Députés contre Parlement/II

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Parlement et Capitalisme


La preuve que la faillite du Parlement français ne tient pas à une question d’hommes, mais à une question de régime, c’est que tous les Parlements d’Europe se sont effondrés à la fois.

Tandis que tous les peuples voulaient la paix, tous les Parlements ont voté la guerre.

Ils étaient élus par le suffrage universel, oui : mais dans une société bâtie pour la lutte de classes. Combinaison de mensonge qui les obligeait à gouverner, légiférer dans le mensonge. La vérité c’est que jamais le Parlement ne fut « l’expression souveraine du suffrage universel », jamais. Le Parlement fut l’expression d’un vote de confiance arraché au peuple par la caste capitaliste, et avec des procédés de foire.

À chaque coup ce fut une exhibition d’avocats malins, madrés, qui s’en venaient étourdir de flatteries « l’électeur ». Promesses énormes, science d’arracheurs de dents, déluge de papier, d’alcool, et de paroles, qu’avec le secret appui financier des profiteurs de la mort du peuple, les démagogues radicaux et nationalistes déversaient à pleines potées sur les foules, voilà par quels artifices se prolongeait — se prolonge encore — une société pourrie avant d’être morte.

Mais les dernières lampées de honte sont bues. Et il faut voir, dans l’universel dégoût qu’inspire le Parlement, le signe avant-coureur de la chute de la bourgeoisie capitaliste dont le Parlement fut l’organe.

Oh ! le prolétaire ne s’y trompe pas ! Quand il s’exprime en termes insultants sur la politique, c’est au Parlement qu’il pense, c’est à la bourgeoisie.

La preuve ? L’empressement qu’il met aux meetings, aux cortèges, aux manifestations. Politique tout cela ? Bien sûr ! Mais politique révolutionnaire ! Le mieux, c’est que les réactionnaires aussi font profession de mépriser la politique et les parlementaires ! Mais rien de commun avec le point de vue prolétarien ! Les uns remâchent de vieilles rancunes du siècle dernier, se croyant encore du temps de ces parlements républicains qui se dressaient fortement contre les chefs militaires, les chefs religieux, les diplomates, les châtelains… Le prolétaire, lui, reproche au Parlement un silence, une abdication de cinq ans. Pendant la guerre, généraux et soldats communiaient dans la haine des députés. Mais les généraux haïssaient les députés pour ce qu’ils auraient pu contrôler s’ils l’avaient osé, tandis que les soldats haïssaient les députés parce qu’ils les laissaient effectivement massacrer en silence. Diplomates, journalistes de la presse bourgeoise, financiers, usiniers communiaient avec la classe ouvrière dans la haine des députés. Mais tandis que les uns exprimaient le sentiment bien naturel d’un criminel pour un complice qui menace de temps en temps par frousse de vendre la mèche, la classe ouvrière, elle, s’indignait que de la tribune si peu de voix osassent réclamer la paix.

Malgré la censure, malgré l’Union sacrée du mensonge universel qui scellait les bouches de presque tous les écrivains, le prolétariat soupçonnait la vérité. Il sentait le mensonge percer sous les harangues fleuries des phraseurs de la guerre du droit. Que dira-t-il quand il connaîtra quels propos désabusés tenaient entre eux ces avocats de la mort, obéissant à une sorte d’ignoble élégance qui voulait racheter le ridicule de leurs redondances de tribune par le cynisme délicieux des chuchotements. Nous, les survivants du massacre, jamais nous ne pardonnerons cela. Longtemps nous avons mâché et remâché en silence notre détresse, l’avenir d’un pays saigné et ruiné, humble sous l’orgueil des profiteurs. Le désespoir nous a presque fait perdre la vue. Et puis un jour nous avons appris que parmi les peuples d’Europe il en était un, le plus grand, le plus jeune, le plus riche de richesses vierges, qui venait de se dégager, d’un coup d’épaule, de la servitude.

La République des soviets, depuis deux ans nous la guettons avec angoisse. Nous essayons de percer les profondeurs de silence et de menteries dont le capitalisme entoure ce qu’il veut détruire. Depuis deux ans on nous annonce sa fin, depuis deux ans elle résiste à toutes les attaques, au blocus, à la misère… Et malgré la fureur de haine de nos maîtres, nous osons dire aujourd’hui tout haut ce que depuis deux ans nous osons peu à peu penser : la vérité du siècle qui se lève est là.