’Orient ou d’Occident, les métiers de trafiquant et de pirate furent longtemps confondus. Hommes, femmes, enfants étaient une heureuse marchandise. Aussitôt que peuvent s’établir les premiers linéaments d’une histoire, l’attraction réciproque d’un commencement d’Europe et d’une floraison d’Asie éclate à tous les yeux. Sans aborder de front le problème des origines helléniques, il est permis de rappeler l’influence capitale de l’Ionie sur les mouvements de la pensée grecque, et les luttes de l’hellénisme installé, aux rives de l’Asie Mineure, contre la domination du grand roi qui ne se pouvait subir qu’à la condition de figurer surtout dans le décor.

Longtemps auparavant, la civilisation égéenne était emparée de la mer, mais le plus intrépide navigateur ne peut que voyager d’un territoire à l’autre pour des échanges de produits où s’inclut la pensée. Plus tard, sans doute, fixées par les continents, Grèce et Perse prendront plaisir à s’affronter dans la guerre, mais non sans avoir pris réciproquement leurs mesures dans les relations de la paix, où le Grec, pauvre, avait l’œil attiré par les richesses de l’Orient. Qu’un homme de haute valeur intellectuelle, comme Xénophon, élève de Socrate, ait pu s’enrôler dans une troupe de mercenaires grecs au service de Cyrus et y jouer le rôle que l’on sait, cela dit assez haut les incessantes pénétrations de l’hellénisme et de l’Asie. Les courtes revanches de Lysandre et d’Agésilas ne sont que des réactions de réactions.

De savoir dans quelle mesure les sauvages habitants des montagnes de la Macédoine pouvaient être de sang illyrien, je n’en fais point mon affaire. Tout ce que j’en puis dire, c’est que les Macédoniens furent toujours tenus par toute la Grèce pour d’authentiques barbares, et, à ce titre, éliminés des Jeux olympiques, jusqu’à ce que la fortune militaire de Philippe lui permit de forcer les portes du stade en invoquant pour sa dynastie une prétendue origine d’Argos. A ce propos, il peut être bon de signaler que la succession des prédécesseurs de Philippe fut très souvent réglée par les chances du meurtre à jet continu, selon la coutume de l’Orient. Il est significatif, enfin, que la Macédoine prit parti pour Darius contre la Grèce jusqu’à la bataille de Platée. L’apparition d’un Philippe et d’un Alexandre dans un pays de mentalité obscure, dont la capitale, Pella, n’était pas beaucoup mieux qu’un gros village, ne peut s’expliquer que par des à-coups de mouvements hasardeux. J’y verrais volontiers l’un de ces phénomènes d’improvisation asiatique où une puissance explosive d’imagination, soutenue d’une énergie qu’aucune cruauté n’arrête, nous donne des Mahmoud, des Baber, des Gengis Khan, un Mithridate même, contenu par les données de son temps. Philippe me paraît être de cette race, et les folies d’Alexandre ne peuvent que nous confirmer dans cette vue. Comme c’est la loi de partout et de toujours, l’or, acquis par le pillage, prépare et consolide les conquêtes du fer en attendant celles de l’idée.

Par les perfidies systématiques où l’Asie aime à se répandre, Philippe est à jamais fameux. Milieu différent, circonstances modifiées : même fond d’humanité barbare, qui ne peut concevoir le grand que dans l’implacable brutalité. La nouveauté est que Philippe, élevé dans Thèbes en qualité de prisonnier, a subi le charme de cette Grèce qu’il flagelle, qu’il meurtrit sans pitié ! Il a rapporté de l’école le respect instinctif d’une culture hellénique contre laquelle sa « phalange macédonienne » ne saurait prévaloir. Il cherche des séductions pour une conquête morale qui lui échappe par Démosthène. Alexandre, au plus fort de ses fureurs, semble redouter Athènes. Après la criminelle destruction de Thèbes, une « clémence » inattendue le saisit à la vue d’Athéna Promachos, et, puisqu’il faut tout dire, la mobile déesse ne sera peut-être pas insensible à cet hommage, gâté plus tard par ce fou de Poliorcète installant son harem dans l’opisthodome du Parthénon, pour annoncer son mariage avec la vierge déflorée pourvue d’une riche dot par le peuple athénien.

Philippe, intempérant, que la mort a sauvé des extravagances de son fils, paraît un Oriental hellénisé. Son rêve était de soumettre l’Hellade par la ruse aidée de la force, et de s’en faire une parure en même temps qu’un instrument de guerre contre l’Orient, à des fins dont il ne s’inquiétait pas. Tout cela pour livrer le monde à l’avidité de soldats embarrassés de leurs conquêtes, comme on les vit sous Alexandre, dans l’absence de tous des seins.

Jamais le secret espoir de gagner les bonnes grâces de la Grèce ne se révéla mieux chez Philippe que par la lettre où, au lendemain de la naissance d’Alexandre, il demandait à Aristote de devenir le précepteur de son fils.

Philippe à Aristote, salut ! — Sache qu’il m’est né un fils. Ce dont je remercie les dieux, c’est moins de me l’avoir donné que de l’avoir fait naître de ton vivant. Car j’espère qu’élevé et formé par toi, il se montrera digne de son père et de l’empire qu’il doit, un jour, gouverner.

Cette pièce ne me paraît rien de moins qu’un chef-d’œuvre de diplomatie. On ne peut soupçonner Philippe d’avoir apprécié l’enseignement du Stagirite, dont les leçons, avec un tel élève, devaient être sitôt perdues. Mais proclamer le gouvernement macédonien de « l’Empire », pour en faire hommage à l’hellénisme lui-même dans la personne du prince des philosophes, voilà de ces coups de maître qui gagnent les cœurs plus vite et plus sûrement qu’une action militaire. On sait ce qu’il en est advenu.

L’installation des colonies grecques dans l’Asie Mineure avait depuis longtemps marqué le recul de l’Orient, quand l’entreprise d’asiatiser l’Hellade amena Darius, Xerxès, suivis d’innombrables soldats, aux paniques de Marathon et de Salamine, pour finir à la défaite de Platée. Le Macédonien, sauvage, avec ses perfidies de pseudo-civilisé, « se trouvait prêt pour un retour de conquête, qui ne pouvait se dresser contre l’Asie qu’après la soumission de la Grèce, sans autre vue, d’ailleurs, que le propos ingénu de prendre et de garder. Irréparablement déchirée de ses propres mains, l’Hellade alors n’avait pas d’autre boulevard que « l’Athénien vainqueur du Mède », et, dans Athènes, pas d’autre rempart que Démosthène, pour résister aux artifices comme aux entreprises militaires de Philippe, « barbare » grécisé d’occasion.

Philippe, qui devait s’achever en son fils Alexandre, — violent réalisateur et idéaliste tout ensemble, — ne s’élèvera pas autrement qu’en d’artificieuses paroles, au-dessus du métier de conquérant. Les peuples n’ont jamais suivi de bon cœur que les chefs qui leur demandent leur sang. Qui prétend au delà se voit appelé à faire ses preuves d’empirisme à court terme dans le vaste champ de bataille, où tous les intérêts, toutes les passions, se donneront carrière en des défigurations d’idéal dont l’occasion ne manquera jamais. Philippe et Alexandre valaient peut-être mieux que leur destinée militaire inachevée, inachevable. En dépit d’un intérêt de flagornerie, il fallait que Philippe eût été vraiment touché de la Grèce pour donner Aristote à son fils comme éducateur. L’obscurité macédonienne, éclairée des lueurs de l’hellénisme décroissant, subissait le charme d’un idéal trop haut pour que le conquérant pût le comprendre, et trop beau pour qu’il pût résister à la tentation de s’en saisir, comme fait l’enfant de la bulle de savon au risque de la faire éclater.

Dans une vue primaire d’agrandissement territorial, Philippe avait conquis l’Illyrie, la Thessalie, la Thrace même, sans que l’Attique, toute à ses querelles intestines, se sentit menacée. L’heure était proche, cependant, où la plus redoutable crise de la plus belle histoire allait mettre en présence la basse brutalité du fer et le plus haut essor de la pensée. Aussi sûrement qu’un jour fera la victoire de l’intelligence, aurait-on pu prédire que cet accès de violence morbide verrait d’abord succomber l’espérance hâtive d’une fragile réalisation de grandeur. La Grèce, prodigue d’elle-même, osa dresser un homme contre le sort inévitable. Ce pouvait être la victoire. Ce fut la défaite du plus beau peuple de l’histoire, par insuffisance de volonté.

Athènes, alors, ardent foyer de lumières, tenait le monde ébloui de l’éclat de sa pensée. De l’Ionis à la Grande Grèce, au travers des rencontres de l’Europe et de l’Asie, par les étapes de la mer Égée, l’Hellade de tous les idéalismes annonçait, agissait, enseignait, vivait les plus nobles heures de la plus haute vie qui jamais eût été. Des antiques méditations de l’Inde sur l’homme et sur le monde (Véda, Védanta, Çamkya, Bouddhisme), une grande coulée de traditions intellectuelles s’était répandue jusqu’aux rivages méditerranéens, — comme en font foi les similitudes des grands poèmes indiens et des chants homériques, aussi bien que les piliers de l’Inde attestant les missions bouddhistes du grand empereur Açoka jusqu’en Syrie, en Égypte, en Épire, trois cents ans avant notre ère. Au sort de cette prodigieuse poussée d’idéalisme en action, tout l’avenir du continent européen était désormais attaché.

Max Muller a noté que, sans la bataille de Salamine, nous serions Zoroastriens. Au surplus n’est-il pas contesté qu’aux jours où succombait le paganisme gréco-romain, le dieu solaire Mithra, importé de Perse par les soldats des légions romaines, tint en balance, pour un temps, l’ardente propagande de saint Paul dans le monde hésitant des Gentils. Les stèles du nouveau Dieu venu d’Orient parlent encore dans nos musées. Le christianisme, où tant d’éléments bouddhistes se retrouvent, devait l’emporter de haute lutte tant par la noble persévérance de l’effort que par l’adaptation supérieure de l’hérésie juive aux formes d’émotivités nouvelles dont la puissance, au travers de tant de troubles, allait unifier, féconder le continent européen.

La Perse, rentrée dans les stériles dispersions de ses rêves, disait un effort mental épuisé. Elle était prête pour tous les conquérants. Hors de l’histoire, nos ancêtres gaulois, jadis attirés jusqu’à Delphes par les richesses d’Apollon, s’ignoraient encore et ne paraissaient pas pouvoir compter dans l’œuvre de la civilisation. Vainement leurs hordes étaient allées battre les murs du Capitole. Rome, farouche, attendait son jour, destinée elle-même aux suprêmes décadences qui allaient offrir — dans la concurrence de toutes les religions accourues — la palme de la prééminence remportée, après de terribles luttes, par le Dieu du Golgotha. La grande course symbolique du flambeau qui, des bords du Gange à l’Olympe et au Nil, devait transmettre le feu sacré aux générations dignes de le porter. La fortune éminente de la Grèce, en ces jours fatidiques, fut non seulement de propager la lumière, mais de la vivifier d’une suprême sanction de beauté.

Pourquoi faut-il que toute grandeur ait sa contre-partie ? Un instinct merveilleux devait amener l’Hellade à s’assimiler les parties supérieures de son rôle plus aisément qu’à le traduire en actions de vie réalisée. Est-il donc plus aisé, pour un peuple, d’accomplir des miracles que de soutenir patiemment les efforts d’endurance qui doivent en assurer l’effet ? L’œuvre humaine, pour ses achèvements, veut des élans d’imagination, mais elle réclame, d’une même exigence, des coordinations de positivité.

La guerre du Péloponèse, qui mit le sceau à la destruction de l’hellénisme, fut d’une origine si futile qu’on ne l’a jamais pu déterminer. Ce n’est pas pour deux courtisanes de Mégare, sous l’hypothétique autorité d’Aspasie, que le plus beau sang de l’Hellade fut follement versé. Le fait, très simple, est que tout prétexte était bon aux Grecs pour s’entre-déchirer. De tribus à tribus, c’était la pure tradition de l’Orient. Voyez les Mémoires de Baber, le second conquérant de l’Inde, après Mahmoud. La folle stratégie de Périclès, vouant Athènes aux stérilités de la défensive, menait la ville à sa perte, pour le malheur des vaincus aussi bien que des vainqueurs. Quand Lysandre démolissait les Longs Murs au son de la flûte, il célébrait du coup l’effondrement de sa victoire sacrilège. Pour avoir pu trouver, parmi les Trente Tyrans, des élèves de Socrate gouvernant Athènes au nom de Lacédémone et abattant, dans le Pœcile, des centaines de têtes en un jour, il fallait vraiment une trop grande confusion de consciences oblitérées.

La vérité est que ces hommes qui avaient tant de raisons de serrer les rangs, de s’unir en vue de se consacrer à l’œuvre commune des libérations de l’intelligence, mettaient au-dessus de tout le plaisir de se massacrer. Pour tout dire d’un mot, ces Hellènes, si finement intellectualisés, n’eurent pas le sentiment de la grande patrie. Delphes, Olympie, les jeux isthmiques, pythiques et tous autres suffisaient à satisfaire leur besoin d’un cadre commun. Aux fêtes olympiques, le jeune Thucydide écoutait dans le ravissement Hérodote lisant, de l’opisthodome du temple de Zeus, des récits de sa grande histoire à quelques douzaines d’auditeurs échappés de l’hippodrome. Qu’était-il besoin d’un autre lien des intelligences ? L’Athénien se parait de son titre de « vainqueur du Mède » pour massacrer, en invoquant cyniquement le droit du plus fort contre les Méliens, neutres, qui lui offraient leur « amitié ». Trop tard, avec Philopœmen, l’idée pourra surgir d’une ligue achéenne. Depuis longtemps, le coup fatal avait été porté. Il faudra l’obsession de Rome à Polybe, prisonnier de guerre, pour sceller la pierre tombale sous laquelle, jusqu’à la Renaissance, l’Hellénisme allait sommeiller. Quel châtiment de se survivre dans les dégradations de Byzance ! Mourir plutôt que dégénérer.

De cette formidable aventure ressort-il donc pour nous un jugement de l’esprit grec dans ses rapports avec les développements d’un avenir qui tantôt s’éclaire et tantôt s’obscurcit ? En cette matière, érudits et généralisateurs se sont largement répandus. Je ne puis me permettre ici qu’un trait de projecteur en passant. Il se rencontre, à cet effet, un curieux couplet de Sainte-Beuve[3] sur les modulations infinies de la langue grecque, où l’excès de l’éloge ouvre le champ à la critique de dilutions de sensibilités trop étrangères à des retours d’une condensation d’énergies. Le fameux Rien de trop s’applique aussi bien aux épanouissements d’art qu’à tous autres développements d’activités humaines. Notre Renaissance l’a fait voir après que notre Naissance hellénique l’eut fait apparaître. Abus d’idéalisme, excès de sauvageries. Un peuple d’esthètes commencera la construction de ses palais par le toit. Écoutez cette diatribe d’admiration qui fait si bien comprendre, à l’insu de l’auteur, comment l’armature se brise à vouloir trop l’affiner :

Savoir le grec, ce n’est pas, comme on pourrait se l’imaginer, comprendre le sens des auteurs, de certains auteurs, en gros, vaille que vaille (ce qui est déjà beaucoup) et les traduire à peu près. Savoir le grec, c’est la chose du monde la plus rare et la plus difficile — j’en puis parler pour l’avoir tenté maintes fois et y avoir toujours échoué. C’est comprendre, non pas seulement les mots, mais toutes les formes de la langue la plus complète, la plus savante, la plus nuancée, en distinguer les dialectes, les âges, en sentir le ton et l’accent — cette accentuation variable et mobile sans l’entente de laquelle on reste plus ou moins barbare. C’est avoir la tête assez ferme pour saisir chez les auteurs, tels qu’un Thucydide, le jeu de groupes entiers d’expressions qui n’en font qu’une seule dans la phrase et qui se comportent et se gouvernent comme un seul mot. C’est, tout en embrassant l’ensemble du discours, jouir à chaque instant de ces contrastes continuels et de ces ingénieuses symétries qui en opposent et en balancent les membres. C’est ne pas rester indifférent, non plus, à l’intention, à la signification légère de cette quantité de particules intraduisibles, mais non pas insaisissables, qui parsèment le dialogue et qui lui donnent, avec un air de laisser-aller, toute sa finesse, son ironie et sa grâce…[4].

Même si nous ne voulons voir qu’une fleur d’atticisme dans l’ingéniosité de ces raffinements, il demeure que les hommes qui s’oublient en de trop savantes gracilités de langage n’affrontent pas d’un suffisant effort les chocs de la conquête étrangère. La vie est belle de ses chants, mais il faut avoir un effort à chanter. C’est ce que les peuples artistes ne comprennent qu’insuffisamment. L’heure impérieuse vient trop tôt qui demande d’un coup le sacrifice complet de tout l’être, faute de quoi la victoire elle-même se résoudrait en un échelonnement de régressions continues. Le dévouement, dans sa grandeur, veut un esprit robuste dans un corps robuste, pour un don du plus beau de soi-même exclusif des dilapidations d’énergies. La renonciation à la vie emporte une douleur dont le pis est peut-être de jeter au gouffre de l’insondable infini les hautes aspirations qui en font la noblesse éphémère. Que notre dernière joie soit d’un détachement suprême pour lequel ce n’est pas trop d’un achèvement surhumain de nos plus beaux efforts.

En ce sens, le « miracle grec » de Renan paraît être, surtout chez l’homme attique, d’une subtilité d’idéalisme aérien et de soudaines récupérations d’énergies qui font les coups de foudre de l’histoire humaine, comme à Marathon, Salamine et Platée. Hélas ! Parce que soudains, mouvements de courte durée. La guerre du Péloponèse avec ses incohérences, la résistance balancée à l’agression macédonienne, toutes deux terminées par la chute d’Athènes, découvrent l’insuffisance des continuités chez l’Hellène civilisateur. L’histoire a montré depuis ce temps que le sort du vaincu et le sort du vainqueur se trouvent plus intimement liés qu’on ne peut croire. Virgile promettait l’empire du monde au peuple romain dont l’idéalisme était d’une force ordonnée, et Rome allait succomber de victoires sans fin. On peut croire qu’il n’en eût pas été de même pour Athènes si elle avait su joindre aux essors en hauteur le miracle achevé du développement en étendue.

En ses premières compositions des mentalités de l’Asie fatiguée et de l’Europe incertaine, la Grèce a pensé l’avenir humain, et se trouve même ainsi — au prix de quelles épreuves — l’avoir déterminé. Elle a donné le meilleur d’elle-même pour des victoires qu’elle ne devait pas connaître, mais dont l’honneur mystique lui revient aux yeux de la postérité. Victoires et défaites encore trop profondément mêlées, dont nos compositions de forces et de faiblesses pourront peut-être, un jour, fixer l’issue. C’est à l’heure où ce drame farouche se nouait de la Macédoine à Athènes que surgit l’homme de souveraine puissance en qui la parole et l’action allaient se confondre pour nous léguer les éventualités de revanche qui ne vaudront jamais que par l’obstination d’une suite de volontés continues.

J’indique l’ambiance avant de montrer les personnages. Mise en relief des mouvements du milieu pour interpréter ceux de l’individu dans des réactions de réciprocité. L’anarchie des tribus asiatisantes, en perpétuelle bataille, n’avait pas permis de reconnaître la beauté d’un rapprochement hellénique. Un Zeus panhellénique, c’est une aspiration. Sentir plus ou moins vaguement un idéal lointain et en déterminer des mouvements contradictoires par les oppositions des atavismes et des élans d’évolution, c’est le fond de l’histoire humaine. La prédication du Nazaréen fut uniquement d’amour. Suivie de quels massacres entre chrétiens pour des questions doctrinales d’hérésies, au nom du Dieu commun d’universelle charité !

C’est là que se découvre dans les développements de la civilisation hellénique le rôle capital de l’Athénien Démosthène, se jetant au plus fort de l’affreuse mêlée où il doit, à toute heure, tenir en mains sa ville incertaine pour vaincre simultanément les soldats de sa propre cause et ceux de l’ennemi. Les communes défaillances d’héroïsme, et même de simple volonté, ont été d’ordinaire rencontre, aussi bien par l’insuffisance des chefs que par les défaillances des foules plus enclines à suivre qui flatte leurs instincts héréditaires que les prêcheurs qui leur demandent de souffrir pour un idéal au-dessus de leur atteinte. Je ne vois pas qu’il y ait lieu d’en éprouver de surprise. Ce sont les mêmes lois qui font tomber la pierre et monter l’oiseau.

Les réactions personnelles de l’individu concentré dans ses profondeurs lui permettent des coordinations méthodiques d’efforts supérieurs à ceux de la foule délirante qui ne peut réunir un concours d’assentiments général que par des concessions réciproques de faiblesses où se brisent les ressorts de l’intelligence aussi bien que de la volonté. Si précieuse qu’elle soit pour un contrôle nécessaire, ce n’est pas une assemblée qui fera les découvertes de Copernic, de Galilée, de Newton, de Pasteur. Que bien, que mal, Athènes voulait suivre Démosthène. En un jour d’enthousiasme, la foule de la Pnyx pouvait accepter les risques d’une dangereuse partie. Mais des continuités de vues et des résolutions durables, voilà ce qu’il était chanceux d’attendre de la légèreté proverbiale du peuple athénien. C’est une autre chose de parler la liberté, l’indépendance, la patrie même, ou de réaliser la discipline intérieure, souvent sévère, que commande le service désintéressé des nobles causes plus faciles à clamer qu’à réaliser dans la vie.

Il n’est pas besoin de remonter jusqu’à Athènes pour saisir sur le vif l’opposition des deux états d’activité humaine. Des vibrantes sonorités de la parole aux âpres labeurs de l’action disciplinée, la marge est ample à parcourir. Combien de beaux élans se sont trouvés courts en chemin ! Sous la dure loi de Rome, la Grèce pillée, pressurée, dévastée eut à subir le brigandage méthodique d’une soldatesque sans frein, en attendant la pieuse dévastation des chrétiens. La ruine de l’idéalisme athénien était définitivement consommée. Il restait la misère de la chute profonde. pour avoir proclamé, avant l’épreuve des ailes, l’ambition d’atteindre au plus haut de la pensée.

A Démosthène échut la gloire d’avoir senti, d’avoir compris, d’avoir voulu, d’avoir fait. Grandes leçons souvent perdues. Il était plus aisé d’acclamer l’orateur que de se vouer invinciblement aux redoutables fragilités de la plus noble cause. Sauvée, la patrie hellénique, en gestation du plus haut idéal d’humanité pensante, eût peut-être affranchi notre histoire de siècles de misères où la culture humaine a failli succomber. Pouvait-on vivre, pouvait-on mourir pour une plus belle destinée ? N’en eût-il subsisté que la noblesse de l’entreprise, l’Hellénisme pouvait-il léguer à sa patrie une plus magnifique renommée ?

Dans le domaine de l’idée, Athènes aura été le grand habitacle de la civilisation, comme le sentit fortement Démosthène au cours de sa lutte contre une barbarie superficiellement policée. Mais Athènes, cité d’idéalisme, ne pouvait triompher des foules hétérogènes que par les concentrations d’une patrie hellénique à faire vivre dans ses réalités. Une noire idéologie d’ignorance s’est plu à proclamer, dans notre Europe incohérente, que la nature ne connaît pas de patrie. C’est purement prétendre que la nature produit des organismes sans ambiance et que la cellule, par exemple, peut se passer de plasma. Dans la série des complexités organiques croissantes, la famille constitue le milieu immédiat de l’individu comme la patrie le milieu agrandi où évolue l’homme grégaire par des échanges de réactions correspondant à des besoins de plus en plus élevés. Le troupeau animal est une organisation de défense issue des conditions de vie auxquelles il s’agit de pourvoir, — une élémentaire patrie mobile qui se déplace à tous moments. L’évolution mentale de l’homme a d’autres exigences. La complexité du milieu social stabilisé va croissant avec la complexité mentale de l’organisme individuel. Aucun organisme ne peut vivre sans les correspondances du milieu où il ne se développe que par des échanges d’assimilation. « On n’emporte pas sa patrie à la semelle de ses souliers. »

La patrie, c’est le cadre vivant des pensées, des émotivités de tout ordre qui nous assiègent de la naissance à la mort, pour une éducation synthétique de sensibilités organiquement liées que nous voudrions transmettre accrues à la postérité. Oh ! la chanson du ruisseau qui m’a connu tout petit ! soupire une poésie chinoise. Par la patrie, nous prenons rang dans un développement d’idéalisme qui nous grandit à nos propres yeux et nous entraîne à des achèvements supérieurs, originels élans de notre personnalité. La patrie fait le citoyen selon la mesure où elle peut l’installer dans une harmonie d’agrégations humaines, d’autant plus belles que les hommes seront plus éclairés. Pour ennoblir cette confédération de vies pensantes, pas d’autre moyen que de l’amener à croître en désintéressement. Les réactions de patries à patries feront le tissu des développements de notre histoire, pour laquelle il nous faut des cohésions morales de citoyens au lieu d’une poussière d’individus désemparés. Comme l’individu lui-même, les peuples ont leur vie à sauvegarder, à utiliser dans toutes les formations d’humanité aux points de rencontres où attractions et répulsions en viennent à se composer.

Eh bien ! cette puissance de cohésion nationale, la Grèce triomphante d’intellectualités individuelles, ne l’a pas connue, n’a pas voulu la connaître, malgré sa ligue achéenne dont elle ne s’avisa qu’après la destruction de tous les ressorts qui lui auraient donné la vie. La tradition d’une unité sociale n’était pas dans le bagage de l’Asie, contente de trouver, contre les abus de la force, un silencieux refuge de rêves en liberté. La Grèce n’attendit l’avenir que des virtuosités d’intelligences éparses, sans pressentir la grande évolution inaugurée par l’un des siens, Hérodote, ouvrant sur l’avenir les splendeurs d’un portique où des généralisations d’humanités diverses allaient, pas à pas, s’engager.

Cependant, aux dépens du monde hellénique, inconscient de sa puissance, la grande patrie latine était en préparation, tendue, comme Philippe et Alexandre, vers des conquêtes sans fin qui devaient la condamner, ainsi que la Grèce, elle-même, aux dissociations asiatiques d’une décadence achevée. C’est qu’il ne s’agit pas seulement de servir la patrie sur le champ de bataille. Le Grec et le Romain furent combatifs autant que peuple au monde, pour aboutir, en fin de compte, aux mêmes insuccès. Le problème plus difficile à résoudre est de se montrer capable de vivre méthodiquement — ingratement même parfois — un ordre de paix fait de contraintes, spontanées ou acquises, pour un développement social au profit de tous et de chacun. Un organisme social à faire fonctionner en vue de développements proportionnés à la valeur moyenne de l’apport des individus. Sur ce point, en des formes diverses, la Grèce et Rome ont déplorablement failli. Quel sort nous fera l’avenir ? Il y aura des jours pour l’espoir. Efforçons-nous de les prolonger. Il faudra des hommes, sans doute ; il faudra des peuples aussi. L’Hellade a produit le plus merveilleux assemblage de hautes personnalités humaines. La cohérence

nationale qui pouvait assurer leur plein rendement fit défaut. Une grande leçon trop longtemps méconnue !

Au prélude macédonien de la cruelle tragédie, la destinée plaça Démosthène pour subir les premiers chocs d’un conquérant qui, sous un mince vernis d’hellénisme, cachait mal une aveugle soif de conquêtes sanglantes à tout prix. Alexandre, tout aux attirances de l’Asie, a laissé dans l’ombre la figure caractéristique de son père, tenu pour un « barbare » par toute la Grèce, mais si pétri d’artifices qu’il évoque le souvenir d’Ulysse, le Grec par excellence, dont l’aïeul maternel, Autolycos, est célébré par Homère pour sa fertilité en rapines et en faux serments.

On n’attend pas de moi une biographie détaillée de l’orateur athénien, pas plus qu’un récit historique à la façon des manuels. Il me suffit, si j’y puis réussir, de caractériser les personnages pour dégager les traits généraux d’un prodigieux roman de guerre qui aboutit, pour l’Occident, à l’école d’Alexandrie, et pour l’Inde aux sculptures gréco-bouddhistes du Gandhâra par les colons bactriens d’Alexandre[5].

Philippe et Démosthène, voilà les deux antagonistes dont le succès ou la défaite va décider du cours hésitant de l’histoire. Les drames du fer contre l’idéalisme de la conscience humaine exprimé par l’organe d’un peuple de pensée fière mais d’action vacillante. Deux héroïsmes irréductibles, dignes de s’affronter sous le ciel. L’épopée les demande, les dresse l’un contre l’autre en représentation symbolique de l’homme au combat contre lui-même pour l’apothéose ou l’effondrement de sa propre destinée.

Philippe, asiatiquement dissolu, mais obstiné, persévérant, est de ces génies batailleurs qu’aucun scrupule ne retient, qu’aucun obstacle ne détourne de ses voies, — compréhensif peut-être, puisque touché d’hellénisme, mais imperturbablement volontaire, ramassé pour l’action. Après avoir vaguement écouté Aristote, Alexandre lui-même demeure tout de mouvements contradictoires. Ne faut-il pas, pour l’action, la rupture d’équilibre mental qui déclenche toutes les énergies ? Sur la juste mesure du phénomène, la discussion ne sera jamais close. Perfidies, trahisons, coups d’audace militaires, toutes les formes de la corruption, rien n’est étranger à Philippe des moyens qui sont l’ordinaire monnaie du métier de conquérant. « Aucune citadelle n’est imprenable, aime-t-il à dire, si l’on y peut faire entrer un mulet chargé d’or. » Pas plus d’illusions sur autrui que sur lui-même. Pour dominer les hommes, les avilir, quand le problème serait de s’étayer de part et d’autre pour se hausser mutuellement. Une généralisation. d’abaissement moral à établir, sans correspondance possible avec l’hallucination d’une marche à l’idéal.

A travers tout cela, la vaillance effrénée d’un soldat enivré des gestes de la guerre. « L’œil crevé, l’épaule fracassée, la cuisse et la main transpercées, jetant à la fortune tout ce qu’elle pouvait lui demander de lui-même, pourvu qu’avec le reste il vécût puissant et glorieux. » C’est Démosthène lui-même qui rend cet hommage à Philippe et, si l’on doit en croire Lucien, Philippe lui-même n’est pas moins prompt à honorer emphatiquement son mortel ennemi. D’Antipater, en personne, nous en viendrait le témoignage. D’Antipater qui, après Cranon, envoyait saisir Démosthène par ses soldats, à la bienveillance desquels il ne paraît pas l’avoir recommandé. Il est plus facile de rendre justice. à l’ennemi mort que de célébrer ses grandeurs quand il se présente lance en avant. Lucien nous montre plutôt Antipater dans l’emphase de son rôle.

Le talent oratoire de Démosthène n’obtint que la seconde place dans mon estime. Je n’y voyais qu’un instrument. Ce fut Démosthène lui-même que je ne cessai d’admirer. Ce fut sa grandeur d’âme, sa prudence, la fermeté inflexible de son caractère qui, dans les tempêtes de la fortune, gardait la ligne qu’il s’était tracée et ne cédait à aucun revers.

Invoquant ses souvenirs, Antipater, toujours au rapport de Lucien, nous montre Philippe lui-même défendant Démosthène contre les invectives de Parménion :

C’est le seul qui ne soit pas inscrit au registre de mes dépenses… Celui qui fait éclater sa haine contre moi en faveur de sa patrie, je lui déclare la guerre, je l’attaque comme une citadelle, comme un rempart, un arsenal, un retranchement, mais j’admire sa vertu, et je porte envie au bonheur de la ville qui possède un tel citoyen… Si le seul Démosthène n’était pas dans Athènes, je prendrais cette ville avec plus de facilité que je n’en ai trouvé à subjuguer les Thessaliens et les Thébains. La ruse, la force, la surprise et l’argent m’en ouvriraient bientôt les portes. Mais cet homme, quoique seul, veille pour sa patrie. Toujours prêt à saisir les occasions favorables, il suit, il éclaire toutes mes démarches, il fait face à mes armées… C’est l’obstacle qui nous arrête, c’est le rempart qui couvre la Grèce et qui m’empêche de la conquérir tout entière d’une seule campagne… Il réveille malgré eux ses concitoyens endormis comme par une mandragore. Loin de chercher à les flatter, il semble, par la liberté de ses reproches, employer le fer et le feu pour les tirer de leur apathie. Il change la destination des fonds publics et fait appliquer à l’entretien des armées les revenus consacrés aux spectacles. Il relève la marine… Il ranime le courage languissant des Athéniens en leur rappelant Marathon et Salamine. Il forme des alliances et des confédérations entre tous les Grecs et les excite à se liguer contre nous. On ne peut se dérober à sa vigilance, on ne peut le tromper par des subterfuges, et il est impossible de l’acheter. Ce que furent autrefois pour les Athéniens Thémistocle et Périclès, Démosthène l’est aujourd’hui pour ses concitoyens… C’est en l’écoutant qu’ils se sont rendus maîtres de l’Eubée, de Mégare, des côtes de l’Hellespont et de la Béotie… Si les Athéniens rendaient un tel homme maître absolu des munitions, des vaisseaux, de l’argent et des circonstances, je craindrais que bientôt il ne me mit en danger de lui disputer la Macédoine, lui qui, ne pouvant aujourd’hui me combattre qu’avec des décrets, m’environne cependant, de toutes parts, me surprend, trouve des ressources pécuniaires, rassemble des forces, enrôle des troupes, se transporte de tous côtés pour s’opposer à mes desseins.

Qu’aurait-on pu dire qui ne fût au-dessous d’un tel témoignage de l’homme le plus qualifié pour juger du héros ? Dans le plus pur relief d’une puissance de nature en pleine envolée, le bon combattant nous est présenté par l’antagoniste même dont l’autorité s’impose dès qu’il se trouve capable de juger de haut. Qu’importe, après cela, la technique des moyens de Démosthène ! C’est l’homme que nous cherchons, c’est l’homme que nous trouvons avec ses passions, ses rugissements de bataille, au travers des froides résolutions d’un esprit composé. L’Hellénisme n’a pas de plus belles pages que celles où les deux combattants s’arrêtent en pleine mêlée, à la façon des héros d’Homère, pour s’honorer l’un l’autre, — grands du don total d’eux-mêmes au service d’un idéal qui les entraîne et les brise dans les tourments de l’humanité.

Le peuple athénien décernant une couronne à Pausanias, l’assassin de Philippe, et Démosthène lui-même, malgré la mort récente de sa fille, se montrant couronné de fleurs à la nouvelle de l’événement, témoignent d’une absence de sérénité. La passion du combat et surtout la nature de l’enjeu fournissaient de valables excuses. Philippe ne mettait que sa personne au jeu : Démosthène, la capitale de l’Hellénisme, et, par elle, les plus belles chances d’une civilisation entrevue.

Le désavantage de l’Athénien est de se trouver dans l’obligation de convaincre la foule, au jour le jour, avant de passer à l’action, tandis que le Macédonien, juge souverain, décide et réalise tout d’un trait. L’entourage de l’un est là pour commander en dernier ressort ; de l’autre, pour obéir à tout moment. Un perpétuel bouillonnement de cratère en cette Pnyx sous le regard de la Déesse dont la lance jetait des éclairs jusqu’à l’Acro-Corinthe. Un auditoire insaisissable, agité de toutes les passions, bonnes et mauvaises, prêt à tous les changements de front dans les sursauts qui vont de la plus belle envolée au plus humiliant abandon. Un élan toujours à reprendre, aussitôt qu’obtenu. Tous les enthousiasmes, toutes les perfidies sous l’immense plaie de la vénalité. Des dévouements, des soupçons, des colères dont il s’agit de faire un équilibre de raison. Au plus fort de la guerre du Péloponèse, n’a-t-on pas vu Cléon, le démagogue, criblé de flèches d’Aristophane, se jeter dans l’opération de guerre où avaient échoué les meilleurs stratèges, emporter Sphactérie et couronner sa carrière en se faisant tuer à l’ennemi ? Avec de tels partenaires, il n’y a qu’un propos qui serve : se maintenir au plus fort de la mêlée et faire face de tous les côtés à la fois. Démosthène connut ces angoisses. Démosthène connut ces joies.

Des rochers de la Macédoine, une race de fer était sortie à qui la civilisation de la plaine apportait trop de tentations. Un chef capable de commander a trouvé des soldats capables d’obéir. D’un coup de génie militaire, jaillit l’invincible phalange. L’idéal aura peut-être son jour au glaive de décider présentement. Coups de traitrise ou coups de force, Démosthène, seul, fera front partout et toujours, assailli par devant, par derrière, calomnié, accusé, trahi, vaincu, condamné. Et combien encore de ceux-là qui le suivent chercheront à se ménager les faveurs de l’adversaire en cas d’accident ! On a tôt reconnu qu’il n’y a qu’une raison qui vaille : la volonté du plus fort.

Athénien, orateur, Démosthène met tout son espoir dans la puissance de sa parole, parce que, sa parole, c’est lui. Il n’est pas né, comme Eschine, avec une supériorité de dons oratoires. Il a peut-être une technique. Il ne la laisse pas voir. La force qui l’emporte de haute lutte sur toutes les autres est dans l’inébranlable résolution d’une conscience qui veut et fait parce qu’elle croit. Athènes, aussi, veut croire, mais elle est trop mobile, et surtout trop éprise des rythmes et des sonorités de la voix pour n’y pas céder à tous moments. La ville par excellence, où l’on parle la vie dans l’ambition de la penser. Les Ioniens aux longs cheveux y affluent pour des roucoulements de philosophie. De l’Acropole aux jardins d’Academos, au lit même de l’Ilissos, c’était une fête de paroles, où tous les artistes de la vie chantée mettaient le plus beau de leurs joies. Par un de ces clairs de lune qui font honte au soleil, vous pouvez entendre, encore aujourd’hui, un discret bruissement de voix animer la place publique pour l’unique plaisir d’une modulation d’harmonie, comme un ruisseau chantant aux cailloux de ses rives. Car nos Athéniens de ce jour même n’ont pas de plus grand plaisir que de passer la nuit en des jeux de paroles fluides qui font ou défont les flottements de la veille et du lendemain. Des virtuoses du verbe où l’expression déborde la pensée.

De pouvoirs publics, le Démos permettait qu’il y eût des formes, ne fût-ce que pour l’amusement tardif des responsabilités. La décision demeurait aux chances de la foule hasardeusement assemblée. Le lieu naturel des rencontres, c’était le marché, l’Agora. L’Hellène est l’homme sobre par excellence. De temps à autre, il dépèce un agneau, le fait rôtir et le mange jusque sur le trottoir d’Athènes, comme je l’ai vu de mes yeux. Le plus souvent, il se nourrit d’olives, d’oignons, de figues ou, plus simplement, de ces herbes bouillies dont la mère d’Euripide était marchande. Un grand verre d’eau apporte son charme à la fête qui s’aiguise des musiques de tous entretiens. Par une pente insensible, la grande affaire du marché devint moins de se pourvoir que d’échanger des vues sur toutes choses. La ville et les affaires fournissant d’amples thèmes, la place publique devint quotidiennement le centre des délibérations. Plus tard, quand des textes de résolutions se trouvèrent requis, on transporta l’assemblée à l’esplanade de l’ancien autel de Zeus à ciel ouvert, qui prit le nom de Pnyx[6]. Encore arrivait-il que les Athéniens nonchalants s’entêtassent au marché. Alors intervenaient les archers scythes entourant le public d’une corde teintée de rouge, pour courir à l’assemblée, où le peuple souverain était bien obligé de les suivre, car quiconque portait la marque de la corde dénonçant sa négligence, se voyait privé du triobole, prix du commun dévouement à la chose publique. S’il arrivait que les marchandages de l’Agora se poursuivissent dans l’auguste assemblée, c’est peut-être que l’esprit de trafic n’avait fait que se déplacer.

Tel était l’outil incertain, toujours prêt à se briser dans la main de Démosthène. La tyrannie, l’oligarchie des anciennes formations sociales étaient des écoles de résistance aux volontés mobiles d’une foule toujours avide de changements. La démocratie d’Athènes, encline à la vanité des agitations verbales d’apathie, se délectait de toutes contradictions. Je crains bien qu’Aristophane n’ait chargé le bonhomme Démos, victime lui-même des pires oligarchies populaires, que dans la mesure commandée par l’optique de la scène. A ses heures, Démos était bon soldat : Marathon et Salamine l’avaient bien fait voir, avec l’aide de ces paniques propres aux improvisations mili- taires des fastueux monarques de l’Orient. Quand Hérodote, pour nous éblouir du nombre des envahisseurs, nous raconte que les soldats de Xerxès desséchaient les fleuves en les buvant au passage, il faut bien faire la part de l’imagination. Les cent soixante-douze Athéniens, inhumés au tertre subsistant de Marathon, nous invitent à distinguer la légende de l’histoire, trop souvent confondues. Toujours est-il que le Mède, à deux reprises, a fui devant Athènes à qui revient l’honneur d’avoir, en ces jours, sauvé la fortune de notre civilisation.

L’Athénien, jusque dans les affreux désastres de Sicile, s’est montré parfois de la plus remarquable endurance. Il a stoïquement supporté la cruelle épreuve des latomies. Mais la patrie n’en aura pas moins besoin d’être aussi courageusement servie dans la paix que dans la guerre, et si la paix fait fleurir les délices de l’Agora, du théâtre ou de l’Académie, elle exige surtout une laborieuse dépense de vertus civiques moins communes que l’acte d’héroïsme qui jette le soldat à la mort. Il est plus facile de donner sa vie, c’est-à-dire de se sacrifier totalement d’un coup, que de se dévouer, dans l’obscurité de la paix, en des roidissements de caractère, en des aménagements douloureux de soi-même, dont la récompense sera le plus souvent l’outrage et la calomnie.

Non, ce n’est pas assez pour un peuple d’avoir montré le plus beau courage dans la guerre. La vie sociale dans la paix veut encore des manifestations d’héroïsme du plus haut prix, puisqu’elles impliquent des successions d’efforts inglorieux dans tous les domaines de l’activité individuelle et sociale, tandis que le combat se contente d’un sacrifice total dans l’éclair d’un élan de volonté. Tous les peuples ont trouvé des sursauts de combativité aux heures douloureuses des grands conflits de leur histoire. Les émotivités guerrières appellent alors des jaillissements d’héroïsme dont on a fait le tissu des annales de la vie publique, au détriment des efforts continus qui sont là trame obscure des développements de la paix.

Comme l’a candidement avoué Bernhardi, la guerre et la paix ne s’opposent, en direction d’un même but, que par des différences de moyens. Si l’on doit espérer que le progrès des temps amène de plus longues durées de paix que de guerre, les mauvaises chances d’une nation fléchissante ne pourront que s’aggraver, aussi longtemps qu’elle ne réussira pas à muer, à fondre le tumulte de ses énergies de guerre en énergies réglées du temps de paix. La victoire militaire est d’un moment qu’il faut savoir saisir pour l’installer et la continuer dans la paix. Que les coordinations nécessaires viennent à faire défaut, pour quelque raison que ce soit, l’avantage d’un jour ne se pourra poursuivre, — si haut qu’on l’ait clamé. Les morts auront légué aux vivants une tâche que ceux-ci se seront trouvés hors d’état d’accomplir. L’histoire d’Athènes ne l’a que trop clairement fait voir.

Qu’il y ait de bons et de mauvais serviteurs de la patrie, cela est et sera de tous les temps, de tous les pays. Mais que l’immense masse des moyennes flottantes se laisse déborder, à ses propres dépens, par la ruée des moindres contre la dispersion des hautes volontés dont l’union ferait le salut de l’idée, voilà le pire malheur. Difficulté d’accoutumer d’insuffisantes cultures morales aux sacrifices du présent qui conditionnent les libérations de l’avenir. Démosthène, rhéteur professionnel, flattant les foules et ménageant les forts, eût vécu dans l’estime de ceux qui le livrèrent aux soldats d’Antipater. Il a voulu. Il a osé. Il a sauvé Athènes de l’ignominie défaitiste. La calomnie, la mort, furent de ces rémunérations dont les grandes âmes n’ont pas la faiblesse de s’étonner. Désastreuse victoire des impuissants accommodés d’avance au fait du jour, qui ne craignent rien tant que la fatigue de vouloir avant d’avoir tenté. Les coalitions de lâchetés qui s’opposaient ouvertement à Démosthène à la suite de Phocion, ou, hypocritement, derrière Eschine et sa bande, devaient faire pencher l’assentiment public au hasard des émotivités de rencontre. C’est le mal des démocraties plus promptes aux formules séduisantes qu’aux fixations de réalités. L’indépendance d’Athènes aurait voulu la continuité de l’effort. Il ne lui manque rien qu’une permanence de volonté.

Les esprits simplistes ont pu ne considérer dans Démosthène que les ressources de son éloquence. Eschine, cependant, l’égalait en art, s’il ne le dépassait pas. Pour l’action, la foule, avec ses qualités d’inspirations oblitérées de trop de méprises, cherche moins un parleur qu’un homme, vraiment homme, où se prendre. Athènes sentit, aux grands jours, que, dans le monstre dénoncé par Eschine, elle l’avait trouvé. Qui sait si la plus haute puissance oratoire ne serait pas d’une abjuration d’esthétique ? Car ce n’est pas à l’art du discours qu’il en faut mesurer l’efficacité. L’orateur saisit l’assemblée moins par la qualité positive de ses arguments, réservés aux plaisirs des commentateurs, que par la sensation de la somme de lui-même qu’il engage au combat.

La bonne flèche du bon arc voudra que l’archer vise haut. Cependant, qui veut, avant tout, emporter le vote d’une assemblée doit se résoudre à baisser l’argument. Moyennant quoi, la foule se donnera parfois pour un jour, si elle sent que celui qui vient s’offrir à elle commence par se donner. La savante ordonnance des arguments, la cadence des périodes, l’ampleur ou la sobriété du geste, l’harmonie des pensées, l’effet d’une voix bien conduite jusqu’à l’éclat final, toutes ces dispositions savantes font admirer le discours, mais ne suffisent pas à enflammer les foules aux heures des suprêmes dangers. Qui veut convaincre doit être convaincu d’abord. Ce n’est pas assez que l’intelligence se rende, si l’élan de l’émotivité n’emporte pas les cœurs. Pour mouvoir tant de vies indifférentes ou rebelles, il faut, dans la parole, une effusion de profondeurs. L’homme se donne : on le prend. Il s’élance : on le suit… jusqu’à l’épreuve de l’événement. Démosthène se donnait à Athènes ; Eschine, le rhéteur par excellence, était au service de Philippe. Avec son éloquence massive de marteau-pilon, Démosthène agissait en force irrésistible tandis qu’Eschine, ingénieux, débitait des arguments. Le Discours pour la couronne jetait l’un, pour un jour, aux sommets de l’apothéose, cependant que l’autre, tout saignant, allait se cacher à Rhodes ou à Samos.

A côté d’Eschine, il y avait Phocion, citoyen intègre, général intrépide, mais défaitiste obstiné, cherchant dans la défaillance publique l’intérêt de sa patrie, par incapacité de saisir un autre idéal que de vivre à tout prix. Dernier vestige d’une oligarchie déchue, Phocion n’avait pas de plus grand plaisir que de dire son mépris à la foule qui ne se lassait pas de le nommer stratège sans le consulter. Éloquent, incorruptible, en permanente défaillance d’idéal, et insuffisant dans l’action, il fut pour Démosthène l’implacable critique de toute heure, « la hache » de ses discours. Une longue vie d’activités contradictoires, une sérénité railleuse à l’heure de la ciguë.

Le sort de Démosthène fut de réunir contre lui, outre l’effort des plus redoutables adversaires, les violences d’une aristocratie dégénérée, avec les défiances de cette démocratie qu’il s’agissait de mettre en œuvre malgré l’or et les intrigues de Philippe. Tour à tour enflammée d’un beau zèle pour la chose publique, ou bientôt résignée aux dégradations de l’asservissement, la foule se prodiguait d’heure en heure, — incapable de se fixer. Et, pour tout achever, voici la trahison de l’oracle. « La Pythie philippise. » Les Dieux eux-mêmes se laissent entraîner contre Démosthène. Soit donc. Contre les Dieux eux-mêmes, il soutiendra l’effort de la journée.

Les forces sont en présence. A l’action maintenant. Ce n’est pas que l’action elle-même ait besoin d’être racontée, car chacun en connaît les principales phases, aussi bien que le dénouement. Toutefois, quand on cherche à saisir les traits caractéristiques de tels personnages, au plein de la passion qui les anime, c’est au cœur de l’acte lui-même qu’apparaîtra le relief des ressorts. Démosthène va combattre Philippe, Alexandre, Antipater. Mais, pour livrer ses batailles, il lui faut les soldats d’Athènes et de tout ce qu’il pourra rassembler d’alliés. Il ira jusqu’en Perse chercher un secours de finances, car le grand roi n’a que trop de raisons de craindre l’ambition du Macédonien. Si Démosthène peut tenir la place publique en haleine, sous les huées des agents de Philippe, s’il peut enlacer le peuple d’Athènes dans les liens d’une volonté suivie, s’il peut le maintenir dans la direction de l’effort en proportion de ses moyens, il ne lui restera plus qu’à se faire administrateur des finances publiques, organisateur des forces militaires sur terre et sur mer, diplomate et combattant même, non sans employer ses propre deniers à la réparation des remparts. En retour de quoi, l’amende, la prison, l’exil, pour finir par le rappel, et la mort dans la défaite irréparable.

Que faire d’un récit dans une telle confusion d’aventures ? De quel poids peuvent peser, à toute heure, les incidents du jour, les jeux de l’imprévu ? Le drame se trouve ramené aux développements du caractère des acteurs identifiés avec la cause à laquelle ils ont voué leur vie. Napoléon notait avec dédain que les batailles de l’indépendance américaine n’avaient eu, en comparaison des siennes, qu’une valeur de combats d’avant-poste. Il ne prévoyait pas que nos guerres modernes aligneraient des effectifs auprès desquels les siens pâliraient à leur tour. Gardons-nous de la faute insigne de mesurer l’effort humain au nombre, quand Marathon, Salamine ont précisément fait voir l’inanité des foules militaires dans la balance des énergies, aux heures où l’irréductible élan de l’idée lance l’homme tout entier au dévouement absolu. L’organisation, la discipline, la stratégie pourront le plus souvent décider du succès. La simple puissance de l’idée aura son jour aussi. Et l’ennemi même en sentira le contre-coup, comme le nota Gœthe annonçant, sur le champ de bataille, que la journée de Valmy marquerait une ère nouvelle de l’humanité, parce qu’à la canonnade d’une troupe de volontaires il avait vu reculer les vieux soldats de Frédéric. De même, à Cranon, les Athéniens, leurs vertus de robustesse morale épuisées, étaient vaincus avant le simulacre de bataille où ils se présentaient par esprit de formalité.

Cependant, paix ou guerre, les mêmes déploiements de forces et de faiblesses continueront de s’affronter pour des épreuves comparatives d’énergie où la constance de l’effort doit finalement l’emporter. Un conquérant qui mène ses bataillons à des rencontres successives de forces incohérentes finit même par se briser, comme Alexandre dans l’Inde, et Napoléon en Russie, à des accumulations de résistances passives. A travers toutes fluctuations humaines, c’est l’idée qui doit vaincre en fin de compte, mais elle a besoin d’être servie par un concours de volontés, fonction des valeurs de l’homme complet.

Lorsque le développement sans cohésion de l’Hellénisme ionien eut conduit Athènes, parleuse, au heurt macédonien, le plus futile prétexte était bon pour engager les armes. J’ai noté que les causes avouables de la guerre du Péloponèse n’ont pu être retrouvées par l’histoire. Les causes profondes de la guerre macédonienne — qui, du Gange au Nil, allait bouleverser tous les anciens foyers de civilisation — échappent de même aux analyses trop serrées.

Les Phocidiens avaient labouré un champ consacré à Apollon. Cela ne paraît pas bien grave. Il ne fut besoin, pourtant, que de ce trait de charrue pour anéantir Crissa et déchaîner le malheur du monde civilisé, car Philippe, en mal de conquêtes, avait déjà pris la mesure de l’obstacle athénien. L’Amphictyonie de Delphes se trouva l’outil le plus propre à déchaîner la guerre. L’ironie voulut même que Philippe en devînt le président. L’Amphictyonie était une sorte de confédération cultuelle pour le maintien de la paix autour du Dieu. Importées, semble-t-il, par les anciens peuples qui préparèrent les premières civilisations de la Grèce, ces organisations avaient été nombreuses dans les temps reculés. Celle qui siégeait alternativement. aux Thermopyles et à Delphes en était le dernier vestige. Tribunal arbitral qui devait faire la paix et devint, dans les mains de Philippe, un instrument de guerre. Deux guerres sacrées, à des fins purement humaines. La logique des prétextes étant indifférente, le sort en est jeté. La question se posait entre la décision des armes et l’esprit de civilisation hellénique à la recherche de ses moyens de réalisation.

Sur les guerres intestines des peuples grecs, je crois qu’il faut renoncer à faire la pleine lumière. Les villes, changeant d’alliances et d’ennemis d’heure en heure, ne cherchaient que batailles. Alternativement mises à mal par leurs tyrans, leurs oligarques ou leurs orateurs, le meilleur moyen, pour chacun, de rendre des comptes était de passer d’une bataille à l’autre, sans trop chercher la liaison des événements. L’incoercible mobilité de l’esprit public permettait de s’élancer, sans transition, de l’héroïsme sublime à des chutes où sombraient les plus beaux élans de virilité. La vie de l’Orient, incomparable dans les champs de la pensée, se prêtait à toutes les violences de la guerre, par incompréhension de l’action coordonnée.

Héritier de ces dons, l’Hellène, au contact des « barbares », trouvait la guerre plus facile que la paix, et ne jouissait vraiment de ses relâches que dans la musique de parler. La moralité n’était pas sans fissures. On était trop subtil pour se payer uniquement des mots où l’imagination se délectait. C’est pourquoi toutes les contradictions s’accommodaient d’elles-mêmes, sans que personne prît la peine d’y penser. Aristophane bafouait impunément les Dieux sur la scène, et Socrate payait de la ciguë le crime de les avoir oubliés.

A certaines heures, de ces chaudières d’idéal et de basses turbulences où toutes les sorcières avaient apporté leurs magies, un homme surgissait pour manifester des énergies au-dessus de son temps, parfois au-dessus de lui-même, et marquer sa ville d’une empreinte de son passage. Dans les luttes sans fin pour l’hégémonie, Thèbes se reconnaissait dans Epaminondas, Sparte dans Lysandre, Athènes dans Périclès. Pour l’Hellade elle-même, à l’heure tragique où ses suprêmes aspirations vont expirer dans l’impuissance de faire, l’homme de la Destinée se rencontre chez Démosthène qui sentit, qui vécut, qui voulut l’Hellade plus qu’aucun autre Hellène, et qui l’aurait sauvée si elle y avait consenti. A Rome, plus tard, les reprises d’une discipline de volontés, — pour quelles suites de défaillances et de recommencements !

Cette qualité d’impulsion supérieure qui fait la valeur efficace de l’idée fut présisément celle qui caractérisa Démosthène, et qui, en l’opposant à ses concitoyens velléitaires, mit le sceau à la tragédie de sa destinée. Toute sa vie profonde, source de ses activités publiques, fut d’une réaction continue contre les dispositions instinctives de ses concitoyens. Il veillait quand, pour s’oublier eux-mêmes aux fêtes, aux théâtres, ils oubliaient l’ennemi aux aguets. Il veillait, il dénonçait leur indolence, il leur faisait honte d’allier de si belles paroles à tant de manquements, — toujours prêts à miser sur l’hypothétique effort du lendemain pour négliger l’acte urgent d’aujourd’hui. Il fallait répondre, à Eschine, de ressources toujours prêtes, à Phocion, implacable railleur, à Eubule, un honnête bourgeois fastueusement faible et, pour cela même, généralement estimé, à Démade, d’une incomparable fougue oratoire, à Philocrate versatile, et si, de fortune, le puissant orateur emportait le vote aujourd’hui, demain c’était à recommencer. Avait-il obtenu gain de cause, c’en était fait si le décret n’était mis immédiatement en œuvre, et, pour cela, quel autre que celui qui l’avait fait passer ? Alors, c’était l’exécution dans toutes ses complexités, dans tous ses détours, parmi toutes les résistances d’apathie ou de mauvais vouloir, souvent concertées, par l’effet de la corruption, avec les manœuvres d’un ennemi, dont l’art était d’allier toutes les ruses de la paix à toutes les surprises des armes. Des premiers jours de la lutte aux derniers, Démosthène est partout, voit tout, pourvoit à tout, conduit tout, sauf sur le champ de bataille où il ne peut suppléer à l’insuffisance des généraux, surtout quand le meilleur d’entre eux n’a cessé de prêcher la reddition à merci.

Avant même que Philippe n’eût commencé de donner sa mesure, Démosthène, qui déjà rêve de concentrer les forces helléniques contre l’envahisseur pressenti, empêche les Athéniens d’entreprendre, contre les Perses, une folle expédition qui livrerait Athènes au premier conquérant. Dans les contestations acharnées des Spartiates et des Thébains pour la possession de Mégalopolis, capitale de l’Arcadie, non seulement il refuse de prendre parti contre les Thébains, pensant qu’il aura besoin d’eux quelque jour, mais il maintient, dans la même vue, l’alliance avec Sparte, l’ancienne ennemie. Sa conclusion est assez claire : « Ne laissez jamais le faible à la merci du puissant. » Et dans l’affaire des Rhodiens : « Je m’étonne qu’aucun de vous ne considère que, si Chios, Mytilène, Rhodes et presque toute la Grèce se courbent sous le joug, notre propre gouvernement est en péril. » Ce langage est d’autant plus significatif que la lutte contre Philippe n’en était qu’à ses débuts. La première Philippique datait d’une année à peine, et le dessein s’accusait de plus en plus, chez Démosthène, de grouper toutes les forces de la Grèce sous l’hégémonie morale et militaire de la Déesse Athéna.

Incapable de se contenir plus longtemps, le roi de Macédoine avait méthodiquement ravagé la Thrace, soumettant les villes et s’engageant dans une interminable querelle avec Athènes au sujet d’Amphipolis dont il s’empara. Il prodiguait les assurances d’amitié, mais saisissait tout aussitôt l’occasion de la guerre sacrée pour intervenir dans les affaires de la Grèce en se prononçant contre les « sacrilèges » Phocidiens qui s’étaient permis d’ensemencer le champ d’Apollon. Il prend en mains la cause des Amphictyons, ce qui n’est pas moins dangereux, pour cette auguste assemblée, que s’il l’avait directement attaquée. L’Amphictyonie était, comme j’ai dit, une des plus antiques institutions de la Grèce, une sorte de lien fédéral entre les premiers peuples hellénisants hasardeusement disposés à se grouper, à s’organiser en une ébauche d’agrégation que l’individualisme hellénique voulait peu rigoureuse, afin de pouvoir s’alléger de ses obligations, au moment du danger. Sous l’empire de tels sentiments, toutes sensations d’un devoir commun s’étaient trop tôt évanouies. Il restait le décor, l’Amphictyonie de Delphes, comme ces pointes de rochers qui jaillissent de la mer pour attester d’anciens écroulements. Elle ne gênait personne. On en parlait avec d’autant plus de respect, comme d’une vieille chose inutilisée. C’était un honneur d’être pylagore, député à l’Amphictyonie, admis comme tel à la fréquentation du Dieu. On y parlait beaucoup, puisque c’étaient des Grecs, et, puisque c’étaient des Grecs, on n’y agissait pas.

Pour Philippe, cherchant l’occasion de rebondir sur la Grèce, pas de meilleur tremplin. Le voilà donc « au service » de l’Amphictyonie, par horreur du sacrilège des Phocidiens. Dans une association « pacifique » de puissances, il faut bien que le dernier mot soit au soldat. Pieusement donc, Philippe ravage la Phocide en conscience et, par distraction, s’égare même jusqu’aux Thermopyles, où la simple présence d’une troupe athénienne, sous les ordres de Nausiclès, suffit à l’arrêter. Partie remise. C’est un commencement. Entre autres vertus de gouvernement, le rusé Macédonien a celle de savoir attendre. Pendant des années, dans sa capitale, Pella, il s’oublie, ou paraît s’oublier en jeux, en fêtes, en débauches, à la façon de l’Orient. Qui voudra s’y tromper s’y trompe. Philippe n’est peut-être encore qu’un grand agité méconnu, content du bruit dans la conquête et même dans l’inaction. Démosthène, cependant, a vu clair, et quelques autres avec lui. Mais s’il n’est pas le seul à comprendre, il est le premier à dénoncer les projets du conquérant. La Philippique a lancé ses foudres. Voici l’envahisseur démasqué.

Disputée d’Athènes à Thèbes, l’Eubée était un champ de dissensions où Philippe faisait mine d’avoir affaire. Eubule propose une expédition qui paraissait facile, à laquelle Démosthène s’oppose malgré les cris de la foule soulevée contre lui. Phocion cerné, près d’Erétrie, se dégage péniblement, mais l’Eubée est perdue. Démosthène avait fait la campagne sous Phocion, pour qu’on ne pût pas l’accuser d’avoir cédé à la peur en déconseillant la folle entreprise. Rien ne caractérise mieux l’esprit athénien que la loi proposée par Eubule — et votéepunissant de mort quiconque oserait demander que l’on employât l’argent des fêtes à des dépenses de guerre. Cela n’en disait-il pas assez long ? Il appartenait à Démosthène de risquer le tout pour le tout, à propos du secours demandé par Olynthe contre Philippe, et de faire rentrer dans les caisses publiques les fonds prodigués en banquets.

Vous avez des orateurs qui vont et qui viennent au milieu de vous en vous demandant : « Que désirez-vous ? En quoi pouvons-nous vous servir ? Que devons-nous proposer ? Le résultat est que… vous avez perdu toute votre puissance, et qu’à l’intérieur vous êtes les serviteurs de ceux qui s’enrichissent à vos dépens… Bien plus, vous vous croyez tenus à une grande reconnaissance pour ces gens-là qui se chargent de préparer vos banquets, quoiqu’ils le fassent avec votre argent et pour votre malheur !

Miracle ! la loi fut rapportée.

La première Philippique n’est qu’une batterie démasquée de Démosthène contre le conquérant. L’orateur athénien était de ces hommes de guerre qui adaptent leur stratégie aux occasions de tout moment. C’est la continuité des développements de Philippe qui a fait la continuité des réactions de Démosthène. Les Philippiques se multiplient et, parmi les aspects divers des continuités de l’homme d’État militant, il n’en est pas de plus dignes d’admiration que ces formidables tirs d’artillerie oratoire qui se donnent pour objet, avant la bataille, de déloger l’ennemi de toutes ses positions. Cicéron s’en est inspiré pour des effets de polémique meurtrière. Mais Démosthène ne faisait pas de polémique. Il canonnait. Il canonnait pour détruire d’abord les ouvrages les mieux dissimulés de l’ennemi. Il canonnait pour engager ses concitoyens en inaugurant la bataille, pour déjouer les trahisons, pour animer les défaillances, pour donner de son stoïcisme à ceux qu’il envoyait à l’ennemi.

Dans aucun pays, en aucun temps, il n’y a rien de comparable à cette œuvre, tant par la force et la persévérance de l’exécution que par la hardiesse délibérée de jeter tout un peuple ouvertement aux calamités de la guerre, afin de prévenir de plus grands malheurs : la perte de l’indépendance, l’abjection de la servitude, l’abdication d’une dignité haute de la vie.

Car Démosthène ne s’attarde point à aborder obliquement des difficultés qui pourraient faire hésiter tout autre. Non, il voit, il dit les choses comme elles sont, et ne mesure l’obstacle que pour y proportionner son élan. Il voudrait porter la guerre en Macédoine pour n’avoir pas à la repousser sous les murs d’Athènes. De bon ou de mauvais gré, un peuple peut se lancer émotivement dans la guerre. L’y maintenir par la rigueur d’un calcul de prudence imposant le détachement de soi-même, dans l’intérêt d’une cause supérieure, est


(Phot. M. Meys.)
LA PNYX
terrasse où se réunissait l’assemblée du peuple

Au premier plan, à droite, surélevée de trois marches, et les six degrés étroits de l’escalier de la tribune ; au fond, à gauche, l’Acropole et la silhouette du Parthénon ; à l’horizon, le mont Hymette (où prend

naissance l’Hissos).
Cliché. (Illustration.)
DÉMOSTHÈNE
D’après une statuette en bronze retrouvée chez un marchand de Constantinople.
Bulletin de correspondance hellénique de 1924.
une entreprise d’une autre envergure. Il faudrait

ici un homme, — l’homme seul d’Ibsen, — pour la réaliser. Mais cela ne suffirait pas encore. Démosthène déterminera le but, calculera les moyens :

Vous n’avez jamais pu tirer parti de vos avantages… Apprenez-vous que Philippe est dans la Chersonèse ? Décret pour la Chersonèse. Qu’il est aux Thermopyles ? Décret pour les Thermopyles… Vous courez à sa suite, n’arrêtant vous-mêmes aucune mesure militaire importante, ne prévoyant rien, attendant la nouvelle du désastre d’hier ou d’aujourd’hui.

Et encore :

Le plus terrible ennemi qui menace Athènes ce n’est pas le roi de Macédoine, mais votre mollesse, Si Philippe mourait aujourd’hui, elle vous ferait un autre Philippe demain.

Hélas les temps étaient passés de la prééminence d’Athènes refoulant le grand roi en d’indicibles journées. La Ville en était venue à recruter des mercenaires. Avant la bataille, le parti oligarchique, dont Phocion était l’âme, regardait la victoire de la Macédoine comme un fait accompli, et ne songeait qu’à se concilier le vainqueur. Démosthène et sa « démocratie » défendaient ce qui restait de l’Hellade. Seulement, Démosthène poursuivait sa bataille, et le démos flottait de la gloire à la honte, incertain du profit. Quand un peuple s’abandonne lui-même, il n’y a pas de magicien pour le sauver. « Que fait Philippe ? » demeurait la question du jour à Athènes, tandis que Démosthène allait clamant : « Que faisons-nous ? »

Philippe se jette à l’improviste sur Olynthe qui demande du secours à Athènes. Des délibérations, des délibérations. Trois barangues enflammées de Démosthène. Les Olynthiennes. Trois ambassades se succèdent. Athènes, avec beaucoup de paroles, fait l’effort d’expédier quelques mercenaires. Les quatre mille soldats, finalement envoyés sous Charès, arrivèrent trop tard. Olynthe est brûlée, ses habitants vendus. Des Grecs, moyennant le don de quelques captives, apportèrent leur concours à la fête triomphale du Macédonien. Avec Olynthe, trente-deux cités grecques furent anéanties. Athènes avait laissé faire.

Il faudrait un long et inutile récit pour dire les phases de la décevante controverse entre Athènes et Philippe qui mit fin à la première guerre sacrée. L’ambassade à Philippe, dont Eschine et Démosthène faisaient partie, fut l’occasion, entre les deux orateurs, d’un débat aussi ardent que serré, où le Macédonien était d’avance en possession de tous les avantages, par la complicité des faiblesses du peuple athénien.

Cependant, selon la remarque de Curtius, « Philippe n’avait pas tout gagné, Athènes n’avait pas tout perdu. Aux simulacres de guerres qu’on avait vues traîner pendant dix ans, succéda le simulacre d’une paix maintenue pendant sept années, durant lesquelles se développèrent les germes de la lutte décisive ».

Les avertissements de Démosthène n’avaient pas été entendus. Isocrate lui-même célébra dans Philippe le nouvel Agamemnon qui allait réunir sous son sceptre tous les peuples de la Grèce dans la prospérité d’une paix imposée par les armes. De quel mouvement oratoire il s’élève « contre ceux qui font tapage à la tribune, contre les envieux du puissant monarque qui travaillent sans relâche à le rendre suspect, qui sèment le désordre dans les villes, regardant la paix générale comme un attentat à la liberté ! » Voilà comment l’un des plus grands orateurs d’Athènes, un soi-disant patriote, ne craignit pas de juger la politique de Démosthène. Que pouvaient dire les vendus ?

Retors et vaniteux, Isocrate désirait, comme Démosthène, sauver sa ville des entreprises de Philippe, mais, tout imprégné de fallace hellénique, prétendait la soustraire au péril macédonien par un artifice dont le résultat était de l’y abandonner. Si Philippe en devait venir à dominer l’Hellade, on ne pouvait douter qu’il la voulût conduire contre les Perses. Pourquoi ne pas commencer par où l’on devait finir, en faisant l’union de tous les Grecs sous Philippe pour les jeter sur les États du grand roi ? Puérile suggestion de rhéteur qui n’avait d’autre tort que d’oublier les données immédiates du problème pour laisser aux défaillances du jour le rêve d’un appel à d’hypothétiques lendemains. Pour éviter de combattre Philippe, on en venait à combattre pour lui. Là-dessus, Isocrate avait pris la peine d’écrire une laborieuse lettre au roi de Macédoine, en façon d’un devoir d’écolier, pour escamoter la question de l’hégémonie que l’Athénien avait d’abord réclamée et dont, plus tard, il s’abstint prudemment de parler. L’impétueux conquérant ne s’embarrassait point de ces misères, sachant ce qu’il voulait. Cependant Isocrate lui apportait une aide trop efficace en invectivant Démosthène, pour qu’un tel concours pût être négligé.

Les oppositions directes en pleine lumière n’ont pas toujours, dans les conflits de l’homme, la valeur décisive qu’il peut sembler. Démosthène y dut joindre, dans le bilan de sa défaite, les agressions obliques des trahisons de tous degrés. La réponse de Philippe fut de ravager la Phocide et d’anéantir ses cités. Quand il eut franchi les Thermopyles, ce fut la fin de la première guerre sacrée qui n’avait pas duré moins de dix ans.

Guerre terminée, ai-je dit. Voyez plutôt. L’universelle connivence a admis Philippe dans l’Amphictyonie. Il en est même le président et, de ce chef, se trouve arbitre de la prétendue fédération hellénique. Son premier soin est de rallumer la guerre mal éteinte en faisant rendre un décret d’extermination contre les Phocidiens, toujours pour le sacrilège du champ labouré d’Apollon. Les Athéniens menacent, et Philippe, tout doux, de préparer une nouvelle paix (qui valait les précédentes), à la seule condition que son admission dans l’Amphictyonie fût reconnue. Démosthène ne s’y oppose pas. Il est trop tard pour contester, contre les Amphictyons eux-mêmes, l’hellénisation maquillée du Macédonien.

Il va sans dire que cette paix n’apaise rien. Une vieille querelle d’Argos et de Messène avec Lacédémone, est portée de Philippe à Athènes, sans qu’on puisse même savoir s’il y a quelque part l’ombre d’un droit. Philippe, qui s’est fait une marine, s’empare d’Halonèse, petite île de la mer Égée, jadis colonisée par Athènes, et Phocion, personnellement favorable au roi de Macédoine, commande une armée athénienne qui empêche Philippe de pousser son agression contre Byzance, libère la Chersonèse de Thrace et rejette l’envahisseur loin des côtes de l’Hellespont. Ce sont là jeux de Grecs qui n’ont pas toujours le temps de discerner clairement les vainqueurs des vaincus, puisque la guerre recommence aussitôt terminée.

Démosthène avait lancé ses Philippiques pour obtenir des Athéniens une déclaration de guerre à Philippe, tandis que sévissait la guerre sous les auspices de la paix. Sous l’impulsion de l’orateur, voilà donc la guerre déclarée, et Philippe, pour montrer le cas qu’il fait de cette aventure, s’en va guerroyer chez les Scythes, non sans se ménager l’occasion d’un retour offensif au premier tournant. Cette occasion, l’ami Eschine ne tarde pas à la faire naître dans le conseil même des Amphictyons où il siège (grâce à Philippe) comme pylagore. Assuré du succès, l’agent macédonien ne se met pas en frais d’imagination. Le prétexte de la première guerre sacrée est assez bon pour la seconde. Cette fois, ce sera les Locriens d’Amphissa qui auront commis le sacrilège d’élever une tuilerie dans le champ d’Apollon. Eschine prend la parole pour raconter gravement cette histoire, et les non moins graves Amphictyons, mis au point, d’opiner pour la guerre contre Amphissa.

On escarmouche en attendant que Philippe se fasse donner la mission de réduire la ville impie aussi bien que les États de la Grèce qui prendraient son parti. C’est la seconde guerre sacrée. De son ardente parole, Démosthène appelle au combat tout ce qu’il peut rassembler de peuples encore soucieux d’une dignité d’indépendance. Les villes de l’Achaïe, Corinthe, Mégare, Leucade, Corcyre se confédèrent. Thèbes, militaire, hésite, mais l’audace de Philippe ne permet pas de différer l’événement. Sans déclaration de guerre, il entre dans Élatée, d’où sa menace directe sur Athènes ne pouvait être tolérée.

Pourquoi cet effarement d’Athènes à la nouvelle de l’entrée de Philippe dans Élatée ? C’est que rien n’était moins attendu. Philippe était alors aux Thermopyles dont les Thébains, concentrés à Nikaia, assuraient la défense. Athènes était couverte. Impossible de forcer le défilé. Pour le tourner, il eût fallu traverser la Phocide de part en part, et les Phocidiens écrasés par Philippe (villes rasées, campagnes dévastées, tribut semestriel) n’y auraient pas prêté leur concours. Mais voici que des textes montrent des villes rebâties, l’État reconstitué. Les versements semestriels, dont des inscriptions nous ont gardé les quittances, cessent brusquement. C’est Philippe qui paie son libre droit de passage en Phocide pour fondre sur Élatée. Moyennant quoi les Athéniens, qui s’attendaient à la guerre en Thessalie, la voient soudainement à leurs portes. « Un plan profondément combiné, dit Démosthène lui-même, où se révèle Philippe dans toute son habileté. » L’heure redoutable est venue où le coup décisif doit être porté. Dans le plein de sa force, Philippe est prêt à la bataille. Les Athéniens n’en sont toujours qu’à délibérer.

Il faut se reporter au discours de la Couronne pour le spectacle d’Athènes à ce coup de foudre qui déchire le dernier voile, faisant apparaître le désarroi final de tous ces beaux parleurs dont les yeux se dessillent en dépit d’eux-mêmes, à l’heure où déjà la partie est perdue.

C’était le soir. Arrive un homme qui annonce aux Prytanes la prise d’Élatée. Aussitôt, les uns se lèvent de table, chassent les marchands de la place publique et brûlent leurs tentes[7]. Les autres mandent les généraux, appellent le trompette. Toute la ville est pleine de trouble. Le lendemain, au point du jour, les Prytanes convoquent le Sénat. Vous, de votre côté, vous vous rendez à l’Assemblée, et avant qu’on eût rien agité, rien décidé dans le conseil, le peuple était rangé à ses places. Bientôt après, les sénateurs arrivent, les Prytanes déclarent la nouvelle et font paraître celui qui l’a apportée. Cet homme parle lui-même. Le héraut demande qui veut parler. Personne encore. Et tous les généraux, et tous les orateurs étaient présents. Et la patrie appelait un citoyen qui parlât pour la sauver ! Car cette voix du héraut qui se fait entendre quand les lois l’ordonnent, c’est la voix de la patrie. Qui donc devait se présenter alors ?… Mais ce jour, ce moment ne demandaient pas seulement un citoyen riche et dévoué. Il fallait un homme qui eût suivi les affaires dès le principe, qui eût pénétré les desseins de Philippe. Celui qui ne les eût pas connus, qui ne les eût pas dès longtemps et profondément étudiés, fût-il riche, fût-il dévoué, ne pouvait savoir ce qu’il fallait faire, ce qu’il fallait vous conseiller. L’homme que demandait un tel jour, c’était moi ! Je me levai.

Lecture du décret proposé par l’orateur :

Démosthène, fils de Démosthène de Péanée, a dit :

…Philippe, roi de Macédoine, au mépris des serments et de tout ce que les Grecs révèrent, a violé nos traités. Il a pris des villes sur lesquelles il n’avait aucun droit. D’autres qui nous appartenaient, il les a réduites en esclavage, sans provocation de notre part. Aujourd’hui encore, il s’accroît par la violence et la cruauté. Il s’empare de nos cités, détruit leur gouvernement et vend leurs habitants. Quelquefois, il en chasse les Grecs, établit des barbares à leur place, leur livre les temples et les tombeaux. Horrible impiété digne de son pays et de son caractère… Tant qu’il n’a touché qu’à des villes barbares, étrangères à la Grèce, les Athéniens ont pu fermer les yeux. Mais quand ils le virent porter la main sur les villes grecques, traiter les unes avec ignominie, ruiner et détruire les autres, ils se regarderaient comme indigne de la gloire de leurs ancêtres s’ils abandonnaient des Grecs que Philippe a osé réduire en esclavage.

Dispositions prises pour combattre sur terre et sur mer. Puis la grande affaire du secours à porter à Thèbes. L’ambassade aux Thébains, sous la conduite de Démosthène. L’alliance conclue et la marche en avant… Hélas ! jusqu’à Chéronée.

Voilà ce que j’ai fait, quand le héraut demandait : « Qui veut parler pour la patrie ? » Toi, Eschine, tu restas muet, tranquillement assis dans l’assemblée. Moi, je me levai et je parlai. Que si tu n’as rien dit alors, parle du moins aujourd’hui. Dis-nous quel discours j’aurais dû tenir, quelle occasion j’ai fait perdre à l’État ? Quelles alliances, quelles entreprises j’aurais dû conseiller ?… Quand même l’avenir eût été manifeste pour tous, que tous l’eussent prévu, et que toi-même, Eschine, tu l’eusses annoncé, publié à grands cris, toi, qui n’as pas ouvert la bouche, notre ville devait encore faire ce qu’elle a fait, pour peu qu’elle songeât à sa gloire, à ses ancêtres, à la postérité… Si elle eût abandonné sans combats ce que nos ancêtres ont acheté, par tant de périls, Eschine, on t’aurait méprisé, mais non la République, ni moi. De quel front, grands Dieux, soutiendrions-nous les regards de ces étrangers qui affluent dans Athènes, si, par notre faute, nous fussions tombés où nous sommes, si Philippe eût été nommé chef et maître de la Grèce, et que, pour empêcher ce déshonneur, d’autres eussent combattu sans nous… Les Athéniens des guerres médiques ne cherchaient pas un orateur, un général qui leur assurât une servitude heureuse. Ils pensaient qu’ils ne pouvaient pas vivre s’ils ne pouvaient pas vivre libres. Chacun d’eux ne se croyait pas né seulement pour son père et pour sa mère, mais aussi pour sa patrie… Si j’osais dire que ce fut moi qui excitai en vous cette magnanimité digne de vos ancêtres, vous pourriez justement me reprendre. Mais je déclare que toutes vos grandes résolutions sont de vous et que la République, avant moi, pensait avec cette même élévation d’âme. Je dis seulement que quelque part m’est due dans ce qu’elle a fait de glorieux.

Ainsi parla Démosthène, fils de Démosthène de Péanée, quand il fut mis en demeure de se justifier devant Athènes par Eschine, l’agent macédonien. J’ai voulu qu’il prît la parole pour lui-même dans le plein événement de sa destinée, sous les accusations de son plus perfide ennemi, devant le peuple athénien, son juge. La pleine lumière, sur ses conseils, sur son action, à l’heure critique de la grande tragédie, quand les Athéniens, déconcertés par le coup de foudre de Philippe s’emparant d’Élatée, ne s’accordaient que pour hésiter, quand pas un orateur, pas un général, pas un soldat n’osaient prendre la parole pour ouvrir un avis, seul, Démosthène se lève à l’appel, sans réponse, du héraut : « Qui veut parler pour la patrie ? »

Dans le désarroi des âmes et des cœurs — l’agent de Philippe n’osant pas même suggérer l’acte de lâcheté suprême que beaucoup se laisseraient imposer — Démosthène a vu, Démosthène a dit, Démosthène a décidé. Il se porte, de sa personne, au plus vif de l’action. Vous pouvez prendre la mesure de l’orateur, du chef d’ambassade, du politique, de l’homme tout entier. Quand chacun se dérobe dans le silence de la terreur, il arpente la scène, tête haute, voix sonore, geste impérieux. Il ramasse les volontés éparses en des faisceaux de métal acéré. Il commande au lieu de proposer. Et toutes ces inerties, et toutes ces nolontés se dressent à l’appel du cuivre sonnant à l’héroïsme que demande la journée. Superbement il se rend justice à lui-même, sans craindre un démenti : « S’il y avait eu dans chaque cité hellénique un seul homme fidèle à son peuple comme moi, si même la Thessalie ou l’Arcadie avait eu un seul citoyen d’accord avec mes sentiments, les Hellènes seraient restés libres, en deçà et au delà des Thermopyles. »

C’en est fait. La foule hésitante a reconnu la voix des temps héroïques dont le grand Athénien a évoqué l’image : Marathon, Salamine, Platée. Du mont Aegaleos, après avoir dévasté l’Acropole, Xerxes regardait la bataille. Il a fui. Jusque dans l’avenir lointain, de tels moments retentissent. Eschyle n’a dit le désastre des Perses qu’après avoir pris sa part de Salamine. Cette fois encore, la Grèce ne sera pas vaincue sans bataille, car Démosthène, dans sa forte main, va ressembler toutes les puissances de cette miraculeuse histoire, et si les guerriers sont dignes d’un tel chef, comme aux jours de Miltiade et de Thémistocle, le nouveau barbare sera, comme l’ancien, refoulé. Quoi qu’il arrive, on peut s’en fier à l’avenir. Dans une telle cause, il ne peut pas y avoir d’héroïsme perdu.

Militairement, Démosthène joue cette partie sur les vertus gerrières des Thébains pour qui Leuctres et Mantinée portent témoignage. Il faut les détacher de Philippe qui les tient sous sa menace. Il faut les amener aux Athéniens avec lesquels ils sont en compte. Le décret est voté. Une ambassade part pour Thèbes. Démosthène en est le chef. Devant le peuple thébain, porteur d’une grande histoire, l’Athénien va jeter l’enjeu de vie ou de mort de la Grèce, en présence des envoyés de Philippe qui disposent de tous les moyens de persuasion. Dramatique journée, où Démosthène l’emporta par des prodigalités de lui-même ! Les Thébains ne renieront pas l’Hellénisme. Quel que soit le sort des armes, les destinées de l’humanité pensante devront survivre à tous événements. Il n’y a de défaite irréparable que pour la cause abandonnée. Démosthène nous montre qu’à certaines heures un homme peut suffire pour faire d’une bataille perdue une bataille gagnée.

Hélas ! nous allons à Chéronée, où se consomme par Philippe et par Alexandre, un désastre d’idéalisme dont nul, sauf Démosthène, n’aurait pu en appeler. Chargé par Alexandre, le « bataillon sacré » des Thébains fut digne de l’ennemi. La victoire hésita. Mais le destin funeste avait prononcé. En ce jour, la Macédoine, qui, naguère, avait demandé la paix en voyant Thèbes s’unir à Athènes, réussit à rétablir une fortune d’aventure chanceusement risquée.

Au tournant décisif de sa victoire, Philippe ne pouvait se tenir d’admirer en quel péril de défaite finale le seul Démosthène avait pu le jeter. Il regardait comme une faveur signalée du sort (au dire d’Antipater, rapporté par Lucien) que les armées ne fussent pas conduites par Démosthène dont les discours, tels que béliers et catapultes, mis en mouvement d’Athènes, ébranlaient et ruinaient tous ses desseins.

Après la victoire de Chéronée, Philippe ne cessait de nous entretenir du péril extrême auquel un seul homme nous avait exposés : « Oui, disait-il, si contre tout espoir, par l’ignorance des généraux athéniens, par la mauvaise discipline de leurs soldats, et plus encore par une faveur inouïe de la fortune, nous ne fussions pas sortis vainqueurs de ce combat, cette seule journée nous exposait à perdre tout à la fois et l’empire et la vie. Démosthène, réunissant contre nous les principales Républiques, avait rassemblé toutes les forces de la Grèce, les Athéniens, les Thébains, les Béotiens et leurs alliés, les Corinthiens, les Eubéens, les Mégariens, et les avait forcés de s’exposer eux-mêmes pour m’empêcher de pénétrer en Attique. »

Plutarque, de même, peu suspect de partialité pour l’orateur athénien, raconte que, revenu de l’ivresse du succès, Philippe frissonna à l’idée de l’extrême danger que le seul Démosthène lui avait fait courir.

Maître du champ, désormais, le conquérant allait se jeter sur les Perses (car, en ce temps-là, notre Gaule était dédaignée), quand il fut assassiné dans une fête de pompe asiatique où il faisait porter sa statue d’or devant lui. Alexandre était là pour reprendre l’entreprise et l’accroître. Il n’y manquera pas. Maîtresse de ses destinées, jamais la Grèce ne se fût lancée dans l’Inde où rien ne l’appelait. Les Gaules l’attendaient, d’esprit mieux préparé pour les développements d’énergie mentale dont l’Hellade se trouvait l’initiatrice supérieure. L’hellénisation directe nous aurait certainement fourni des constructions d’entendement fort différentes de celles qui sont venues de l’hétérogénie gréco-romaine pour aboutir au double effondrement de Rome et de Byzance, jusqu’à ce que la Renaissance eût renoué les grands chaînons de la culture humaine. C’est ce qui nous donne le droit de dire qu’avec le triomphe de Démosthène le sort du monde était changé, puisque la civilisation suivait un autre cours.

Mais le sort implacable est désormais fixé. Par les soins d’Alexandre, Thèbes est déjà rasée. Thèbes s’est révoltée pendant qu’il ravageait la Thrace, et les Athéniens, ô honte suprême ! ont renié l’alliance que Démosthène leur avait gagnée. De ses propres deniers, Démosthène, invaincu, vient au secours de Thèbes. Vainement. La fortune ne se lasse pas de le trahir. Il ne se lasse pas de résister. Pour punir Athènes de n’avoir pas osé, Alexandre exige qu’on lui livre les orateurs qu’il n’a pu acheter. Démosthène est en tête de la liste, et Phocion, donnant décidément sa mesure, propose au peuple de se résoudre à cette lâcheté. Mais l’Athénien se redresse, et Alexandre s’adoucit. L’art d’abuser de la force est quelquefois de n’en pas user. Cependant, Démosthène déjà est aux remparts. Loin de s’abandonner au désespoir, il ranime les courages et prépare tout pour un nouvel effort. Il règle la distribution des troupes. Il dirige la construction des retranchements, veille aux approvisionnements, si bien que le Macédonien, qui juge sa victoire finale assurée, renonce à emporter Athènes de vive force.

A ces excès d’audace, depuis longtemps la réponse des sycophantes ne s’est pas fait attendre. Démosthène a « violé les lois », il a « malversé », il a « trahi ». C’est alors que, pour couper court à ces odieuses manœuvres, Ctésiphon proposa, selon une coutume traditionnellement pratiquée, de voter une couronne d’or à Démosthène. Opposition d’Eschine. Lice ouverte. Sous les yeux du peuple athénien, juge et partie, le plus grand

duel oratoire des annales humaines va se dérouler.

Le fameux débat pour la Couronne que Ctésiphon proposait de décerner à Démosthène, n’a pas duré moins de huit ans. Dans l’ardeur d’un combat sans merci entre les deux orateurs, des plus puissants qui furent jamais, se résumait la crise décisive de l’histoire de ce temps, dont l’issue allait fixer les grandes lignes des évolutions à venir. L’éducation de ma jeunesse consistait à nous mettre en mains ce chef-d’œuvre pour y chercher des leçons de grammaire, avec défense absolue d’en lire une traduction par laquelle nous aurions pu avoir accès aux données générales du drame où se jouait l’avenir de notre civilisation. Je suis heureux que cela soit changé. Il a fallu que les chances de la vie me ramenassent à des textes dont on avait tout fait pour me détourner.

On m’excusera de ne point donner mon jugement sur l’art de Démosthène. Outre que je n’ai point qualité pour cela, c’est aux idées que je m’attache, et j’en trouve l’art heureux dès qu’elles sont clairement exprimées. Au fond, l’art de Démosthène se résume dans un mot : son tempérament. Sa parole, c’était sa vie jaillissant au gré d’une fortune impétueuse qui charriait les hommes à travers les écueils profonds des dégénérescences en cours. Au temps où l’on me dégoûtait du pour la Couronne en évitant de me le faire connaître, la vanité des critiques de style, hors de l’appréciation des pensées, ne pouvait qu’aggraver une indifférence dont le poids m’est longtemps demeuré. D’autres jours sont venus. Je serais heureux si je pouvais aider notre jeunesse à devancer le temps d’une compréhension positive qui sera toujours trop lente à s’offrir. Sans qu’on y prenne garde, l’histoire de toujours, moins diverse qu’il ne semble, déroule, en tous lieux, d’identiques enseignements dont nous détourne notre perpétuelle préoccupation de rapporter nos pauvres mesures à des agitations démesurées. Un jour pourra venir où quelque Aristote futur saura condenser en quelques pages, comme essaya de faire La Boétie dans les données de son temps, un compendium d’homme social dans les mouvements d’une vie historique d’apparence toujours nouvelle, quoique à peine changée dans le fond.

En des diversités d’imperfection, tout le monde, aujourd’hui, est en voie de devenir écrivain ou orateur. Je ne sais pas dans quelle mesure les conditions de la vie sociale s’en trouveront améliorées. Il ne paraît pas que le peuple athénien, tout parleur, ait toujours usé de la parole au mieux de ses intérêts. Il se laissait couler à la fluidité de ses ailes, cependant que des rhéteurs enseignaient la mécanique du métier de convaincre pour permettre à quiconque de diriger. Si l’art de la parole ou de l’écriture devait être pris pour jauge de l’art de penser, il n’y aurait qu’à nous féliciter d’un tel état de choses. Le succès d’Aristophane nous montre, cependant, que le peuple athénien, à certaines heures, se montrait capable de se connaître, sinon de se juger. Des éclairs font la beauté d’une tempête en même temps qu’ils la peuvent aggraver.

L’écrivain dit, et n’a besoin que de lui-même pour prendre acte de son passage. A l’orateur, il faut le concours des réactions du parleur et du parlé, aussi bien dans le temps du discours que dans la constance des actes délibérés. L’élan d’émotivités, plus que la correction du raisonnement, fera pencher la balance. Force et faiblesse de l’orateur le plus maître de son art qui n’aura fait qu’œuvre éphémère, à travers la technique de son maître à parler, s’il n’a pas donné suffisamment de lui-même pour captiver des auditeurs toujours glissants aux prises de sa pensée. Démosthène mit en jeu toutes les heures de sa vie. L’Athénien, léger, voulut, dans la défaite, se réserver des chances. L’histoire s’en trouva déterminée. L’homme s’était donné tout. Qu’importe que son éducation oratoire ait été laborieuse ou aisée ! Ce n’est pas l’art, ici, qui l’impose à notre admiration. C’est l’offrande sans réserve d’un idéal de volonté. Ainsi comprise, la parole s’élève au rang d’une puissance d’action, et c’est en ce point précis qu’elle blesse des auditeurs plus aisément réunis en un élan de passion momentanée que sur la discipline de contraintes nécessaires au triomphe durable de l’idée. Refréné de rhétorique, Démosthène n’eût pas obtenu davantage. L’élan et la contrainte ne peuvent s’accorder.

Veut-on qu’il subsiste un art de se donner ? Oui, sans doute, si le désintéressement cède la place aux combinaisons du donner pour recevoir, c’est-à-dire aux trafics d’un marché. Que l’homme joue noblement le meilleur, le plus beau de lui-même pour une cause au-dessus de toutes les contingences, et les calculs de l’intérêt s’évanouiront comme vapeur au souffle de l’ouragan. Quand il risque plus que sa vie, le héros mesure ses chances à la lucidité de son énergie dans le vif du combat. L’action. oratoire, en des heures décisives, est d’une catapulte qui abat l’obstacle d’un seul coup. Effet de balistique, non d’artifices calculés. « Allez dire à votre maître… » : à ces seules paroles de Mirabeau, toute une assemblée qui se cherche s’est trouvée. Il est inutile de poursuivre : la barricade est emportée. Et la preuve en est de l’émotion qui dure encore malgré l’atténuation, où personne ne prit garde, annonçant qu’on céderait à la force des armes au lieu de se faire tuer. Du haut des Gémonies, quand Cicéron, maître des factieux, jetait au tumulte populaire le défi de ce seul mot : « Fuere »[8], il atteignait aux sommets de l’éloquence, porteur de l’impetus qui décide de la journée.

Quand Philippe est dans Élatée, quand Athènes, effondrée sous le poids de ses défaillances, cherche des inspirations d’audace et ne trouve que des ressorts faussés, le jour de Démosthène est venu. Ce n’est pas assez de dire qu’il fut digne de l’heure. Il s’en empara. Devant lui, bons et mauvais, pêle-mêle, les braves gens qui trouveront plus facile de se faire tuer pour Athènes que de faire acte de virilité dans le Conseil, la bande des salariés de Philippe, le muet troupeau de toutes les désertions accomplies ou suggérées, le bataillon sacré de tous les abandons, de tous les découragements. Rien n’y manque. Eschine énigmatique hoche la tête aux machinations qui le tentent. Tout se tait. Yeux baissés, le défaitiste lui-même craint de devancer l’heure. L’oppression du silence tient les cœurs angoissés. On attend qu’un homme se lève, et voici que, devant tous, cet homme surhumain est debout. D’un mot il déchire le voile des choses, il porte la pointe du fer au fond de la plaie vive, il fait apparaître aux yeux égarés l’horreur vivante de ce qui est. Ainsi feront plus tard Cicéron, Mirabeau, débridant la blessure à l’heure du suprême péril. L’effet oratoire a jailli avant d’être cherché. Un mot suffit : « J’ai vu, j’ai dit, j’ai voulu, j’ai osé. » Il n’y a pas de réplique. La catapulte a joué. Le verbe et l’acte en même temps. Orateur et héros, l’homme entraîne tous ces lambeaux d’existences manquées à la plénitude des réalisations des grands jours. Ils ne pourront s’y maintenir. Lui, il saura s’y draper dans son linceul anticipé. Une telle grandeur se paie. Seul l’homme d’action pourrait dire s’il est un trop haut prix pour le sublime coup de foudre de Jupiter tonnant.

L’événement fut tel que, dans ce duel implacable de deux volontés ennemies, s’institue une sorte de « jugement de Dieu » infirmé par l’histoire, puisque la cause, demeurée victorieuse sur les champs de bataille, ne put affronter l’épreuve du lendemain. De Démosthène à Eschine, il y a toute la distance d’un idéal d’humanité grandissante au brutal empirisme d’un ordre d’asservissement. Si grands qu’ils soient, chacun dans son rôle, les hommes sont ici dépassés par leur cause. Si achevée que soit leur puissance de penser, de dire et de vivre, l’un dans le triomphe de son indépendance, l’autre dans la dégradation de sa servilité, quelque chose survole le champ clos, vers quoi l’œil humain fut et demeurera fixé : un idéal aux grandes ailes de l’être pensant et rêvant, retenu par sa terre, une lueur de phosphène que nous faisons étoile, une animation de sensibilité dont nous voulons éclairer la vie.

Nous devons à ce procès, le plus célèbre de l’histoire, d’avoir une hautaine apologie de Démosthène par Demosthène, c’est-à-dire d’entendre retentir de l’abîme des âges le rugissement même du lion. Ainsi pouvons-nous vivre encore les frémissements de ces redoutables journées où le plus beau et le pire de la Ville de la pensée se choquaient comme deux avalanches de vie et de mort en des fureurs d’éternité. Car c’est bien là le sens du phénomène général où ces deux hommes, représentatifs au suprême degré, s’affrontent sous les regards de la foule qui se juge en croyant les juger. L’un, tendant toutes ses énergies vers un idéal de sensibilité publique où il a mis l’espoir d’un développement humanitaire dont la réalisation dépend des faiblesses mêmes avec lesquelles il lui faut composer. L’autre, agent insigne de toutes les défaillances où quiconque peut masquer d’un verbalisme glorieux, le plus bas des hontes acceptées. Des deux parts, mêmes prestiges d’art qui peuvent aussi bien faire resplendir que défigurer la vérité.

Le « juge » est à son banc, venu de son échoppe, de son atelier, de son office, quel qu’il soit, dans l’orgueil de la sentence de salut qui lui est demandée. Il ne sait pas. Il sait qu’il ne sait pas, ou il l’ignore. Il est assiégé de toutes les sollicitations, de tous les intérêts de l’heure, y compris le sien propre, d’abord. Prévenu, il ne peut éviter de l’être. Accessible à telle ou telle forme d’argumentation, bonne ou mauvaise, c’est sa fatalité. Incertain de lui-même, s’il est assez libre d’esprit pour le sentir, sa confusion peut s’éclaircir ou s’embrumer dès qu’il jette la sonde dans les hésitations ou les préventions d’autrui, face à face avec l’arrêt qui lui est demandé. Cependant l’heure passe. Le combat sévit en lui comme au dehors, et puisque l’homme, pâle chercheur d’une vérité fuyante, se débat dans ses conflits d’erreurs et de vérités, il se rencontre que pourrait être trop souvent tenue pour vérité l’erreur venue du nombre, et pour erreur la vérité par le nombre méconnue. Et cela n’est pas aussi fâcheux qu’on inclinerait à croire, à la seule condition, puisque la loi de l’homme est de changer, qu’on laisse à toutes affirmations humaines leurs chances d’évoluer[9]. Aussi, est-ce bien sur l’exercice de cette liberté nécessaire que se livrent nos plus grands combats contre les traditions de l’homme primitif, qui n’admettent pas que tant d’anciennes méconnaissances puissent jamais se trouver modifiées par les acquisitions de l’expérience ultérieure.

Mais ce n’est pas ici une simple question d’émotivité générale qui est en jeu, comme pour les juges de Socrate. Il s’agit de la solution pressante du problème d’empirisme le plus caractérisé, le plus urgent. Le peuple instigateur du plus haut effort de civilisation doit-il demeurer, à tout prix, libre de poursuivre sa route vers les cimes, ou veut-on qu’il tende les mains aux chaînes des régressions pour en finir avec les dangers et les gloires d’une exubérance de virilité ? Le doit-il ? Le peut-il ? Sur ce point les juges d’Eschine et de Démosthène sont d’une compétence irrécusable, puisque c’est sur eux-mêmes qu’ils vont prononcer. Qui donc, plus que les intéressés, aurait qualité pour dire quelle fortune, haute ou basse, ils se sentent capables de vivre pour en transmettre le dépôt aux chances du devenir ?

Le malheur est que les mouvements de la vie ont besoin de la reculée de l’histoire pour apparaître dans leur pleine clarté. Un plus grand malheur encore est qu’un concours vacillant de faiblesses peut l’emporter, à certaines heures, sur l’héroïsme désintéressé d’un grand cœur cherchant à faire une force synthétique de toutes hésitations de volontés. Où se prendre ? Pour des temps dont on n’entrevoit pas la fin, le faible ne cessera d’ajourner l’action au lendemain, en réponse aux exigences du fort, même si le fort, au lieu de sa domination, cherche à lui imposer l’effort de libération. C’est la question qui se débat dans le discours pour la Couronne. C’est le litige éternel des hommes à tous moments mis en demeure par les événements de la vie de se prononcer sur eux-mêmes et de déterminer ainsi l’avenir de ceux dont ils engagent la destinée.

Cet aspect historique est d’une saisissante lumière dans le procès pour la Couronne, où nous figurons comme héritiers des bonnes et des mauvaises chances dont la somme chargera le sort de la postérité. A l’heure du corps à corps d’Eschine et de Démosthène, qui nous tient encore haletants par la grandeur des personnages aussi bien que de la cause en débat, nous ne pouvons que nous laisser reprendre par l’angoisse des anciens jours, quand la décision se voit remise aux défaillances d’une cohue d’arbitrage inconsciente des suites de l’arrêt qu’elle va prononcer. Eschine, porte-voix de Philippe, attend tout des faiblesses d’Athènes qu’il appelle en s’appliquant à les déguiser. Démosthène connaît trop bien les flottements de la foule. Mais il ne peut se dispenser d’attendre du débat en pleine lumière une probation d’évidence qui forcera l’assentiment des consciences honteuses des trop criantes plaies. Il escompte la victoire, mais la défaite le laissera debout. C’est ce qu’il ne cesse de montrer dans une suprême invocation où Athènes peut voir qu’elle a besoin de lui plus qu’il n’a besoin d’elle, puisque si le sort lui est contraire, lui, Démosthène, il emportera dans son exil une Athènes supérieure à l’autre, qu’il a créée de son propre effort et qui ne cessera de vivre en lui.

Écoutez ce dernier cri :

Ce que j’avais emporté par la parole, Philippe, survenant, le détruisit par ses armes. Est-ce là ce que tu me reproches, Eschine ? Quoi, tu me traites de lâche, et tu veux que, seul, j’aie été plus fort que toute la puissance de Philippe, et cela par la parole ! Avais-je donc autre chose en mon pouvoir ? Étais-je le maître de la fortune, du courage des combattants, de cette armée dont tu me demandes compte ? Il faut que tu aies perdu la raison. Tout ce que doit faire un orateur, exige-le de moi : j’y consens. Que doit-il faire ? Considérer les affaires dès le principe, en prévoir les suites, les annoncer au peuple ? Je l’ai fait. Corriger, autant qu’il se peut, les lenteurs, les irrésolutions, les ignorances, les rivalités, vices naturels à des républiques, porter les citoyens à la concorde, à l’amitié, au zèle du bien public ? J’ai fait tout cela. Personne ne peut m’accuser d’avoir rien négligé. Que si l’on me demande comment Philippe est venu à bout de presque toutes ses entreprises, tous répondent par ses armées, par ses largesses, par ses corruptions répandues sur tous ceux qui gouvernaient. Pour moi, je n’étais ni le maître, ni le chef de nos troupes. Je ne dois pas compte de ce qu’elles ont fait. Mais, en ne me laissant pas corrompre par Philippe, j’ai vaincu Philippe. Le corrupteur triomphe quand on prend son or : il est vaincu quand on le rejette. Ma patrie a donc été invaincue dans ce qu’il a dépendu de moi.

Voilà comment parle le vaincu de Chéronée. Le peuple athénien lui concéda l’espoir d’une revanche. A quel prix ? L’histoire poursuit fatalement son cours pour l’heur et le malheur de notre humanité. Eschine vaincu, il restait Démosthène et Philippe. Le drame se déroule dans son imperturbable cruauté. Aux fatalités de ses conditions irrésistibles, il faut que l’homme ajoute l’achèvement de ses propres résistances aux plus belles destinées. La force de vouloir est aux prises avec la faiblesse de ne pas oser. Un orgueil magnifique nous tient de nous voir porteurs de l’idée : vertige du sommet qui tente les ailes de la pensée. Avonsnous donc rempli notre mérite quand, l’outil de notre grandeur en main, nous nous montrons incapables d’un autre effort que de nous admirer ? Si nous nous découvrons capables de comprendre le plus haut emploi de nous-mêmes, sinon de le réaliser, si l’impulsion de désintéressement nous engage en de trop beaux rêves pour l’essai de nos volontés, c’est que l’implacable Fatum veut que nos efforts se heurtent aux contradictions des faiblesses coalisées au travers desquelles tout le problème de l’homme social est de cheminer. Qui se sera tenu à l’écart des dangers de l’aventure pourra peut-être vivre et mourir animalement heureux. Sommes-nous excusables de prétendre au delà ? En paroles chacun s’y empresse, pour des résultats qui nous donnent, selon les jours, des accidents de bonheur dans une tourmente de souffrances diversement acceptées.

Ce fut le cas de Démosthène aussi bien que de tous ceux qui s’engagent dans les hasards tumultueux de la foule aux méconnaissances enhardies des insuffisances décisives. Toutes les fortunes de la lutte de l’homme contre l’homme, le grand Athénien les accepte : il les subit simplement, hautainement, non pour s’en plaindre, mais pour y puiser à pleines mains un renouveau de cet invincible courage dont le fond ne lui manqua jamais.

Vaincu parce que les faiblesses du peuple athénien dans le conseil devaient inévitablement se traduire par des correspondances de flottements dans l’action, Démosthène se retrouve, à toute heure, en présence des mêmes adversaires menant au combat des forces accrues par la défaite de Chéronée. La basse mêlée humaine dans toute son horreur. De cet amoncellement de turpitudes, il nous reste, contre Démosthène, deux imputations. Il aurait fui à Chéronée. Il aurait accepté l’or d’Harpale pour ne pas parler.

Fuir à Chéronée ? Démosthène était donc de la bataille ? A quel titre ? On ne nous le dit pas. S’il avait dû se soumettre aux responsabilités d’un commandement militaire, on n’eût pas manqué de nous le faire savoir, puisque sa faute s’en serait aggravée. Simple soldat, ce n’est pas impossible, puisqu’il avait combattu comme tel sous Phocion en Eubée. Que son tempérament l’eût emporté, et qu’il eût voulu se trouver sur le champ de bataille, cela paraît conforme à tout ce que nous connaissons de lui. Pour ce qui est de savoir quelle figure il y put faire, nous n’avons pas même les soi-disant précisions de la calomnie. Il aurait jeté son bouclier ? Aucun témoignage. Une allégation vague, sans auteur responsable, c’est tout ce qu’on se risque à nous présenter. Lorsque, dans un esprit de basse courtisanerie, Horace se vantait d’avoir jeté son bouclier à Philippes, toute la haute et basse plèbe d’Auguste l’en félicitait. Mais qu’un Démosthène, avec d’autres états de service qu’Horace, se fût de même oublié, les sycophantes de tous les lieux et de tous les temps lui en voudront faire un crime que rien ne saurait racheter.

Si je croyais que Démosthène eût vraiment fui, j’en prendrais acte comme d’une faiblesse à mettre en regard de tant d’actions d’éclat. Mais comment accepter, même par hypothèse, l’imputation de calomniateurs stipendiés qui n’ont pu fonder leur allégation sur aucune circonstance de fait ? Les combats de ces temps étaient surtout de corps à corps où chacun s’engageait ou se dérobait tour à tour suivant l’occasion de ses chances. Homère nous fait voir Hector fuyant devant Achille, sans qu’il en ressorte, au compte du héros troyen, une accusation de lâcheté. Il se pourrait que Démosthène se fût momentanément dérobé à l’attaque d’une force supérieure, puisque c’était, comme c’est encore, une partie de l’art de combattre. La vérité très simple est apparemment que Démosthène, avec ce qui restait des forces athéniennes, se replia devant le vainqueur. Je ne vois pas ce qu’il aurait pu faire en demeurant sur le champ de bataille, sinon se rendre prisonnier. On peut compter que si Eschine avait eu, sur ce point, quelque témoignage à produire, il n’eût point perdu l’occasion de le faire dans un procès où tous ses intérêts se trouvaient engagés. Il est, d’ailleurs, une raison dernière qui doit emporter jusqu’au moindre vestige de doute, c’est que les Athéniens, ses compagnons d’armes, nécessairement enclins à rejeter sur le conseiller les responsabilités de la défaite, le choisirent néanmoins tout d’une voix pour prononcer l’éloge funèbre des morts de Chéronée. Démosthène n’était pas de ces hommes dont la conduite sur le champ de bataille ait pu passer inaperçue. Qu’un seul témoin se fût levé contre lui, et, avant que de voir le jour, la proposition se fût évanouie. Ce trait seul suffit à régler la question pour jamais.

Mais la mort de Philippe, sous le poignard de Pausanias, avait rendu aux patriotes de Thèbes et d’Athènes l’espérance d’une revanche. Bien qu’Alexandre eût déjà révélé, sur le champ de bataille, des traits de haute vaillance, beaucoup se plaisaient à soutenir qu’il n’était rien de plus qu’un grand enfant gâté. L’indépendance hellénique pouvait retrouver sa journée. A la nouvelle du meurtre, Démosthène était apparu sur la place publique couronné de fleurs, tout en propos de revanche sur l’ennemi macédonien. Il appelle aussitôt toute la Grèce aux armes et voudrait engager le roi de Perse, par ses subsides ou par ses armes, dans la nouvelle tentative de l’Hellade pour recouvrer sa liberté. Mais Alexandre, digne fils de Philippe, est prêt pour la paix et pour la guerre. Il lui suffit de paraître à la tête de son armée pour faire rentrer les plus audacieux dans le silence. Tristement, Athènes elle-même lui envoie des ambassadeurs, au premier rang desquels Démosthène lui-même, qui, à mi-chemin, revenant à son premier rôle, renonce aux folles conséquences d’une diplomatie dont l’issue ne peut être qu’un complément d’humiliation.

Cependant, le Macédonien doit faire face aux rébellions de la Thrace, et, tandis qu’il va guerroyer, Thèbes, reprenant le rôle glorieux délaissé par Athènes, se lance superbement dans l’ultime aventure. Elle appelle toute la Grèce aux armes contre l’ennemi commun. L’Arcadie se montre fidèle aux grands souvenirs. Argos, Elis se rangent aux côtés d’Athènes qui naguère faisait front au premier rang de la lutte pour l’indépendance et qui maintenant se contente de figurer au second. De ses propres deniers, Démosthène envoie des armes aux Thébains, tandis que, dans la terreur d’Alexandre, Athènes déborde de discours, tergiverse au seuil de l’action. Cependant, Alexandre rebondit du fond de la Thrace et Thèbes est détruite, rasée par le fer et le feu, avant d’avoir pu se reconnaître. Athènes n’a plus qu’à se faire pardonner, s’il est encore possible, ses dernières velléités d’émancipation. Sous les yeux de la Grèce terrifiée par l’affreuse exécution de Thèbes, Alexandre exige que lui soient livrés les chefs du parti de l’indépendance. Il va de soi que Démosthène est en première ligne et que le triste Phocion conseille impudemment l’acte de suprême déshonneur, en déclarant à Démosthène que l’heure est venue pour lui de mourir. Athènes, tremblante, n’ose pas descendre si bas. Une honte éternelle se préparait pour Alexandre, quand on ne sait quel sursaut d’une âme, troublée d’hellénisme, désarma sa colère.

Non moins étrangement, à cette heure même, le jeune conquérant rêveur, en qui s’allièrent toujours de cruels mouvements d’implacabilité aux rêves d’une imagination prompte à le jeter dans la folle aventure de l’Inde, semble avoir entrevu la vanité de ses victoires au travers du voile des destinées. L’homme qui allait être dévoré par sa conquête, eut comme une lueur du sort inexorable. Quel suprême revers d’en être réduit à souhaiter la couronne au plus digne, dans l’incapacité de se désigner, lui-même, un successeur ! Pour trouver le continuateur de son « œuvre », au moins aurait-il fallu qu’il fût en état de s’examiner, de se de se comprendre lui-même, alors que le désordre du succès au jour le jour, sans but déterminé, ne pouvait lui laisser le temps de s’observer. Et, pourtant, voici qu’au moment de régler son dernier compte avec Athènes, Alexandre eut une vision de l’avenir que, de ses mains inconscientes, il préparait aux défaillances de l’hellénisme civilisateur. « S’il m’arrivait quelque malheur, lui échappa-t-il de dire, c’est à Athènes qu’incomberait le sort de gouverner la Grèce. »

Quelle parole, malheureux, avez-vous prononcée sur l’aventure de votre vie ! Une lueur de raison vous invitant à faire un retour sur vous-même, la fragilité de votre suprématie vous émeut jusqu’à vous montrer la continuation d’un idéalisme confus dans cette indépendance de la pensée hellénique à la destruction de laquelle vous avez consacré tous les efforts de votre génie. Vous venez d’anéantir Thèbes, vous réserviez la mort, tout à l’heure, à l’homme qui est encore le représentant par excellence de l’Hellade, et, par un revirement de conscience dont le sens profond vous échappe, vous arrivez à en appeler de vous-même aux forces de libération contre lesquelles vous vous acharnez.

Ce retour de philosophie allait être de courte durée. Alexandre va se lancer sur la Perse et sur l’Inde, déployant, sans aucun profit pour qui- conque, d’incroyables ressources d’endurance et de courage, déparées par des excès de tout ordre qui s’achèveront parfois en de meurtrières tragédies. La Grèce laissera tout faire. Que dis-je ? Elle lui fournira des soldats, des colons emportant avec eux des activités d’hellénisme dont nous sommes stupéfaits de retrouver les œuvres dans les sculptures gréco-bouddhistes de l’art bactrien dit du Gandhâra.

C’est au cours de l’expédition d’Alexandre que se place l’aventure d’Harpale, d’un si cruel retentissement dans la vie de Démosthène. Harpale était un de ces gouverneurs qu’improvisait Alexandre au passage, pour établir un ordre de « paix macédonienne » dans le désordre de ses conquêtes, c’est-à-dire afin de pressurer méthodiquement les populations et leur faire rendre tout ce qu’elles pouvaient fournir en or et en soldats pour des conquêtes sans but et sans résultats.

La fatalité de prétendus dominateurs est de vouloir s’attacher par intérêt des lieutenants qu’ils veulent désintéressés. Dans le cas d’Alexandre, condamné à s’épuiser par ses succès, le danger était surtout d’une retraite à travers des pays révoltés. Le prestige de la force paraît si décisif aux humains en troupeaux que nous l’avons vu, dans l’histoire, couvrir tous les abus. Malgré les difficultés du retour, plus grandes que celles de la conquête, Alexandre s’était tiré d’affaire grâce à ses soldats qui refusèrent, un jour, de le suivre plus loin. Rejoint dans le golfe Persique par la flotte de Néarque, il avait réparu sur l’Euphrate où l’attendait le coup de foudre de sa mort. Son ambition, puisqu’il n’avait rencontré devant lui que des victoires, était de laisser derrière lui des pays soumis, « gouvernés » jusqu’à la dernière goutte de sang, selon les méthodes de l’Asie. Pour cela, il lui suffisait, comme j’ai dit, de trouver des gouverneurs intéressés et désintéressés à la fois.

Peut-on s’étonner qu’Harpale, gouverneur de Suze, amassant des « trésors » pour le compte d’Alexandre, n’ait pas admis sans appréhension qu’il vînt lui demander des comptes ? Le plus prudent lui parut être de s’enfuir avec le bien d’Alexandre et le sien, également composés du bien d’autrui.

Il se présenta donc au Pirée avec ses trésors et six mille mercenaires à mettre au service d’Athènes pour marcher contre Alexandre. D’accord avec Phocion, Démosthène refusa sagement d’engager une telle aventure. Harpale, alors, arrive en suppliant. Il est emprisonné, tandis que son trésor est déposé à l’Acropole sous la surveillance d’une com mission dont Démosthène, lui-même, fait partie. Mais survient Philoxène qui demande l’extradition d’Harpale au nom d’Alexandre. Grave danger de la résistance, ou déshonneur à céder sous la menace, telle est l’alternative. Démosthène se tut, devenant ainsi le complice naturel des Athéniens eux-mêmes, qui, esprits avisés, perdirent en hésitations tout le temps nécessaire pour permettre à Harpale de s’évader. Cependant, la moitié du trésor a disparu. Soulèvement de l’opinion publique contre les commissaires, dont Démosthène au premier rang. Que quelques-uns se soient laissé corrompre, cela paraît probable. Démosthène fut-il du nombre, c’est toute la question. Sauf le cas d’une présomption grave, un si glorieux passé ne devait-il pas le mettre au-dessus d’une telle accusation ? Il avait éveillé trop de haines pour que le peuple, volage, s’arrêtât à de telles considérations.

Il demande, lui-même, l’enquête de l’Aréopage. Six mois de recherches n’ont pas fourni contre Démosthène un argument de suffisante consistance pour venir jusqu’à nous. Son nom fut inscrit sur la liste des personnages incriminés, et le vote des Héliastes en fit un condamné. Je ne chercherai pas quels cruels retours de sentiments et de pensées purent assiéger l’homme si brutalement frappé au plus vif de lui-même par des ennemis dont beaucoup assurément n’étaient pas désintéressés. En ces extrêmes crises d’humanité douloureuse, le grand cœur au combat ne sent pas ses blessures, ardent à la mêlée au delà même de la mort. A dire vrai, les accusations de toute nature et les arrêts chanceux de juges prévenus étaient chose si commune à Athènes que l’effet s’en était singulièrement amorti. Le coup le plus sensible pour Démosthène fut peut-être de se voir accusé par son ancien compagnon d’armes contre Philippe, le célèbre rhéteur Hypéride, dont il ne serait pas impossible que l’intervention eût fixé l’arrêt du tribunal.

Hypéride, d’une vie scandaleusement dissolue, était de ces esprits courts qui se refusent aux nécessités de la tactique dans les développements de l’action. Il ne pardonnait pas à Démosthène d’avoir refusé les mercenaires d’Harpale, sans tenir compte du désastre matériel et moral d’une guerre contre Alexandre pour soutenir un fastueux scélérat. Sur des lambeaux de papyrus, il nous est resté quelques fragments de son discours. On y trouve des assertions absolument contradictoires. Dans l’absence d’une preuve, qu’importent des effets de rhétorique ? Nous ne connaissons rien de la réponse de Démosthène. Ce n’est pas des arguments de défense que j’y aurais cherchés. Plutôt le cri d’une âme indignée au reniement d’un ami des anciens jours, quelque chose comme le Tu quoque de César à Brutus. Mais rien ne fut épargné à l’homme qui, pour la plus noble cause, devait affronter toutes les épreuves. Et, pour que la leçon s’achevât, on vit, deux ans plus tard, à la mort d’Alexandre, Hypéride se pardonner à lui-même l’inexpiable défaillance en allant au-devant de Démosthène qui lui fit la grâce d’oublier.

Faute de pouvoir payer l’énorme amende, c’était la prison perpétuelle. Triomphe trop complet du parti macédonien. Dans le succès des mauvais sentiments, il y a souvent de vieux vestiges de pudeur dont les bourreaux du jour ne peuvent se détacher. On n’osa pas incarcérer Démosthène. Il prit le chemin de l’exil, gardant, sans doute, pour ceux qui restaient au pied de l’Acropole, une silencieuse pitié. D’Égine, de Trézène, il pouvait voir les côtes de l’Attique. Dans quel tumulte de pensées ? On lui a attribué des paroles de découragement. Rien de moins probable, puisqu’à la mort d’Alexandre il reprit le harnais du même cœur qu’auparavant.

Pourquoi, après la plus belle vie, Démosthène se serait-il vendu pour tenir à prix d’or une conduite que tout le peuple d’Athènes s’imposa gratuitement ? Il y a des âmes inférieures où la bonne foi » est d’une complexité si confuse qu’on n’en peut débrouiller l’écheveau. Les victoires macédoniennes ne suffirent que trop souvent, dans Athènes, à déterminer des convictions ». L’histoire, moins accommodante, conserve ses droits de contrôle sur les hommes et les événements. Plutarque, trop prompt à rapporter les accusations des sycophantes, reconnaît que Démosthène a pu être calomnié. C’est beaucoup d’un écrivain qui s’inspire d’un Théopompe, d’esprit macédonien, plus enclin, comme l’avoue le même Plutarque dans la Vie de Lysandre, à critiquer qu’à louer. Heureusement, le doute n’est pas même possible en présence du passage suivant de Pausanias Démosthène s’est justifié très au long lui-même, mais il l’a été aussi par d’autres… Après la mort d’Harpale, assassiné dans l’île de Crète, l’esclave qui avait pris soin de ses trésors s’enfuit à Rhodes et y fut pris par Philoxène, le Macédonien qui avait précédemment demandé, au nom d’Alexandre, que les Athéniens lui livrassent Harpale. Mis à la question, l’homme révéla les noms de tous ceux qui avaient reçu de l’argent d’Harpale. Sur quoi Philoxène écrivit aux Athéniens des lettres où il faisait l’énumération de ceux qu’Harpale avait soudoyés et des sommes distribuées à chacun d’eux. Mais il ne nomma point Démosthène, qui était pourtant le plus grand ennemi d’Alexandre et par qui Philoxène lui-même avait été gravement offensé. »

L’évidence très simple est qu’on n’achète pas un homme comme Démosthène, parce que l’irrépressible ardeur de son tempérament le met au-dessus, non seulement des vilenies, mais même des tentations. Capable de se vendre, il se fût trouvé hors d’état de tenir ses engagements. Ne sait-on pas que Démosthène, à plusieurs reprises, mit son propre bien au service de l’État ?

A Sardes, Alexandre trouva la correspondance de Démosthène avec Darius, prouvant qu’il avait reçu des sommes importantes du grand roi pour subvenir aux frais de la guerre contre la Macédoine. Personne ne faisait mystère de ces subsides dont Démosthène avait été le dépositaire et le répartiteur, sans jamais donner lieu au moindre soupçon. En ces temps, la victoire d’Athènes était possible, tandis qu’aux temps d’Harpale, Démosthène, emporté par une espérance invincible, offensait tous les lâches par sa témérité. Ce sont là des injures qui ne se pardonnent pas.

Démosthène est en exil. Est-il bien sûr qu’éloignée de la source vive où s’alimentait l’ardente flamme de l’idéalisme invaincu, ce ne fut pas Athènes elle-même, dans ce qu’il lui restait de meilleur, qui se sentit exilée de la grande patrie morale que l’homme portait en lui ? Démosthène se tait. Il y a toujours des bruits de paroles vaines autour de l’Acropole. Il y a des restes d’idéologie. Il n’y a plus d’inspiration. Il n’y a plus de volontés. Mais Alexandre meurt, et l’empire du conquérant se trouve soudain dissocié, sans que personne se fût jamais posé la question du successeur. Pour n’avoir été contenu par aucune résistance, l’emportement du Macédonien n’avait pu rien fonder de viable, et chacun, tout à coup réveillé de sa servitude, ne savait à qui se donner. En certains points favorables, comme en Égypte, des dilutions d’hellénisme pouvaient se rencontrer. Athènes se trouvait mise en demeure de revenir à son indépendance ou de s’abîmer au plus profond d’une servitude qui n’avait plus l’excuse du collier.

Dans l’émoi général d’une délivrance qui se propose, et dont la Grèce n’est plus digne, Démosthène n’a pas besoin de la permission de la Pnyx pour faire son devoir envers sa patrie. Une ligue achéenne est en formation, et déjà Démosthène est dans le Péloponèse où se rejoignent timidement les députés d’Athènes. Le voilà de nouveau haranguant les villes et les appelant à la grande coalition nationale pour l’indépendance d’une Hellade régénérée.

Pour la régénération des âmes, nous savons, nous, qu’il était déjà trop tard. Démosthène, lui, ne se posait pas la question, à l’heure même où il gisait écrasé par l’infâme calomnie, après qu’une défaite qui paraissait sans retour l’eut excusé de douter de lui-même et de tous. Il avait su parler. Maintenant, il avait même appris le silence : un silence qu’il se réservait, à lui seul, le droit d’interpréter. Cependant, la foudre s’est abattue sur le Maître. Le grand libérateur, qui n’avait survécu à Chéronée que pour être abattu par Athènes, se trouve soudainement debout, et son premier geste est de marcher à l’ennemi.

Athènes ne pouvait supporter plus longtemps l’injure inexpiable qu’elle s’était faite à elle-même. Comme les individus, les peuples peuvent chercher dans l’injustice l’avantage d’un jour. Comme les individus, ils se repentiront de leur faute, dans la mesure où ils découvriront un intérêt à la proclamer. Point de verbe, point de geste de théâtre qui ne se présente alors pour réparer l’irréparable ou atténuer, s’il est encore possible, l’événement par des mots. Les déclamations sur l’ingratitude des monarques ou des peuples sont pure vanité. L’homme capable de se donner tout à une grande cause n’attendra jamais de la « vertu » d’autrui une récompense qui, parce qu’elle est de rémunération, ne pourrait, à ses propres yeux, que le diminuer. On ne manquera jamais d’aimer, de célébrer les gens quand on aura trop clairement besoin d’eux. Il n’y a pas plus lieu de s’en glorifier que d’en faire un texte de récrimination lorsque le vent aura tourné. L’irréparable est dans la faute d’avoir méconnu le moment où la patrie n’avait pas trop de ses plus fermes serviteurs. Car cette faute aura bientôt produit des effets sur lesquels il n’est pas toujours possible de revenir. Les impuissants qui ont craint qu’on ne leur demandât trop, à une heure décisive, se voient demander davantage par les événements qu’ils ont eux-mêmes déchaînés. En rejetant Démosthène à Égine, Athènes n’avait fait tort qu’à sa propre cause. On ne voit pas que le proscrit ait dit un mot pour l’accuser. Il savait trop bien qu’une réparation historique viendrait trop tard pour sa patrie. Pour lui-même, si proche de la tombe, que lui importaient les excuses de trahisons provisoirement regrettées ?

A quelque moment qu’elle survint, la mort d’Alexandre ne pouvait que remettre en question des conquêtes incohérentes, en offrant aux peuples asservis des tentations de liberté. La liberté est un noble idéal pour lequel sont morts beaucoup de héros, connus et inconnus, qui en sentirent la grandeur sans se trouver nécessairement capables de s’imposer la discipline susceptible de la réaliser. La question ne se posait point pour les provinces de l’Asie qui n’ont su que changer de maîtres. Athènes elle-même, toujours parlante, ne pouvait plus se soustraire au prestige des rhéteurs. Condamnée à l’effort de libération, quels derniers restes d’énergies pouvait-elle mettre en ligne, aussi bien sur le champ de bataille que dans un ordre de vie publique qu’elle avait entrevu sans avoir pu l’instituer ?

Il n’y avait plus qu’une question. Que vaudraient les Athéniens au moment décisif ? Hélas ! en trop d’occasions, ils avaient déjà prononcé sur eux-mêmes. Ils pouvaient rappeler Démosthène, — car, sans lui, ils étaient impuissants, — lui envoyer une trirème pour la pompe de ces cérémonies où excellent les peuples qui ont perdu le sens de l’action. Un vain bruit de paroles, quand l’heure demande le silence des suprêmes dévouements. Tout le peuple, bien entendu, s’est porté à sa rencontre, magistrats en tête, et ceux-là mêmes qui l’ont chassé ne sont pas les plus avares de leurs acclamations. On nous dit que Démosthène évoqua le souvenir du rappel d’Alcibiade en se félicitant d’une fortune supérieure. Peut-être y eut-il là quelque touche d’ironie. Alcibiade n’avait pas craint de porter les armes contre sa patrie. Démosthène avait été frappé, jusque dans son honneur, pour l’avoir uniquement servie.

Les événements vont se précipiter. Les généraux d’Alexandre se sont partagé les dépouilles du Maître, comme il était inévitable. Antipater a la Grèce dans son lot. Il n’est pas Alexandre. Mais les Athéniens ne sont plus les Athéniens des grands jours. Aujourd’hui encore il faut passer de la parole aux armes. Déjà nous trouvons Démosthène dans le plein de l’action militaire, au camp des alliés qui, sous les ordres de Léosthène, assiégeaient Antipater dans Lamia. On sait que les opérations de guerre furent d’abord tout en faveur d’Athènes. Léosthène avait été des premiers à se prononcer hautement pour l’offensive. Il sut donner l’exemple au premier rang. Tous les hommes étaient enrôlés au-dessous de quarante ans. Même part d’improvisations dans les deux camps. La cavalerie thessalienne, très mordante, s’opposait, avec des chances de succès, à la phalange. Si l’élan des premiers jours pouvait se soutenir, la victoire était en vue.

Cependant la position de l’armée athénienne se trouvait des plus périlleuses, prise entre Antipater refoulé dans Lamia, et Cratère, appelé de Phrygie, comme Léonat de Cilicie, au secours du Macédonien. Par une brillante manœuvre, Léosthène bat Léonat et emporte Lamia — mortellement frappé lui-même au moment où la ville succombe — tandis qu’Antipater réussit à gagner les restes de l’armée de secours et se borne à tenir la campagne en attendant Cratère.

Pourquoi faut-il que ce beau fait d’armes n’ait pas eu de lendemain ? Antiphile, qui succédait à Léosthène, ne lui était pas inférieur. Il y avait encore un chef. Trop tôt allait venir l’heure où il n’y aurait plus de soldats. Après ce magnifique effort, la légèreté athénienne demandait sa revanche. Ces mêmes hommes, qui venaient de combattre en héros, décidèrent que la guerre était finie, puisqu’ils étaient provisoirement vainqueurs, et pauvre figure aurait fait qui se serait refusé à rentrer chez lui. Quoi qu’il pût arriver désormais, le moral des troupes restantes était anéanti. Cratère rejoignait Antipater et la bataille de Cranon, suprême effort de l’Hellénisme, se trouva perdue aussitôt que livrée. C’en était fait. La Grèce, s’abandonnant en pleine victoire, avait à jamais perdu l’hégémonie intellectuelle que Rome hellénisée allait reprendre pour un temps, en des formes plus durables, mais trop fâcheusement exemptes de l’assouplissement athénien.

Les alliés se détachaient d’Athènes, détachée d’elle-même, qui s’avilit jusqu’à prononcer contre Démosthène une condamnation à mort. Cette fois, c’en était bien fini du héros de l’Hellénisme, vaincu par l’Hellade elle-même. La mort dans Athènes, la mort sous les coups d’Antipater, le choix n’importait guère. Cependant, le grand Athénien voulut bien épargner à sa ville l’acte d’abjection suprême. Réfugié dans le temple de Poseidon à Calaurie, il accueillit sans un tressaillement les soldats d’Antipater commandés par Archias, un homme à tout faire, dont, grâce à Lucien, nous avons le rapport. Le rapport tendancieux du bourreau sur l’exécution. L’ancien histrion ne manque pas de disposer la scène à son avantage. Il avoue, pourtant, qu’il se répandit en fausses promesses pour déterminer Démosthène à le suivre. Les amplifications de rhétorique qu’il met dans la bouche de sa victime sont manifestement de sa propre composition, mais n’attribuent à celui-ci, d’ailleurs, ni parole, ni geste qui ne soient dignes du grand vaincu. Une raillerie sur la façon dont le comédien soldat joue son rôle d’« imposteur », une comparaison d’Archias avec Créon s’apprêtant à faire jeter aux chiens le cadavre de Polynice, paraissent dans les possibilités du discours. Il s’agit d’innocenter Antipater en respectant la figure du héros qu’il n’est plus besoin de calomnier puisqu’il est mort.

D’ailleurs, les paroles d’admiration mises dans la bouche d’Antipater passent la vraisemblance. Le vainqueur de Cranon n’avait pas envoyé ses soldats à Calaurie en vue d’une apothéose. Où la vérité apparaît, c’est quand Archias avoue qu’il avait pris le parti de recourir à la violence. Ce que voyant, Démosthène :

Ne portez pas la main sur ma personne. Je ne veux pas concourir à la profanation du temple. Je vous suivrai sans résistance après avoir adoré le Dieu.

On le vit porter la main à sa bouche[10]. Il s’avança pour se livrer aux soldats et tomba mort.

La simplicité du contraste entre les cauteleuses suggestions du bourreau prêt à violer le droit d’asile et l’absolu dépouillement de toute faiblesse humaine, dans le fier combattant qui accepte sans regret la destinée, met le sceau final à ce drame grandiose d’une vie supérieure aux prises avec le débordement des faiblesses coalisées. Cinquante ans n’étaient pas écoulés que ce même peuple athénien convertissait sa sentence de mort en un décret portant qu’il serait élevé une statue de bronze à Démosthène sur la place publique. C’est la tête de cette statue qui a servi de modèle aux bustes de nos musées.

En vérité, ce serait trop simple si le compte d’une pareille vie se pouvait régler par l’amende honorable de ceux qui livrèrent l’homme au supplice après l’avoir trahi, en punition du crime de s’être héroïquement dévoué à leur propre cause par eux-mêmes désertée. Athènes honorer Démosthène ? Quel étrange renversement des rôles ! N’est-ce pas plutôt Démosthène qui fait honneur à sa patrie, plus d’honneur même qu’elle n’en peut être admise à revendiquer, après s’être enlevé le droit de le glorifier, puisque ce serait prononcer sur elle-même la pire condamnation.

Je ne voudrais point fatiguer le lecteur des énumérations du décret. Quelques lignes cependant pour en montrer le caractère :

…Il a employé sa propre fortune au bien de l’État. Il a donné gratuitement huit talents et une trirème lorsque le peuple délivra l’Eubée, une autre trirème lorsque Képhisodore fit voile pour l’Hellespont, une troisième lorsque Képhisodore, Charès et Phocion furent envoyés par le peuple à Byzance comme généraux ; il a racheté plusieurs concitoyens faits prisonniers par Philippe à Pydna, à Méthone, à Olynthe ; préposé par le peuple à la réparation des remparts, il a ajouté aux dépenses trois talents de son bien et payé les frais de deux tranchées dont il a fortifié le Pirée. Il a fourni des armes à des concitoyens ; il a donné un talent après la bataille de Chéronée, un talent pour acheter du blé pendant la disette ; par ses conseils, son éloquence, son dévouement, il a fait entrer dans l’alliance de la République Thèbes, l’Eubée, Corinthe, Mégare, l’Achaie, la Locride, Byzance et Messène ; réuni, pour la défense d’Athènes et de la Confédération, une armée de dix mille fantassins et de mille cavaliers ; déterminé, dans une ambassade, les villes liguées à fournir une contribution de guerre de plus de cinq cents talents ; il a empêché le Péloponèse d’envoyer des renforts à Alexandrie contre Thèbes, etc., etc.

Oui, Démosthène avait fait tout cela, et bien d’autres choses encore : beaucoup qui se voyaient, plus encore qui ne se voyaient pas. N’est-ce rien, tout un peuple animé, réconforté, aux heures de détresse dans le désarroi du plus noble idéal de pensée ? N’est-ce rien d’avoir fixé, pour un commun effort de grandeur, toutes ces âmes légères qui voyaient haut et se résignaient à vivre bassement sous le fer d’un dominateur ? N’est-ce rien de s’être révélé homme de vaillance et de volonté à la foule incertaine qui, cherchant un guide, et, le rencontrant, ne le reconnaissait pas ? N’est-ce rien d’être demeuré soi dans la ruée de ceux qui, pour une parodie de leur propre existence, ont besoin du fol assentiment de ceux qui se seraient sentis perdus s’ils avaient essayé de vivre d’eux-mêmes ? N’est-ce rien d’avoir visé au plus haut, fier de vouloir et de tenter, même si c’est trop demander de la destinée ? N’est-ce rien, après avoir parlé, d’avoir su se taire pour la suprême leçon de soi-même et d’autrui ? N’est-ce rien d’avoir conquis le pouvoir sans bassesses, de l’avoir exercé sans peur, et, après la défaite, d’avoir pu le quitter avec la vie sans remords, sans regrets ? N’est-ce rien de n’avoir jamais fléchi dans les tempêtes qui courbent trop de fronts ? N’est-ce rien d’avoir allumé et porté sans trembler le flambeau qui sera phare pour les générations à venir ? N’est-ce rien d’avoir voulu à travers tout, d’avoir aidé, encouragé des velléités de libération, réalisé des fragments du possible sans perdre le temps le plus précieux de la vie à gémir, à récriminer ? Le peuple athénien avait besoin de Démosthène pour agir dans le plus haut développement de lui-même. Démosthène n’avait besoin que de sa pensée volontaire pour être lui. Le sycophante lui reprochait son orgueil. Il n’a pas dit une parole pour se mettre au-dessus de quiconque. Ce qui le montrait trop haut à quelques-uns, c’est qu’ils étaient trop bas.

De Démosthène, il reste un tel enseignement que beaucoup, aujourd’hui même, ne sont pas en état de le comprendre. Les communes médiocrités s’attachent, de préférence, aux faits et gestes des conquérants, qui font tuer les hommes quand le problème serait de leur apprendre à vivre. Démosthène répondit à la guerre par la guerre parce que la soumission à la force brutale ne peut donner qu’une paix d’avilissement. Il ne connut pas la dégradante attirance du plus fort qui tient en mains toutes les récompenses. Il se donna, d’un coup et pour toujours, à ce peuple de subtiles incohérences dont les forces et les faiblesses conjuguées renchérissaient, à tous moments, les unes sur les autres, selon l’occasion des flatteries éphémères qu’il se plaisait également à recevoir et à donner. Au cours des pires épreuves, respectueux de l’idéal athénien auquel il avait consacré sa vie, il demeura immuablement fidèle à sa Ville, à l’Hellade, par qui la civilisation, dont nous tirons gloire, a pu vivre, prospérer. Le malheur fut de l’imparfaite compréhension du peuple le plus compréhensif, de l’irrésolution du peuple le plus brave, des défaillances du peuple des plus surprenantes victoires, le plus fécond en supériorités comme en défaillances de pensée et d’action. Dans les violentes heures de son histoire tourmentée, la Grèce a tout connu ; des bonds sublimes aux chutes affreuses d’un peuple qui expie sa grandeur aux déceptions d’un idéal qu’il voit proche et qu’il ne peut atteindre. Une coûteuse illusion, qu’on ne peut regretter cependant lorsqu’on compare les hautes infortunes aux basses médiocrités des peuples ou des hommes qui s’abandonnent avant d’avoir tenté.

L’histoire humaine est un phénomène planétaire dont l’homme peut racheter les naturelles misères par d’incomparables élans de grandeur, quels que soient les tourments de ses insuccès. Dites heureux, puisque le lot de tous est de souffrir, l’homme qui a peiné pour une noble cause, et plaignez quiconque, n’ayant rien cherché au delà de lui-même, n’a connu que les cendres d’une vie d’égoïsme vainement consumée. La seule leçon déterminante est de l’exemple. Peut-être faut-il moins s’attacher au résultat fugitif d’une journée qu’à la solide joie du sacrifice sans récompense, même si l’on s’est trompé. Les annales humaines sont surtout de défaites passagères dont les siècles font des victoires, des victoires parfois sans lendemain. S’ils vivent trop longtemps, des hommes qui ont connu des triomphes peuvent les voir s’effriter, tandis que le vaincu qui n’accepte pas sa défaite pourra toujours rebondir, selon la chance, pour son mal ou pour son bien.

Le problème psychologique demeure de faire une harmonie plus ou moins achevée de discordances humaines, par la conduite plus ou moins rationnelle d’une action plus ou moins ordonnée. La question du chef semble la plus importante. Combien de rois (de nom ou de puissance) ne furent que de vulgaires prisonniers ! A qui la volonté ? Voilà ce qu’il est trop souvent le plus difficile de savoir. Que du chef ou du peuple vienne l’insuffisance, l’effet sera le même puisque rien ne peut s’accomplir sans le commun accord. Dans le cas de Démosthène, le doute n’est pas possible. Un grand chef, d’insuffisants soldats. La leçon est trop claire pour être méconnue.

Il ne suffit pas de prendre bravement sa part de la bataille, un jour de fièvre, si l’on n’est pas, de cœur et d’âme, en état de persévérer. C’est ce cœur et cette âme qui firent défaut à l’Hellène. C’est parce que son élan ne fut que d’intermittences qu’il se vit refuser, contre trop de forces adverses, l’heureuse sensation des continuités ! La vie est une persévérance. La Grèce flambe d’idéalisme pour ne nous laisser que les cendres, toujours chaudes, du plus bel effort de civilisation. Dans les grandeurs et les défaillances de sa patrie, Démosthène connut surtout l’âpre joie de se dépenser tout entier, sans jamais s’exalter de lui-même, sans jamais se laisser atteindre par les plus cruelles déceptions. Le monde est une comparaison de forces où le plus violent peut être le plus faible, s’il ne dispose pas du temps qui fait la vertu de l’idée. Démosthène n’a triomphé qu’après sa mort. Mais il ne fut pas une heure de son vivant où il ait douté de l’avenir. Qu’importe l’accident d’une défaite à qui n’y voit qu’un préliminaire de succès ?

Qui pourrait dire dans quelle mesure agissent sur nous les leçons de l’histoire, — même celles dont on fait le plus de bruit ? Le métier de quelques-uns est d’instituer des doctrines nécessairement variables selon les lieux et les temps. Des formules tombent de la chaire. Des mots, des mots, si l’action ne suit pas. Les continents se peuplent, les « civilisations » se succèdent. Chacun de se présenter pour conduire, et la foule de prendre tôt ou tard ses revanches du hasardeux conducteur. Sur les mots on s’accorde : voyez Démosthène et Athènes. Au delà, trop souvent, rien que des désaccords : voyez les mêmes personnages. L’océan d’inconnu guette sa proie désemparée, et cette proie ce sera nous aussi longtemps que nous n’aurons pas atteint les hauteurs d’où l’homme et ses agitations ne peuvent équitablement juger. Les mots ont des moments de gloire, payés de défaillances, où les hallucinations du passé laissent des apparences de lueurs. Puis les mots cèdent la place à d’autres et, sans l’enseignement des grands noms échappés du naufrage, il ne nous resterait trop souvent que poussière et vanité des vanités.

Les « hommes illustres » nous retiennent au passage, — d’autant plus impérieux qu’ils sont plus lointains, c’est-à-dire plus détachés du cadre de nos intérêts. Avec eux, les plus vives intelligences n’ont besoin que d’une accumulation de siècles pour se situer elles-mêmes dans la succession des âges et pénétrer chanceusement quelque chose des ressorts profonds de l’humanité. C’est ainsi qu’il suffit à Plutarque d’aligner des balancements de grandes vies pour nous révéler la Grèce et Rome, après l’oubli du Moyen Age. Celui-là pouvait voir de sa fenêtre le champ de bataille où la fortune de l’Hellénisme avait succombé. Et bien qu’il se trouvât fort au-dessus de la moyenne de son temps, nous ne voyons pas qu’il ait toujours compris le plus clair de ses propres leçons. Les événements de l’histoire, n’étant que ce que les font les hommes, n’ont de valeur, pour nous, que par leur interprétation. Plus nous ferons de lumière sur les grandes existences du passé, plus nous éclairerons les spectacles de notre propre vie. Combien pareils, et combien différents ! Les grandes vies nous entr’ouvrent des avenues de lumière dans toutes les directions.

Démosthène et tant d’autres, raidis dans les glaces du passé, nous convient encore à méditer sur des grandeurs et des faiblesses qui sont nôtres par tant de côtés. L’aventure macédonienne a cela d’admirable qu’elle met aux prises, à égalité de génie, les champions symboliques de l’avenir et du passé. Démosthène, au combat jusque dans la mort, a la charge des civilisations qui se préparent, — comparable au Titan vaincu du Caucase, porteur du feu sacré. Philippe et Alexandre sont des modèles du dominateur condamné par le désordre de leur puissance à ne léguer que des agitations d’impuissance à la postérité. Le vrai conquérant ne peut finir que comme Philippe, Alexandre ou Napoléon. Belle matière à oraison, comme disait Renan, expert en l’art d’oraisonner.

Au champ de Gettysburg, Abraham Lincoln, qui fut à sa façon un Démosthène heureux, osa dire qu’il n’était pas au pouvoir des vivants d’honorer les grands morts, mais qu’il leur était loisible de s’honorer eux-mêmes des nobles vies disparues. Il faut la suite des âges pour ces filtrations de pensées. Qui se souvient aujourd’hui que George Washington, un Démosthène muet mais victorieux, universellement honoré dans le monde comme le fondateur d’une de nos plus belles patries, subit, en son temps, l’assaut d’un tumulte de calomnies, et entendit saluer son départ de la vie publique comme la fin d’une ère de corruption, de malhonnêtetés[11] ?

Avant lui, Démosthène avait connu le peuple intelligent par excellence. Quelles acclamations plus flatteuses ? Quelles tentations d’enivrement au spectacle des grands coups de théâtre ? Dans le triomphe ou la défaite, la même simplicité, la même fermeté, toujours. Point d’illusion sur autrui. Il était prêt au pire. Comment se serait-il mépris sur lui-même puisqu’il se donnait tout entier ?

Dans le fond de son cœur, espéra-t-il toujours contre l’espérance, ou se fit-il un point d’honneur de l’éternelle revendication d’une patrie dont il avait sauvé l’idéal ? Il ne me semble pas que, dans son âme, la question ait jamais pu se poser si médiocrement. Il voulut jusqu’au bout : c’est tout ce qu’on peut dire. Il put voir dès les premiers jours que le courage militaire se prodiguait en vain si le courage civil n’osait le mettre en œuvre. A travers tout, il sentit qu’il n’y a pas de défaite pour les grands cœurs. Ainsi lui fut épargné le tressaillement du doute au spectacle affreux d’une vie d’idéalisme précipitée au gouffre des causes perdues. C’est l’une des plus belles leçons qu’il nous ait laissées.

Pascal, qui a tout senti, nous montre les puissants du monde projetés hors d’eux-mêmes par l’exercice du pouvoir qui les détourne d’un jugement intérieur, pour les laisser misérables, dans leur chute, parce que personne ne les empêche de songer à eux-mêmes. Un beau coup d’estoc dans les entrailles de la misère humaine. Démosthène, qui ne connut d’autres impulsions que de sa noble cause, est invulnérable de ce côté. Il souffrit, il lutta, il fut vaincu, sans s’être laissé distraire un moment du sacrifice complet qu’il avait fait à sa patrie. Dans le temple de Calaurie, aucun retour de pensée sur lui-même. Un geste de bon accueil à la fortune ennemie… et le repos bien gagné.

Il est une leçon supérieure des tragiques existences où chacun pourrait trouver un sujet de méditations à sa propre mesure. Il y a même un non moins beau sujet de méditation dans la haute noblesse de vies silencieuses dont la récompense sera d’échapper aux commentaires des médiocrités à venir. Quand Denys d’Halicarnasse nous donne Démosthène pour le plus grand orateur de tous les temps, je me permets de trouver la louange insuffisante, puisque la parole ne peut être que vain bruit sans l’action. Au sens achevé du mot, Démosthène fut un homme. C’est assez. A y bien regarder, c’est beaucoup.


FIN
L’Hellade, La Josthène
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Cet ouvrage a été achevé d’imprimer par Plon-Nourrit et Cie, à Paris, le 1er  février 1926.
  1. Le buste reproduit est au British Museum. Les différents bustes de Démosthène passent pour avoir été empruntés à la statue, dont le sculpteur Polyeucte est l’auteur, érigée à Athènes après le drame de Calaurie. Plutarque nous dit que l’orateur avait les mains croisées, tandis que dans les modèles courants il tient un rouleau à la main. Beaucoup plus proche de la réalité paraît être une statuette de bronze trouvée chez un marchand de Constantinople et publiée dans le Bulletin de correspondance hellénique en 1924. Nous en donnons plus loin la photographie. L’expression paraît d’une puissante simplicité.
  2. G. Glotz, la Civilisation égéenne.
  3. Article sur M. Boissonade.
  4. Il y en a, comme cela, une grande demi-page encore.
  5. Voir les musées de l’Inde, sans oublier la ville de Takshila, capitale de l’ami d’Alexandre, aujourd’hui rendue à la lumière.
  6. Étymologiquement, le mot indique la densité, l’empressement de la foule assemblée. La terre rapportée, soutenue d’un appareil cyclopéen, montre que le sol fut disposé à cet effet. Athènes comptait environ 40 000 citoyens. La Pnyx n’en vit jamais plus de 10 000 réunis à la fois.
  7. Afin de faire place libre pour la réunion du lendemain.
  8. Nous traduisons : « Ils ont vécu », rompant ainsi l’effet de la condensation oratoire aux cimes de la tragédie.
  9. Monarchie, oligarchie, démocratie ne sont jamais que des moments de la loi du plus fort en voie de déplacement.
  10. Un stylet fait d’une tige de roseau empoisonnée.
  11. « Au cours des agitations du Jay Treaty (avec l’Angleterre), la rage de l’esprit de parti s’est tournée dans son plein contre Washington. Il fut calomnié et outragé de toutes les façons possibles. Il fut accusé d’avoir fait preuve d’incapacité comme général, d’avoir détourné les fonds publics quand il était président. On lui donna le surnom de « beau-père de ses concitoyens ». Il ressentit si vivement les imputations contre son honneur, qu’il en vint à déclarer qu’il préférait la tombe à la présidence. Dans sa correspondance privée, il se plaignit d’avoir été attaqué dans des termes si outrés et si indécents qu’ils pourraient à peine s’appliquer à un Néron, à un notoire concussionnaire, ou même à un vulgaire filou. » (Henry Ford Jones, Vie de Washington, vol. XIV des Chroniques américaines récemment publiées sous les auspices de Yale University.)