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Dans l’Éternité

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DANS L’ÉTERNITÉ


Au fond noir du passé les principes du monde,
À d’insondables fins soumis,
Débrouillaient leur mêlée aveuglément féconde :
Ils façonnaient la terre, hélas ! où ne se fonde
Nul Éden aux amours promis.

Des monstres au long col rampent, troupeau farouche
De la pesanteur prisonnier ;
L’aile s’ébauche et tend vers le ciel ; elle y touche ;
De l’herbe éclôt la fleur, la fleur devient la bouche,
La femme apparaît, lys dernier !

Nos amours sont sans doute infiniment anciennes ;
Nos âmes ont pris corps cent fois.
Mes yeux cherchent les tiens, mes mains cherchent les tiennes,
Et je t’appelle, hélas ! partout sans que tu viennes,
Sans connaître encore ta voix…
 
Depuis qu’est né l’Amour, j’en ai connu la chaîne,
Le lien caressant, jamais !
À peine, quand l’argile eut pris figure humaine,
Ton âme eut-elle fait de la beauté sa gaine
Que dans l’inconnu je t’aimais.

Par l’espace, au hasard de la cime et du gouffre,
Mon cœur vers toi s’est élancé
Comme la flamme court sur la trace du soufre,
Et, si loin que tu sois, quand tu pleures il souffre,
À ta fortune fiancé.

Car sa chaîne est rivée à ton intime essence :
Les innombrables éléments
Dont ta bouche est pétrie ont depuis ta naissance,
Par une mutuelle et secrète puissance,
Ceux de mes lèvres pour amants.

Comme l’abeille aux fleurs emprunte leur arôme,
Et, charmeuse exquise à son tour,
Change en durable miel la sève qui l’embaume,
De mon sang épuisé survivra chaque atome
Tout imprégné de mon amour ;

La forme en vain retourne au néant qui l’appelle,
La matière et l’âme ont pour loi
De fournir à l’amour une proie éternelle :
Oui, sous les vents, la pluie et les sourds coups de pelle,
Ma cendre frémira pour toi !