Daniel Valgraive/Première partie/IV

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A. Lemerre (p. 41-54).
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IV


C’était le demi-soir. Avec la venue de l’ombre, un navrement plana sur les meubles grêles. Le ton des voix s’abaissa, entrecoupé des dissonances de ceux qui n’ont pas l’oreille ou l’âme accordée à ces minutes discrètes.

Le demi-cercle des visiteurs s’imprécisait à chaque seconde. Faute d’un gaffeur ou d’un bavard, la conversation sombra dans une pénurie noire. La présence d’un homme d’esprit échouait à dissiper une gêne née d’on ne sait quel tour gauche imprimé initialement à la causerie, et qui se perpétuait.

Un vieillard, en recul près d’une fenêtre, écoutait, pareil au rythme du crépuscule, un quatuor de voisins mélomanes. Un doux mépris lui coulait par l’âme. Sa morale légère, poudroyante, faite de mille atomes cueillis au hasard d’une vie instable, circulait dans une vibration lente comme le demi-sommeil.

À cette même place, par des soirs semblables, que d’années les mêmes réflexions, aussi régulières que les pas d’une sentinelle, aussi disciplinées qu’une compagnie à l’exercice, revenant à son insu, sans qu’il pût les régler ou les tenir à distance, fidèles aux mêmes similitudes, éveillées aux mêmes incidences et liées selon des modes identiques.

Et cependant, si de répétitifs incidents recréaient de répétitives rêveries, d’autres incidents eussent-ils beaucoup dérivé, dans l’âme raidie par l’âge, le cercle des méditations ? Ainsi, l’allumeur de réverbères, sa lance à l’épaule, d’habitude suggérait le dédain de la violence, la sottise de creuser rudement ou de se dresser en obstacle devant le Destin ou les Hommes. Sans hâter le pas, il dardait son humble flamme de cage en cage, dissipant l’ombre à petits coups, insoucieux de la puissance de la nuit. Mais tout autre menu événement n’aurait-il pas, l’allumeur absent, ramené à la même croyance ?

Le thème préoccupa diffusément le vieillard ; il finit par se dire :

— Il vient toujours une heure où l’on peut moquer la puissance… où les impétueux s’entre-tuent au profit des temporisateurs…

Cette parole était selon sa nature, étrangère à l’âpre joie et l’intime orgueil de sonder des idées lointaines, de créer le beau tissu logique où convergent des événements ou des êtres : il n’avait de l’existence que le concept critique, décomposeur, et toutefois de l’anxiété, de l’épouvante même devant les patients constructeurs de notions et de choses.

Tandis qu’il rêvassait, les yeux mi-clos, plusieurs causeurs prirent congé, qu’il salua vaguement. Des lumières tendres furent posées sur des consoles. Bientôt ne demeura qu’un dernier visiteur, un jeune homme, auprès de la maîtresse du logis.

Le vieillard l’épia. Sur sa petite figure élégante, en ses deux yeux chiffonnés, à mille variations de nuances, il passa une satisfaction sèche. La coquetterie de sa fille avec ce jeune homme, il l’approuvait sournoisement sans oser bien se le dire. Avec un plaisir frileux, il y voyait un début d’humiliation pour son beau-fils Daniel qu’il détestait sans motif avouable, par un sentiment d’Espèce plus que d’Individu, dont les ramifications obscures lui échappaient. Daniel, quoique frêle et maladif, représentait des croyances de loyauté et de vigueur, de droiture et de justice qui consternaient la versatilité essentielle du vieillard. Puis, même en dehors de toute antipathie, celui-ci avait une volupté à commettre de menues perfidies, une impression d’être moins déchu, moins vieux, tant qu’il garderait quelque habitude d’activité malfaisante. Pour mieux jouir de l’aventure, il remettait le péril à très loin, se flattant de le pouvoir arrêter en route, d’un acte ou d’une parole adroite.

Ce soir, il feignit de s’assoupir, sachant que Clotilde n’en serait pas dupe. La fermeture de ses paupières condensa sa rêverie, tels ces fleuves mal taris, épandus en mares, qui se raniment et se haussent dans un étranglement des rives. Il savoura, complète, quelque scène, quelque veillée de famille, avec un arome de thé, des paroles intermittentes ainsi que des gouttelettes de pluie, Daniel pensif, distrait, Clotilde étendue en un malicieux silence. Dans ce bien-être frais comme un beau fruit, dans la clarté des lampes et la familiarité des choses se cacherait la ruse de la femme, un rire de vieux conte, l’impalpable trahison…

Le vieillard s’en réjouit, puis s’en défendit, étant peureux, indolent, plein d’horreur pour tout drame. Une colère de Daniel, l’idée d’un péril, le brûla comme un contact électrique, pour s’effacer immédiatement sur sa molle mémoire et faire reparaître la rancune sénile.

Il ressortit de nouveau de sa rumination pour observer Clotilde et répercuta, par similitude de nature, les sensations de sa fille. Mais si elle était avide comme lui d’un intermède, comme lui confusément rancuneuse du stoïcisme de Daniel et surtout de ce que ce stoïcisme s’accrût depuis plusieurs mois, là où le père jouissait en contemplateur de drame, Clotilde tendait vers la mer aventureuse où les destinées naviguent, où les cargaisons de l’âme sombrent.

Au reste, rien de net encore, mais une ardeur beaucoup plus vive qu’aux ébauches d’aventures passées. Dans l’attitude dont elle écoutait Cheyne, dans la duplicité des réponses, elle avait franchi le premier cercle. Malgré les réserves faites des voies gardées pour la retraite, la facilité de tout rompre en un instant, c’était déjà une phraséologie ensemble hardie et hypocrite où tous deux, l’homme et la femme, étaient experts assez pour ne plus chercher un au-delà impossible, sachant se résigner à la fatalité banale des escarmouches où l’émotion, l’instinct de guerre et l’accent font la valeur des menus faits.

Lui avait choisi un bout de thèse, un pauvre bout suranné, mais suffisant auprès des plus fines, pourvu qu’on ne laissât point paraître trop de timidité ni surtout de doute : parti de l’affirmation que la Beauté et le charme sont des qualités méritoires en elles-mêmes, au même titre que l’Intelligence et l’Héroïsme, que l’esprit de garder et de perfectionner l’élégance est un devoir égal à celui de développer le cerveau, aussi nécessaire, d’un idéal aussi haut, aussi essentiellement lié à la joie et à la perfection humaine, le jeune homme avait conclu que la femme doit lutter avec férocité contre toute claustration de sa grâce.

— Je trouve qu’il est parfaitement immoral d’en sevrer le monde… autant que de le sevrer des œuvres de génie…, tout époux qui l’essaie devient l’ennemi de la société entière et ne mérite aucune pitié si…

Elle écoutait, scrutant le son et le visage, dans une pose factice, profondément indifférente au sens des paroles, mais émue de leur timbre. Elle sourit et d’un geste de froide remontrance :

— Quel paradoxe !

— Mais ce n’est pas un paradoxe…, c’est une profonde vérité méconnue… méconnue malgré l’évidence à travers les siècles… Prophètes, philosophes, réformateurs…, tous se croient obligés de rééditer les malédictions contre la frivolité des luxes féminins…, contre les luttes pour la Beauté… Les femmes, par bonheur, ne s’y laissent pas prendre… Elles savent ou devinent que la Grâce est une des Miséricordes de l’existence, une des Sublimités de l’être… Elles combattent pour la conserver et la grandir…, pour la transmettre de siècle en siècle plus souple et plus nombreuse…, et, comme cela coûte cher… et doit coûter cher…, elles ruinent avec justice leurs époux plutôt que de faillir à leur devoir et se rient des sots moralistes…

Clotilde eut un léger recul à lui voir trop de sang-froid. Il s’animait avec grâce, homme d’aristocratie, de geste sobre et doux, de sourire lassé sur des lèvres fraîches. Serait-il jamais assez humble, reconnaissant, si ?…

Elle haussa les épaules et réécouta, lentement reprise au même charme qui, depuis février, l’avait conduite. Il s’en aperçut, jeta des regards de biais vers le vieillard apparemment endormi et parla plus bas, mettant dans l’accent des syllabes le souterrain de son désir…

Une tenture s’écarta devant une face pâle et triste dont l’apparition fit tressaillir la jeune femme. La causerie rompit net, le vieillard ouvrit les yeux et se retourna, tandis que le nouveau venu murmurait :

— Ah ! Cheyne !… va bien ?

Son ton était vague, il avançait d’une manière pénible, son regard s’élançait de prunelles trop dilatées. Tout son être disait la souffrance, la tension des idées fixes, une âme lucide dans un organisme débile. Il parut ne pas remarquer la rupture des attitudes et répondit à une question de Cheyne :

— Oui, j’ai passé mars sans encombre… C’est, paraît-il, la mauvaise période pour mes frères en maladie… Maintenant, je puis, à la rigueur, guérir…

Et devant lui, derrière la muraille, il parut contempler un vide, une ouverture infinie sur l’Univers. En réalité, de son œil clair, il scrutait sa femme, et le cœur lui poignait :

— Guérir…, c’est un bien gros mot, mon mal est pourtant de ceux dont on peut s’évader, comme dit Clérin…, la question est de savoir par quelle porte…

Il prit une physionomie inquiète, comme demandant des paroles d’espoir. Cette attitude lui était si naturelle qu’elle fit naître en partie le sentiment qu’elle exprimait, mais elle déguisait un flux d’irritation fiévreuse :

— Ah ! dit Cheyne, on pouvait être inquiet il y a trois mois… À présent vous êtes sauvé !

— Sans doute, ajouta le vieillard. Daniel est sauvé !

Puis il y eut un silence brusque, et si lourd que tous quatre en souffrirent, un de ces orages nerveux où les êtres se repoussent avec force. Cheyne se mit debout, avec un regard vers la pendule qui composa son maintien :

— Six heures et demie !

— Les jours allongent, dit le vieillard avec une niaiserie volontaire, tandis que Cheyne offrait les shakehands d’adieu.

Ce départ fit tomber l’irritation de Daniel. Sa lèvre se détendit, mélancolique et presque douce. Mais tandis qu’il baissait la tête, il vit, entre ses cils, le vieillard et Clotilde se regarder en vagues complices, puis se détourner, par politesse et par haine des situations définies.

Alors son cœur lui fit mal, horriblement.