Daniel Valgraive/Première partie/VIII

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A. Lemerre (p. 115-126).


VIII


— J’ai commencé le Sacrifice !

Daniel, dans sa chambre, mi-couché, avait la tête pesante. Sur les murailles des gravures de stoïcisme ou de mélancolie : des philosophes aux crânes doux et opiniâtres, pleins d’obscur et trop sévère amour pour une humanité abstraite, et auxquels la vie apparaît monotone, catégorisée ; de maigres symboles, des martyrs élégants et rêches, dans des paysages déplumés, dans des ramures grêles comme un lacis de veines.

Entre les gravures, quelques bandes de papier blanc où se trouve inscrite une seule devise : « Fuir le Rêve !  »

Valgraive regarda ces choses confusément, puis soudain eut un tressaillement de demi-volupté. Il étreignit doucement sa poitrine entre ses bras. Le passé chanta dans sa mémoire en rumeurs aussi confuses et magiques que l’incantation d’une mer lointaine. Dans cette chambre, son être avait absorbé la bonne nourriture cérébrale, le blé spirituel. Là, les combinaisons avaient ourdi la pensée personnelle. Et les sylphes du souvenir y rôdaient si ténus, si nombreux, si impondérables, qu’ils donnaient l’impression que la chambre était éternelle, contemporaine des origines, sœur des grottes où l’on retrouve des squelettes d’animaux préhistoriques comme ici des squelettes de méditations.

— J’ai commencé le Sacrifice !

Ramené à sa pensée, il se sentit dans une atmosphère de larmes et de tortures. À force de répétition, la phrase était devenue lugubrement complexe. Elle avait de fantastiques allures de bête fauve, de vie au déclin, elle se colorait de rouge lumière, elle était molle comme une mare, sinistre comme un hôpital, jaune comme des allées de feuilles mortes.

Elle ramenait des notions ou des contingences, des douceurs mornes, des tendresses expirées, qui, chacune à son tour, la transformaient, variant sa modulation ou inversant sa syntaxe. Par elle, Daniel se retrouvait enterrant un petit chat au fond d’un jardin, lisant la mort de Bailly sur l’échafaud ; par elle il lui semblait être dans une sorte d’expédition de larves à travers un paysage de Poe :

— Désormais je ne puis plus défaire mon œuvre ; elle aura son cours — favorable ou non — et ma volonté ne la contrariera point !

Son cœur s’accéléra. Il s’exalta dans l’idée de l’immolation, il s’offrit en holocauste au bonheur de ceux qui devaient vivre. La bonne action eut une saveur orgueilleuse, puis une grave douceur. Il parut normal qu’Hugues eût Clotilde, que leur vie restât abritée, comme celles de George, des Sigismond, de Charles, par la mélancolique volonté d’un mort.

— Oui, oui…, ayez pitié d’eux, Daniel… Secourez-les… ne laissez pas infécond votre tombeau…

Et il ajouta, sans ironie, avec une grandeur funéraire :

— Ayez pitié des vivants…, ayez pitié des forts !

Il fut pris d’une tendresse égale et vaste, il se sentit dissoudre dans la joie amère de s’abandonner, dans l’extase de remettre son âme à une abstraction miséricordieuse. Il eut la certitude et l’orgueil de vivre dans le beau souvenir de ceux à qui il aurait laissé le bonheur.

Dans la vivacité de ses impressions, il se leva, il pensa aller chercher Hugues, lui tout dire, lui donner immédiatement l’avant-goût d’une béatitude future. Cette résolution continua de flotter en lui tandis qu’il faisait le tour de la chambre, puis il murmura :

— Mais Hugues m’aime…, il ne saurait être que malheureux si je lui parle ainsi de ma mort.

Était-ce bien sûr ? Malgré sa loyale et aimante nature, n’aurait-il pas plus de joie que de tristesse, à apprendre que Clotilde serait sienne, et devant cette espérance ne pâlirait-elle pas, la douleur de la mort de l’ami ? Sans doute, si jamais homme fut capable d’écarter la semence des tentations mauvaises, c’était Hugues. Nulle nature n’était plus pure en amitié, nulle plus capable de s’arracher du cœur d’ignobles ou lâches compromis. Mais comment répondre, pourtant, qu’il n’aurait pas, devant cette trop douce récompense, des impatiences souterraines, d’obscures et inexprimées floraisons de Mal ?

Et ce n’est pas tant l’analyse de cela qui atterra Daniel et le tint immobile contre la muraille, que toute sa longue et si sincère affection pour Vareilh qui fut « matériellement » blessée en quelque sorte, qui saigna, se déchira, palpita, ah ! si mortellement :

— Peut-être il souhaiterait, malgré lui…, ma…

Sa mort ! Ah ! non, Hugues ! jamais… Et pourtant !

Tout à coup des larmes jaillirent. Daniel se rejeta sur le sopha. Il se sentit spirituellement tout nu devant la férocité du Destin. Des profondeurs de sa fibre, des abîmes lointains de la conscience, sa personnalité se leva comme une multitude et se plaignit à la Loi confuse de l’Univers. Il monta de lui des êtres inconnus à lui-même, je ne sais quels ascendants obscurément symbolisés, je ne sais quelles âmes antiques ou jeunes, vives ou flétries, violentes ou indiciblement pacifiques. Il demanda miséricorde, il cria désespérément vers l’Inconnu :

— Ah ! que ce ne soit pas vrai !… que je ne connaisse pas l’heure de ma mort, que les paroles du docteur soient menteuses… Ah ! que je puisse vivre encore et aimer…, aimer mon fils, aimer Hugues et Clotilde… Ah ! ne pas aller à la terre, ne pas retourner à la nuit des éléments !…

Hélas ! et ses jours anciens se réveillèrent dans son imagination pour témoigner de la Splendeur et de la Suavité de la vie. Ils se réveillèrent avec des aubes éternelles, avec des soleils divins ; ils s’entrecoupèrent de la magnificence des astres, de la clarté des eaux et des robes variées de la terre. Ils eurent l’arome frais des renaissances, l’arome des terreaux transpercés de racines neuves et d’adorables tigelles, le magnétique délice des grands arbres qui attirent les âmes comme ils attirent les nues fécondes. Et partout des confidences dans des recoins aimables, des chuchotis de voix amies, les causeries resplendissantes d’amitié espérante, d’amour infini, les tremblements des pauvres cœurs contents de battre, de croître, de pousser la marée joyeuse du sang à travers les grandes artères et les petites veines !

— Mon Dieu !… et tout de même…, et comme celui qu’on éveille de grand matin, là-bas, dans la geôle des meurtriers…, comme l’homme qui a tué…, la condamnation m’a été dite… Je connais que je dois mourir avant que quelques mois se soient écoulés… Je connais la date

Oh ! que du moins il soit regretté, que du moins des âmes amies pleurent sa mémoire, qu’il vive encore dans des mémoires chéries !…

Ses larmes tarissaient lentement, l’organisme las eut moins de force souffrante, le cerveau alla plus paisible, plus débile, plus indifférent. Sans doute l’anxiété continuait de lui tordre la poitrine, le frôlement de la mort, la prophétie organique de la désagrégation, de quelque sûre et patiente armée d’atomes dissolvant l’existence, faisant une trouée à l’anéantissement. Mais des visions étrangères, confuses, distrayaient le pauvre homme.

Comme dans la tristesse d’un réveil trop matinal, après un sommeil pénible, les idées gravitèrent sous forme fantasque, avec des phénomènes de retour, de refrain. Elles acquéraient une ampleur particulière, une densité fiévreuse, étouffante par une surabondance de sang veineux. Elles étaient traversées d’un bourdonnement de mouche (une mouche bourdonnait contre la vitre), et ce bourdonnement évoquait une usine de Saint-Denis ; des rouages, et des phrases sur le mot rouage : « Rouage administratif, rouages inutiles… »

En même temps, le désir d’être plaint, consolé, l’éloignait du Sacrifice et peu à peu le ramenait à une rancune. Il ne se sentit presque plus le courage de ses projets, et assurément il n’eut plus le désir d’en parler à Hugues. De nouveau, son être était en proie au doute, à l’irrésolution, et la victoire du Bien éloignée…

Et cependant il murmurait, il murmurait à satiété, avec une bien plaintive résignation, avec une grandeur latente dans l’absence de bon vouloir :

— J’ai commencé le Sacrifice !