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Daniel Deronda/Livre 8

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Traduction par Ernest David.
Calmann-Lévy (Volume IIp. 285-385).


FRUIT ET GRAINE


LVI


Pendant que ces événements se passaient, le presbytère de Pennicote demeurait aussi paisible et aussi agréable que quand nous l’avons quitté. Le recteur avait repris confiance en voyant les bonnes dispositions de ses supérieurs et s’était résolu à remplir de mieux en mieux ses devoirs. Son fils aîné — son favori — était sa joie et son orgueil, et cette satisfaction était à ses yeux une compensation qui le faisait penser assez légèrement à la perte de ses dix-huit cents livres de rente. De quelque nature qu’ait été le changement latent qui s’était opéré en Rex à la suite du désappointement de son premier amour, en apparence il ne semblait plus que secondaire, et avait été primé par une ambition plus sérieuse après les malheurs de la famille. Rex, revenu depuis peu au presbytère où il avait ramené sa sœur Anna, avait retrouvé son ancienne gaieté pour jouer avec ses frères et sœurs, mais il continuait pendant les vacances ses habitudes studieuses ; il se levait de bonne heure et s’enfermait dans sa chambre dès que la nuit était venue, pour se livrer à l’étude du droit.

Cette existence tranquille était partagée par le groupe féminin qui avait quitté Offendene pour venir s’installer dans la petite maison blanche, entourée d’arbres toujours verts, distante de la cure de moins d’un mille. Le pâle visage de madame Davilow ne portait plus qu’une trace légère de mélancolie, et de rares cheveux blancs argentaient çà et là sa chevelure, conséquence naturelle des épreuves de l’année passée. Les quatre fillettes florissaient un peu, maintenant qu’on ne les reléguait plus dans l’ombre, et la bonne Jocosa conservait son utile neutralité et considérait les plaisirs et les joies du monde comme choses interdites aux personnes n’étant pas en « situation ».

Le petit salon, avec ses fenêtres ouvertes au large pendant les belles journées d’été, était parfumé par l’odeur balsamique des buissons de roses, et devenait le théâtre de scènes intéressantes quand Rex et Anna se joignaient aux six personnes qui l’habitaient. Anna, la préférée de ses jeunes cousines, ne tarissait pas en récits sur les nouvelles connaissances qu’elle avait faites à Londres. Elle était venue seule faire sa première visite à son retour, et d’innombrables questions lui furent posées sur la maison de Gwendolen dans Grosvenor square, sur ce que Gwendolen avait dit et fait, et sur ce que les autres disaient de Gwendolen. Anna avait-elle vu sa cousine avant son départ pour la mer ? Non ! — Cette réponse laissait libre carrière aux suppositions sur l’intéressant yacht dans lequel Gwendolen avait écrit qu’elle devait s’embarquer avec M. Grandcourt pour naviguer sur la Méditerranée. Sa dernière lettre, datée de Marseille, disait qu’elle se faisait une fête de cette excursion et que les cabines du yacht étaient d’une élégance incomparable. Du reste, ce « mouvement » maritime de M. et madame Grandcourt avait été mentionné dans les « journaux », de sorte que cette nouvelle phase de la vie de Gwendolen devenait une partie importante du roman de ses sœurs.

Quand Rex était présent, on s’abstenait d’aborder ce sujet ; aussi, ce jour-là, s’était-on contenté de parler des Meyrick et de leurs étranges amis juifs, ce qui amena d’étonnantes questions des petites filles, pour lesquelles la vie juive était un problème. Berthe ne pouvait se figurer quelle était actuellement la croyance des juifs, car elle pensait qu’ils avaient renoncé à l’Ancien Testament puisqu’il prouvait le nouveau ; miss Merry pensait qu’on ne pouvait convenablement discuter avec Mirah et son frère, et l’aimable Alice ne s’inquiétait pas de ce que croyaient les juifs, car elle était sûre de ne pas pouvoir les souffrir. Madame Davilow rectifia cette opinion en disant que les grandes familles juives que l’on voyait dans la haute société étaient tout à fait ce qu’elles devaient être à Londres et à Paris ; mais elle admettait que les juifs du commerce, non convertis, étaient répréhensibles ; Isabelle demanda si Mirah parlait comme tout le monde et si l’on pouvait causer avec elle sans deviner qu’elle était juive.

Rex, qui n’était pas partisan des israélites, et que l’étude de leur histoire avait fortement ennuyé, s’amusait à exagérer les suppositions de ses cousines, auxquelles Anna s’efforçait de faire bien comprendre qu’il plaisantait. Soudain, les rires furent interrompus par l’arrivée d’une lettre pour madame Davilow, qu’un messager venu en hâte de Pennicote avait apportée. Elle contenait un télégramme, et comme madame Davilow le lut à plusieurs reprises sans dire un mot, comme son agitation était manifeste, tous les yeux se tournèrent vers elle sans que personne osât parler. Enfin, revenue à elle et voyant l’inquiétude peinte sur ces jeunes visages, elle craignit que les enfants pussent s’imaginer quelque chose de pire que la réalité, et, après avoir poussé un sanglot qui la soulagea, elle dit :

— Mes chères, M. Grandcourt… M. Grandcourt s’est noyé !

Rex tressaillit comme si un obus avait éclaté dans la chambre ; il ne put se maîtriser, et le premier regard d’Anna fut pour lui. Mais bientôt, reprenant son sang-froid pendant que madame Davilow lisait la lettre du recteur, il dit :

— Puis-je vous être bon à quelque chose, ma tante ? Dois-je aller trouver mon père pour vous ?

— Oui, mon ami. Préviens-le que je serai prête ; il est bien bon. Il dit qu’il partira avec moi pour Gênes ; il sera ici à six heures et demie. Jocosa, Alice, vous allez m’aider à emballer. Gwendolen a été sauvée… mais elle doit être malade. Je suis sûre qu’elle est malade. Rex, et toi, ma chère Anna, allez dire à votre père que je l’attendrai. Pour rien au monde je ne voudrais perdre une autre nuit. Que Dieu le bénisse d’être sitôt prêt ! Je puis voyager sans m’arrêter jusqu’à ce que nous soyons là-bas.

Le frère et la sœur partirent précipitamment sans échanger une parole : elle pensait avec sollicitude à la blessure qui devait s’être rouverte, et lui luttait contre une foule de pensées qui l’obsédaient. Cette oppression ayant diminué quand ils furent arrivés au presbytère, Rex dit :

— Nannie, je te laisse le soin de t’acquitter de la commission auprès de notre père. S’il a besoin de moi tout de suite, tu viendras me le dire. Je resterai dix minutes dans le petit bois, seulement dix minutes.

Au premier moment, Rex avait été frappé par cette idée : « Gwendolen est libre ! » Mais aussitôt il s’était dit : « Oui, mais Gwendolen est riche, flattée, courtisée », et, si d’abord elle avait été contraire à son amour, comment pouvait-il supposer que son cœur lui serait plus favorable à l’avenir ? Ces pensées, qu’il voulait bannir, résonnaient en lui, et il ne pouvait s’empêcher d’y revenir sans cesse. Il marchait avec agitation dans le petit bois, furieux contre lui-même de ne pas être assez fort pour se dominer, et il se disait : « Elle ne m’aimera jamais !… et ce n’est pas la question… Je ne pourrais jamais l’approcher en amoureux dans sa condition actuelle. Je ne suis d’aucune conséquence, et il est probable que je n’en acquerrai guère plus avant d’avoir des cheveux gris. Qu’importe ! elle ne m’accepterait à aucune condition, et je ne voudrais pas lui demander d’être à moi. C’est une folie que d’y penser ! Je n’ai rien à y gagner, absolument rien : alors pourquoi ne pas regarder la situation en face et se conduire comme il convient, au lieu de laisser supposer à mon père que c’est un sujet dont il ne peut me parler, lorsque je pourrais lui être utile ? »

À cette dernière pensée, Rex se dirigea vers la maison d’un pas assuré, et, par la porte ouverte du cabinet de son père, il le vit qui emballait ses effets dans une caisse de voyage.

— Puis-je vous être de quelque utilité, monsieur ? demanda-t-il bravement, quand son père le regarda.

— Oui, mon garçon, quand je serai parti, tu liras mes lettres et tu y répondras, si cela est nécessaire. Tu m’écriras tout. Dymock administrera très bien la paroisse, et tu demeureras avec ta mère jusqu’à ce que je revienne.

— Je présume que vous ne serez pas très longtemps absent, monsieur. Peut-être ramènerez-vous ma cousine. Il s’efforça de parler de Gwendolen pour la première fois et le recteur l’écouta avec satisfaction.

— Cela dépend, répondit M. Gascoigne. Peut-être sa mère restera-t-elle avec elle, et, en ce cas, je pourrai revenir plus lot. Ce télégramme nous laisse dans une ignorance qui est vraiment inquiétante. Je ne doute pas cependant, que le testament qui a été fait dernièrement ne soit satisfaisant, et puis il est bien possible qu’un héritier vienne à naître. En tout cas, je pense que Gwendolen est libéralement, splendidement pourvue.

— Ç’aura été un grand coup pour elle, dit Rex devenu plus hardi. Je veux croire que c’était un bon mari.

— Sans doute. Peu d’hommes dans sa position auraient agi comme lui !

Rex n’avait jamais vu Grandcourt ; chacun dans sa famille avait toujours évité de lui en parler, et il ne savait rien de la fuite de Gwendolen à Leubronn. La seule chose qu’il avait apprise était que Grandcourt, très amoureux d’elle, lui avait fait l’offre de l’épouser, malgré sa pauvreté, et qu’il s’était parfaitement conduit en se chargeant de sa mère et de ses sœurs. Tout cela était très naturel, et c’est ce que Rex aurait aimé à pouvoir faire. Grandcourt avait été heureux et avait joui de quelque bonheur avant de se noyer. Pourtant, Rex se demandait si Gwendolen avait été amoureuse de son heureux prétendant, ou si elle avait oublié de lui dire qu’elle détestait qu’on lui fît la cour.


LVII


Sir Hugo Mallinger ne fut pas aussi prompt que M. Gascoigne à partir pour Gênes, que Deronda ne voulut pas quitter avant d’avoir vu le baronnet. Ce n’était pas seulement la mort de Grandcourt, mais aussi la dernière crise par laquelle il venait de passer qui le portait à désirer un entretien avec son vieil ami ; car, par lettre, il n’aurait pu lui donner de détails sur sa mère, qui était venue et partie comme une apparition. Ce ne fut que le soir du cinquième jour, après avoir reçu un télégramme, que Deronda attendit sir Hugo à la gare, où il devait arriver entre huit et neuf heures. Il ne pouvait, malgré la tragique aventure à laquelle il venait d’assister, retenir un sourire en pensant au plaisir qui devait remplir l’âme du baronnet, certain désormais de pouvoir disposer de ses biens en faveur de ses filles.

— Eh bien, Dan, dit sir Hugo, qui, en descendant de wagon serra très affectueusement les mains de Deronda ; puis, comme il n’était pas pressé de se rendre à l’hôtel, il donna l’ordre à son cocher de faire un assez long détour.

— Mon voyage a été excellent, reprit-il, et je me sens dans les meilleures dispositions. Je ne me suis pas hâté de venir, parce que je tenais à m’informer de plusieurs choses, et j’ai pu prendre connaissance de la lettre que tu as écrite à lady Mallinger. Comment va la veuve ?

— Elle est plus calme. Heureusement, elle a échappé à la maladie que l’on aurait pu craindre pour elle, après son plongeon dans la mer et son épouvantable surexcitation. Sa mère et son oncle sont arrivés depuis deux jours, et les meilleurs soins lui sont prodigués.

— Prévoit-on la naissance d’un héritier ?

— D’après ce que m’a dit M. Gascoigne, je pense que non. Il m’a parlé comme s’il croyait que la veuve dût jouir de la fortune entière, sa vie durant.

— Je ne pense pas que la perte de son mari soit un déchirement pour elle, dit sir Hugo en regardant Deronda.

— La soudaineté de sa mort lui a donné un coup violent, reprit Daniel, en évitant de faire une réponse directe à cette observation.

— Je me demande si Grandcourt lui a fait connaître les clauses de son testament ? reprit sir Hugo.

— Les connaissez-vous, monsieur ?

— Oui. S’il n’a pas d’héritier légitime, tout doit revenir à un fils naturel qu’il a eu avec une madame Glasher : tu ne sais rien de cette affaire, à ce que je crois ; mais, pendant plusieurs années il a vécu maritalement avec cette femme, et il en a eu encore trois autres enfants, des filles. Le garçon prendra le nom de son père. Il est déjà Henleigh ; il doit être Henleigh Mallinger-Grandcourt, quoique je puisse dire que le Mallinger ne lui servira de rien, ce dont je suis heureux. À sa majorité, le jeune homme aura plus qu’assez, et il n’était pas nécessaire que je bouchasse les trous avec mes cinquante mille livres pour Diplow, auquel il n’a pas droit. En attendant, il faudra que ma beauté, la pauvre jeune veuve, se contente d’une modique rente de deux mille livres par an et de la maison de Gadsmere, espèce de bannissement pour elle si elle consent à s’y confiner, ce que je ne présume pas. La mère du petit garçon habite là depuis plusieurs années. Vraiment, je suis dégoûté de Grandcourt, et je ne me crois pas obligé d’avoir de lui une meilleure opinion parce qu’il s’est noyé et qu’en ce qui touche mes affaires, il ne pouvait mieux agir.

— À mon avis, s’il a eu tort, ç’a été d’épouser cette jeune femme… et non de laisser ses biens à son fils, dit sèchement Deronda.

— Je ne trouve pas mauvais qu’il ait laissé la terre à l’enfant, repartit sir Hugo. Mais, puisqu’il avait épousé cette jeune fille, il devait au moins la pourvoir de façon qu’elle pût continuer à tenir le rang auquel il l’avait élevée. Elle aurait dû avoir de quatre à cinq mille livres par an et la maison de Londres viagèrement. C’est ce que, moi, j’aurais fait. Comme elle n’avait point de dot, je suppose que ses parents n’ont pas osé exiger de douaire ; autrement, ils auraient eu tort de se fier a un testament passé après le mariage. Les hommes les plus sages mêmes, laissent percer une folie dans leur testament, mon père tout le premier. Il est clair pour moi que Grandcourt a voulu que sa mort fût un éteignoir pour sa veuve, si elle ne lui donnait pas d’héritier.

— Et autrement, le contraire aurait eu lieu ; c’est l’illégitimité qui aurait eu l’éteignoir, dit Daniel avec mépris.

— Précisément : Gadsmere et les deux mille livres. C’est original. Ce qui m’ennuie, c’est que Grandcourt m’a constitué son exécuteur testamentaire, et, comme il était le fils de mon unique frère, je n’ai pas pu décliner cette obligation. Cependant, je le regretterai moins si je puis être utile à la veuve. Lush croit qu’elle n’ignore rien de la famille qui est sous roche, ni du contenu du testament. Il m’a laissé entrevoir que l’accord n’était pas des plus parfaits chez ce couple. Mais j’imagine que tu dois connaître mieux que personne les sentiments de madame Grandcourt, hein, Dan ? Sir Hugo ne fit pas cette question avec sa jovialité ordinaire ; au contraire, sa voix dénotait un vif intérêt. Deronda se dit que tout faux-fuyant serait mal interprété et répondit avec gravité :

— Elle n’a certainement pas été heureuse. Ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre. Quant à la disposition de la fortune, si j’ai bien compris ses confidences, je puis affirmer qu’elle en sera satisfaite.

— Alors elle ne ressemble pas aux autres personnes de son sexe, repartit le baronnet en haussant les épaules. Il y a cependant quelque chose d’étrange et ton horoscope doit se mêler au sien ; car, lorsque ce terrifiant télégramme m’est parvenu, la première observation de lady Mallinger fut : Quelle drôle de chose que ce soit Daniel qui l’envoie ! »

Un silence de quelques minutes suivit ces mots. Sir Hugo avait commencé à s’occuper des Grandcourt comme du sujet le moins épineux entre Deronda et lui : tous deux néanmoins étaient résolus à surmonter leur répugnance et à causer en toute franchise de l’événement qui touchait à leurs rapports mutuels. Deronda sentait que la lettre qu’il avait adressée au baronnet après sa première entrevue avec sa mère, avait épaissi plutôt que brisé la glace, et qu’il devait attendre que la première ouverture vînt de sir Hugo. Au moment où ils allaient perdre de vue le port, le baronnet se retourna, comme pour le regarder encore une fois, et dit d’un ton plus sérieux :

— Et la principale affaire qui t’a conduit à Gênes, Dan ? Tu n’as pas été trop peiné de ce que tu as appris, j’espère ? Rien ne t’oblige à changer de position ; tu sais que, quoi qu’il arrive, tu seras toujours d’importance pour moi.

— Je veux reconnaître votre bonté pour moi, monsieur, par une entière confiance, répondit Deronda. Mais je ne puis simplement répondre à vos questions par un oui ou par un non. Ce que j’ai appris du passé m’a peiné. Ç’a été aussi un profond chagrin pour moi de retrouver ma mère et de la quitter si vite dans son état de souffrance, comme j’ai été contraint de le faire. Toutefois, ce qui n’est pas une peine, ce dont je suis plutôt reconnaissant, c’est que mes doutes soient éclaircis, c’est que je connaisse mon extraction. Ma gratitude envers vous, monsieur, restera toujours la même, et jamais je n’oublierai les soins paternels et l’affection dont vous m’avez entouré. Cependant, savoir que je suis né juif peut avoir sur ma vie une influence considérable dont je ne me sens pas capable de vous parler à présent.

Le baronnet lui lança un regard scrutateur et garda un moment le silence pour tâcher d’interpréter ses paroles : puis il dit :

— J’ai toujours attendu de toi quelque chose de remarquable, Dan ; mais, pour amour de Dieu, point d’excentricité ! Je puis tolérer une divergence d’opinion chez un homme, mais il faut qu’il s’exprime avec raison et non comme un fou. Comprends-moi bien. Je ne te soupçonne pas de vouloir faire une folie ; je crois seulement que tu pourrais te laisser accaparer par un fou, surtout s’il a besoin d’être défendu. Tu as la passion de te mettre du côté des opprimés, Dan. Je ne partage pas tout à fait ta manière de voir ; je souffre pour eux, mais je n’y puis rien. Cependant, je ne te demande pas d’anticiper sur les confidences que tu as à me faire. Si la chose pour laquelle tu te décideras exige de l’argent, j’ai seize mille livres d’accumulées pour toi, en sus de ton revenu. Maintenant que me voilà ici, je suppose que tu voudras retourner en Angleterre dès que tu le pourras.

— Je dois d’abord aller à Mayence réclamer un coffre qui vient de mon grand-père, et voir, si c’est possible, un de ses amis. Quoique ce coffre soit chez lui depuis vingt ans, j’ai une envie presque déraisonnable de le voir sous ma garde, comme si je craignais qu’il lui arrivât un accident. En tout cas, je ne puis regretter d’être resté ici ; sans cela, madame Grandcourt n’aurait eu autour d’elle que des domestiques et des indifférents.

— Oui, oui, reprit sir Hugo d’un ton badin, ce qui, pour lui, était un moyen de déguiser une contrariété cachée ; j’espère que tu ne préféreras pas un juif mort à un chrétien vivant.

Deronda rougit et ne répondit pas, et ils entrèrent dans l’hôtel de l’Italia.


LVIII


Quand Derooda eut présenté sa lettre à la Banque de la Schusterstrasse, à Mayence, et demandé Joseph Kalonymos, on l’introduisit dans un salon où, devant une table et arrangeant des lettres, était assis l’homme à barbe blanche qu’il avait vu dans la synagogue de Francfort. Il portait le même chapeau de feutre, les mêmes vêtements, et, à côté de lui, on voyait un portemanteau tout bouclé, sur lequel étaient jetés une couverture et un manteau. À l’entrée de Deronda, il se leva, mais ne bougea pas de sa place et ne lui tendit pas la main. Fixant sur lui ses petits yeux clairs et pénétrants, qui reluisaient comme des escarboucles sur sa figure parcheminée, il dit en allemand :

— Bon ! c’est vous maintenant qui venez me chercher, jeune homme ?

— Oui, je vous cherche pour vous témoigner ma reconnaissance, comme à l’ami de mon grand-père, répondit Deronda ; mais je suis obligé, je le crains, de vous causer de l’ennui.

Kalonymos ôta son chapeau et découvrit sa tête couverte d’épais cheveux blancs, en disant avec cordialité :

— Ainsi, vous n’êtes pas fâché d’être quelque chose de plus qu’un Anglais ?

— Au contraire, s’écria Daniel, je vous remercie de tout cœur d’avoir aidé à empêcher que je ne demeurasse dans l’ignorance de mon extraction, et d’avoir pris soin du coffre que mon grand-père vous a confié.

— Asseyez-vous ! asseyez-vous ! dit vivement Kalonymos, qui s’assit lui-même, et fit prendre place à Daniel auprès de lui, en caressant sa barbe pendant qu’il examinait le jeune visage du petit-fils de son ami.

— Jeune homme, dit-il après une pause, je me réjouis de n’avoir pas encore repris mes voyages et que vous soyez venu à temps pour me faire voir l’image de mon ami, lorsqu’il était jeune ; pour me faire voir que vous n’êtes plus détourné de la communion de votre peuple ; pour me faire voir que vous ne frémissez plus d’une orgueilleuse colère à l’attouchement de celui qui avait l’air de vous prendre pour un juif. Vous venez avec reconnaissance me redemander la parenté et l’héritage qu’une tentative malfaisante aurait voulu vous enlever. Vous venez me déclarer volontairement et du fond de l’âme : « Je suis le petit-fils de Daniel Charisi, » n’est-ce pas ?

— Assurément, répondit Deronda. Mais permettez-moi d’ajouter qu’à aucune époque je n’ai été tenté de traiter un juif impoliment, par la seule raison qu’il était juif. Vous devez comprendre que j’aie refusé de dire à un étranger : « Je ne connais pas ma mère ! »

— Péché ! péché ! s’écria Kalonymos en étendant les bras comme s’il maudissait et en fermant les yeux. Ce fut un vol à notre peuple, comme lorsque nos jeunes garçons et nos jeunes filles furent emmenés dans l’Edom romaine. Mais cet espoir a été déçu. Je l’ai frustré. Quand Daniel Charisi était adolescent et moi seulement un enfant lui allant à l’épaule, nous avons fait le vœu solennel d’être toujours amis. Il disait : « Lions-nous par le devoir, comme si nous étions fils de la même mère. » Du commencement à la fin, son penchant le porta à fortifier nos âmes par des liens. « Lions l’amour au devoir, disait-il, car le devoir est l’amour de la loi, et la loi est la nature de l’Éternel. » Voilà comment nous nous attachâmes l’un à l’autre ; et, quoique plus tard nous ayons été séparés, le lien n’a jamais été rompu. Quand il mourut, on tenta de le voler ; mais on ne pouvait me le voler à moi. Je sauvai ce qui restait de lui, ce qu’il conservait pour sa postérité. Je lui ai rendu le rejeton qu’on lui avait soustrait. Je vais dire qu’on apporte le coffre.

Kalonymos quitta la chambre pendant quelques minutes et revint suivi d’un employé qui portait le coffre, et qui, après l’avoir posé à terre, défit une enveloppe de cuir et sortit. Ce coffre n’était pas très grand, mais ce qui le rendait pesant, c’étaient les ferrures et les poignées dorées qui l’ornaient. Le bois était magnifiquement entaillé de caractères arabes.

— Voilà le dépôt, dit Kalonymos en reprenant sa place, et voici sa curieuse clef, ajouta-t-il en la tirant d’un petit sachet de cuir. Conservez-la précieusement. J’espère que vous êtes prudent et méthodique.

— J’en aurai le plus grand soin, répondit Daniel en souriant et en mettant la clef dans son portefeuille. Je n’ai jamais rien possédé qui fût pour moi un signe tant chéri d’espoir et d’effort. Je n’oublierai pas que l’effort est venu en partie de vous. Avez-vous le temps de m’en apprendre davantage sur mon grand-père ? Serai-je indiscret en prolongeant ma visite ?

— Restez encore un peu. Dans une heure et dix-huit minutes, je dois partir pour Trieste, dit Kalonymos en consultant sa montre et tout à l’heure mes fils m’attendront. Voulez-vous que je vous les présente, afin qu’ils puissent avoir le plaisir d’offrir l’hospitalité au petit-fils de mon meilleur ami ? Leur vie s’écoule ici dans l’abondance et le luxe ; mais, moi, je préfère voyager.

— Si vous voulez bien me recommander à eux, je serai heureux de faire leur connaissance un peu plus tard, car des affaires urgentes me rappellent en Angleterre ; j’ai là des amis qui ont besoin de moi. Des circonstances imprévues m’ont retenu trop longtemps loin d’eux. Mais le désir d’en savoir plus long, sur vous et sur votre famille, sera un motif plus que suffisant pour me faire revenir à Mayence.

— Bon ! moi, vous ne me retrouverez probablement pas, car j’ai plus de soixante-dix ans, et je suis un voyageur qui porte avec lui son suaire. Mes fils et leurs enfants demeurent ici riches et considérés. Les temps sont changés pour nous, à Mayence, depuis l’époque où l’on massacrait les juifs s’ils ne consentaient à recevoir le baptême ; ils sont changés depuis l’époque où Charlemagne transplanta ici mes ancêtres de l’Italie pour inoculer leurs connaissances à nos frères incultes de l’Allemagne[1]. Mes contemporains et moi, nous avons eu aussi à lutter. Notre jeunesse a connu de mauvais jours ; mais nous l’avons enfin emporté. Nos richesses sont à nous et nous pouvons les accroître en toute sûreté ; la science de toute l’Allemagne est sortie de cerveaux Israélites… quoiqu’ils n’aient pas toujours gardé leurs cœurs juifs. Vous a-t-on laissé ignorer la vie de votre peuple, jeune homme ?

— Non, répondit Deronda ; dernièrement, avant que je soupçonnasse ma naissance, j’ai été conduit à étudier son histoire avec plus d’intérêt que jamais. J’ai pu ainsi me préparer à un peu comprendre mon grand-père.

— Peut-être auriez-vous été comme lui si votre éducation n’avait été empêchée, car vous avez tous ses traits, mais pas exactement cependant. Sa volonté de fer était peinte sur son visage ; il dominait tout ce qui l’entourait. Très jeune encore, une ligne profonde s’était déjà creusée sur son front. Je n’en vois pas sur le vôtre. Daniel Charisi avait coutume de dire : « Plutôt une volonté fâcheuse qu’une volonté vacillante ! plutôt un ennemi déclaré qu’un ami incertain ! plutôt une fausse croyance que point de croyance ! » C’était l’indifférence qui lui inspirait le plus de mépris. Il tenait des raisonnements plus développés que je ne puis vous les communiquer.

— Cependant, son savoir n’était pas étroit, n’est-ce pas ? dit Daniel.

— Étroit, non, répondit Kalonymos avec un sourire indulgent. Dès l’enfance, il but la science comme la plante pompe l’eau. Il s’adonna de bonne heure à la médecine, ainsi qu’aux théories sur la vie et sur la mort. Il voyagea dans bien des pays et dépensa une partie de sa fortune pour voir et apprendre. Nous étudiâmes ensemble, mais il me laissa loin derrière lui. Quoique nous fussions amis de cœur, nous différions autant intérieurement qu’extérieurement ; mais nous restâmes des juifs fidèles, convaincus et reconnaissants de n’être pas des gentils. Depuis ma maturité, j’ai été ce que je suis encore, aimant à voyager, aimant les affaires, aimant à tout voir sans me préoccuper de la fatigue. Charisi pensait continuellement à l’avenir de notre peuple ; moi pas. Puisque nous avons la liberté, cela me suffit. Jeune homme, quand je suis en Orient, j’aime à regarder les plus grosses étoiles. La vue de leurs constellations me satisfait. Je les connais quand elles se lèvent sans ambitionner d’en savoir davantage. La vue seule ne contentait pas Charisi ; il aurait voulu savoir ce qu’il y a eu avant et ce qu’il y aura après. Cependant, nous nous aimions, et, selon son expression, nous avions attaché notre amour au devoir ; nous nous étions solonnellement engagés à nous aider et à nous défendre jusqu’à la fin. J’ai tenu mon engagement.

Après avoir ainsi parlé, Kalonymos se leva, et Deronda, faisant de même, lui dit :

— En lui demeurant fidèle, vous avez été cause que justice m’a été faite. Ç’aurait été un vol pour moi si je n’avais jamais connu l’héritage qu’il m’avait préparé. Je vous en remercie de toute mon âme.

— Soyez digne de lui, jeune homme. Quelle est votre vocation ?

La question fut posée avec une brusquerie qui embarrassa Daniel ; car il ne croyait pas convenable d’alléguer que son étude du droit était une vocation. Il répondit :

— Je ne puis pas dire que j’en aie une.

— Ayez-en une, ayez-en une ! Il faut que le juif soit diligent. Vous direz-vous juif, et professerez-vous la foi de vos pères ? demanda Kalonymos en posant une main sur l’épaule de Deronda et en le regardant fixement.

— Je me dirai juif, répondit Daniel avec décision et en pâlissant légèrement sous l’œil perçant de son questionneur. Mais je ne dis pas qu’en professant la religion de nos ancêtres, je croirai exactement comme eux. Nos pères, eux-mêmes, ont étendu l’horizon de leurs croyances et appris bien des choses des autres races. Néanmoins, je crois que je puis continuer l’œuvre de mon aïeul. Je tiens pour avéré que mon premier devoir doit être pour mon peuple, et, s’il y a quelque chose à faire pour restaurer ou perfectionner sa vie commune, j’en ferai ma vocation.

Il arriva en ce moment à Deronda ce qui est souvent arrivé à tant d’autres : c’est-à-dire que la nécessité d’ouvrir son cœur devint une époque de résolution. Son respect pour le questionneur ne lui avait pas permis de décliner sa réponse, et, par la nécessité de se prononcer, il trouva la vérité pour lui-même.

— Ah ! vous discutez et vous regardez en avant ! Vous êtes bien le petit-fils de Daniel Charisi, dit Kalonymos en ajoutant une bénédiction en hébreu.

Ils se séparèrent alors, et, au moment même où Deronda touchait le sol de l’Angleterre, le vieillard, couché sur le pont de son navire, saluait ses étoiles amies.


LIX


Il y eut une autre maison, outre la blanche maisonnette Pennicote, un autre cœur, outre le cœur de Rex Gascoigne, où la nouvelle de la mort de Grandcourt causa une grande agitation, suivie d’un violent effort pour la réprimer.

Hans Meyrick avait pour habitude d’envoyer le Times à sa mère, qui aimait beaucoup ce journal, dont elle lisait tout le contenu, depuis la première ligne de la politique jusqu’à la dernière de la liste des mariages. Elle disait que la lecture de ces mariages lui procurait l’agréable sensation de finir les romans à la mode, sans les avoir lus, et de voir heureux les héros et les héroïnes, sans savoir ce qu’ils étaient. Hans venait toujours le mercredi ; il arrivait, apportant le Times, au moment où Mirah finissait la leçon hebdomadaire qu’elle donnait à Mab, et il avouait qu’il avait choisi ce jour rien que pour entendre chanter Mirah. Cette fois, après être entré aussi tranquillement que d’habitude, il apparut dans le parloir en froissant dans ses mains le journal et en interrompant sans remords les efforts que faisait Mab pour dire l’air : Lascia ch’io pianga[2], à peu près comme son professeur. Piano et chant se turent en même temps. Mirah, qui accompagnait, tressaillit involontairement, le craquement du papier lui ayant fait l’effet d’un coup de tonnerre, et Mab s’écria :

— Hans, pourquoi fais-tu un bruit plus abominable que mon chant ?

— Quelles nouvelles surprenantes apportes-tu ? demanda madame Meyrick. — Amy et Kate étaient sorties. — Est-ce une correspondance d’Italie ? Les Autrichiens ont-ils quitté Venise ?

— Ce n’est rien sur l’Italie, mais quelque chose d’Italie, répondit Hans avec une particularité de ton et de manière qui intrigua sa mère.

— Rien de mauvais, j’espère ? dit anxieusement celle-ci, qui pensa aussitôt à Deronda, en même temps que le cœur de Mirah palpitait à la même pensée.

— Rien de mauvais pour personne qui nous intéresse, dit Hans ; c’est, au contraire, très heureux, à mon avis. Jusqu’à présent, je n’ai pas encore vu mourir si à propos. En considérant quelle espèce d’animal je suis, je m’étonne à toute heure d’être encore en vie.

— Hans ! s’écria Mab impatientée, si c’est pour parler de toi, choisis un autre moment. Qu’est-il arrivé ?

— Le duc Alphonso s’est noyé, mais la duchesse est vivante : voilà tout, répondit Hans en mettant le journal sous les yeux de sa mère et en lui désignant l’article avec son doigt. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que Deronda était dans le même hôtel qu’eux et qu’il l’a vu rapporter par les pêcheurs qui l’avaient retirée de l’eau à temps. Il paraît qu’elle avait sauté dans la mer après son mari ; ce qui était une action moins judicieuse que je ne m’y serais attendu de la part de la duchesse. Avouez que Deronda est un heureux coquin de s’être trouvé là à point pour prendre soin d’elle.

Mirah était retombée sur son tabouret, les yeux baissés et les mains jointes. Madame Meyrick, en passant le journal à Mab, dit :

— Pauvre femme ! il faut qu’elle ait bien aimé son mari pour s’être élancée dans l’eau après lui !

— Pure inadvertance ! petite absence d’esprit ! s’écria Hans en faisant une grimace grotesque et en se jetant dans un fauteuil non loin de Mirah. — Quelle femme pourrait aimer un baryton jaloux, au regard glacial, chantant faux ? C’est le rôle qu’a joué le mari, soyez-en sûre. Il ne pouvait rien faire mieux que de se noyer. Voilà notre duchesse libre d’épouser un homme avec de beaux cheveux, et avec un regard qui la fera fondre au lieu de la glacer… Et je serai invité à la noce.

Mirah, qui était restée assise, se leva d’un bond, et, fixant sur Hans des yeux pétillants de colère, lui dit d’une voix émue et tremblante d’indignation :

— Monsieur Hans vous ne devriez pas parler ainsi. M. Deronda n’aimerait pas à vous entendre vous exprimer de la sorte. Pourquoi dites-vous qu’il est heureux ?.. Pourquoi vous servez-vous de paroles de ce genre sur la vie et sur la mort… quand ce qui est la vie pour l’un est la mort pour l’autre ? D’où savez-vous que ce serait heureux s’il aimait madame Grandcourt ?.. Ce serait un grand malheur pour lui. Elle l’empêcherait de voir mon frère ; je sais qu’elle le ferait. M. Deronda ne dirait pas qu’il est heureux de percer le cœur de mon frère !

Tous furent frappés de cette transformation soudaine. Le visage de Mirah, avec un regard de colère qui aurait convenu à Ithuriel, pâle jusqu’aux lèvres, dont la teinte carminée était ordinairement si riche, terrifia Hans, qui demeura atterré et qui rougit comme une jeune fille.

— Je suis un imbécile !… une brute ! s’écria-t-il au bout d’un instant. Je retire mes paroles et je vais aller me pendre comme Judas… s’il est permis de le nommer !..

Même dans ses moments de chagrin, Hans ne pouvait éviter de donner à ses expressions une teinte comique. Mais la colère de Mirah n’en fut pas apaisée. Comment cela aurait-il été possible ? Elle avait laissé échapper des paroles indignées, de la même façon que ceux qui, dans d’atroces souffrances, se mordent et incrustent leurs dents dans leur propre chair, pour rendre leur agonie tolérable. Elle se tut et alla s’asseoir au piano, en disposant le morceau posé sur le pupitre comme si elle allait commencer à jouer.

Le visage de madame Meyrick répercutait le désappointement de Hans.

— Mirah a bien raison de te gronder, Hans, dit Mab. Tu prends toujours le nom de M. Deronda en vain, et c’est horrible de plaisanter de cette manière sur son mariage possible avec madame Grandcourt. Il faut que ton ingratitude soit bien noire ! conclut-elle avec mépris.

— C’est parfaitement vrai, ma chère, dit Hans en se levant et en allant du côté de la fenêtre.

— Continuons, Mab, dit Mirah d’un ton plus bref que d’habitude : vous n’avez pas eu toute votre heure de leçon. Voulez-vous recommencer ceci, ou dois-je le chanter ?

— Oh ! je vous en prie, chantez-le, dit Mab, empressée de faire oublier l’incident qui venait de se produire.

Mirah chanta aussitôt Lascia ch’io pianga, en donnant à ces sanglots et à ses plaintes une énergie et une force nouvelles. Hans arrêta sa promenade dans la chambre et s’appuya contre la cheminée en évitant de regarder du côté de sa mère. Quand Mirah eut fini la dernière strophe et frappé l’accord final, elle se leva, et dit :

— Maintenant, il faut que je rentre : Ezra m’attend.

Elle tendit silencieusement la main à madame Meyrick au lieu de l’embrasser comme elle le faisait toujours. Mais la petite mère l’attira vers elle, la baisa sur le front et lui dit avec bonté :

— Dieu vous bénisse, chère enfant !

Mirah sentit qu’elle avait un peu offensé sa vieille amie en réprimandant ainsi Hans ; elle souffrit davantage à l’idée d’avoir montré une orgueilleuse ingratitude et une affirmation de supériorité inconvenante. La petite mère avait deviné cette cuisante douleur.

Pendant ce temps-là, Hans, qui s’était approché de la porte, s’apprêtait à l’ouvrir pour Mirah.

— Tu ne vas pas reconduire Mirah, Hans, dit Mab avec une tendresse fraternelle finement déguisée ; je suis sûr qu’elle te refuserait. Tu as été si désagréable aujourd’hui.

— Je l’accompagnerai pour veiller sur elle, si elle ne me le défend pas, dit Hans en ouvrant la porte.

Mirah ne répondit pas, et, quand ils furent sortis et qu’il eut tiré après lui la porte d’entrée, il marcha à côté d’elle sans qu’elle s’y opposât. Elle n’eut pas le courage de recommencer à lui parler, se disant que peut-être elle avait été trop sévère dans ses expressions, et trouvant cependant des mots encore plus sévères dans son cœur. En outre, une foule de pensées pénibles l’oppressaient.

Hans aussi avait l’esprit occupé. La colère de Mirah venait d’éveiller son attention et, avec elle, la sensation douloureuse qu’il était un butor de ne l’avoir pas eue plus tôt. En supposant que le cœur de Mirah fut entièrement pris par le souvenir de Deronda sous un tout autre caractère que celui de bienfaiteur de son frère, cette supposition était accompagnée d’anxiétés qui, il faut lui rendre cette justice, n’étaient pas entièrement égoïstes. Il avait la persuasion qu’un sérieux attachement régnait entre Deronda et madame Grandcourt ; les observations qu’il avait personnellement faites, complétées par ce que ses sœurs avaient appris d’Anna Gascoigne, l’avaient convaincu que non seulement madame Grandcourt avait une passion pour Deronda, mais que, malgré l’austère retenue de son ami, sa susceptibilité envers elle était le signe d’un amour caché. Ses expériences l’avaient amené à conclure que ce qu’il jugeait probable était vrai.

Il croyait avoir ainsi tiré au clair l’état des affections de Deronda ; mais maintenant les événements qui concouraient à l’union désirable avec madame Grandcourt avaient fait surgir un éclair de révélation chez Mirah, — révélation de sa passion qui le rendit mélancolique à cause d’elle aussi bien qu’à cause de lui-même. Ils marchaient à côté l’un de l’autre sans se parler ; mais, quand ils eurent atteint la demeure de Mirah et que Hans lui eut dit adieu, en lui tendant la main avec un regard contrit, elle répondit à ce regard avec une douceur mélancolique :

— Ne voulez-vous pas venir voir mon frère ?

Hans interpréta cette invitation comme un gage de pardon.

Ils trouvèrent à Mordecai un air singulièrement heureux. Il tenait en main une lettre ; ses yeux brillaient d’un éclat triomphant qui, sur sa face émaciée, donnait l’idée d’une conquête sur la mort qui l’assiégeait. Après l’échange des salutations obligées entre lui et Hans, Mirah passa son bras autour du cou de son frère et regarda la lettre sans trouver le courage de lui demander de qui elle venait, bien qu’elle fût sûre que c’était la cause de sa joie.

— Une lettre de Daniel Deronda, dit Mordecai en répondant au regard interrogateur de sa sœur. Courte ; il dit seulement qu’il compte revenir bientôt. Des obligations imprévues l’ont seules retardé. L’espérance de le revoir est pour moi comme l’arc-en-ciel dans un nuage, fit-il en s’adressant à Hans ; et pour vous aussi, ce doit être un bonheur. Car existe-t-il deux amis comme lui ?

Pendant que Hans répondait, Mirah s’échappa et courut dans sa chambre, mais non pour donner libre cours à la passion qui était en elle. Si les anges, que l’on supposait autrefois présider à la toilette des femmes, étaient entrés avec elle dans sa petite chambre, ils l’auraient tout simplement vue ôter son chapeau, s’asseoir et se presser les tempes avec ses mains, comme si la tête lui faisait mal ; puis se lever pour humecter d’eau froide ses yeux, son front et ses cheveux, ce qui la fit ressembler à une fleur fraîchement éclose dans les bois humides de rosée. Ils l’auraient vue encore pousser de gros soupirs, mettre ses petites pantoufles, s’asseoir ensuite pendant un moment, qui lui parut si long, si plein de choses à venir, qu’elle se dressa tout à coup en se souvenant qu’elle devait aller préparer le thé.

Mirah n’avait jamais pensé que Deronda pût l’aimer. Le malaise qu’elle avait ressenti jusqu’alors était vague et pouvait facilement s’expliquer comme un regret, que Daniel ne fût qu’un visiteur dans son monde et dans celui de son frère. Mais, désormais, son sentiment n’était plus incertain : l’image de madame Grandcourt aux côtés de Deronda, et l’entraînant loin d’elle, était aussi définie que si elle avait senti des tenailles lui déchirer la chair. Une nouvelle sensation venait de se déclarer, et c’était une jalousie cruelle contre madame Grandcourt, dont elle pensait, sans le vouloir, plus de mal qu’elle n’en connaissait. « Hélas ! se disait la pauvre enfant, la tête appuyée sur son oreiller pendant ses insomnies, je n’ai jamais eu d’aussi affreux sentiments !.. » Il était étrange qu’elle dût prier contre un sentiment qui concernait Deronda. Elle était arrivée à cette conclusion un soir, pendant qu’elle veillait son frère, dont l’exaltation à l’idée de revoir son ami le disposait à faire connaître ses pensées à Mirah. L’une d’elles le préoccupait tout spécialement.

— Vois-tu, Mirah, lui dit-il après un long silence, le Schemah, par lequel nous confessons l’unité divine, est le principal exercice de dévotion de l’Hébreu, et c’est ce qui fait de notre religion la religion fondamentale du monde entier ; car l’unité divine embrasse, comme sa conséquence, la dernière unité de l’humanité. Vois alors : la nation qui a été bafouée à cause de sa séparation d’avec les autres, a donné une théorie obligatoire à l’espèce humaine. Maintenant, dans la complète unité, une partie possède le tout comme le tout possède chaque partie, et, de cette manière, la vie humaine tend vers l’image de la suprême unité. En ce moment, ma sœur, je tiens en moi la joie d’un autre avenir, que mes yeux ne peuvent distinguer et que mon esprit ne reconnaît pas comme mien. Me comprends-tu, Mirah ?

— Un peu, répondit-elle d’une voix faible ; mais mon esprit est trop borné pour l’avoir senti.

— Et pourtant, reprit Mordecai, avec insistance, les femmes sont spécialement créées pour l’amour qui trouve la possession dans la renonciation, et c’est une image véritable de ce que je pense. Dans le dernier Midrasch[3], je crois, il y a l’histoire d’une vierge juive qui aimait tellement un roi gentil, qu’elle entra dans la prison où on avait jeté une femme aimée du roi, et changea de vêtements avec elle, afin de mourir à sa place et de laisser le roi être heureux par un amour qui n’était pas pour elle. Voilà l’amour suprême qui se perd lui-même dans l’objet de son amour.

— Non, Ezra, non ! s’écria Mirah avec ardeur, ce n’était pas cela. Elle voulait que, quand elle serait morte, le roi sût ce qu’elle avait fait et sentît qu’elle valait mieux que l’autre. C’est son égoïsme — qui voulait conquérir — qui la fit mourir.

Mordecai demeura pensif un instant et reprit :

— Cela peut être, Mirah. Mais, si pourtant elle le fit en croyant que le roi ne le saurait jamais ?

— Tu peux arranger l’histoire ainsi dans ton esprit, Ezra, parce que tu es grand, et que tu aimes à ne t’imaginer que ce qui est grand. Mais je crois qu’il n’en fut pas réellement ainsi. La vierge juive, qui dut avoir de la jalousie dans le cœur, voulut, en quelque sorte, occuper la première place dans l’esprit du roi. C’est pourquoi elle chercha la mort.

— Ma sœur, tu as lu trop de pièces de théâtre dans lesquelles les auteurs se plaisent à montrer les passions humaines comme des démons intérieurs, sans mélange d’éléments tendres et fervents de l’âme. Tu juges par ces pièces et non par ton propre cœur, qui ressemble pourtant à celui de notre mère.

Mirah ne répondit pas.


LX


Ce que Mirah avait regardé comme une menace allait se réaliser. En revenant de Knights-Bridge, après avoir chanté dans une maison opulente où Klesmer l’avait introduite, elle s’aperçut qu’elle était suivie par un homme qui réglait son pas sur le sien. Sa toilette, qui consistait en une simple robe de soie noire sur laquelle elle avait jeté un manteau de couleur sombre, ne pouvait faire d’elle un objet d’attention, ni de sa rentrée à pied une imprudence. Mais cette réflexion ne s’offrit pas à son esprit qui avait couru une alarme d’un autre genre. Immédiatement elle pensa à son père et n’osa pas regarder autour d’elle. Elle continua donc sa marche sans presser le pas. À quoi cela lui aurait-il servi ? Mais elle s’efforça de se figurer ce qui arriverait si l’homme qui la suivait était, en effet, son père. Elle regrettait d’avoir donné à madame Meyrick sa parole de tout lui révéler en ce cas ; néanmoins elle était bien décidée à éviter autant que possible à son frère le choc inévitable que lui causerait cette rencontre. Sous la pression de ce motif, elle se promit de se retourner avant d’atteindre sa porte et de faire face à son père avec fermeté, au lieu de se soumettre simplement. Déjà elle avait atteint l’entrée du petit square voisin de chez elle, et allait se retourner, lorsqu’elle sentit qu’on lui prenait le bras, pendant qu’une voix plaintive disait : « Mirah ! »

Elle s’arrêta aussitôt sans tressaillir ; c’était bien la voix qu’elle attendait et les yeux qu’elle connaissait. Seulement, le visage, autrefois si beau et d’un teint si florissant, était devenu blême, et, quoique à peine âgé de cinquante-sept ans, il se creusait de rides profondes. Ses vêtements se composaient de véritables guenilles. La présence de ce père dégradé affecta plus que jamais Mirah d’une angoisse mêlée de honte et de douleur, de répulsion et de pitié.

— C’est vous, mon père ? fit-elle d’une voix tremblante et attristée.

— Pourquoi m’as-tu fui, mon enfant ? dit-il d’un ton de tendre remontrance. De quoi as-tu eu peur ? Tu sais bien que je n’ai jamais rien fait contre ta volonté. C’était pour ton bien que j’avais rompu ton engagement au Forstadt, parce que je voyais qu’il ne te convenait pas, et tu m’en as récompensé en me laissant seul avec l’infortune qui en a été la conséquence. J’en avais signé pour toi un meilleur au théâtre de Dresde ; je ne te l’ai pas dit parce que je voulais te surprendre, et tu m’as planté là ; tu m’as obligé de me cacher parce que j’avais laissé le contrat inexécuté. C’est dur pour moi, après avoir tout sacrifié pour que tu pusses recevoir une éducation qui devait faire ta fortune. Qui plus que moi s’est dévoué à sa fille ? Et c’est quand j’étais le plus malheureux que tu m’as abandonné ! À qui te devais-tu, sinon à moi ? Pour procurer le bonheur à ma fille, je me serais laissé mourir dans un fossé !

Lapidoth s’arrêta, non qu’il manquât d’inventions et de loquacité, mais parce qu’il avait atteint, selon lui, le point culminant du pathétique. Il poussa un sanglot, comme une femme, et tira vivement de sa poche un vieux foulard jaune, en loques. Mirah, en dépit de ce sanglot, eut assez d’énergie pour ne pas lui laisser supposer qu’il la trompait. Pour la première fois, elle osa se servir avec lui de paroles accusatrices, et lui répondit d’une voix ferme :

— Vous savez fort bien pourquoi je vous ai quitté, mon père. J’avais grandement raison de me méfier de vous, car j’étais sûre que vous aviez trompé ma mère. Si j’avais pu avoir confiance en vous, je serais restée et j’aurais travaillé pour vous.

— Je n’ai jamais songé à tromper ta mère, Mirah, reprit Lapidoth en ôtant son mouchoir, et comme s’il s’efforçait de réprimer de nouveaux sanglots. Je pensai te ramener auprès d’elle, mais la mauvaise chance m’en a empêché, précisément au moment où je voulais le faire ; puis m’est parvenue la nouvelle de sa mort. Il valait mieux pour toi que je demeurasse où j’étais et ton frère pouvait se suffire à lui-même. Personne que toi n’avait de droits sur moi. J’ai appris la mort de ta mère par un ami qui s’était chargé de tout arranger, et je lui ai envoyé beaucoup d’argent pour payer les frais. Peut-être m’a-t-il écrit des mensonges pour me soutirer de l’argent.

Mirah ne répondit pas ; elle ne voulait pas lui dire : « Je n’en crois pas un mot. » Elle se contenta de faire un geste pour manifester son intention de marcher, craignant, s’ils restaient immobiles, d’attirer une attention qui lui aurait été infiniment désagréable.

— Tu parais avoir bien réussi, Mirah, dit le père qui l’examinait attentivement. Je vois que tu n’es pas dans le besoin.

— De bons amis qui m’ont vue dans la détresse m’ont aidée à trouver du travail. Je donne des leçons. Je chante dans les concerts. Je sors d’une maison particulière où j’ai chanté. — Elle s’arrêta un peu et reprit d’un ton significatif : — J’ai d’excellents amis qui savent tout ce qui me concerne.

— Et tu serais honteuse qu’ils vissent ton père dans l’état où il est ? Ce n’est pas étonnant. Je ne suis venu en Angleterre que pour tâcher de te retrouver. C’était une folle recherche ; mais le cœur d’un père est superstitieux. J’aurais bien fait de rester à l’étranger ; n’ayant plus à prendre soin de toi, j’aurais pu rouler ma bosse à volonté ; mais c’est bien triste d’être seul au monde quand le courage et les forces commencent à faiblir. Je croyais que ma petite Mirah, quand elle reverrait son père, se repentirait de l’avoir quitté. J’ai eu bien du mal à faire ma route, et je ne sais ce que je deviendrai ici. Mes talents ne peuvent être utilisés en ce pays. Je ne pourrais pas trouver d’emploi avec mon accoutrement. J’ai déjà été obligé d’emprunter un shilling.

Mirah, qui voyait déjà son père tomber plus bas encore dans l’abjection, crut qu’il était de son devoir de l’empêcher si elle le pouvait. Mais Lapidoth, sans lui laisser le temps de parler, reprit :

— Où demeures-tu, Mirah ?

— Ici, dans une maison de ce square. Nous n’en sommes pas loin.

— Meublée ?

— Oui.

— Quelqu’un prend-il soin de toi ?

— Oui, dit Mirah en regardant bien en face la figure rusée qui l’observait ; mon frère !

Les paupières de Lapidoth clignotèrent comme si un éclair les avait traversées, et il fit un léger mouvement d’épaule. Puis il dit

— Ezra ? Comment as-tu su… comment as-tu pu le trouver ?

— Ce serait trop long à raconter. Nous voici à ma porte. Mon frère ne voudrait pas la fermer sur vous.

Le cœur de la pauvre enfant battait à coups précipités en pensant à ce qui pourrait arriver en présence d’Ezra ; elle se sentit humiliée et honteuse.

— Attends un instant, liebchen, dit Lapidoth d’une voix plus basse. Quelle sorte d’homme Ezra est-il devenu ?

— Un homme bon… admirable ! s’écria-t-elle avec emphase et en essayant de dominer l’agitation qui faisait trembler sa voix. Elle se croyait tenue de préparer son père à la pénétration complète de lui-même qui l’attendait. Mais il était bien pauvre quand mes amis me l’ont retrouvé… un pauvre ouvrier. Autrefois, — il y a douze ans, — il était fort et heureux en partant pour l’Orient ; c’est alors que ma mère le rappela parce que… parce qu’elle m’avait perdue. Il revint près d’elle, en eut soin malgré sa grande peine, et travailla pour elle jusqu’à ce qu’elle mourût de douleur. Ezra aussi a perdu la santé. Le froid le saisit pendant qu’il accourait vers ma mère abandonnée. D’année en année, il est devenu plus faible, toujours pauvre… toujours travaillant… mais plein de savoir et de génie. Tous ceux qui l’approchent l’honorent. Quand on est devant lui, c’est comme si on était devant un prophète de Dieu, et les mensonges ne servent de rien.

Elle avait baissé les yeux pour éviter de regarder son père, tandis qu’elle prononçait cette dernière phrase. Elle ne se sentait pas la force de supporter l’air de désappointement ignoble qui se peignit sur son visage. Mais il n’en fut pas moins prompt en invention.

— Mirah, liebchen, reprit-il de son ancienne voix flatteuse, ne voudrais-tu pas me voir vêtu d’une façon plus respectable avant que mon fils me revoie ? Si j’avais un peu d’argent, je pourrais m’arranger et venir chez toi comme le doit un père ; je pourrais chercher un emploi décent. Avec une bonne chemise et une redingote convenable, les gens seraient heureux de m’avoir et je n’aurais pas l’air d’un saltimbanque ruiné. J’aimerais à être avec mes enfants ; je voudrais oublier, pardonner… Tu n’as jamais vu ton père dans un tel état, n’est-ce pas ? Si tu pouvais seulement disposer de dix livres — ou si j’avais un endroit à t’indiquer pour me les apporter — je pourrais être prêt pour après-demain.

Elle eut la tentation de céder à cette demande, mais elle y résista, en disant :

— Je ne voudrais pas vous refuser ce que vous me demandez, mon père ; mais j’ai donné ma parole de ne rien faire pour vous en secret. Je souffre certainement de vous voir si misérable ; mais il faut l’endurer encore un peu ; vous aurez alors des vêtements neufs que nous payerons pour vous.

Son sens pratique lui faisait voir combien madame Meyrick avait été sage en exigeant d’elle cette promesse.

La bonne humeur de Lapidoth disparut un peu, et il dit avec un sourire sardonique :

— Tu es devenue une jeune lady assez dure ; on t’a enseigné les vertus utiles ; on t’a appris à tenir ta promesse de ne pas secourir ton père, même d’une livre ou deux, quand tu gagnes assez d’argent pour te couvrir de soie… ton père dont tu étais l’idole et qui a passé la meilleure partie de sa vie à travailler pour toi !..

— Cela peut paraître cruel, je le sais, dit Mirah qui trouva ce moment plus affreux encore que celui où elle voulait se noyer. Ses lèvres pâlirent. — Mais, mon père, il est plus cruel encore de violer les promesses auxquelles on s’est fié. C’est ce qui a brisé le cœur de ma mère… c’est ce qui a détruit la vie d’Ezra. Vous et moi devons souffrir aujourd’hui de l’amertume de ce qui a été… Supportez-le… et résignez-vous…

— Demain alors, reprit Lapidoth en tournant les talons ; mais il revint aussitôt et dit d’un ton suppliant :

— Tout ceci m’a un peu bouleverse, Mirah. Il faut que je rappelle mon courage pour demain. Si tu as un peu d’argent dans ta poche, je ne pense pas que ce serait faire quelque chose de contraire à ta promesse si tu me donnais une bagatelle… de quoi acheter un cigare.

Mirah ne put que prendre son porte-monnaie dans sa poche et le lui tendre d’une main tremblante. Lapidoth s’en saisit et lui dit :

— Au revoir, ma petite fille. À demain alors ; puis il la quitta. À peine se fut-il éloigné de quelques pas, qu’il fit l’inspection minutieuse de sa bourse, dans laquelle il trouva deux demi-couronnes et de la menue monnaie. Dans l’intérieur était collé un bout de papier sur lequel Ezra avait écrit en beaux caractères hébraïques le nom de sa mère, le jour de sa naissance, de son mariage et de sa mort, avec cette prière : « Puisse être Mirah délivrée du mal ! » Mirah avait tenu à avoir cette petite inscription sur tous les articles dont elle se servait habituellement.

Le père la lut et revit, comme dans un rêve, le jour de son mariage, alors qu’il était un beau jeune homme honnête, ayant de l’instruction, espérant gagner beaucoup d’argent et très amoureux de Sara, sa jolie jeune femme. Mais, depuis lors, Lapidoth avait tant voyagé, il avait passé par tant d’étamines, que cette inscription ne lui produisit aucune émotion, et le laissa froid. La bourse était jolie ; on en avait fait cadeau à la jeune chanteuse, et elle n’avait pas pensé à cette particularité en la donnant à son père. Celui-ci calcula ce qu’elle pouvait valoir et se demanda par quel moyen il soutirerait encore de l’argent à sa fille, avant de se soumettre à une vie de pénitence sous les yeux de son redoutable fils.

Cependant Mirah était rentrée et faisait tous ses efforts pour dominer son émotion et son chagrin. Mordecai lisait tranquillement et annotait de vieux manuscrits qu’il voulait confier à Deronda. Mais la réaction qui suivit, la contrainte que s’était imposée Mirah pour se maîtriser, fut plus forte qu’elle. Sans avoir pour ainsi dire conscience de ce qu’elle faisait, elle s’affaissa devant son frère, elle embrassa ses genoux en sanglotant et s’écria :

— Ezra ! Ezra !

Atterré par l’alarme que lui causa cette violente manifestation, si nouvelle de la part de sa sœur, Mordecai ne put trouver un mot à dire et cherchait vainement à deviner la cause de ce désespoir. Enfin, elle put lui dire d’une voix défaillante et entrecoupée :

— Ezra !.. Mon père… notre père !.. Il m’a suivie… Je voulais qu’il entrât… je lui ai dit que tu le désirais… et il a refusé. Mais il a dit… qu’il viendrait demain. Il m’a demandé de l’argent ;.. je lui ai donné ma bourse… et il est parti !..

Ces paroles semblèrent à Mirah devoir exprimer toute la misère qu’elle ressentait. Son frère les trouva moins douloureuses que ce qu’il avait préconçu, et il lui dit avec bonté :

— Attends que le calme te soit revenu, Mirah, et puis tu me diras tout. — Alors, lui ôtant son chapeau, il passa tendrement ses doigts dans ses cheveux. Elle en sentit la bienfaisante influence, et, au bout de quelques minutes, elle lui raconta aussi exactement qu’elle le put ce qui était arrivé.

— Il ne viendra pas demain, dit Mordecai. — Tous deux savaient bien que d’abord il épierait les sorties de Mirah, dans l’espoir de lui extorquer encore de l’argent.

— Vois-tu, ajouta-t-il, notre lot est celui d’Israël. La douleur se mêle à la gloire comme la fumée à la flamme. C’est parce que nous, enfants d’Israël, avons hérité du bien, que nous sentons le mal. Ces choses nous ont épousés, comme notre père a épousé notre mère.

Ces mots étaient prononcés dans Brompton dans un des quartiers de Londres ; mais la voix ressemblait à celle d’un rabbin de l’antiquité, transmettant à ses disciples les sentences de l’époque mosaïque pour être enregistrées dans Babli, — diminutif par lequel on désigne l’immense ouvrage connu sous le nom de Talmud de Babylone. — « L’omniprésent, a dit un rabbin, est occupé à faire des mariages. » Cette maxime est vraie, et celui qui la critique agit sans réflexion, car par ce mot « mariage », le rabbin entendait toutes les étonnantes combinaisons de l’univers, dont l’issue fait notre bien ou notre mal.


LXI


Que l’on s’imagine la différence de l’état d’esprit de Deronda quand il quitta l’Angleterre et quand il y retourna. Il était parti pour Gênes absolument incertain si le penchant de ses désirs et de ses affections serait encouragé, si les choses qui lui seraient révélées pourraient le conduire par de nouveaux chemins. Il revenait nanti d’une charte qui lui garantissait le droit d’héritage que son ambition demandait ; il revenait avec ce qui était meilleur encore que la liberté : un lien respectueux qu’il était prêt à accepter avec joie, même s’il n’avait pas été accompagné par l’espérance de satisfaire une passion secrète, à laquelle, jusqu’ici, il n’avait pas permis de grandir. Mais, maintenant, il osait s’avouer son amour à lui-même. Le feu de la jalousie s’était allumé quand il avait entendu les prétentions de Hans, et lorsque sa mère le soupçonna d’aimer une juive, toute réponse évasive lui aurait fait l’effet d’une infidélité. Il s’était vu contraint d’avouer son amour, comme Joseph Kalonymos l’avait contraint d’exprimer définitivement sa résolution. Désormais, il lui lardait d’être auprès de Mordecai, de manifester son sentiment au lieu de le réprimer, de demeurer sans embarras en présence de Mirah et d’interpréter ses paroles et ses regards sous un nouveau jour.

Quoi d’étonnant à ce que, arrivé à Londres, il ne vît pas autre chose à faire que d’aller tout droit, de la station du chemin de fer à la maison du square de Brompton ? Tous les arguments qu’il pouvait invoquer lui disaient de ne point perdre de temps. Il avait promis de se rendre le lendemain à l’abbaye pour voir lady Mallinger, et déjà le soleil se couchait. Il tenait à déposer son précieux coffre chez Mordecai qui en examinerait le contenu en son absence, et, de plus, cette visite empressée réjouirait le cœur de Mordecai. Elle enchantait aussi le sien. Il entra dans la maison en faisant le moins de bruit possible.

C’était le soir même de cet après-midi où Mirah avait été accostée par son père. Mordecai, pénétré de son chagrin et aussi des tristes souvenirs évoqués par cet incident, n’avait pas repris l’examen de ses papiers ; quelques feuilles étaient tombées sur le plancher dans les premiers moments d’émotion et ni lui ni elle n’avaient pensé à les ramasser. Ils étaient demeurés silencieusement assis à côté l’un de l’autre. Mirah, incapable de penser au dîner dont son estomac avait besoin, n’avait pas bougé depuis l’instant où elle avait ôté son manteau et s’était placée à côté de son frère, sa main dans la sienne. Mordecai avait laissé tomber sa tête en arrière, les yeux fermés, respirant avec effort et paraissant, — ainsi pensait Mirah, — tel qu’il serait quand son âme n’habiterait plus sa demeure charnelle. La pensée que la mort de son frère pouvait être prochaine la tourmentait quand elle le voyait ainsi la figure inanimée ; et, maintenant, à son chagrin, venait s’ajouter le regret de n’avoir pu arrêter le violent épanchement qui le brisait. Elle était là, le surveillant, les joues pâlies, les yeux pleins de larmes, les cheveux en désordre comme ceux d’un enfant qui vient de s’éveiller. La vie, en ce moment, s’étendait devant Mirah comme une longue route parsemée de tristesse. Le souvenir de son père la hantait, et avec lui une double séparation : celle d’un vivant et celle d’un mort.

Mais la porte s’ouvrit sans que personne parût. Tout à coup, une voix bien connue se fit entendre avec ces mots :

— Daniel Deronda peut-il entrer ?

— Venez, venez ! s’écria Mordecai en se levant précipitamment, le visage radieux et les yeux brillants, aussi peu surpris, en apparence, que s’il avait vu Deronda le matin et qu’il attendit sa visite du soir.

Mirah tressaillit et rougit, dans une attente confuse et presque alarmée.

L’entrée de Deronda dans la chambre fut comme le soleil après la pluie : aucun nuage ne pouvait obscurcir le délicieux rayon de cet instant. Après avoir tendu une main à Mirah, qui se pressait contre son frère, il posa l’autre sur l’épaule de Mordecai et demeura ainsi quelque temps sans parler ; mais, après les avoir bien regardés, il dit anxieusement :

— Est-il arrivé quelque chose ? est-ce un chagrin ?

— Ne parlez pas de chagrin maintenant, dit Mordecai, qui voulut épargner a sa sœur la nécessité de répondre : il y a de la joie sur votre figure : qu’elle soit la nôtre !

Mirah pensa : « C’est pour une chose qu’il ne peut nous dire. » Ils s’assirent alors, et Deronda vint se placer en face de Mordecai.

— C’est vrai ! affirma-t-il d’une voix sonore et mélodieuse. J’ai une joie qui en sera toujours une pour nous, même dans le plus grand chagrin. Je ne vous ai pas fait part du motif de mon voyage à l’étranger, Mordecai, parce que… peu importe ! J’allais apprendre ce qu’est ma naissance ; et vous aviez raison : je suis juif !

Les deux hommes se serrèrent les mains dans une étreinte qui fil étinceler les yeux de Mordecai, et qui passa sur Mirah comme un choc électrique. Deronda reprit :

— Nous sommes du même peuple, nos âmes ont la même vocation ; nous ne serons séparés ni dans la vie ni dans la mort.

Quant à Mordecai, sa réponse, qui ne résonna pas plus haut qu’un murmure, fut prononcée en hébreu. C’était les paroles liturgiques qui expriment le lien religieux : « Notre Dieu et Dieu de nos pères ! »

Mirah tomba à genoux à côté de son frère, dont elle admira le visage rayonnant, lequel, il n’y avait qu’un instant, ressemblait à celui d’un cadavre ; elle ne pensa à l’effet produit sur sa propre vie que par celui produit sur son frère.

— Non seulement je suis juif, continua Deronda, jouissant d’un de ces rares moments où nos désirs et nos actions ne font qu’un, et où nous voyons la réalisation de notre idéal, mais encore je descends d’une lignée qui a résolument maintenu la fraternité de notre race ; une lignée de juifs espagnols qui a donné beaucoup de savants et des hommes d’élite. Je possède ce qui nous donnera une sorte de communion avec eux. Mon grand-père, Daniel Charisi, a conservé des manuscrits, des annales de famille qui remontent très haut, dans l’espoir qu’ils arriveraient dans les mains de son petit-fils. Cet espoir est réalisé, en dépit des tentatives que l’on a faites pour le traverser, en me cachant mon extraction. Je possède le coffre qui les contient, ainsi que ses papiers personnels. Il est en bas. Je veux vous le laisser, Mordecai, afin que vous puissiez m’aider à étudier les manuscrits. Il en est que je puis lire facilement, ceux en espagnol et en italien ; les autres sont en hébreu et, je crois, en arabe ; mais il me semble qu’il y a aussi des traductions latines. Je n’ai pu que les feuilleter en courant, pendant que j’étais à Mayence. Nous les verrons ensemble.

Deronda laissa paraître sur ses lèvres un beau sourire, qui, jaillissant de la gravité habituelle de son visage, semblait une révélation : et, quand son regard heureux passa de Mordecai à Mirah, sur laquelle il s’arrêta, il agit comme un lever de soleil et la fit changer d’attitude.

Elle se releva et reprit sa posture habituelle, les pieds et les mains croisés, s’étudiant à paraître aussi calme que possible. Deronda, aussi ému qu’elle, s’imagina que le sentiment qu’il éprouvait s’était fait jour avec violence et déplaisait à la jeune fille. Il avait des propensions à croire qu’une manifestation inattendue pouvait altérer son affection pour lui, et qu’alors ses précieux rapports avec le frère et la sœur en seraient troublés. Si Mirah ne pouvait l’aimer, toute avance amoureuse de sa part la rendrait malheureuse, puisque son contact de tous les jours avec lui serait inévitable.

Tandis que ces sentiments faisaient battre vivement ces deux cœurs, Mordecai, ne voyant dans la présence et dans les paroles de son ami qu’un accomplissement de bénédiction, lui dit :

— Daniel, dès les premières fois que nous nous sommes vus, je vous ai dit que nous ne connaissions pas tous les sentiers. Voyez aujourd’hui : ce fut votre affectueuse volonté qui a fait un sentier principal et qui a empêché l’effet du mal ; car, en accomplissant un devoir de fraternité envers ma sœur, et en retrouvant son frère, votre âme a été préparée pour recevoir avec bonheur ce message de l’Éternel : « Regarde la multitude de tes frères ! »

— Il est bien vrai que c’est vous et Mirah qui avez été mes instructeurs. Si on m’avait fait cette révélation avant que je vous connusse tous deux, peut-être mon esprit se serait-il révolté, et aurais-je pensé que, si j’avais pu choisir, je n’aurais pas voulu être juif. Mais maintenant, tout mon être consent. C’est l’accord graduel qui s’est fait entre votre âme et la mienne qui a amené ce plein consentement ; c’est par votre inspiration que j’ai discerné ce qui peut être la tâche de toute ma vie ; c’est vous qui avez donné une forme à ce qui était un désir hérité, c’est-à-dire l’effet de nourrir des pensées passionnées pour mes ancêtres, pensées qui furent toujours présentes à l’esprit de mon grand-père. Depuis que j’ai commencé à lire et à comprendre, j’ai toujours ambitionné une tâche idéale dans laquelle je me sentirais le cœur et le cerveau d’une multitude… une direction sociale qui me viendrait comme un devoir et non comme une récompense personnelle. Vous avez évoqué pour moi l’image d une semblable tâche de réunir et lier en un faisceau notre race en dépit de l’hérésie… Vous m’avez dit : « Notre religion nous « unis avant de nous diviser… Elle a fait de nous un peuple, avant de faire des rabbanites et des caraïtes. » Je veux essayer de faire réussir cette union. Je veux travailler selon votre esprit. Si j’échoue, ma chute ne sera pas ignoble, mais ce qui serait ignoble à mes yeux serait de ne pas essayer.

— C’est parler en frère qui, comme moi, aurait sucé le lait de ma mère, dit Mordecai en s’étendant dans son fauteuil avec un air de quiétude parfaite, comme s’il avait fini son labeur. Le mariage de nos âmes a déjà commencé. Que ce corps disparaisse et alors les fiancés s’uniront plus étroitement et ce qui est mien sera vôtre. N’appelez pas mien ce que j’ai écrit, Daniel : car je l’ai jugé et je désire que le corps que j’ai donné à mes pensées passe comme ce corps charnel ; mais que cette pensée renaisse de mon âme complétée par la vôtre.

— Ne me demandez pas une telle promesse, dit Daniel en souriant : il faudra d’abord que je sois convaincu par des raisons spéciales tirées des écrits eux-mêmes, et je suis encore un élève trop en retard.

— Je ne vous demanderai pas de promesses avant que vous en ayez vu la raison, reprit Mordecai. Pendant bien des années, mon espérance… que dis-je ! ma conviction a été que ma vision et ma passion entreraient en vous… oui, en vous !… Car celui que j’appelais de si loin, n’était-ce pas vous, que j’ai reconnu comme mien quand vous vous êtes approché de moi ?… Vous jugerez néanmoins, car mon âme est satisfaite. — Mordecai s’arrêta : puis, changeant de ton, il revint aux premières suggestions de la découverte faite par Deronda.

— Qu’est-ce donc qui poussa vos parents ?… Mais il n’alla pas plus loin et ajouta : — Je ne vous demande pas de me dire ce qui concerne d’autres personnes que vous, à moins que cela ne vous convienne.

— Plus tard, progressivement, vous saurez tout, dit Deronda. Maintenant, parlez-moi un peu de vous ; dites comment le temps a passé depuis mon départ. Je suis sûr qu’un chagrin est venu vous visiter. Mirah doit avoir eu quelque contrariété.

Il regarda la jeune fille, qui se tourna vers son frère, le suppliant du regard de répondre pour elle. Elle espérait qu’il ne jugerait pas nécessaire de dévoiler ce même soir à Deronda les faits relatifs à leur père. Pour se délivrer de cet embarras, elle se leva, prit son chapeau et son manteau, et voulut se rendre dans sa chambre ; peut-être causeraient-ils plus librement quand elle serait sortie ; mais Mordecai dit :

— Aujourd’hui, nous avons eu un chagrin. Un devoir qui semblait très éloigné est revenu et nous a montré sa face. Ce n’est pas du bonheur, c’est un malheur auquel il faut nous soumettre. Pour l’instant, nous sommes délivrés d’un joug visible. Différons d’en parler, comme si le soir qui s’épaissit autour de nous était le commencement de la fête où nous devons offrir les prémices de notre joie, et n’y mêlons pas la tristesse.

Deronda devina ce qu’était ce chagrin et garda le silence. Il se leva en voyant Mirah en faire autant, et lui dit :

— Partez-vous ? Je vais vous quitter aussitôt que madame Adam m’aura aidé à monter le précieux coffre dont je remettrai la clef à Mordecai ; non, à Ezra ! Puis-je le nommer Ezra, maintenant ? J’ai appris à penser à lui sous ce nom depuis que je vous ai entendue l’appeler ainsi.

— Oh oui ! je vous en prie, appelez-le Ezra ! dit d’une voix faible Mirah, qui éprouvait une timidité nouvelle sous le regard de Deronda. — Y avait-il en lui une différence réelle, ou cette différence n’existait-elle que dans ce qu’elle ressentait ? Les émotions étranges et diverses de ces quelques heures l’avaient brisée ; elle était sans forces, n’ayant pris aucune nourriture depuis le matin. Daniel, qui avait remarqué sa pâleur, brûlait de lui faire connaître ses sentiments, mais il n’osa pas. Elle lui tendit la main en faisant un effort pour sourire quand il lui ouvrit la porte. Ce fut tout.

Deronda savait que Mirah croyait lui devoir de grandes obligations, et, avec sa vive sensibilité, il était indubitable qu’elle donnerait à tout désir exprimé par lui l’aspect d’un droit. Mais, si elle ne se sentait pas capable d’y céder, ce serait pour elle une peine sans cesse renaissante dans leur inévitable communion de soins pour Ezra. Il éprouvait donc des craintes, inspirées non seulement par la fierté, mais encore par une tendresse extrême. De plus, son caractère de bienfaiteur semblait à Daniel un obstacle insurmontable à l’aveu de son amour, à moins que, par un hasard quelconque, il ne lui fût révélé que le cœur de Mirah l’avait déjà accepté. Donc, l’agitation, de son côté aussi, était grande.

Quant à Mirah, sa chère petite tête reposa cette nuit sur son oreiller virginal, exempte des soupçons qui l’avaient tant fait souffrir. Pourtant, ils n’étaient pas complètement dissipés. Elle avait au moins la certitude que Deronda ne portait pas les fers qu’elle avait supposés. Ses manières et ses paroles démontraient que des liens secrets ne pouvaient avoir d’effet déterminant sur son avenir. Mais, malgré cette concluante déduction, un malaise inexplicable gisait encore au fond de son cœur. Deronda n’aurait pas été à blâmer s’il avait eu pour madame Grandcourt une importance qui donnerait à cette dernière une certaine prise sur lui ; et la seule idée de rapports quelconques pouvant exister entre eux, lui faisait sentir encore un peu la morsure du serpent qui s’était glissé dans son jeune sein.


LXII


Gwendolen ne consentit à rester à Gênes que peu de jours après l’arrivée de sa mère. Son empressement à quitter cette perle de la mer l’aida à reprendre ses forces et son courage.

— Je n’aimerai plus à revoir la Méditerranée, dit-elle à sa mère, qui crut comprendre l’intention de son enfant même dans sa prohibition de toute référence à son défunt mari.

Madame Davilow, quoique regardant la mort de Grandcourt comme une sévère calamité, jouissait virtuellement de la vie plus qu’elle ne l’avait fait depuis le mariage de sa fille. Son trésor lui était revenu, non pas seulement avec son ancienne affection, mais encore avec une joie évidente d’être auprès de sa mère.

— Êtes-vous là, maman ? s’écria Gwendolen au milieu de la nuit ; et tout à fait comme dans sa jeunesse lorsqu’elle se sentait peureuse de ne pas dormir.

— Oui, ma chérie. Que puis-je faire pour toi ?

— Rien, merci. Seulement j’aime à vous savoir là. Regrettez-vous que je vous aie réveillée ?

Elle n’aurait pas fait cette question alors quelle était jeune fille.

— Je ne dormais pas, mon ange.

— Il ne me semblait pas réel que vous fussiez là, près de moi. J’avais besoin de m’en assurer. Je puis tout supporter quand vous êtes avec moi. Mais il ne faut pas rester éveillée ni inquiète à cause de moi. Il faut que vous soyez heureuse maintenant ; il faut qu’enfin vous me laissiez vous faire heureuse… autrement, à quoi serais-je bonne ?

— Dieu te bénisse, chère enfant ! J’ai tout le bonheur désirable quand je te vois faire tant de cas de moi.

La nuit suivante, madame Davilow entendant sa fille soupirer et s’agiter, lui dit :

— Veux-tu que je te donne ta potion, Gwendolen ?

— Non, maman ; merci. Je ne tiens pas à dormir.

— Ce serait cependant bien bon pour toi, ma chérie.

— Ne dites pas que ce serait bon pour moi, maman, répondit-elle avec impétuosité. Vous ne savez pas ce qui serait bon pour moi. Il ne faut pas que mon oncle et vous me contredisiez et me disiez ce qui est bon pour moi quand je sens que cela ne l’est pas !

Madame Davilow se tut et ne s’étonna pas que sa pauvre enfant fût irritable. Gwendolen reprit aussitôt :

— J’ai toujours été mauvaise pour vous, maman.

— Non, ma chérie, non.

— Si ; je l’étais, insista Gwendolen. C’est parce que j’ai toujours été méchante que je suis malheureuse maintenant. Puis elle se mit à sangloter et à gémir. — Sa détermination de garder le silence sur le cours et la fin de sa vie conjugale réagissait en épanchements énigmatiques.

Mais quelques lueurs d’interprétation arrivèrent à la mère grâce aux explications fournies par sir Hugo à M. Gascoigne, et, sauf quelques omissions, par ce dernier à sa belle-sœur. L’excellent baronnet, tout en prenant les mesures les plus décentes au sujet de la mort de son neveu et sur la possibilité de retrouver son corps, pensa que ce qu’il avait de plus prudent à faire, était de mettre à profit ses rapports intimes avec le recteur pour lui insinuer adroitement le contenu du testament de Grandcourt, afin de lui adoucir le choc désagréable qu’il éprouverait inévitablement s’il rapportait chez lui ses illusions à cet égard. Il lui communiqua peu à peu cette déplaisante nouvelle. D’abord, il se contenta d’exprimer sa crainte que la veuve ne fut pas aussi splendidement pourvue que M. Gascoigne… non !… que le baronnet s’y attendait ; et enfin, après une référence vague sur les actes de la vie de Grandcourt, il dévoila les anciennes relations qui, par l’absence malheureuse d’un héritier légitime, avaient fait passer tout l’héritage dans une autre direction.

Le recteur fut profondément blessé et se rappela, plus vivement qu’il ne l’avait fait encore, combien les manières du défunt avaient été insolemment orgueilleuses ; il se souvint aussi que, dans la période intéressante qui précéda l’arrivée à Diplow du nouvel occupant, des insinuations étaient arrivées jusqu’à lui sur les anciennes dissipations de Grandcourt et son ardeur excessive pour le plaisir. Mais il garda pour lui ses réflexions rétrospectives qu’il tut à sir Hugo : il ne voulut pas s’abaisser jusqu’à exprimer son indignation pour des faits qui lui étaient personnels ; il se comporta en homme du monde devenu un consciencieux ecclésiastique.

— Quand un homme dans la force de l’âge, dit-il, fait son testament en pleine santé, il compte vivre encore longtemps. Il est probable que M. Grandcourt ne croyait pas que ce testament aurait jamais son effet actuel. — Après un moment de silence, il reprit : — L’effet en est pénible à plus d’un égard. La considération de la veuve souffrira certainement de cet avantage marqué et de cette prééminence donnée au rejeton illégitime…

— À ce point de vue, repartit sir Hugo avec sa bonhomie habituelle, puisque l’enfant est là, il ne pouvait faire une meilleure disposition de ses biens. Grandcourt n’avait pas de parent plus proche qu’un cousin, et ce n’est pas une pensée bien réjouissante que de se dire que l’on sort de la vie pour l’unique avantage d’un cousin ; non. Quant à moi, je pardonne à Grandcourt cette partie de son testament. Mais ce que je ne lui pardonne pas, c’est la façon mesquine dont il a pourvu votre nièce, — notre nièce, veux-je dire, — dont la position ne sera pas plus brillante que celle de la veuve d’un docteur. Rien ne m’agace autant qu’une rancune posthume envers une femme. Un homme doit avoir de la fierté et de l’affection pour sa veuve. J’en aurais, moi. J’estime infiniment ces gaillards qui, dans la guerre de Crimée, étaient tout prêts à aller au fond de la mer si leurs veuves étaient mises à l’abri du besoin.

— J’en suis d’autant plus surpris, fit observer M. Gascoigne, que, tenant la place du père de ma nièce, j’avais montré une confiance illimitée dans l’apparente libéralité de M. Grandcourt en n’exigeant pas d’avance un douaire pour elle. Vous me jugez probablement blâmable.

— Pas précisément. Je respecte un homme qui se fie à un autre. Mais croyez-moi, si vous mariez une autre nièce, fût-ce à l’archevêque de Cantorbery, liez-le par une clause. Quant à madame Grandcourt, tout ce que je puis dire, c’est que je me sens avec elle d’une parenté plus proche encore, parce que je suis persuadé qu’elle n’a pas été convenablement traitée, et j’espère que vous l’engagerez à compter sur moi comme sur un ami.

Ainsi parla le chevaleresque sir Hugo, dans son dégoût de voir la jeune et belle veuve d’un Mallinger-Grandcourt laissée avec seulement deux mille livres de rente et une maison dans un district minier. Pour le recteur, ce revenu ne parut naturellement pas aussi mesquin qu’au baronnet ; mais dans l’entretien qu’il eut avec lui, il avait dévoré sa colère en pensant à l’humiliation déversée sur sa nièce et sur ses parents les plus proches, par la divulgation de la liaison de son mari avec madame Glasher ; car le bon recteur avait la naïve conviction que sa nièce ignorait l’existence de cette femme et de ses enfants. Il n’en fut pas de même pour madame Davilow, qui vit là une explication de ce qu’il y avait eu d’inexplicable dans la conduite et dans les paroles de sa fille avant son engagement ; mais elle ne concevait pas comment Gwendolen avait pu être instruite de ce mariage de la main gauche, et de l’existence des enfants.

— J’espère que vous ne vous attendez pas à ce que je sois riche, maman, dit Gwendolen peu après la communication du recteur… Peut-être n’aurai-je rien !

Madame Davilow tressaillit, et, après un moment de réflexion, elle dit :

— Oh ! si, ma chérie ; tu auras quelque chose. Sir Hugo connaît le testament.

— Cela ne décide rien, s’écria brusquement Gwendolen.

— Pardon, ma chérie ; sir Hugo affirme que tu dois avoir deux mille livres de rente et la maison de Gadsmere.

— Ce que j’aurai dépendra de ce que j’accepterai. Mon oncle, pas plus que vous, ne doit chercher à me contrarier ou à me persuader là-dessus. Je ferai mon possible pour que vous soyez heureuse, mais je ne veux pas que l’on se mêle de ce qui a rapport à mon mari. Une rente de huit cents livres est-elle suffisante pour vous, maman ?

— Plus que suffisante, chère enfant. Pourquoi veux-tu me donner autant ? — Madame Davilow s’arrêta un instant et reprit : — Sais-tu à qui doivent revenir les biens et le reste de la fortune ?

— Oui, dit Gwendolen, en faisant un geste signifiant qu’il ne fallait pas insister ; je sais tout. C’est parfaitement juste, et je désire qu’il n’en soit plus jamais question.

La mère se tut et se leva pour cacher la rougeur qui envahit ses joues. Gwendolen la suivait des yeux avec cette divination que lui avait donnée l’expérience ; elle se repentit de sa brusquerie et s’écria :

— Maman, venez vous asseoir plus près de moi, et surtout ne soyez pas malheureuse !

Madame Davilow obéit ; elle se mordait les lèvres pour tâcher d’arrêter les larmes qui lui brûlaient les yeux. Gwendolen se pencha sur elle et lui dit d’un ton caressant :

— Je veux être bien sage ;… je le veux résolument… et bonne… oh oui !.. bonne pour vous, chère, douce, adorable maman. Vous ne me reconnaîtrez pas. Seulement, il ne faut pas pleurer.

La résolution prise par Gwendolen était de demander à Deronda si elle devait accepter de l’argent provenant de l’héritage de son mari ; si elle pouvait consentir à recevoir de quoi subvenir aux besoins de sa mère. La pauvre créature se croyait assez forte pour faire tout ce qui contribuerait à la relever dans l’esprit de Deronda.

Sir Hugo l’invita chaleureusement, ainsi que madame Davilow, à venir se fixer momentanément chez lui, à Park-Lane, et à faire de sa maison sa demeure, aussi longtemps que son deuil et d’autres circonstances nécessiteraient leur présence dans la métropole. — Londres, disait-il, était précisément la ville où l’on pouvait le mieux vivre retirée, et il lui proposa, en outre, de faire enlever lui-même de la maison de Grosvenor-Square tous les articles appartenant à Gwendolen. — Aucune proposition ne pouvait lui être plus agréable que de rester quelque temps à Park-Lane. Il lui serait facile d’y avoir une entrevue avec Daniel dès qu’elle saurait comment lui faire parvenir une lettre pour le prier de venir la voir. Pendant le voyage de Gênes à Londres, sir Hugo sachant qu’elle connaissait la teneur du testament de son mari, se hasarda à parler devant elle et même à elle aussi, de ses futurs arrangements. La bonté naturelle du baronnet, augmentée par l’état favorable où était rentrée sa fortune et par sa compassion pour sa belle nièce, se montrait d’une sollicitude toute paternelle ; il l’appelait « ma chère », et, en mentionnant Gadsmere à M. Gascoigne, avec ses avantages et ses inconvénients, il parlait de ce que « nous pourrions » faire de mieux avec cette propriété. Gwendolen, plus pâle encore dans sa robe de deuil, gardait le silence pendant que sir Hugo, s’adressant à madame Davilow ou à M. Gascoigne, conjecturait que madame Grandcourt préférerait peut-être ne résider à Gadsmere que pendant une partie de l’année, auquel cas il pensait qu’on pourrait le louer à l’un des négociants engagés dans les charbonnages. Sir Hugo connaissait assez l’endroit pour savoir que c’était une boîte aussi confortable et aussi pittoresque que pouvait le désirer un homme, pourvu que ses désirs fussent circonscrits dans une enceinte de charbon.

— Je ne ferais pas attention à la suie, dit le baronnet ; car rien n’est plus sain, et, quand on y a ses affaires, Gadsmere peut être un paradis. Il fait bonne figure dans l’histoire du comté, par Scrogg, avec sa petite tour et sa pièce d’eau ; c’est la plus jolie estampe du livre.

— Est-ce plus important qu’Offendene ? demanda M. Gascoigne.

— Beaucoup plus, répondit le baronnet. J’y suis allé avec mon pauvre frère, il y a plus d’un quart de siècle, mais je me le rappelle très bien. Les chambres peuvent n’être pas plus grandes, mais les terrains sont sur une échelle bien différente.

— Notre pauvre cher Offendene est vide, dit madame Davilow. Quand on lui a demandé de signer le bail, M. Haynes y a renoncé et personne ne l’a occupé depuis. J’aurais pu accepter l’obligeante proposition de lord Brackenshaw d’y demeurer encore une année sans payer de loyer. J’aurais aéré et chauffé la maison.

— J’espère que vous avez trouvé quelque chose de gentil en place d’Offendene ? dit sir Hugo.

— Un peu trop gentil, dit M. Gascoigne en souriant à sa belle-sœur. Vous n’êtes pas riche en terrain.

Gwendolen avait été attentive quand sa mère dit qu’Offendene était vide. Son souvenir se reporta vers ce séjour : elle en revit les dunes grises, les champs où paissait le bétail, les plantations ombragées de grands arbres, les haies bien entretenues sur la route d’Offendene au presbytère, l’aven ne par laquelle elle arrivait à cheval et voyait sa mère ou l’une de ses sœurs venir à sa rencontre. Cette demeure paisible, qui lui avait paru si fastidieuse et qu’elle avait quittée volontiers, lui revenait en mémoire comme le refuge où elle trouverait le repos après la vie agitée qu’elle venait de passer.

Sir Hugo et le recteur étaient dans les meilleurs termes. En parlant des personnes et des choses des environs de Diplow, le baronnet fut repris d’un nouvel intérêt pour cette ancienne résidence où il avait passé ses jeunes années, et, convaincu que ce serait pour lui un devoir agréable de regagner et de renforcer son influence dans ces parages, il déclara son intention d’y passer un mois ou deux avec sa famille, avant la fin de l’automne : M. Gascoigne se réjouit de cette perspective. Bref, le voyage continua et se termina à la satisfaction mutuelle des deux voyageurs.

Gwendolen pensait constamment à Deronda ; mais ayant oublié de prendre son adresse, son seul moyen de l’obtenir était de la demander à sir Hugo. Elle ne s’aveuglait pas sur les commentaires auxquels pourraient donner lieu ses signes de dépendance envers Daniel ; les rebuffades de Grandcourt avaient suffisamment éclairé son orgueil. Mais la force, la ténacité de sa nature la précipitaient dans cette dépendance ; elle ne voulait, à aucun prix, perdre l’appui de Deronda, ni reculer devant l’entrevue à laquelle aspirait son âme. Quand elle fut arrivée à Park-Lane et qu’elle eut appris que le baronnet allait partir pour l’abbaye afin d’y voir sa famille pendant une couple de jours, après lesquels il reviendrait s’occuper des affaires de Gwendolen, elle lui dit sans hésitation en présence de sa mère :

— Sir Hugo, j’aurais besoin de voir M. Deronda aussitôt que possible. Je ne connais pas son adresse. Voulez-vous me la dire, ou lui faire savoir que je tiens à lui parler ?

— Je ne sais si en ce moment il est chez lui ou à l’abbaye, répondit le baronnet, mais je vais m’en assurer en lui envoyant un mot. S’il est à l’abbaye, je m’acquitterai de votre message et vous l’enverrai tout de suite. Je suis certain qu’il ne demandera pas mieux que de vous obéir.

Le baronnet avait la persuasion que Gwendolen ressentait pour Deronda un attachement passionné dont le germe avait crû peu à peu, et ses premiers soupçons lui revinrent avec plus de force que jamais. Pour lui, ç’aurait été une jolie histoire que de voir s’unir cette belle créature à son favori Dan ; à son avis, ils étaient faits l’un pour l’autre, et l’insupportable mari avait disparu à point nommé. Sir Hugo aurait désiré voir cette femme charmante aussi heureuse que possible, mais un doute le contrariait ; celui de savoir si le trop discret Dan n’avait pas dans la tête un plan opposé au sien et dans le cœur un amour pour une autre que l’aimable madame Grandcourt, ce qui mettrait obstacle à un mariage si bien préparé. Sir Hugo s’irritait contre Deronda à cette idée ; mais il faut reconnaître que ces dispositions étaient prématurées quinze jours seulement après la mort de Grandcourt. Il arrive trop souvent à la pensée d’être en avance ou en retard.

Quoi qu’il en soit, le baronnet envoya le billet à l’appartement de Deronda, où on le trouva.


XIII


Ce ne fut pas sans appréhension que Deronda obéit au nouvel appel de Gwendolen. Ce n’était pas sa vanité, mais sa vive sympathie pour elle, qui lui faisait craindre que son cœur ne fît au sien de plus larges demandes que celles auxquelles il aurait pu satisfaire, et il redoutait que Gwendolen ne s’attachât à lui avec une insistance trop passionnée. Sa bonté native l’avait incité à la sauver de la douleur, à la protéger contre les dangers de l’isolement, et à achever la délivrance qu’il avait commencée par le rachat monitoire du collier. Mais, aujourd’hui, l’amour et le devoir l’enlaçaient dans de nouvelles obligations, et l’impulsion qui l’avait fait agir d’abord ne pouvait pas plus longtemps influer sur sa vie ; cependant, elle l’occupait encore, et il éprouvait une émotion à la fois pénible et douce à l’idée d’avoir à répondre à la sollicitation de ses yeux et de ses paroles.

Il l’attendait dans le petit salon où ils s’étaient assis lors de la soirée musicale où Gwendolen lui avait dit pour la première fois que son sort dépendait de lui, et son appel s’était confondu avec le cri mélodique : Per pietà non dirmi addio. Seulement la mélodie était chantée par la voix chérie de Mirah. Il se promenait de long en large dans ce salon et pensait à cette jeune femme dont la vie avait, comme la sienne, subi une transformation, mais une transformation tragique vers un résultat indécis, auquel il sentait avec regret que sa propre action était encore liée.

Gwendolen entra. Elle paraissait changée, non seulement par son vêtement de veuve, mais encore par une tranquillité d’expression plus satisfaisante que celle qu’il avait vue sur son visage à Gênes. Cette satisfaction provenait de ce que Deronda était là ; cependant, lorsqu’ils se tendirent la main, aucun sourire n’apparut sur leurs lèvres ; ils étaient oppressés par leurs souvenirs et par d’inquiètes prévisions.

— Vous êtes bien bon d’être venu, dit-elle en se laissant tomber dans un fauteuil. — Il s’assit en face d’elle. — Je vous ai prié de venir, continua-t-elle, parce que j’ai besoin que vous m’appreniez ce que je dois faire. Ne craignez pas de me dire ce que vous croirez juste, parce que cela pourrait me paraître dur ; j’ai résolu de m’y soumettre. J’ai eu peur, un jour, d’être pauvre ; je ne pouvais souscrire à l’idée d’être commandée par d’autres ; c’est pourquoi j’ai fait… je me suis mariée. J’ai enduré de pires maux, et je crois que je m’habituerai à la pauvreté si vous jugez que je le doive. Vous connaissez le testament de mon mari ?

— Oui, sir Hugo m’en a parlé, répondit Deronda, qui devina ce qu’elle allait lui demander.

— Dois-je accepter ce qu’il m’a laissé ? reprit-elle avec une vivacité nerveuse. Je veux vous ouvrir mon cœur. Peut-être ignorez-vous que ce fut en grande partie à cause de ma mère que je me suis mariée ? J’étais égoïste, mais je l’aimais et je souffrais à l’idée qu’elle serait dans le besoin. Ma plus grande consolation, quand je me trouvais malheureuse, était de la savoir en meilleure situation par mon mariage. Ce serait une souffrance pour moi si elle était de nouveau dans le dénuement. J’ai pensé qu’en n’acceptant que ce qui peut strictement suffire à son entretien… et pas plus… rien pour moi… je ne ferais pas mal ; car j’étais bien précieuse pour ma mère !… et il m’a pris à elle !… et il croyait… et si elle avait su…

Elle n’en put dire davantage. Elle s’était préparée à cette entrevue sans penser à autre chose qu’à la question intéressant sa mère ; mais il en avait découlé des pensées et des raisonnements qu’il lui était difficile de formuler, et ces souvenirs périlleux qui accouraient en foule, rendaient ses paroles de plus en plus agitées et tremblantes. Elle avait baissé les yeux et regardait ses mains, dont les bagues étaient absentes, à l’exception de son anneau de mariage.

— Ne vous faites pas de mal en parlant de ces sortes de choses, dit tendrement Deronda, cela n’est pas nécessaire ; le cas est très simple. Je crois pouvoir le juger sainement. Vous me consultez parce que je suis le seul à qui vous ayez confié la partie douloureuse de votre existence, et je comprends vos scrupules. — Il ne continua pas, voulant lui laisser le temps de se remettre. Son silence parut plein de bonté à Gwendolen, qui osa lever yeux et le regarder quand il reprit :

— Vous avez conscience de quelque chose que vous considérez comme un crime envers le défunt. Vous croyez avoir perdu tout droit de vous dire sa femme. Vous reculez devant l’idée de prendre ce qui vient de lui. Vous désirez demeurer pure en ne profitant en rien de sa mort. Votre cœur vous pousse à vous punir, à châtier l’être qui a désobéi à votre meilleur vouloir, le vouloir qui luttait contre la tentation. J’ai connu moi-même un sentiment de ce genre. Me comprenez-vous ?

— Oui ; je désire être bonne, ne pas ressembler à ce que j’ai été. J’essayerai de supporter ce que vous croirez devoir m’imposer. J’ai déjà tâché de vous dire ce qu’il y a de pire en moi. Que dois-je faire ?

— Si personne que vous n’était intéressé à cette question, j’oserais à peine insister contre votre résolution ; mais je me guide sur votre sollicitude pour madame Davilow, qui me paraît juste. Je ne pense pas que les devoirs de votre mari envers vous soient annulés par aucune action que vous ayez commise. Il est entré volontairement dans votre vie, et il en a affecté le cours de la manière la plus tyrannique. En laissant même ce point à l’écart, il était obligé, dans sa position, de pourvoir à l’entretien de votre mère, et il a naturellement compris que, si ce testament devait avoir son effet, elle partagerait la provision faite pour vous.

— Elle a eu huit cents livres par an. Je pensais les prélever et abandonner le reste, dit Gwendolen.

— Votre devoir n’est pas de limiter cette clause. Vous en feriez une énigme pénible pour madame Davilow. Un revenu dont vous vous priveriez lui rendrait le sien trop amer. Votre situation aussi deviendra difficile. Nous avons été d’accord à Gênes que le fardeau qui surcharge votre conscience ne doit être connu de personne. Votre avenir sera beaucoup plus bienfaisant si vous épargnez aux autres la peine que leur causerait cette certitude. À mon avis, vous n’avez qu’à adhérer aux clauses du testament de votre mari, et à laisser à vos remords le soin de vous dire l’usage le meilleur que vous pourrez faire de voire indépendance.

— Je me soumets à votre décision ; mais quelle autre chose ferai-je encore ? — Elle ne put dire que ces seules paroles, et même ce fut trop dans l’état d’émotion où elle était ; elle sentit son impuissance et ne put retenir de grosses larmes qui tombèrent de ses yeux. Deronda souffrait aussi ; mais les conséquences imminentes étaient trop visibles pour qu’il ne se sentît pas obligé à un effort de conscience. Quand elle eut séché ses larmes, il lui dit d’un ton affectueux :

— Vous irez bientôt à la campagne avec madame Davilow ?

— Oui, dans huit ou dix jours.

Elle attendit un peu et reprit :

— Je veux être bonne pour elles toutes… Elles peuvent être plus heureuses que moi : n’est-ce pas le mieux que je puisse faire ?

— Je le crois. Ce devoir n’est pas douteux et il en fera naître d’autres pour vous. Votre vie, considérée comme une dette, peut sembler, à distance, la plus triste des existences ; mais il n’en sera réellement pas ainsi. Ce qui attriste la vie, c’est le manque de but ; mais, quand on a commencé à agir dans le but pénitentiel et aimant que vous avez dans l’âme, il arrive des satisfactions inattendues, et vous verrez votre vie croître et fleurir comme une plante.

Elle tourna les yeux vers lui avec le regard d’un homme altéré qu’attire le murmure d’une source qu’il n’a pas encore vue.

— Cette douleur, reprit-il, vous est arrivée pendant que vous êtes encore bien jeune… Essayez d’y penser, non comme à une spoliation de votre vie, mais comme à une préparation.

Quelqu’un qui aurait entendu les intonations de sa voix aurait cru qu’il intercédait pour son propre bonheur.

— Voyez ! vous avez été sauvée des maux les plus affreux qui pouvaient résulter de votre mariage… Vous avez senti que vous commettiez un tort… Vous avez eu une vision d’acte injurieux, égoïste, une vision de dégradation possible. Pensez qu’un ange, vous voyant sur la route de l’erreur, vous a pris par la main et vous a montré l’horreur de la vie que vous deviez éviter. Puisque cela vous est arrivé dans votre printemps, pensez-y comme à une préparation. Vous pouvez, vous voulez être une des femmes les meilleures et vous conduire de façon que les autres s’estiment heureux que vous soyez née.

Ces paroles furent pour Gwendolen comme l’attouchement consolateur d’une main miraculeuse. Des émotions diverses parcoururent tout son être avec une force qui semblait le commencement d’une nouvelle existence, tant est fécond l’espoir divin du relèvement moral. Mais cette nouvelle existence, elle ne pouvait la séparer de la présence de Deronda ; elle ne demandait pas qu’il l’aimât, ni qu’il s’attachât à elle ; non ! elle ne voulait que respirer le souffle de son esprit. Elle ne répondit pas. Daniel s’avança, et, lui tendant la main, dit :

— Je ne veux pas vous fatiguer.

Elle tressaillit à l’idée qu’il allait partir et mit sa main dans la sienne, sans rien dire.

— Vous paraissez encore souffrante. Vous n’êtes pas redevenue vous-même, ajouta-t-il en lui serrant la main.

— Je dors peu, répondit-elle avec son ancien accent découragé. Les choses se renouvellent en moi, toujours les mêmes ; elles reviennent, elles reviendront sans cesse, murmura-t-elle en frissonnant.

— Elles s’affaibliront graduellement, dit Deronda, qui ne pouvait pas se décider à lâcher sa main, ni à s’éloigner brusquement.

— Sir Hugo a le projet de venir demeurer à Diplow. dit-elle. Vous y viendrez aussi ?

— Probablement, répondit-il ; mais, sentant que ce mot était trop froid, il ajouta comme correctif : — Oui, j’irai ; puis il laissa aller sa main après une pression amicale dont la signification voulait dire : « Au revoir ! »

— Ne reviendrez-vous pas me voir avant que je quitte Londres ? demanda Gwendolen timidement et avec de la tristesse dans le regard.

— Si je puis vous être utile, si vous le désirez, certainement je reviendrai.

— Il faut que je le désire, s’écria-t-elle impétueusement. Vous savez qu’il le faut. Quelle force aurais-je sans cela ? Quel autre que vous est ici pour moi ?

Un nouveau sanglot s’éleva.

L’angoisse se peignit sur les traits de Deronda. Il paraissait malheureux en disant :

— Je viendrai certainement.

Elle aperçut ce changement ; mais le soulagement qu’elle ressentit en apprenant qu’elle le reverrait ne laissait aucune place à un autre sentiment, et il y eut en elle un retour de courage avec l’espoir.

— Ne soyez pas malheureux à cause de moi, dit-elle affectueusement ; je me souviendrai de vos paroles… de toutes. Je me rappellerai ce que vous attendez de moi… J’essayerai.

Elle lui tendit de nouveau la main, comme si elle avait oublié ce qui s’était passé, mais nul sourire n’apparut sur ses lèvres. Elle n’avait pas souri depuis la mort de son mari. Quand elle fut seule, on l’aurait prise pour la statue mélancolique de la Gwendolen, qui, autrefois, était toujours prête à rire quand les autres étaient graves.

Deronda revint encore deux fois à Park-Lane avant le départ de Gwendolen ; mais ses visites eurent lieu en présence de madame Davilow et par conséquent l’agitation fut moins grande. Depuis qu’elle avait consenti à accepter son revenu, elle avait conçu un projet dont elle aimait à parler : c’était de retourner avec sa mère et ses sœurs à Offendene, et, selon son expression, reporter sa vie à l’époque où elles y arrivèrent pour la première fois et où autour d’elle tout était bonheur ; seulement, elle ne le savait pas alors. On en parla à sir Hugo, qui se chargea de louer Gadsmere à un prix qui devait couvrir au delà celui du loyer d’Offendene. Tous ces détails furent racontés à Deronda : il écouta volontiers ce qu’on lui communiqua sur ce sujet, qui semblait devoir un peu occuper l’attention de Gwendolcn et concourir à la calmer. Il ne dit et elle ne lui demanda rien de ce qui l’occupait principalement. Il suffisait à Gwendolen de savoir qu’il viendrait à Diplow avant la fin de l’automne. Elle ne pensa pas non plus aux Lapidoth, à la petite juive et à son frère, qui devaient pourtant peser d’un si grand poids sur sa destinée.


LXIV


En attendant, Ezra et Mirah, que Gwendolen ne comprenait pas dans sa pensée sur Deronda, voyaient leurs relations avec lui se resserrer davantage.

Le père Lapidoth avait quitté sa fille, dominé par la possibilité de risquer au jeu l’argent qui lui resterait en sus de ce qu’il lui fallait pour payer sa nourriture, sans aucunement se soucier de la perspective qui l’attendait ni des résolutions qu’il aurait à prendre. Avant d’avoir tout perdu, il ne considéra pas s’il s’adresserait de nouveau à Mirah ou s’il braverait la présence de son fils. Au premier moment, il avait reculé devant l’idée de revoir Ezra, et la bourse de Mirah, qu’il tenait dans ses mains, suffisait pour bannir de son esprit l’idée de nécessités futures. Mais, si l’appétit du jeu est bien autrement fort que l’appétit de l’estomac, encore faut-il faire au moins un repas par jour, et, quoique celui de Lapidoth fût des plus modérés, il ne pouvait apaiser sa faim qu’avec de l’argent comptant. Quand, après une courte visite à une maison ayant pour enseigne « les Pyramides », il eut doublé et triplé d’abord, puis enfin perdu les trente shillings de Mirah, il sortit, le porte-monnaie vide, indécis s’il le vendrait ou s’il irait le rendre à sa fille, en lui déclarant qu’il s’était servi du contenu pour payer une dette qu’on lui avait réclamée. Lapidoth se disait, d’ailleurs, qu’il avait un droit sur ce que possédaient ses enfants, et que ce droit était plus fort que le juste ressentiment d’Ezra. Après tout, demeurer avec ses enfants était ce qu’il pouvait faire de plus raisonnable, et plus il pensa à revoir son fils, moins il recula, son imagination lui offrant la chance d’avoir de l’argent en poche sans se donner de mal. Le résultat de sa réflexion le conduisit, deux jours après avoir revu Mirah, vers le petit square de Brompton, avec l’espoir de la voir entrer ou sortir. Mais déjà le soir tombait ; après avoir un peu attendu et se sentant fatigué il se dit qu’il pouvait sonner, et, si sa fille n’était pas à la maison, il demanderait l’heure à laquelle elle rentrerait. En approchant, il l’entendit qui chantait ; elle n’était donc pas sortie. Mirah était au piano et disait la mélodie qui commence par Herz, mein Herz, qu’Ezra écoutait les yeux fermés, lorsque madame Adam ouvrit la porte et dit avec un peu d’embarras :

— Il y a en bas un monsieur qui se dit votre père, miss.

— Je descends, répondit Mirah en se levant et en regardant son frère.

— Non, Mirah, non ! dit Ezra avec autorité. — Faites-le monter, madame Adam.

Mirah debout se tordait les mains, frissonnait d’anxiété, tout en continuant de regarder Ezra, qui s’était levé aussi et qui, évidemment, était très ému. Son visage reflétait une expression qu’elle n’y avait jamais vue ; son front se plissait ; on lisait sur ses lèvres la même sévérité qui jaillissait de ses yeux.

Quand madame Adam revint pour introduire l’étranger, elle jeta un regard sur le groupe et se dit en refermant la porte : « C’est assurément le père. » Lapidoth s’était donné à l’avance un air mélancolique, mais il tremblait réellement lorsqu’il dit :

— Eh bien, Ezra, mon fils, tu ne dois pas me reconnaître après tant d’aunées de séparation ?

— Je vous reconnais… trop bien… mon père, dit Ezra avec une sévérité solennelle qui fit résonner le mot « père » comme un reproche.

— Ah ! tu n’es pas content de moi ? je ne m’en étonne pas. Les apparences me condamnent. Quand un homme tombe dans la gêne, il ne peut pas faire ce qu’il voudrait. Cela n’empêche pas que j’ai bien souffert. — En parlant, il retrouvait toujours sa volubilité et son effronterie ; alors, se tournant vers Mirah, il lui tendit le porte-monnaie, en disant :

— Voici ta petite bourse, ma chère. J’ai pensé que tu en étais inquiète parce qu’il y a quelque chose d’écrit. Je l’ai vidée, tu vois ; j’avais une dette à payer pour ma nourriture et mon logement. Je savais que tu ne regretterais pas que je me sois acquitté de cette dette, et me voici… sans un sou dans ma poche… à la merci de mes enfants. Vous pouvez me renvoyer si vous voulez, sans avoir besoin d’appeler la police. Dis ceci, Mirah : « Mon père, j’ai assez de vous ; j’étais votre bijou ; vous avez dépensé pour moi tout ce que vous aviez lorsque je ne pouvais rien faire sans vous ; mais je puis faire mieux sans vous maintenant. » Dis cela, et je pars sur-le-champ. Je ne te tourmenterai plus.

Comme d’habitude, il y avait des larmes dans sa voix.

— Vous savez bien que je ne dirai jamais cela, mon père, répondit Mirah avec désespoir ; car tout ce qu’il venait de dire n’était que mensonge, et elle le savait ; elle comprenait aussi qu’il avait l’intention de s’installer chez eux.

— Mirah, ma sœur, laisse-nous ! dit Ezra d’un ton décisif.

Elle le regarda hésitante, suppliante, craignant l’arrêt qu’il allait prononcer, mais incapable de sortir sans intercéder pour ce père qui était pour elle comme une douloureuse excroissance sur sa chair, mais qu’elle n’aurait pu en arracher sans une peine affreuse. Elle s’approcha de son frère, lui prit la main et lui dit à voix basse :

— Souviens-toi, Ezra ! Tu as dit que notre mère ne l’aurait jamais chassé !

— Sois sans crainte et retire-toi, dit-il.

Elle quitta la chambre ; mais après avoir monté quelques marches, elle s’assit sur l’escalier, le cœur palpitant. Si son frère allait être trop sévère !… Si son père partait !…

Lapidoth eut une vague perception de ce qui se préparait pour lui dans l’esprit de son fils ; mais il commençait à se prêter à la situation et il comptait répondre par une froideur de supériorité à toute tentative de l’humilier. Ce fils, à l’œil hagard et dont la voix semblait sortir du sépulcre, l’impressionnait cependant plus qu’il ne l’aurait voulu.

— Cette maison où nous sommes, dit Ezra, est entretenue en partie par la générosité d’un ami bien cher qui prend soin de moi, et en partie par le travail de ma sœur, qui se suffit à elle-même. Tant que nous aurons un toit, nous ne vous en exclurons pas. Nous ne voulons pas vous livrer en pâture à vos vices, car vous êtes notre père, et, quoique vous ayez oublié vos devoirs, nous connaissons les nôtres. Mais jamais je n’aurai confiance en vous. Vous êtes parti en emportant jusqu’au dernier sou, laissant vos dettes impayées ; vous avez abandonné ma mère ; vous lui avez volé sa fille et vous lui avez brisé le cœur. Vous êtes devenu joueur, et, au lieu de conscience, vous n’avez plus qu’un insatiable désir. Vous étiez prêt à vendre ma sœur, vous l’aviez vendue ; mais votre attente a été déçue et vous n’avez pu en toucher le prix. L’homme qui a fait de telles choses ne doit jamais s’attendre à ce que l’on se fie à lui. Nous partagerons notre nourriture avec vous ; vous aurez un lit et des habits ; nous nous acquitterons de ce devoir, parce que vous êtes notre père, mais nous ne nous fierons pas à vous. Vous êtes un méchant homme ! Vous avez fait le désespoir et le malheur de notre mère ! Se dire qu’un pareil homme est notre père, c’est comme si nous sentions sur notre chair un tison ardent qui ne s’éteindra jamais. C’est l’Éternel qui nous l’a imposé ; et, quand même la justice humaine vous aurait châtié, quand même vous auriez commis des crimes et que votre corps flotterait inerte devant le mépris de la foule, nous dirions : « C’est notre père ; faites place, que nous puissions l’enlever de votre vue ! »

En se préparant à cette scène, Lapidoth n’avait pu prévoir quelle serait l’intensité de l’éclair, ni quel cours il prendrait. Il n’avait pu prévoir l’effet, si nouveau pour lui, de cette voix de l’âme de son fils. Elle toucha ce ressort d’excitabilité hystérique dont Mirah avait été si souvent témoin quand il se mettait à sangloter sans motif. Lorsque Ezra eut fini, Lapidoth se laissa tomber sur une chaise, et pleura comme une femme, la tête appuyée sur la table ; et quoique ces larmes fussent une réaction inévitable sous la flagellation des termes dont son fils s’était servi pour le flétrir, elles devinrent pour lui une précieuse ressource contre la difficulté du moment.

Ezra se rassit sans rien dire de plus, épuisé qu’il était par le choc produit sur son frêle organisme par cette explosion de sentiments que, pendant des années, il avait accumulés dans la solitude et le silence. Ses mains décharnées tremblaient sur les bras de son fauteuil ; la voix lui aurait manqué s’il lui avait fallu répondre à une question. Mais l’oreille attentive de Mirah avait perçu un son que son cœur reconnut, et il lui fut impossible de rester plus longtemps dehors. En entrant dans la chambre, sa première inquiétude fut pour Ezra ; elle courut à lui, prit ses mains dans les siennes et les lui serra passionnément ; mais il ne parla ni ne la regarda. Lapidoth, quoique sa tête fût cachée, savait très bien que sa fille venait d’entrer ; il se redressa, passa son mouchoir sur ses yeux, tendit la main vers elle et lui dit avec un enrouement plaintif :

— Adieu, Mirah ; ton père ne t’ennuiera plus. Il est digne de mourir comme un chien dans un fossé, et il le veut. Si ta mère avait vécu, elle m’aurait pardonné. Il y a trente-quatre ans que je lui mis l’alliance au doigt sous la chuppa quand nous fûmes mariés. Elle m’aurait pardonné et nous aurions fini nos vieux jours ensemble. Mais je ne l’ai pas mérité. Adieu !

Il se leva ; mais Mirah, posant sa main sur lui, le retint. Elle ne pleurait pas ; elle ne se plaignait pas, mais elle était comme hors d’elle-même quand elle s’écria :

— Non, mon père, non !…

Puis, se tournant vers son frère :

— Ezra, dit-elle, tu ne l’as pas renvoyé ?… Restez, mon père, et oublions les torts… — Ezra… c’est impossible !… Je ne puis dire à mon père : « Va et meurs !… »

— Je ne l’ai pas dit, répliqua Ezra en faisant un grand effort, j’ai dit : « Restez et soyez protégé. »

— Alors vous resterez, mon père… Nous aurons soin de vous. Venez avec moi !

Et elle l’attira vers la porte. C’était ce que voulait Lapidoth ; il voyait avec plaisir la docilité de sa fille et crut qu’un changement d’habitudes lui serait possible. Elle le fit descendre au parloir et lui dit :

— C’est ici que je travaille quand je ne suis pas avec Ezra. Derrière, il y a une chambre à coucher qui sera la vôtre. Vous resterez avec nous et vous serez bon, mon père. Dites-vous que vous êtes revenu auprès de ma mère et qu’elle vous a pardonné. C’est par ma voix qu’elle vous parle.

Mirah l’implorait, mais elle ne put lui rendre une de ses caresses d’autrefois. Lapidoth eut bientôt recouvré son calme et parla à sa fille de l’amélioration de sa voix et d’autres sujets analogues. Quand madame Adam vint pour débarrasser la table sur laquelle il avait soupé, il entama une conversation avec elle, afin de lui montrer qu’il n’était pas un homme commun, quoique ses vêtements n’en donnassent pas la preuve.

Pendant ses heures d’insomnie de la nuit, il fit toutes sorte de supputations pour calculer combien Mirah pouvait avoir d’argent ; puis ses pensées se portèrent sur la roulette, sur la méthode qu’il avait suivie, et sur la martingale qui l’avait fait perdre. Certes, il avait eu de bonnes raisons pour venir en Angleterre ; mais, à tout prendre, c’était un maudit pays.

Telles furent les visions qui le hantèrent pendant cette première nuit qu’il passait sous le toit de ses enfants. Quant à son fils irrité et au jugement terrible qu’il avait prononcé, ce fut à peine s’il s’en souvint. Ezra passa devant ses yeux comme un fantôme immatériel, et ses paroles furent couvertes par le bruit des numéros et les mouvements du jeu, qui semblaient être devenus le fond de sa conscience.


LXV


Deronda fut désagréablement surpris, lorsqu’il revint de l’abbaye, de trouver ce père, si peu désirable, installé dans l’appartement de Brompton. Mirah avait cru nécessaire de parler de lui à son père et même de lui raconter brièvement de quelle manière avait commencé son commerce amical avec Ezra et la sympathie qui avait cimenté leur affection mutuelle. Elle passa légèrement sur ce que Daniel avait fait pour elle, en omettant surtout de lui dire qu’il l’avait secourue au moment où elle allait se noyer ; elle lui parla de son refuge dans la famille Meyrick, de façon à lui faire supposer que c’était par ses amies que Deronda l’avait connue. Elle n’aurait pu consentir à tout lui révéler, car elle ne voulait pas même permettre que son père pût avoir la moindre idée de ses rapports avec Daniel. Lapidoth, de son côté, et pour des raisons à lui connues, n’était pas tenté de la questionner sur les circonstances de sa fuite et sur son arrivée en Angleterre. Ce qui l’intéressait bien davantage, c’était de savoir que ses enfants avaient un ami bienfaisant, un protecteur, qui occupait, en apparence, une haute position dans la société anglaise.

Ezra ne crut pas devoir taire à Deronda la nouvelle condition imposée à leur existence.

— Je suis devenu calme en le voyant maintenant, dit-il en terminant son récit, et j’essaye de me persuader que la tendresse de ma sœur et la vie paisible que nous menons l’engageront à ne plus succomber à la tentation. J’ai enjoint à Mirah, qui a juré de m’obéir, de ne point lui donner d’argent. Je l’ai convaincue que ce serait le plus sûr moyen de le conduire à sa perte.

Deronda était revenu le troisième jour après l’arrivée de Lapidoth. Les nouveaux vêtements commandés pour lui n’étaient pas encore prêts, et, comme il désirait produire une impression favorable, il ne tint pas à se présenter dans ses habits râpés. Il s’était mis à sa fenêtre pour guetter la sortie de Daniel, et s’étonna de sa jeunesse, dont Mirah ne lui avait rien dit, et qu’il n’aurait pas supposé chez un homme qui s’était pris d’une sérieuse amitié pour le sépulcral Ezra et pour des études qui sentaient le moisi. Il se figura que le vrai motif qui attirait Deronda était un amour ardent pour Mirah. Tant mieux alors ! car cet amour lui promettait plus d’indulgence qu’un simple attachement pour Ezra ; il espérait bien se recommander lui-même au jeune homme et annuler toute prévention défavorable. Lorsque Deronda revint, Lapidoth, tout de neuf habillé et satisfait de sa prestance, était dans la chambre avec Ezra qui considérait comme un devoir de tolérer la présence de son père, malgré le dégoût invincible qu’il ressentait pour lui. Daniel se montra froid et réservé ; la vue de cet homme qui avait flétri la vie de sa femme et influé d’une façon si désastreuse sur celle de ses proches, lui inspirait une répulsion qui allait jusqu’au malaise physique. Mais Lapidoth ne se découragea pas ; il demanda la permission de rester et d’écouter la lecture des papiers contenus dans le coffre ; il se rendit même utile en déchiffrant un manuscrit difficile en vieil allemand. Il alla jusqu’à suggérer l’idée d’en faire une transcription et de recopier en outre d’autres originaux en mauvais état. La vue d’Ezra, disait-il, était affaiblie, au lieu que la sienne était encore très bonne. Deronda accepta l’offre en voyant un air de satisfaction sur la figure d’Ezra, qui, néanmoins, dit aussitôt que ce devait être fait sous ses yeux, ne pouvant laisser les papiers sortir de sa présence, par crainte d’un accident quelconque. Le pauvre malade ressemblait à un geôlier qui est condamné à surveiller ; s’il avait laissé son père seul, il n’aurait pas cru qu’il travaillait de bonne foi. Lapidoth s’imposa une rude contrainte pour gagner les bonnes grâces de Deronda, mais la présence de ce père importun élevait entre lui et Mirah une barrière nouvelle et impalpable, chacun d’eux redoutant d’être souillé par les déductions de son esprit, chacun d’eux interprétant faussement leur réserve et leur défiance. Un temps bien long se serait écoulé de la sorte, si une nouvelle lumière n’était venue éclairer Deronda.

Aussitôt après son court séjour à l’abbaye, il avait été voir Hans Meyrick, à l’amitié duquel il se croyait obligé de faire connaître les vrais motifs de son dernier voyage et les changements qui en résultaient pour lui. Mais Hans ne se trouvait pas à la maison et on le croyait à la campagne pour quelques jours. Daniel lui ayant laissé un mot, attendit une semaine sa réponse. Comme celle-ci se faisait trop attendre, et qu’il craignait un nouveau caprice du trop susceptible artiste, il alla lui faire une seconde visite et fut introduit dans son atelier, où il le trouva en petite jaquette, sans gilet, ses longs cheveux encore humides du bain qu’il leur avait fait prendre, avec l’air d’un homme fatigué et contrarié. Il tenait sa palette et ses pinceaux et s’était mis debout devant son chevalet. Après qu’ils eurent échangé une poignée de main, Daniel dit :

— Vous n’avez pas l’air d’un homme qui revient de la campagne, mon vieux camarade. Est-ce à Cambridge que vous êtes allé ?

— Non, répondit Hans on déposant ses ustensiles de peinture ; j’ai été fumer de l’opium. J’en avais toujours l’idée, car je voulais savoir quelle béatitude produisent ces vapeurs ; or, me trouvant précisément sans béatitude, j’ai pensé qu’il était judicieux de profiter de cette occasion. Mais je vous donne ma parole que je ne toucherai plus à cette béatitude. Ma constitution s’y refuse.

— Et pour quel motif êtes-vous allé fumer de l’opium ? lui demanda Deronda. Vous étiez en très bonnes dispositions quand vous m’avez écrit.

— Oh ! rien de bien particulier. Je commençais à trouver le monde fastidieux ! Une maladie du génie sans doute ! et, par le fait, j’étais las de demeurer vertueux sans récompense.

— Rien autre ? Pas de vexation réelle ?

Hans fit de la tête un signe négatif.

— Je venais vous parler de mes affaires, reprit Deronda ; mais il me sera impossible de le faire avec bonne grâce, si vous me cachez les vôtres.

— Je n’ai pas eu d’affaires, répondit Hans, si ce n’est une querelle avec un brocanteur. Et puis, en me parlant pour la première fois de vos affaires, ce n’est, de votre part, que payer une vieille dette.

Daniel était persuadé que Hans agissait superficiellement ; mais il comptait sur un retour de son ancienne franchise après qu’il lui aurait fait ses confidences.

— Vous avez ri, dit-il, vous vous êtes moqué de mon mystérieux voyage en Italie, Hans : c’était pour un objet qui touchait au bonheur de ma vie, aux racines mêmes de mon existence. Je n’ai jamais rien su de mes parents, et j’allais à Gênes pour connaître ma mère. Elle est la fille d’un juif éminent ; mon père était son cousin, mais il est mort il y a longtemps, lorsque je sortais à peine du berceau. Bien des choses m’avaient fait penser à cette origine comme à une probabilité, et j’étais si bien préparé pour recevoir cette révélation, que jeu fus heureux… — heureux d’être né juif !

— Vous ne me voyez pas surpris, Deronda, répondit Hans.

— Vous le saviez donc ?

— C’est ma mère qui me l’a appris. Elle était allée à Brompton le lendemain de votre arrivée : le frère et la sœur le lui dirent. Vous vous imaginez bien, n’est-ce pas, que nous ne pouvons nous en réjouir comme eux ! Mais, si vous en êtes heureux, je le serai aussi à la fin, si la fin est ce que je prévois.

— Je comprends que vous ne partagiez pas mon sentiment, répliqua Deronda ; mais je ne puis garder le silence sur ce qui peut jeter un nouveau jour sur mon avenir. J’ai adopté quelques-unes des idées de Mordecai, et j’essayerai de les réaliser autant que mes moyens me le permettront. Je me propose d’aller en Orient et de rester absent plusieurs années.

Hans ne répondit rien ; il se leva, prit sa palette et se plaça de manière à tourner le dos à Daniel, auquel il dit d’une voix concentrée :

— Excusez ma question, mais madame Grandcourt le sait-elle ?

— Non, répondit Deronda un peu irrité, et vous m’obligeriez, Hans, de ne pas plaisanter sur ce sujet. Les notions que vous en avez sont loin de la vérité ; elles sont le contraire de la vérité.

— Je ne suis pas plus disposé à plaisanter que si j’assistais à mes propres funérailles, dit Hans. Mais je ne suis pas sûr que vous sachiez quelles sont mes notions sur ce sujet.

— Peut-être ; mais laissez-moi vous dire, une fois pour toutes, qu’en ce qui regarde madame Grandcourt, je n’ai jamais eu et n’aurai jamais envers elle la position d’un amant. Si vous avez sérieusement interprété ainsi ce que vous avez observé, vous vous êtes totalement trompé.

— Me serais-je trompé aussi dans une autre interprétation ? fit Hans.

— Laquelle ?

— Que vous n’avez pas le désir de prendre la position d’amant vis-a-vis d’une autre personne qui n’est ni femme ni veuve ?

— Je ne vous comprends pas, Meyrick. Il est fâcheux que nos désirs mutuels se contrarient ; mais je compte que vous me direz si vous avez un motif fondé pour supposer que vous réussirez.

— Voilà une question qui me semble superflue de votre part.

— Pourquoi superflue ?

— Parce que vous savez pertinemment le contraire… et que… probablement… vous avez eu la meilleure preuve pour vous en convaincre.

— Je serai avec vous plus franc que vous ne l’êtes avec moi, s’écria Deronda, mécontent de cette démonstration de colère de Hans, et cependant chagriné pour lui. Je n’ai jamais eu la plus petite preuve que je pourrais réussir. En réalité, j’ai fort peu d’espoir.

Hans se retourna brusquement vers son ami, mais aussitôt il se remit à sa peinture.

— Et, dans notre situation présente, continua Daniel, froissé à l’idée que Hans le soupçonnait d’un manque de sincérité, je ne vois pas comment je pourrais, de propos délibéré, lui faire connaître ce que je ressens pour elle. Si elle ne peut me payer de retour, j’aurai troublé son repos ; car ni elle ni moi ne pouvons quitter son frère et nous nous rencontrerons continuellement à côté de lui. Si l’aveu involontaire de mon sentiment devait lui causer de la peine, je ne me considérerais que comme un être malfaisant, un animal nuisible.

— Je ne crois pas avoir jamais avoué mon sentiment pour elle, dit Hans comme pour se venger.

— Alors vous supposez que nous sommes tous deux au même cran ? Vous n’avez point de raison, en ce cas, pour m’envier.

— Oh ! pas la moindre, répondit Hans avec une ironie amère. Vous avez mesuré mon opinion et vous savez qu’elle dépasse vos avantages.

— Je suis un ennui pour vous, Meyrick ; j’en suis peiné, mais je n’y puis rien, dit Deronda en se levant. Après ce qui s’est passé entre nous déjà, je tenais à vous donner cette explication et je ne vois pas que mes prétentions soient un grand obstacle pour vous. Il n’est pas probable que je réussisse dans les circonstances actuelles, maintenant que leur père est là ! Savez-vous que le père est avec eux ?

— Oui. S’il n’était juif, je l’enverrais au diable, dit Hans.

— Nous nous voyons, elle et moi, avec plus de contrainte que jamais. Les choses peuvent durer ainsi pendant des années, sans que je sache ce qu’elle ressent pour moi. Voilà la situation véritable, Hans. Nous devons renoncer à cette sorte de rivalité qui probablement n’aboutira à rien. Notre amitié peut supporter cet effort.

— Non, elle ne le peut pas ! s’écria Hans en jetant furieusement ses pinceaux ; puis il fourra violemment ses mains dans ses poches et se rapprocha de Deronda, qui recula un peu et le regarda étonné. — Notre amitié… mon amitié… ne peut pas supporter l’effort de me montrer lâche et ingrat envers vous, en un mot d’envier votre bonheur !… Car vous êtes le plus heureux coquin de la terre ! Si Mirah aime quelqu’un, mieux encore que son frère, ce quelqu’un, c’est vous !…

Hans pivota sur ses talons et alla se jeter dans un fauteuil en regardant Deronda avec une expression qu’on n’aurait pu qualifier précisément de tendre. Un éblouissement fit chanceler Daniel ; un frisson parcourut tout son corps et, après un léger silence, il dit :

— C’est une fiction de votre bon naturel, Hans.

— Je ne suis pas d’humeur à avoir un bon naturel. Je vous affirme que j’ai trouvé le fait joliment amer, quand il m’a été révélé ; d’autant plus, ou peut-être d’autant moins que je croyais votre cœur engagé à la duchesse. Mais maintenant, que le diable soit de vous ! vous voilà amoureux à la bonne place : juif ! et avec tous les avantages !

— Dites-moi ce qui vous a convaincu. Ce serait d’un bon garçon, dit Deronda en cachant une joie à laquelle il n’était pas accoutumé.

— Ne me demandez rien. Petite mère en a été témoin. Le fin mot est que Mirah est jalouse de la duchesse, et plus tôt vous calmerez son inquiétude, mieux cela vaudra. Voilà ! je me suis délivré d’un poids qui m’oppressait, et je puis dire que vous avez obtenu ce que vous méritiez, c’est-à-dire… le plus grand bonheur que je connaisse.

— Dieu vous bénisse, Hans ! dit Deronda en lui tendant la main que l’autre prit et serra en silence.


LXVI


L’empressement de Daniel à faire l’aveu de son amour ne pouvait avoir de stimulant plus fort que l’assurance donnée par Hans qu’il était nécessaire de délivrer Mirah de la jalousie qui rongeait son cœur. Arrivé chez Ezra, il était déterminé à demander à sa sœur un entretien particulier, et si elle acceptait son amour, il se sentait assez fort pour braver toutes les conséquences ; une fois son fiancé, il prendrait une autorité tutélaire qui serait pour elle une protection efficace et désirable dans les ennuis futurs que lui causerait son père. Il ne faisait que pressentir ces ennuis dont il aurait été plus que convaincu s’il avait su ce qui se passait dans l’esprit de cet être vicieux. Sa turbulence et son inattention mettaient à la torture le pauvre Ezra ; Lapidoth ne se soumettait que parce qu’il nourrissait l’espoir de s’assurer peu à peu une indépendance bien assise. Il se préoccupait surtout des mesures à prendre pour soutirer à Deronda une somme importante ; mais, en attendant, il faisait tous ses efforts pour découvrir l’endroit où Mirah enfermait son argent et ses clefs. Dans son impérieuse passion pour le jeu, il n’aurait pas reculé devant l’infamie de dérober à sa fille une somme qui en valût la peine. Mais Mirah, avec sa clairvoyance pratique, se garait contre toute surprise et contre toute violation de sa promesse à Ezra de ne point confier d’argent à leur père ; aussi Lapidoth se considérait-il comme confiné dans un hospice où tout était mis hors de la portée de ses atteintes. Il allait même jusqu’à se trouver maltraité par sa fille ; mais il se gardait de le laisser voir et, en apparence, se montrait soumis ; car l’indiscrétion qui le tentait le plus, n’était pas d’insister auprès de Mirah, mais de faire un appel à la générosité de Deronda. En dépit de son outrecuidance, Lapidoth, qui avait une certaine peur de l’imposant ami de son fils, différait de jour en jour son projet.

Celui où Deronda, plein d’un heureux espoir qui rayonnait dans ses yeux et dans son langage, vint chez Ezra, Lapidoth était dans une crise de mécontentement, et s’efforçait, pour reconquérir sa liberté, de trouver des plans que la nouvelle aménité de Daniel encourageait. Après être demeuré quelque temps assis à réfléchir, il sortit pour fumer et se promener dans le square. Mirah n’était pas encore rentrée, mais certainement elle reviendrait avant le départ de Deronda dont les yeux étincelaient d’une anticipation secrète. Il se montra même avec Ezra plus affectueux que jamais.

— Cette petite chambre n’est pas assez aérée pour vous, Ezra, lui dit-il en interrompant sa lecture. La chaleur qu’il fait ici est plus insupportable que celle de Gênes, où l’on peut au moins jouir de la fraîcheur dans de spacieux appartements. Il vous en faut un meilleur que celui-ci. Du reste, je puis faire de vous ce que je veux, puisque je suis votre plus forte moitié. Il sourit à Ezra qui répondit :

— Je ne suis gêné que dans ma respiration. Vous qui pouvez habiter de vastes palais entourés de verdure, vous trouvez ceci une étroite prison. Je le comprends, mais je ne puis vous dire : « Allez ! »

— La campagne serait comme un bannissement pour moi pendant que vous êtes ici, répondit Deronda en se levant et en s’éventant avec son mouchoir. Je considère cette chambre comme la plus heureuse du monde, et je puis m’imaginer que je suis en Orient, puisque je dois me préparer à y aller un jour. Seulement, je n’y porterai ni cravate, ni bague aussi lourde que celle-ci, ajouta-t-il en s’arrêtant pour ôter ces deux objets qu’il déposa sur une petite table d’acajou, derrière Ezra, dont la table de travail était beaucoup plus grande et chargée de livres et de papiers.

— Je porte toujours cette mémorable bague depuis que je suis revenu, reprit Daniel en se rasseyant ; mais je suis tellement sybarite, que je l’ôte comme j’ôterais un fardeau, quand j’ai quelque chose à faire. Je comprends pourquoi les Romains avaient des anneaux d’été, si toutefois ils en eurent. Ah ! maintenant cela va mieux.

Ils furent bientôt absorbés dans leur travail. Deronda lisait un manuscrit en hébreu de rabbin qu’Ezra corrigeait et commentait ; ils ne firent aucune attention à Lapidoth lorsqu’il rentra et qu’il alla s’asseoir dans le fond de la pièce. Ses yeux errants et toujours actifs s’arrêtèrent sur la bague qui étincelait sur l’acajou foncé. Il en était à chercher comment il s’y prendrait pour demander une somme d’argent à Deronda, lorsqu’au milieu de ses réflexions, cette bague, qu’il avait déjà vue au doigt de son propriétaire et qui excitait sa convoitise, lui apparut tout à coup à portée de sa main. Certes sa valeur était inférieure à la somme qu’il aurait voulu recevoir ; mais elle était là, miroitante et scintillante devant lui, l’attirant irrésistiblement. Il se dit que, s’il s’en emparait, il pourrait partir et échapper ainsi aux restrictions qui lui étaient imposées ; ce qui appartenait à Deronda ne faisant qu’un avec ce qui appartenait à ses enfants, leur père ne serait pas poursuivi s’il la dérobait. Lapidoth n’avait pas encore commis de vol ; le vol est une sorte d’appropriation punie par la loi ; mais prendre cette bague d’un parent ou d’un ami, ce n’était pas un vol à ses yeux. Cependant, il préférait descendre, attendre la sortie de Deronda et lui faire la demande qu’il avait projetée. Il se leva et alla regarder par la fenêtre, sans cesser de voir ce qui était derrière lui. Malgré tout, il voulait descendre. Mais il arriva qu’en frôlant la petite table, ses doigts touchèrent la bague, et, sans savoir comment, il se trouva hors de la chambre, le bijou dans sa main. Il s’ensuivit qu’il prit son chapeau et quitta la maison. L’impossibilité de revenir chez ses enfants ne le troubla pas, et, avant d’avoir franchi la grille du square, il se voyait déjà ayant vendu la bague et s’embarquant sur un navire.

Deronda et Ezra s’aperçurent à peine de sa sortie ; mais Mirah étant rentrée peu après, il y eut une interruption forcée. Elle n’avait pas encore ôté son chapeau, que Daniel s’était levé pour lui serrer la main. Confuse et embarrassée, elle dit en rougissant :

— Je ne suis revenue que pour m’assurer si on a donné à Ezra sa nouvelle tisane, car je dois aller chez madame Meyrick.

— Permettez moi de vous accompagner, dit Deronda. Je ne veux pas fatiguer Ezra davantage, et puis j’ai le cerveau en feu. J’ai besoin, comme vous, de voir madame Meyrick. Puis-je y aller avec vous ?

— Oui, répondit-elle en rougissant plus fort, car elle voyait bien que quelque chose d’insolite se passait dans l’esprit de Daniel. — Elle s’empressa de sortir pour chercher la boisson de son frère. Pendant un instant, Deronda ne pensa qu’à la course qu’il allait faire avec Mirah ; mais, quand elle revint, apportant la tisane pour Ezra, il se rappela tout à coup qu’il avait ôté sa cravate et s’écria :

— Excusez ma tenue ! Je n’aurais pas du me montrer ainsi.

Puis il courut à la petite table pour y prendre sa cravate ; mais, stupéfait de n’y pas voir sa bague, il poussa un cri, et dit : « Bonté du ciel ! où donc est ma bague ? » et il se mit à la chercher par terre.

Ezra jeta des yeux inquiets autour de lui, pendant que Mirah, prompte comme l’éclair, s’était baissée pour chercher aussi, en disant : « L’aviez-vous posée là ? »

— Oui, répondit Daniel, qui croyait sa bague tombée et la cherchait sur le tapis. Mais une affreuse pensée était venue glacer Mirah, qui devint pâle comme une morte.

— Où est mon père ? murmura-t-elle à l’oreille d’Ezra, qui hocha la tête sans répondre ; leurs yeux se rencontrèrent ; ils s’étaient compris. C’était terrible. De nouveau elle se traîna par terre.

— Ne l’avez-vous pas trouvée ? demanda-t-elle précipitamment.

Il vit son regard effaré ; il devina la cause de son trouble et dit :

— Peut-être l*ai-je mise dans ma poche ? en faisant semblant de l’y sentir. Mais elle ne le perdait pas de vue.

— Elle n’y est pas ! s’écria-t-elle ; vous l’aviez mise sur la table !

Aussitôt elle sortit en courant. Daniel la suivit. Elle était descendue voir où était son père ; il ne se trouvait pas dans le parloir. Elle ouvrit la porte de sa chambre à coucher, regarda la place où, d’habitude, il accrochait son chapeau : il n’était pas là ! Alors, se retournant, les mains convulsivement serrées l’une contre l’autre, les lèvres pales, elle alla regarder par la fenêtre. Elle revint ensuite auprès de Deronda, qui, en voyant son agitation, n’avait pas osé lui parler. Elle le regarda, sans qu’un mot pût sortir de sa bouche ; elle semblait accepter tacitement ce déshonneur devant lui. Mais, prenant ses petites mains dans les siennes, Daniel lui dit d’un ton d’adoration respectueuse :

— Mirah, laissez-moi croire qu’il est mon père comme le vôtre… laissez-moi croire que nos douleurs, nos malheurs ou nos joies ne peuvent être séparés… Je préfère souffrir avec vous, partager votre chagrin que de partager la joie la plus enivrante avec une autre femme. Dites que vous ne me repoussez pas !… dites que vous me permettez de tout partager avec vous !… dites que vous me promettez d’être ma femme !… dites-le maintenant. J’ai douté si longtemps, et j’ai dû pendant si longtemps vous cacher mon amour ! Dites que je puis et que je pourrai toujours vous prouver que je vous aime de l’amour le plus tendre !

Mirah ne passa pas d’un seul coup de l’angoisse à la conviction que dans ce moment de désespoir et de honte, Deronda se soumettait au tribut le plus cher qu’un homme puisse payer à une femme. Aux premiers mots, elle n’avait senti qu’une consolation bien douce qu’elle rapportait à la bonté de Deronda. Mais, graduellement, l’assurance délirante d’un bonheur inespéré prit possession de tout son être. Son visage rayonna sous celui de Deronda penché vers elle ; elle le contemplait avec une ardente gravité, et, quand elle eut reconnu avec une religieuse gratitude qu’il la jugeait digne du plus grand bonheur ; quand il cessa de parler, elle ne put rien dire : elle ne put que se hausser, poser ses lèvres sur les siennes et les baiser, comme si c’était le plus simple oui. Ils demeurèrent ainsi, se regardant avec des yeux ravis, les mains entrelacées, trop heureux pour faire un mouvement, car ç’aurait été se quitter un instant. Enfin, elle murmura comme dans un soupir :

— Allons consoler Ezra !


LXVII


Sir Hugo mit à exécution son plan de passer une partie de l’automne à Diplow, et, au commencement d’octobre, sa présence avait jeté de l’animation et de la gaieté dans tout le voisinage, depuis les superbes châteaux de Brackenshaw et de Quetcham, jusqu’aux modestes salons bourgeois de Wancester ; car sir Hugo tenait à se montrer affable et aimait à se poser en libéral de bonne souche. Aussi, fit-il de Diplow la plus agréable des résidences en étendant ses invitations jusqu’aux vieux avoués de Wancester et aux jeunes curés des villages, mais en ayant soin de faire un choix judicieux et une combinaison intelligente de ses invités ; ainsi, lord Brackenshaw n’aurait pas été flatté de se trouver à côté de Robinson, le procureur ; mais Robinson à son tour, se serait senti piqué si on l’avait mêlé à des gens qui pouvaient passer pour ses égaux. Sur tous ces points sir Hugo fut assez bien renseigné pour gagner de la popularité et procurer du plaisir aux autres, deux résultats s’accordant on ne peut mieux avec son caractère. Le recteur de Pennicote trouvait désormais à Diplow une réception tout opposée à la tolérance hautaine qui l’accueillait pendant le règne de Grandcourt. Ce n’était pas seulement parce que le baronnet goûtait la société de M. Gascoigne, mais aussi parce qu’il désirait conserver avec lui une relation d’amitié marquée à cause de madame Grandcourt, pour laquelle le chevaleresque sir Hugo se sentait de mieux en mieux disposé.

Quand Deronda se fut engagé à Mirah, il crut indispensable de faire à sir Hugo l’exposé complet de sa position et de ses vues, mais il préféra le lui communiquer par lettre. Il avait plus d’un pressentiment que son paternel ami serait mécontent, sinon peiné, en apprenant comment il allait disposer de son avenir, et il voulait éviter une collision verbale qui change quelquefois une observation innocente en une offense impardonnable. Bien que la lecture de cette lettre ne causât pas trop de surprise à sir Hugo, il en ressentit cependant de la contrariété. Il crut trouver du soulagement en usant de sa ressource habituelle, c’est-à-dire en communiquant la missive à lady Mallinger, qui manifesterait assurément un étonnement qu’il pourrait combattre comme déraisonnable, ce qui diminuerait d’autant le poids de son mécontentement. Mais lady Mallinger ne formula aucune opposition irritante contre le mariage projeté ; l’excellente dame se contenta de faire observer qu’elle n’avait pas rêvé cela quand Mirah vint chanter chez elle et donner des leçons à Amabel. Elle avoua aussi, mais avec un peu d’hésitation, qu’elle avait pensé qu’après un délai convenable, Daniel épouserait madame Grandcourt, — car il était bien remarquable que justement il se fût trouvé à Gênes a point nommé, — et, comme elle n’aimait pas les veuves, elle croyait que ce mariage aurait été préférable à une union avec les juifs. L’opinion de sir Hugo était si bien la même, qu’il ne trouva rien à contredire, et sa mauvaise humeur, qui aurait sans doute trouvé une issue si sa femme avait réfuté sa conclusion en faveur de Gwendolen, ne put se faire jour. Il pria lady Mallinger de ne pas souffler mot de cette affaire avant une plus ample information, et il se dit à lui-même que, si c’était un coup fâcheux pour la jeune veuve, plus longtemps elle l’ignorerait, mieux cela vaudrait, surtout dans l’état actuel de ses nerfs. En attendant, son séjour à Diplow avec sa famille lui permit de continuer ses attentions paternelles à Gwendolen, et lady Mallinger, malgré son peu de goût pour les veuves, se montra toute disposée à le seconder.

La réinstallation à Offendene s’était effectuée, et Gwendolen, en revenant l’occuper, conserva un calme au delà des espérances de sa mère. Elle faisait l’expérience de cette douce mélancolie qui arrive à la suite de la renonciation aux exigences et de l’acceptation du bien ordinaire de l’existence. Elle s’appuyait désormais sur chaque mot de Deronda pouvant lui donner de la force pour résister aux atteintes du désespoir ; elle était soutenue aussi par la perspective de le revoir bientôt, car elle ne se l’imaginait pas autrement que toujours à sa portée : le suprême besoin qu’elle avait de lui l’aveuglait sur sa vie, qu’elle remplissait par ses relations avec lui.

Diplow étant à une moins grande distance de Londres que l’abbaye, Daniel ne tarda pas à y venir. Il aurait voulu emmener Ezra et Mirah vivre au sein d’une température plus douce sur la côte, pendant qu’il faisait préparer un appartement dans lequel Mirah entrerait comme sa femme et où tous deux réunis pourraient veiller sur leur frère. Mais Ezra demanda à ne point changer, à moins que ce ne fût pour aller avec eux en Orient. Tout en s’occupant des préparatifs de son mariage, qui devait se célébrer dans une couple de mois, Deronda voulut avoir avec le baronnet un long entretien sur ses ressources personnelles et ses affaires en général ; c’était une raison pour ne pas différer sa visite à Diplow. Il tenait aussi à s’acquitter de la promesse qu’il avait faite à Gwendolen. Deux fois il fit le voyage de Diplow et deux fois il la vit, et pourtant il revint à Londres sans lui avoir rien dit de son changement de position ni de ses projets d’avenir. Il se blâmait ; mais il redoutait le moment de cet aveu à cause de la peine qu’elle en éprouverait immanquablement. Dans la première entrevue, Gwendolen fut si absorbée par ce qu’elle avait à lui dire, elle lui adressa tant de questions auxquelles il dut répondre sur l’arrangement de sa vie, qu’il recula devant l’idée de lui parler et de lui infliger une blessure au moment où elle tendait ses mains vers lui et implorait son secours. Quand, à la seconde visite, il arriva résolu à la préparer à la révélation, il la trouva dans un état de torpeur complet ; elle s’affaissait sous d’affreux souvenirs qui la brisaient et qui l’empêchaient de songer à autre chose qu’à sa misère. Elle pleura, elle eut une crise hystérique pendant laquelle sa seule crainte, disait-elle, était qu’il ne la méprisât toujours. Il ne put donc faire autre chose que de tâcher de la calmer par de bonnes paroles, car ce n’était pas le moment de l’accabler avec une nouvelle douleur.

Le temps s’écoulait cependant, et il sentit que son devoir lui commandait de ne pas différer davantage. Il n’aurait pu lui faire cette communication par écrit, c’eût été se montrer cruel à son égard, ni la lui faire apprendre par une autre personne. Il retourna donc à Diplow, décidé à courir tous les risques plutôt que de la laisser plus longtemps dans l’ignorance.

Cette fois, Deronda trouva Hans Meyrick installé chez sir Hugo, ayant déjà commencé le portrait des trois petites filles, « dans le style de Gainsborough », et variant son travail par des excursions à Pennicote, pour faire plus ample connaissance avec les Gascoigne. La vivacité de gestes et d’allures de Hans paraissait revenue. Mais Deronda crut découvrir encore un peu de dissimulation dans son air jovial.

— Depuis quand êtes-vous arrivé, Hans ? lui demanda-t-il après avoir été le rejoindre sur la pelouse où il faisait une étude des arbres et du banc exigé.

— Il y a dix jours, un peu avant l’époque fixée par sir Hugo. J’ai fait route avec Rex Gascoigne, et j’ai demeuré deux jours au presbytère. Je connais tous les cancans qui courent de ce côté : je sais ce qu’est l’intérieur du charron, et j’ai assisté à l’examen d’une école de bambins. Heureusement que sœur Anne m’accompagnait ; sans cela, j’aurais été mis à mal par trois marmots et un idiot, à cause de mes grands cheveux et de mon aspect général qui se sépare du type de beauté accepté par les naturels de Pennicote. Quoi qu’il en soit, le village est idyllique. Le seul défaut que je lui trouve, c’est d’avoir un curé trop brun, avec de larges épaules ; quant aux Gascoigne, ils sont parfaits, et de plus, parents de la duchesse Van Dyck. Je n’ai pu l’apercevoir que de loin dans sa robe noire, car elle ne se montre pas aux visiteurs.

— N’était-elle pas au presbytère ? demanda Deronda.

— Non ; mais on m’a conduit à Offendene pour voir la vieille maison, et, comme conséquence, j’ai été reçu par la famille de la duchesse. Je suppose que vous y avez été et que vous n’ignorez pas ce qui la concerne.

— Oui, j’y suis allé, répondit froidement Daniel.

— Cela ne manque pas de charme. C’est une excellente retraite pour une veuve aux aventures romanesques, car il paraît qu’elle a eu plusieurs romans. Je crois avoir deviné qu’il s’en est glissé un entre elle et mon ami Rex.

— Alors, ce ne serait pas longtemps avant son mariage, dit Deronda avec un intérêt réel, car elle n’habitait Offendene que depuis un an. Comment avez-vous su cela ?

— Oh ! mon Dieu, c’est bien simple. Comme je sais ce que c’est que d’être un pauvre diable, j’apprends à distinguer les signes de misère chez les autres. J’ai remarqué que Rex ne va jamais à Offendene et qu’il n’a pas vu la duchesse depuis qu’elle y est revenue ; de plus, miss Gascoigne a laissé échapper quelques mots qui me prouvent qu’autrefois Rex a été amoureux fou de sa belle cousine. Je ne sais pas quel rôle elle a joué dans la pièce. Peut-être le duc est-il venu et l’a-t-il enlevée ! C’est toujours ce qui arrive quand un jeune homme exceptionnellement bon se laisse enguirlander par un attachement. Je comprends maintenant pourquoi Gascoigne parle de faire de la loi sa maîtresse et de rester célibataire. Mais ce sont des résolutions prématurées. Puisque le duc ne s’est pas noyé par égard pour vous, il peut se faire que ce soit par égard pour Rex. Qui sait ?

— Est-il donc absolument nécessaire que madame Grandcourt se remarie ? demanda Deronda.

— Monstre ! répliqua Hans, voulez-vous donc qu’elle porte votre deuil toute sa vie ; qu’elle brûle dans une suttee perpétuelle pendant que vous êtes vivant et heureux ?

Daniel ne répondit rien ; mais il parut si contrarié, que Hans changea d’entretien. Quand il fut seul, il haussa les épaules à la pensée que peut-être y avait-il eu entre Daniel et la duchesse un sentiment plus fort que Mirah n’aimerait à le savoir. « Pourquoi n’est-elle pas éprise de moi ? se dit-il en riant ; elle n’aurait pas eu à craindre de rivale. Jamais une femme n’a voulu discuter théologie avec moi. »

Il n’y a rien d’étonnant à ce que Deronda eût tressailli en entendant cette plaisanterie. Elle touchait à des sensations qui déjà le faisaient trembler, dans la prévision d’une peine à laquelle les paroles de Hans donnaient plus de réalité encore, car il avait la ferme résolution de ne pas reculer devant l’épreuve. Le lendemain, il se rendit à Offendene. Il y avait préalablement envoyé un mot pour savoir de Gwendolen si elle pourrait le recevoir. Elle l’attendait dans le vieux salon qui avait déjà été le témoin de plus d’une crise dans sa vie, et paraissait moins triste qu’elle ne l’avait encore été depuis la mort de son mari. Si son visage n’était pas éclairé par un sourire, il laissait discerner du moins une calme possession d’elle-même, contrastant de tous points avec l’état où il l’avait vue la fois précédente. Dès qu’ils se furent assis à peu de distance l’un de l’autre, elle dit :

— Vous craigniez de venir parce que dernièrement vous m’aviez vue au comble de la désolation ; mais il n’en est plus de même aujourd’hui. J’en ai été bien peinée. Je me suis fait une raison ; je ne veux pas perdre tout espoir ; je veux me montrer aussi calme que possible, car je ne voudrais pas vous ennuyer.

Il y avait dans son accent et dans son regard une douceur inaccoutumée, qui fit penser à Deronda que la tâche dont il allait s’acquitter était bien cruelle, mais il se crut obligé de faire de sa réponse le commencement de cette tâche.

— Je suis triste aujourd’hui, dit-il, parce que j’ai des choses à vous dire qui vous feront peut-être supposer que j’ai manqué de confiance en vous en les taisant si longtemps. Ces choses touchent à mon sort et à ma vie, elles ont rapport à mon avenir. Il me semble que ce serait mal répondre à la confiance que vous avez placée en moi si je ne vous donnais une idée des événements qui ont occasionné pour moi de grands changements. Mais chaque fois que nous nous sommes vus, c’est à peine si j’ai eu le temps d’aborder les sujets qui, en réalité, me touchaient moins que les épreuves par lesquelles vous avez passé.

Il y avait comme une tendresse timide dans la voix de Deronda, qui s’arrêta en lui jetant un regard compatissant.

Un sentiment de surprise se peignit sur le visage de Gwendolen. Elle pensa sur-le-champ à un changement dans sa position vis-à-vis de sir Hugo et de la fortune du baronnet. Elle lui dit donc :

— Vous n’avez jamais pensé qu’à ce qui pourrait me venir en aide et j’ai été bien ennuyeuse. Comment auriez-vous pu m’apprendre toutes ces choses ?

— Peut-être vous étonnerez-vous, reprit Deronda, que que je n’aie su que récemment quels étaient mes parents ?

Gwendolen ne s’étonna pas ; seulement elle se sentit rassurée en pensant que ses prévisions étaient justes. Deronda continua :

— Si vous m’avez rencontré en Italie, c’est que j’y étais pour connaître ma mère. Elle avait voulu qu’on me laissât ignorer mon extraction ; elle s’était séparée de moi après la mort de mon père, quand j’étais encore au berceau. Mais, aujourd’hui qu’elle est atteinte d’une maladie qui ne pardonne pas, elle a senti qu’elle ne devait pas garder ce secret plus longtemps. Elle avait tenu surtout à ce que l’on ne me dît pas que je suis juif.

— Juif ! s’écria Gwendolen avec étonnement.

Deronda rougit et s’abstint de répondre ; quant à elle, les yeux baissés, elle s’efforçait de trouver une issue pour sortir d’embarras. Enfin, elle parut être arrivée à se former un jugement, car elle regarda de nouveau Deronda et lui dit :

— Quelle différence cela fait-il ?

— Une très grande pour moi, répondit-il. Mais il ne put continuer ; il trouvait la situation difficile ; la distance entre ses idées et colles de Gwendolen étant trop grande.

Elle réfléchit encore et dit d’un ton pénétré :

— J’espère que vous n’aurez rien à regretter. Vous êtes le même que si vous n’étiez pas juif.

Elle tenait à le bien convaincre que rien ne pouvait affecter la manière dont elle le considérait, ni celle par laquelle il pouvait influer sur elle. Ce malentendu vint en aide à Deronda.

— La découverte, dit-il, a été loin d’être pénible pour moi. Je m’y étais préparé graduellement et j’en ai été heureux. Je suis intimement lié avec un juif très remarquable, dont les idées m’ont tellement attiré, que j’ai entrepris de consacrer la meilleure partie de ma vie à les effectuer, si cela m’est possible.

De nouveau Gwendolen se sentit frappée, de nouveau elle laissa flotter sur lui son regard alarmé. Ce n’est pas qu’elle rattachât ces paroles à Mirah ou à son frère, mais elles lui causèrent un pressentiment de crainte. Il ne pouvait deviner ce qui se passait en elle et chercha le moyen le moins brutal de lui faire sa révélation.

— C’est pour cela, reprit-il, que bientôt je me verrai forcé de quitter l’Angleterre pour quelque temps, pour quelques années. Je compte aller en Orient.

L’énonciation devenait plus claire et par conséquent l’agitation de Gwendolen plus grande.

— Mais vous reviendrez ? dit-elle sans pouvoir retenir ses larmes.

— Si je vis, dit-il, quelquefois.

Il ne pouvait se décider à lui en apprendre davantage, à moins qu’elle ne le questionnât.

— Qu’allez-vous faire ? lui demanda-t-elle d’une voix timide. Puis-je comprendre vos idées, ou suis-je trop ignorante ?

— Je vais en Orient pour mieux connaître la condition de mes frères dans divers pays. L’idée dont je suis possédé est de rendre à ma race une existence politique, en en faisant de nouveau une nation, en lui donnant un centre national comme les Anglais en ont un, quoique eux aussi soient répandus sur la surface du globe. Cette tâche s’offre à moi comme un devoir ; je suis résolu à la commencer, encore bien que faiblement. J’y consacrerai ma vie. Je pourrai éveiller en d’autres esprits un mouvement comme celui qui a été éveillé dans le mien.

Un long silence suivit ces paroles. Le monde sembla devenir plus vaste pour la pauvre Gwendolen, qui se vit plus solitaire et plus impuissante que jamais. La pensée qu’il pourrait revenir après avoir été en Orient s’évanouit devant cette annonce de si grands projets, dans lesquels elle ne devait compter que comme un atome. Elle demeurait assise comme une statue, les mains croisées l’une sur l’autre, les yeux fixes. Enfin, elle put regarder Deronda et lui dire d’une voix tremblante :

— Est-ce tout ce que vous avez à m’apprendre ?

Cette question fut pour lui comme un trait de lumière.

— Le juif dont je viens de vous parler, reprit-il non sans un peu de trouble, l’homme remarquable qui a si puissamment influé sur mon âme, ne vous est pas totalement inconnu… C’est le frère de miss Lapidoth, que souvent vous avez entendue chanter.

Un flot de souvenirs passa sur Gwendolen et se répandit en vive rougeur sur sa figure et sur son cou. Elle se rappela le jour de sa visite chez Mirah, alors qu’elle entendit la voix de Deronda, qui lisait de l’hébreu avec son frère.

— Il est bien malade… il est près de la mort, continua Daniel, qui s’arrêta brusquement. Il sentit qu’il fallait attendre. Peut-être devinerait-elle le reste ?

— Vous a-t-elle dit que je suis allée chez elle ? demanda Gwendolen en le regardant avec attention.

— Non, je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

Elle détourna les yeux et demeura pensive. Peu à peu la rougeur de son visage disparut et fit place à une pâleur livide. Enfin, sans lever les yeux, d’une voix basse et mesurée, elle lui dit :

— Mais pouvez-vous l’épouser ?…

— Oui, répondit-il gravement, je vais l’épouser.

Gwendolen trembla de tout son corps, ses yeux se dilatèrent comme si elle apercevait devant elle un objet effrayant : elle étendit les bras, et s’écria d’un accent désolé et larmoyant :

— J’avais dit que je serais abandonnée ! J’ai été une femme cruelle, et je suis abandonnée !…

L’angoisse de Deronda devint intolérable. Il lui prit les mains, les serra dans les siennes et tomba à genoux. Elle était victime de son bonheur, et il semblait lui en demander pardon.

— Je suis cruel aussi, je suis cruel, répéta-t-il avec une sorte de gémissement et en l’implorant du regard.

Cette attitude et cet attouchement semblèrent dissiper son affreuse vision et le regard douloureux de Daniel la fit revenir à elle. Déjà elle en avait vu de semblables sur son visage, et notamment lorsqu’ils étaient ensemble dans la bibliothèque de l’abbaye. Ses sanglots éclatèrent et ses larmes coulèrent épaisses. Daniel ne voulait pas lâcher ses mains ; il les tenait toutes deux dans une des siennes, et de l’autre il lui passait son mouchoir sur les yeux. Elle le laissait faire, comme une enfant docile, et s’efforçait de parler malgré les sanglots qui entrecoupaient sa voix :

— Je l’ai dit… je l’ai dit… que je serais meilleure… à cause de vous… pour vous avoir connu…

Les larmes de Daniel coulaient aussi. Elle retira une de ses mains qui tenait la sienne et, à son tour, elle essuya les pleurs qui tombaient des yeux de Deronda.

— Nous ne serons pas tout à fait séparés, dit-il ; je vous écrirai toujours… quand je le pourrai. Me répondrez-vous ?

Il attendit jusqu’à ce qu’elle eut murmuré :

— J’essayerai.

— Je serai encore plus avec vous que par le passé, continua Daniel en lâchant sa main et en se relevant. Si nous avions été souvent ensemble nous aurions trop senti les différences qui nous séparent. Peut-être ne nous reverrons-nous plus, mais nos esprits se rapprocheront.

Gwendolen ne répondit pas et se leva aussi. Elle sentit qu’il allait partir et que rien ne pourrait l’en empêcher. Deronda aurait voulu la quitter ainsi, mais c’était difficile, car ses yeux étaient fixés sur lui et le retenaient. Il lui lendit la main ; elle y posa la sienne et dit :

— Vous avez été bien bon pour moi et je ne le méritais pas !.. J’essayerai… Je tâcherai de vivre ; je penserai à vous… Quel bien ai-je fait ?.. Rien que du mal. Que je ne sois pas un mal pour vous !… Ce sera meilleur pour moi…

Elle ne put achever. Elle se pencha en avant, le baisa sur la joue et Deronda lui rendit son baiser. Puis, il partit.

Madame Davilow entra peu après et trouva sa fille assise.

— Gwendolen, ma chérie, tu parais bien souffrante, dit-elle en prenant les mains glacées de sa fille.

— Oui, maman ; mais n’en soyez pas effrayée, répondit-elle en fondant en larmes.

Sa mère la fit mettre au lit et resta auprès d’elle. Durant le reste du jour et une partie de la nuit, elle eut des crises nerveuses fréquentes, au milieu desquelles, en pleurant, elle disait à sa mère :

— Ne soyez pas effrayée, maman… Je vivrai !… Je veux vivre !…

Enfin elle s’endormit, et, quand elle se réveilla le lendemain matin, elle vit sa mère et lui dit tendrement :

— Ah ! pauvre maman !… vous m’avez veillée ! vous êtes restée près de moi !… Ne soyez pas malheureuse… Je vivrai… Je serai meilleure…


LXVIII


Parmi les bénédictions de l’amour, il n’en est pas de plus exquise que la conviction qu’en unissant une vie aimée à la nôtre, nous pourrons veiller sur son bonheur, apporter du contentement là où était la peine et ouvrir les sources les plus douces de la joie sur les souvenirs de privation et de souffrance. L’amour de Deronda pour Mirah était fortement imbu de cette protection bénie. Dès son enfance, les pieds mignons de la pauvre enfant avaient marché au milieu des ronces et des épines, et la première fois qu’il la vit, elle offrait la vivante image du désespoir. Maintenant, elle resplendissait comme une tendre fleur sous les bienfaisants rayons du bonheur ; elle se disait qu’aucun chagrin ne pouvait plus l’atteindre, puisqu’elle allait passer sa vie avec Deronda. Il épiait avec ivresse la sobre félicité qui donnait une beauté nouvelle à sa fiancée, à ses mouvements et à ses attitudes habituelles ; il se disait que c’était assez de joie pour lui de la sauver de la peine. Elle ne sut rien de la lutte de Hans, ni des angoisses de Gwendolen ; car, après l’assurance que l’amour caché de Deronda n’avait jamais été que pour elle, l’ardente sollicitude de Gwendolen s’expliquait, à ses yeux, comme une partie de sa dépendance reconnaissante pour sa bonté, qu’elle-même avait connue. Mirah était disposée à le considérer comme un ange protecteur, et ce dont elle s’étonnait, c’était d’avoir été assez bénie de Dieu pour être toujours aux côtés de Daniel.

Aussi, quand le voile de mariée la couvrit, il n’eut pas à cacher de tremblements causés par les doutes sur l’avenir, seulement un léger tressaillement d’inquiétude, en acceptant un si grand bonheur, qui exigeait de si grands devoirs en retour. Le dais de velours n’abrita jamais de couple plus beau ; jamais de lèvres plus fidèles ne burent le vin sacramentel du mariage ; les bénédictions nuptiales ne continrent jamais de promesses plus complètes que la loi mutuelle qu’ils échangèrent. Il va de soi qu’ils furent mariés selon le rite juif, et, au nombre des invités de la noce, on compta la famille Cohen tout entière, à l’exception du bébé, qu’on laissa sagement faire ses dents à la maison. Mordecai n’aurait pas permis que ses amis dans l’adversité ne vinssent pas se réjouir avec lui. Madame Meyrick le comprit si bien, qu’elle ne craignit pas de se trouver dans la compagnie du prêteur sur gages, et qu’elle vint avec ses trois filles, toutes convaincues que le mariage de Mirah avec Deronda couronnait un roman, qui, pour elles, serait toujours un doux souvenir. Si Hans avait été là, le bonheur eût été plus grand encore ; mais Mab avait déjà fait observer qu’il faut toujours que les hommes soient inconvenants. Supposez que Kate, Amy et elle eussent été amoureuses de Deronda ? Mais, étant femmes, elles n’étaient pas ridicules.

Les Meyrick furent récompensées de leur victoire sur leurs préjugés par un discours de M. Cohen, lequel discours eut la rare qualité de n’être pas taillé sur le patron usuel des sermons. Joseph mangea au delà de son âge, pendant qu’Adélaïde Rebecca, dans sa robe neuve, conserva une gravité de circonstance.

La noce fut modeste, mais Mirah reçut de splendides cadeaux. Dès que les fiançailles eurent été rendues officielles, les amis imaginèrent de gracieuses inventions. Sir Hugo et lady Mallinger prirent la peine de faire fabriquer un équipement complet pour le voyage en Orient, ainsi qu’un médaillon précieux contenant cette inscription : « À la fiancée de notre cher Daniel Deronda avec toutes nos bénédictions. — H. et L. M. » Les Klesmer envoyèrent une montre admirable avec le souvenir gravé de leur affection. Mais, le matin même de son mariage, Deronda reçut des environs de Diplow quelque chose de plus précieux pour lui que l’or et les diamants. C’était une lettre contenant ces mots :

« Ne pensez pas tristement à moi le jour de votre mariage. Je me suis souvenue de vos paroles que je puis être une femme excellente, qui rendra les autres heureux d’être nés. Je ne vois pas comment cela pourra se faire, mais vous savez cela mieux que moi. Si la chose se vérifie, ce sera parce que vous êtes venu à mon aide. Je n’ai pensé qu’à moi et je vous ai fait de la peine. Je suis désolée maintenant quand je pense à votre chagrin. Ne vous tourmentez plus pour moi. Je serai meilleure parce que je vous aurai connu.

 » GWENDOLEN GRANDCOURT. »

Les préparatifs du départ commencèrent sans tarder. Deronda n’avait pu s’opposer au désir d’Ezra de les accompagner, au lieu de les retenir en Angleterre pour veiller sur lui. Daniel ne pensait pas que la vie de son beau-frère résisterait aux fatigues, car des symptômes évidents prouvaient que la maladie était arrivée à sa dernière période. Mais Ezra avait dit :

— Peu importe où je mourrai, pourvu que je sois avec vous !

Il ne partit pas avec eux. Un matin, il dit à Deronda :

— Ne me quitte pas d’aujourd’hui ; je mourrai avant la fin du jour.

Il se fit habiller et, comme d’habitude, prit place dans son fauteuil, ayant Daniel et Mirah à côté de lui. Pendant quelques heures, il garda le silence ; il ne fit aucun effort pour parler, se contentant de les regarder de temps en temps avec bonheur, comme pour leur affirmer que, si le peu de respiration qui lui restait était difficile, il sentait en lui un océan de paix. Quand le jour commença à baisser, il prit leurs mains et dit en regardant Deronda :

— Voici la mort qui vient à moi comme le divin baiser, qui est à la fois départ et réunion, qui m’enlève à tes yeux charnels et me fera présent dans ton âme. Où tu iras, Daniel, j’irai. N’ai-je pas insufflé mon âme dans la tienne ? Nous vivrons ensemble.

Il s’arrêta et Deronda attendit, pensant qu’il parlerait encore. Mais, faisant un effort, il serra leurs mains, se leva seul et prononça en hébreu la confession de l’unité divine, qui depuis des générations sans nombre, a été sur les lèvres de l’israélite mourant.

Il retomba doucement sur son fauteuil et ne parla plus. Depuis plusieurs heures, il avait rendu le dernier soupir, que les bras de Mirah et de Deronda l’entouraient encore.

FIN



  1. Le fait est historique. Cf. M. J. Schleiden. Les Juifs et la science au moyen âge. p. 67. Paris, 1877. (Note du traducteur.)
  2. Air célèbre de l’opéra Rinaldo de Haendel. (Note du trad.)
  3. Interprétation d’un passage du Talmud. (Note du traducteur.)