Dans la maison/35

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Paul Ollendorff (Tome 3p. 270-274).
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Le soir du même jour, Olivier arriva. Il n’avait pu supporter la pensée de laisser Christophe seul, à ces heures tragiques, dont il n’avait que trop l’expérience. Il redoutait aussi les dangers auxquels son ami s’exposait, en retournant en Allemagne. Il voulait être là, afin de veiller sur lui. Mais l’argent lui manquait, pour le rejoindre. Au retour de la gare, où il avait accompagné Christophe, il décida de vendre quelques bijoux qui lui restaient de sa famille ; et comme le mont-de-piété était fermé, à cette heure, et qu’il voulait partir par le premier train, il allait trouver un brocanteur du quartier, lorsque dans l’escalier il rencontra Mooch. Mis au courant de ses intentions, Mooch manifesta un chagrin sincère qu’Olivier ne se fût pas adressé à lui ; il s’opposa à ce qu’Olivier allât chez le marchand, et il le força à accepter de lui la somme nécessaire. Il ne se consolait pas de penser qu’Olivier avait mis sa montre en gage et vendu ses livres, pour payer le voyage de Christophe, quand il eût été si heureux de leur rendre service. Dans son zèle à leur venir en aide, il proposa même à Olivier de l’accompagner auprès de Christophe. Olivier eut grand’peine à l’en dissuader.

Ce fut un bienfait pour Christophe, que l’arrivée d’Olivier. Il avait passé la journée, dans l’accablement, seul avec sa mère endormie. La garde était venue, avait rendu quelques soins, et puis était partie, et n’était plus revenue. Les heures s’étaient écoulées, dans une immobilité funèbre. Christophe ne bougeait pas plus que la morte ; il ne la quittait point des yeux ; il ne pleurait pas, il ne pensait pas, il était lui-même un mort. — Le miracle d’amitié, accompli par Olivier, ramena en lui les larmes et la vie.

Getrost ! Es ist der Schmerzen werth dies Leben,
So lang
So lang…mit uns ein treues Auge weint.

(« Courage ! Aussi longtemps que deux yeux fidèles pleurent avec nous, la vie vaut de souffrir. »)


Ils s’embrassèrent longuement. Puis ils s’assirent auprès de Louisa, et causèrent à voix basse. La nuit était venue. Christophe, accoudé au pied du lit, racontait au hasard des souvenirs d’enfance, où revenait toujours l’image de la maman. Il se taisait, pendant quelques minutes, et puis il reprenait. Jusqu’à ce que vint une minute, où il se tut tout à fait, écrasé de fatigue, la figure cachée dans ses mains ; et quand Olivier s’approcha pour le regarder, il vit qu’il était endormi. Alors, il veilla seul. Et le sommeil le prit à son tour, le front posé sur le dossier du lit. Louisa souriait avec douceur ; et elle semblait heureuse de veiller ses deux enfants.


Comme le matin commençait, ils furent réveillés par des coups frappés à la porte. Christophe alla ouvrir. C’était un voisin, un menuisier ; il venait avertir Christophe que sa présence avait été dénoncée, et qu’il fallait partir, s’il ne voulait être pris. Christophe se refusait à fuir ; il ne voulait pas quitter sa mère, avant de l’avoir conduite au lieu où elle resterait maintenant, pour toujours. Mais Olivier le supplia de reprendre le train, il lui promit de veiller fidèlement, à sa place ; il le força à sortir de la maison ; et, pour être plus sûr qu’il ne reviendrait pas sur sa décision, il l’accompagna à la gare. Christophe s’obstinait à ne point partir, sans avoir au moins revu le grand fleuve, près duquel s’était passée son enfance, et dont son âme gardait pour toujours, comme une conque marine, l’écho retentissant. Malgré le danger qu’il y avait à se montrer en ville, il fallut en passer par sa volonté. Ils suivirent la berge du Rhin, qui se hâtait avec une paix puissante, entre ses rives basses, vers sa mort mystérieuse dans les sables du Nord. Un énorme pont de fer plongeait, au milieu du brouillard, ses deux arches dans l’eau grise, comme les moitiés de roues d’un chariot colossal. Au loin, se perdaient dans la brume les barques qui remontaient, à travers les prairies, les méandres sinueux. Christophe s’absorbait dans ce rêve. Olivier l’en arracha, et, lui prenant le bras, le ramena à la gare, Christophe se laissa faire ; il était comme un somnambule. Olivier l’installa dans le train qui allait partir ; et ils convinrent de se rejoindre le lendemain, à la première station française, afin que Christophe ne rentrât pas seul à Paris.

Le train partit, et Olivier revint à la maison, où il trouva, à l’entrée, deux gendarmes qui attendaient le retour de Christophe. Ils prirent Olivier pour lui. Olivier ne se pressa point d’éclaircir une méprise, qui favorisait la fuite de Christophe. Au reste, la police ne montra aucune déconvenue de son erreur ; elle montrait un empressement assez tiède à rechercher le fugitif ; et il sembla même à Olivier qu’au fond, elle n’était pas fâchée que Christophe fût parti.

Olivier resta jusqu’au lendemain matin, pour l’enterrement de Louisa. Le frère de Christophe, Rodolphe, le commerçant, y assista entre deux trains. Cet important personnage suivit très correctement le convoi, et partit aussitôt après, sans avoir adressé un mot à Olivier pour lui demander des nouvelles de son frère, ou pour le remercier de ce qu’il avait fait pour leur mère. Olivier passa quelques heures encore dans cette ville, où il ne connaissait personne de vivant, mais qui était peuplée pour lui de tant d’ombres familières : le petit Christophe, ceux qu’il avait aimés, ceux qui l’avaient fait souffrir ; — et la chère Antoinette… Que restait-il de tous ces êtres, qui avaient vécu ici, de cette famille des Krafft, à présent effacée ? L’amour qui vivait d’eux dans l’âme d’un étranger.