Dans le ciel/11

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Mes sœurs se marièrent, à quelques mois de distance. Elles épousèrent des êtres très vagues, étrangement stupides, dont l'un était receveur de l'enregistrement, et l'autre, je ne sais plus quoi. À peine si je leur adressai la parole, et je les traitai comme des passants. Quand ils eurent compris que je ne comptais pour rien, dans la famille, ils me négligèrent totalement, me méprisèrent, tous les deux, pour ma faiblesse, pour mes façons solitaires, pour tout ce qui n'était pas eux, en moi. C'étaient de grands gaillards, bruyants et vantards, ayant beaucoup vécu dans la lourde, dans l'asphyxiante bêtise des petits cafés de village. Ils y avaient appris, ils en avaient gardé des gestes spéciaux et techniques. Aussi quand ils marchaient, avançaient le bras, saluaient, mangeaient, ils avaient toujours l'air de jouer au billard, de préparer des effets rétrogrades, importants et difficiles. Et, naturellement, il leur était arrivé des aventures merveilleuses, où ils s'étaient toujours conduits en héros. Dans la famille et le pays, on les trouva extrêmement distingués.

– Sont-elles heureuses ! s'exclamait-on en enviant mes sœurs.

Le receveur de l'enregistrement avait débuté, comme fonctionnaire, dans un petit canton des Alpes. Il y avait chassé le chamois, ce qui le rendait un personnage admirable et presque mystérieux. Lorsqu'il racontait ses prouesses, dans les montagnes, au bord des précipices, où grondent les torrents tragiques, charrieurs de cadavres inconnus, et qu'il mimait avec des gestes formidables, les hautes cimes, les guides intrépides, les chamois bondissants, les coups de feu : « Pan ! Pan ! » et le déroulement sur les rochers neigeux, sur les rochers sanglants, de la bête frappée à mort, ma sœur extasiée, atteignait les purs, les ivres, les infinis sommets de l'amour. Elle le regardait, le contemplait, comme Elsa le surnaturel Lohengrin !

L'autre n'avait pas chassé le chamois ; il avait une marotte, moins noble peut-être, mais également émerveillante et passionnante. Sa marotte était de sauter des barrières, des obstacles quelconques. Et il les sautait avec une hardiesse, une souplesse qui faisaient battre le cœur de mon autre sœur, comme si son fiancé eût pris une ville à l'assaut, dissipé des armées, conquis des peuples. Lorsque nous étions à la promenade, tout d'un coup, à la vue d'une barrière, d'une lève de haie, il interrompait la conversation, prenait son élan, sautait et ressautait la barrière ou la lève, et les joues plus rouges, la respiration un peu haletante, un air de triomphe dans les yeux, il revenait auprès de nous, nous regardait l'un après l'autre et disait : « Faites-en autant ! » Puis il s'adressait à moi : « Faites-en autant ! Essayez ! » Et c'étaient des rires moqueurs : « Oh ! lui! ... Mais il ne sait rien faire, lui ! » Alors, jusqu'au soir, c'était le récit – telle une épopée – de toutes les barrières qu'il avait franchies, des barrières hautes comme des maisons, comme des chênes, comme des montagnes –, des barrières rouges, blanches, vertes, et des murs et des haies... Puis, il tendait le jarret, le raidissait, le faisait jouer, fier de ses muscles... Mon autre sœur défaillait d'amour, elle aussi, emportée par l'héroïsme de cet incomparable jarret, dans un rêve de joies sublimes et redoutables. Oh ! qu'elle était laide et grimaçante ! Et comme j'avais pitié d'elle ! On les trouva une après-midi, sur le banc de ma tante, ma sœur à demi-pâmée, dans les bras de son fiancé, qui tendait son admirable jarret, d'une façon significative et victorieuse. Il fallut avancer le mariage.

Et je me souviens de scènes horribles, répugnantes, le soir, dans le salon, à la lueur de la lampe, qui éclairait, d'une lueur tragique, ces étranges visages, ces visages de fous, ces visages de morts.

La mère du receveur de l'enregistrement vint, une fois, pour discuter les conditions du contrat et régler l'ordonnance du trousseau. Elle voulait tout avoir et ne rien donner, disputant sur chaque article âprement. Son visage se ridait de plis amers; elle coulait sur ma sœur des regards aigus, des regards de haine, et elle répétait sans cesse :

– Ah ! mais non ! On n'avait pas dit ça ! Il n'a jamais été question de ça ! Un châle de l'Inde !... mais nous ne sommes pas des princes du sang, nous autres !

Mon père, qui avait cédé sur beaucoup de points, s'emporta lorsque la vieille dame eut contesté le châle de l'Inde.

– Nous ne sommes pas des princes du sang, c'est possible !... Mais nous sommes des gens convenables, des gens honorables... Le châle de l'Inde a été promis... Vous donnerez le châle de l'Inde !

Et d'une voix nette, catégorique, il ajouta :

– Je l'exige !... J'ai pu faire des sacrifices, au bonheur de ces enfants... mais ça! je l'exige...

Il se leva, se promena dans le salon, les mains croisées derrière le dos, les doigts agités par un mouvement de colère... Il y eut un moment de dramatique silence.

Ma mère était très pâle, ma sœur avait les yeux gonflés, la gorge serrée. Le receveur de l'enregistrement fixait un regard embarrassé sur une chromolithographie, pendue au mur. La vieille dame reprit :

– Et ça vous avancera bien, tous, que cette petite ait un châle de l'Inde, si elle n'a rien à manger...

– Ma fille ? rien à manger, interrompit mon père, qui se planta tout droit et presque menaçant devant la vieille femme, dont le visage se plissa ignoblement.. Et pour qui me prenez-vous, Madame ?

Mais elle s'obstina :

– Un châle de l'Inde !... Je vous demande un peu !... Savez-vous ce que cela coûte seulement !...

– Je n'ai pas à le savoir !

Ma mère, de plus en plus pâle, dit :

– Madame ! C'est l'habitude !... Un trousseau est un trousseau!... Nous n'avons pas demandé de dentelles, bien que, dans notre position, nous aurions pu exiger aussi un châle de dentelles... Mais le châle de l'Inde !... Voyons, ça ne serait pas un mariage sérieux .

– Eh bien, non ! Si vous voulez un châle de l'Inde, vous le paierez.

Ma sœur, dont les yeux étaient pleins de larmes, sanglota, s'étouffa dans son mouchoir. Elle hoquetait douloureusement. La minute fut poignante.

– Ma fille ! s'écria mon père.

– Ma pauvre enfant ! s'écria ma mère.

– Mademoiselle, mademoiselle ! s'écria le receveur de l'enregistrement, dont les bras allaient et venaient, comme s'ils eussent poussé une longue queue sur un énorme billard...

Entre ses hoquets, ses sanglots, ma sœur suppliait d'une voix sourde, d'une voix étouffée dans le paquet humide de son mouchoir.

– Je n'en veux pas !... du châle... de l'Inde... Je veux me marier !...

On l'entraîna dans sa chambre... Elle se laissait conduire, ainsi qu'une chose inerte, et elle ne cessait de répéter :

– Je veux me marier!... je veux me marier...

Elle se maria, en effet, sans châle de l'Inde... puis elle partit... Mon autre sœur aussi, se maria, sans châle de l'Inde... puis elle partit... Et je n'entendis plus le glapissement de mes sœurs... Un silence envahit la maison... Mon père devint très triste... Ma mère pleura, ne sachant que faire de ses longues journées... Et les serins, dans leur cage abandonnés, périrent, l'un après l'autre... Moi, je copiais des rôles, chez le notaire ; et je regardais d'un œil intéressé, le défilé de toutes les passions de tous les crimes, de tous les meurtres, que met dans l'âme des hommes le désir de posséder un champ...

L'Écho de Paris, 29 novembre 1892